‹ Correspondance littéraireChapitre 5 sur 179 · IV · texte numérisé non relu

IV

ture et architecture, de faire le voyage d'Italie. Il est certain qu'il ne lui a pas été inutile à lui-même ; il y a pris une manière plus grande, plus noble et plus vraie, mais qu'il ne gardera pas : cela se pei'd ; témoin notre Boucher qui a peint, à son retour d'Italie, quelques tableaux qui sont d'une vérité, d'une sévérité de coloris et d'un caractère tout à fait admirables : aujourd'hui on ne croirait pas qu'ils sont de lui; c'est devenu un peintre d'éventail. Il n'a plus que deux couleurs, du blanc et du rouge; et il ne peint pas une femme nue qu'elle n'ait les fesses aussi fardées que le visage. Il faut être soutenu par la présence des grands modèles, sans quoi le goût se dégrade. Il y aurait un remède, ce serait l'observation continuelle de la nature; mais ce moyen est pénible. On le laisse là, et l'on devient maniéré; je dis maniéré, et ce mot s'étend au dessin, à la couleur, et à toutes les parties de la peinture. Tout ce qui est d'après la fantaisie particulière du peintre, et non d'après la vérité de la nature, est maniéré. Faux ou maniéré, c'est la même chose.

S'il m'est permis d'ajouter un mot à ce que M. Diderot vient d'observer sur Raphaël, je dim que je ne trouve pas l'admiration de nos peintres pour cet homme immortel aussi grande que M. Diderot paraît le croire. S'ils en osaient dire leur sentiment de bonne foi. ils décideraient volontiers qu'il est froid. En effet, maniérés comme ils sont tous, il est impossible qu'ils sentent tout le sublime de la grande manière de Raphaël. Ce que M. Gochin observe sur le coloris de ce peintre n'est pas nouveau; on sait que l'école romaine n'est pas, dans cette partie, la première d'Italie.

\b juillet 1758.

Il Congresso di Citera est une brochure assez connue de M. le comte Algarotti. On vient de la traduire en français, sous le titre : V Assemblée de Cyihère] et voici l'idée que M. Diderot en a tracée. La traduction est, à ce qu'on prétend, d'une jeune femme qui ne veut point être connue ^

1. La jeune femme, ou plutôt la jeune demoiselle qui a traduit de l'italien d'Algarotti VA^SQmhUQ de Cythère, se nommait M'^® Menon. (B.)

On ne savait ce qu'était devenu l'Amour; il s'était renfermé dans son temple; il y méditait sur le discrédit où son empire commençait à tomber. Il avait à ses côtés la Volupté qui languissait, les Jeux et les Ris qui ne battaient que d'une aile, les Grâces qui commençaient à s'attrister ; il ne savait quel parti prendre. La Volupté lui conseilla de s'éclaircir sur toute l'étendue du mal avant que de songer à y remédier. L'Amour y consentit; et à l'instant trois jeunes Amours furent dépêchés, l'un en France, où il fut en un moment; un second en Angleterre, où le pauvre petit pensa périr de la migraine et être suffoqué delà fumée; et un troisième en Italie, qui s'arrêtait à chaque pas, tant il trouvait de belles choses à voir. Ils arrivèrent pourtant, et revinrent avec trois femmes fort instruites de l'état des affaires amoureuses dans les trois royaumes. Le voyage de la Française fut court : les Françaises vont vite; l'Anglaise eut des accès de spleen qui la retinrent un peu sur la route ; l'Italienne ne voulait aller que de nuit, tant elle craignait les surveillants. L'Amour les attendait avec impatience : les voilà. On les introduit : on leur apprend le sujet de leur voyage; elles veulent parler toutes trois à la fois. On prend le carquois d'un Amour^ on y met trois billets : la plus jeune des Grâces en tire un, ce fut celui de l'Anglaise ; un second, ce fut celui de la Française ; le billet de l'Italienne resta au fond du carquois : elles parlèrent dans cet ordre. L'Anglaise dit en quatre mots que l'Amour était inconnu dans sa patrie; que les hommes, brutaux et farouches, y passaient la vie sous trois différents états de stupidité : dans le vin, avec les prostituées, et dans la politique. La Française dit que son pays était le plus joli pays du monde, qu'on y aimait depuis le matin jusqu'au soir, qu'on y faisait à l'Amour, en un jour, plus de sacrifices nouveaux qu'on ne lui en offrait en un an dans toutes les contrées du monde ; que, dans cette heureuse contrée, on avait réduit la tendresse à sa juste valeur, qu'on y avait du plaisir sans peine, et des amants sans conséquence; qu'ils ne passaient pas pour les plus discrets du monde, qu'ils parlaient un peu, mais qu'on n'en rougissait plus; que cela était fort bien comme cela, et qu'on pouvait l'en croire, parce qu'elle avait du goût, et que franchement elle ne connaissait personne qui en eût autant; que l'Amour n'avait rien de mieux à faire que d'établir

la galanterie française par toute la terre, et que de la proposer, elle, pour modèle à toutes les femmes, parce que, sans vanité, il trouverait plus facilement à en proposer de plus mauvais que de meilleurs. L'Italienne se plaignait d'une bizarrerie des peuples de son pays, qui n'étaient pas cependant sans ressources à ce qu'elle croyait; ensuite elle se déchaîna contre les plaisirs des sens, et se mit à prêcher de toute son éloquence l'amour platonique. Quoiqu'elle parlât comme un ange, et qu'elle citât souvent Pétrarque, qui avait aimé et chanté pendant vingt ans madame Laure en tout bien et en tout honneur, et qui l'avait pleurée en chantant pendant vingt autres, l'Amour ne put s'empêcher de bâiller, et la Française d'éclater de rire. Alors l'Italienne comprit qu'elle en avait assez dit, et l'Amour se leva de dessus son trône. Il dit un mot à l'oreille de la Volupté, et voici le jugement que la Volupté prononça : Qu'il fallait qu'incessamment on commençât à Londres d'aimer, sans faire toutefois de la tendresse une affaire trop sérieuse; qu'on ferait bien d'y mettre un peu plus d'importance en France; et qu'en Italie on ferait encore mieux de le spiritualiser un peu moins. Elle ajouta beaucoup d'autres belles choses au milieu desquelles l'Amour disparut, et les trois femmes sortirent du temple. Elles trouvèrent des amants sous le vestibule : l'Anglaise avait l'air assez gaie, et ne paraissait plus menacée de vapeurs ; on remarquait une empreinte de langueur et de mélancolie dans les regards de la Française ; Pltalienne laissait apercevoir à travers un air passionné des désirs assez vifs et peu platoniques. On servit une collation où l'Anglaise but des liqueurs d'Italie qui lui parurent fort bonnes; la Française, de la bière d'Angleterre qui lui parut admirable, et l'Italienne quelques verres d'un vin de Champagne mousseux qui lui donnèrent beaucoup de vivacité... Et ce fut la fm de l'ouvrage, que je trouvai mauvais, parce qu'il ne faisait ni sentir ni penser.

— La permission des toiles peintes est devenue une affaire d'Etat. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte d'une brochure de M. l'abbé Morellet en faveur des toiles peintes. M. l'abbé Morellet ne devait pas réussir dans une chose que M. de Gournay avait entreprise sans succès; aussi son ouvrage ne produisit rien. Depuis la religion jusqu'aux toiles peintes inclusivement, on a bien de la peine à persuader aux hommes d'être tolérants.

Il faut dire ici ce qui s'est passé depuis dans cette affaire épineuse. D'abord on publia un projet de quatre arrêts du conseil, tous différents les uns des autres, concernant l'impression sur différentes sortes de toiles et d'étoffes, et l'on y joignit les observations et avis des députés du commerce. Ensuite les ennemis des toiles peintes opposèrent une brochure à celle de M. l'abbé Morellet. Ils choisirent pour leur athlète un homme qui s'était déjà déshonoré par plusieurs ouvrages. C'était l'auteur du libelle connu sous le titre de VObservateur hollandais, aussi plat dans ses raisonnements qu'indécent par ses expressions ; c'était l'auteur de cet autre libelle contre V Encyclopédie^ connu sous le titre des Cacouacs, libelle lourd et pesant, où il n'y a rien de plaisant, excepté le titre, qui n'est pas de lui. Cet illustre écrivain s'appelle l'avocat Moreau, avocat pour et contre, suivant qu'il est payé. Il faut croire que les marchands opposés aux toiles peintes le payèrent bien, car il publia un gros volume intitulé Examen des effets que doivent produire^ dans le commerce de France^ l'usage et la fabrication des toiles peintes^ ou Réponse à l'ouvrage intitulé Réflexions sur les avantages de la libre fabrication et de l'usage des toiles peintes. Cet examen est rempli de sophismes trop grossiers pour qu'on daigne s'y arrêter; mais comme un écrivain de cette espèce ne peut guère rien écrire sans se démasquer, et sans découvrir les motifs lâches qui le font agir, M. Moreau n'a pas manqué l'occasion de se jeter dans les généralités, de faire remarquer au gouvernement que cet esprit philosophique, cette envie de raisonner et d'examiner qui s'est emparée de la nation, est un esprit pernicieux qui tend à diminuer l'autorité du roi et de ses ministres. Il faut être bien vil pour combattre avec de pareilles armes. Si nos ministres étaient assez vils eux-mêmes pour croire qu'il vaut mieux maîtriser une troupe d'esclaves que de commander à une nation qui pense, M. Moreau pourrait se flatter de faire sa cour par de pareilles bassesses. Son ouvrage vient d'être réfuté par un autre, qui a pour titre : Réflexions sur différents objets du commerce^ et en particulier sur la libre fabrication des toiles peintes, brochure de cent quarante-six pages in-12. M. le contrôleur général vient de terminer ce procès. La tolérance des toiles peintes, moyennant un droit de quinze pour cent, est l'objet d'un des édits bursaux de cette année. On ne peut qu'ap-

prouver M. de Silhouette, dans le besoin d'argent où est la cour, d'avoir cherché dans cette permission une ressource pour l'État. Il vaut assurément bien mieux que nous payions au roi un droit pour cette marchandise que d'être rançonnés par des contrebandiers qui, de leur côté, dans l'espérance de gagner, s'exposaient au danger de perdre leur liberté et d'être envoyés aux galères.

— Les Pensées errantes, avec quelques lettres d'un Indien^ par M""'^ de ***, un petit volume^ Je ne connais pas l'auteur de cet ouvrage, dont la forme est singulière, et le fond détestable.

— On a publié in-4° et in-12 une table générale des matières contenues dans les trente-six volumes de V Histoire ecclésiastique de M. Fleury et du P. Fabre, avec les dates des principaux événements.

— OEuvres diverses de M. l'abbé Oliva, bibliothécaire de M. le prince de Soubise; un volume in-8^. C'est un recueil qui contient plusieurs discussions de littérature ancienne.

— M. Marcandier, conseiller en l'élection de Bourges, vient de publier un Traité du chanvre en un volume in-12. On ne saurait trop louer les écrivains qui s'occupent de pareilles matières. M. Dodart, intendant de la province de Berry, fit répandre, il y a quelques années, un mémoire sur les préparations du chanvre, pour en encourager la culture dans cette partie du royaume. Le traité de M. Marcandier est proprement la suite et le supplément de ce premier mémoire.

— Lettres sur la Goutte, ip3iY M. Loubet, chirurgien-major de l'hôpital d'Ostende^ Ces lettres feront plaisir aux goutteux. M. Loubet ne leur défend pas le vin, et il prétend que l'abus immodéré des femmes n'est pas une des causes de cette maladie.

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