Liège, 1759, in-8o
senti qu'il fallait beaucoup de mérite pour soutenir le crédit public comme M. de Silhouette a fait. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte de quelques brochures sur le début de ce ministre*; voici les autres. Elles contiennent toutes ou des éloges outrés ou des plaisanteries fort plates et fort triviales sur nos financiers : Sentiments du public sur M. de Silhouette , poëme de trois pages m-IV'. Un autre poëme est intitulé le Patriotisme^ par un vieillard. On croirait en lisant ces vers que nous sommes retombés tout à coup dans l'âge d'or. J'aimerais mieux voir cela dans nos campagnes que de le lire dans nos vers. Très-Humbles Remontrances adressées à monseigneur le contrôleur général par les filles du monde, au sujet des réformes faites dans la finance. C'est là une de ces plaisanteries où il n'y a que le titre de bon ; elle a été suivie d'une seconde requête : Lettre d'une comédienne à une danseuse de l'Opéra -, c'est aussi une mauvaise plaisanterie. La réponse de la danseuse a ceci encore de plus ridicule qu'elle traite la matière de la réforme sérieusement. Il faut être bien absurde pour mettre des maximes de politique dans la bouche d'une fille de l'Opéra. Le Dialogue entre Vhomme d'affaires et le suisse de M. le contrôleur général est aussi insipide par le ton et par la tournure que par les éloges outrés. J'ai eu l'honneur de vous parler de la Lettre d'un Banquier et de la Réponse au Banquier'^, toutes deux à la louange de M. de Silhouette; il y a eu une troisième Lettre d'un Croupier^ pour servir de réponse à la Lettre d'un Banquier, C'est une satire sur l'abus qui régnait dans les finances d'accorder des intérêts dans les fermes générales et dans toutes les entreprises à des gens de tout état et qui n'avaient d'autre peine que de percevoir leur gain. Il faut convenir que M. de Silhouette a réformé là un abus énorme. La Lettre au R, P. de Neuville^ jésuite et prédicateur célèbre^ sur la ré formation des mœurs^ a pour objet de prouver qu'un ministre des finances est plus en état de contribuer à cet ouvrage salutaire qu'un prédicateur avec ses ser-
i. On trouvera dans la lettre de février \ 768 des détails sur ce ministre, qui ne le fut que huit mois et dont la retraite causa autant de joie que son arrivée au pouvoir avait fait concevoir d'espérances. (T.)
2. La Lettre d'un Banquier à son Correspondant est de Forbonnais e marquis de Mirabeau a fait la réponse du Correspondant à son Banquier. (B.)
Grimni n'a rendu compte que de la première. Voir page 128.
lZt8 CORRESPONDANCE LITTÉRAIRE.
mons. Mais une des brochures les plus ridicules est, à mon gré, la Lettre d'un Hollandais à un membre du Parlement d Angleterre sur le nouveau ministre des finances en France, A en juger par la force et la tournure des raisonnements, je la croirais volontiers de l'auteur de V Observateur hollandais. Le prétendu Hollandais de cette lettre prouve au prétendu membre du Parlement d'Angleterre que les Anglais doivent être trèspressés de faire la paix, par la seule raison que M. de Silhouette est contrôleur général des finances, et à portée par conséquent de procurer à la France des ressources à l'infini pour pousser la guerre avec vigueur. Vraisemblablement le membre du Parlement aura répondu au Hollandais qu'il était un homme fort absurde; mais cette réponse n'a pas été imprimée. Si les Anglais n'ont jamais d'autre motif de faire la paix que la peur que M. de Silhouette leur fera par ses opérations, il faut s'attendre à voir durer cette guerre encore longtemps.
Toutes ces brochures étaient déjà oubliées, et le public, consterné de tant de désastres et de tant d'édits bursaux, avait passé de la louange au silence lorsqu'on fit courir le fragment d'une lettre de M. de Voltaire dont on ne devait dire ni bien ni mal, et qui cependant, paraissant à contre-temps, fut fort mal reçue. C'est un inconvénient attaché à la célébrité de ne pouvoir rien écrire dont le public ne devienne bientôt le confident. Quoi qu'il en soit, voici ce fragment :
(( Si M. de Silhouette continue comme il a commencé, il faudra lui trouver une niche dans le temple de la gloire, tout à côté de Jean-Baptiste Colbert\ »
Il n'est point de ces vieux novices Marchant dans des sentiers ouverts, Et même y marchant de travers.
Gréant des taxes, des offices, Billets d'État, effets factices, Empruntant à tout l'univers, Replâtrant par des injustices Nos sottises et nos revers:
1. Cette phrase fait partie d'une lettre de Voltaire à Tliieriot, du 18 juin 1759. Quant aux vers suivants, ils se trouvent dans une lettre du même à Florian, du 20 mai de la même année. (T.)
Il ramène les temps propices Et des Sullys et des Colberts, Et, pour le prix de ses services, Il rembourse de méchants vers.
— On a imprimé à Genève un extrait du Second Mémoire de M. de La Condamine surVinoculalion^ lu l'année dernière à l'Académie des sciences. Il faut espérer que l'auteur le fera paraître lui-même tout entier.
— Une source de brochures innombrables est l'affaire des jésuites en Portugal ^ Non-seulement on a continué les Lettres intéressantes, mais on a accablé les saints pères de la compagnie de toutes sortes de placards. Voici le titre des feuilles qui qui ont été vendues malgré la vigilance de la police : Discours aux grands de Pologne sur la nécessité de bannir les Jésuites hors du royaume y avec des pièces relatives au même sujet et des notes qui confirment et éclaircissent les faits ^ — Réflexions d'un Portugais sur le Mémorial présenté par les PP, Jésuites à N, S, P, le pape Clément Xfll, heureusement régnant j — Lettre pastorale de Vévêque dElvas contre les jésuites du Paraguay^ — les Jésuites atteints et convaincus de ladrerie. Antiladrerie des jésuites de France^ ou Lettre de M'*'** à Ji*** sur le silence des jésuites de France^ — - les Jésuites marchands , usuriers^ usurpateurs^ brochure de plus de quatre cents pages seulement; — Nouvelles Pièces intéressantes et nécessaires à V instruction du procès des jésuites de Portugal-, — Mémoire des PP. jésuites contre Ambroise Guys,
— La Capitale des Gaules, ou la Nouvelle Babylone^ est une satire triviale et outrée de Paris. On lui a opposé Y Anti-Babylone, apologie fort plate.
— Be V Origine et des Productions de l'imprimerie primitive en taille de bois'\ ouvrage estimable de M. Fournier.
— On a traduit de l'italien du docteur Goldoni la comédie
1. Nous renvoyons le lecteur, pour toutes les brochures suscitées par cet événement et par le procès que ia Société soutint contre les héritiers d'Ambroise Guys, au Recueil de toutes les pièces et nouvelles qui ont paru sur l'affaire des jésuites dans l'Amérique méridionale et le Paraguay. 4 vol. in-12, 1760-17(31.
2. (Par Fougeret de Montbron.) La Haye, 1759, deux parties in-12. L'auteur de VAnti-Babylone^ Londres, 1759, in-12, nous est inconnu.