‹ Correspondance littéraireChapitre 86 sur 179 · PAR M · texte numérisé non relu

PAR M

Eh quoi! toujours honnir les médecins!

Sur leur savoir plaisanter sans scrupules;

1. On trouve dans VUistoire de Paris par Dulaure (t. V, pp. 112 et suîv., 1^" édit.} un récit historique assez complet et fort curieux des diverses cruautés foUes des convulsionuaires envers eux-mêmes, et du commencement, des progrès et de la fin de cette jonglerie mystique. (T.)

2. 'Par Tliorel de Campignenlles.^ Anvers et Paris, 1760, in-1'2.

3. M"** d'Épinay ou M'"- d"Houdetot? Les relaiions de la première avec Grimm rendent la première supposition plus vraisemblable ; mais cette plaisanterie ne figure pas dans les OEuvres de M™* d'Épinay. publiées en 1869, 2 volumes in-12. Selon Littré, un apozème est une décoction ou une infusion d'une ou de plusieurs substances végétales à laquelle on a ajouté divers médicaments simples ou composés.

Vouloir guérir pourtant, lorsqu'on est en leurs mains, Tandis qu'au fond ignorant, incrédule,

Jusque sur Tapozème on jette un ridicule ! Tremblez, ingrats, au goût faux, dépravé, Si votre esprit ou votre humeur caustique

Vous fait railler encor ce breuvage mystique. Le moindre mal qui vous est réservé,

C'est, en lisant mes vers, de prendre la colique. Ami docteur, je prétends aujourd'hui

Venger l'honneur des apozèmes.

Les médecins n'ont pas besoin d'appui, Nous le savons, ils se vengent eux-mêmes.

Mais dévoilons du moins à ces esprits pervers De ce trésor la céleste origine;

Arrachons le bandeau dont leurs yeux sont couverts,

La vérité paraît et l'esprit m'illumine.

Un jour qu'Adam pour nos péchés pécha, Du paradis Dieu le chassa.

Et lui donna pour tout cortège Ces maux cuisants qui mènent à Barége, Et bien d'autres encor : au moins ainsi le dit Le grand Gessner, historien fidèle Des premiers temps; lisez la kyrielle Qu'il fait de nos malheurs ou lisez mon récit. Je disais donc qu'advint la guerre Aux intestins du premier père :

En vain eût-il cherché quelque érudit, Grand médecin ou donneur de clystère :

Le croirait-on s'il n'était pas écrit, Dieu, qui fit si bien ce qu'il fit.

Oublia net, dans son système.

Qu'en fabriquant nos maux fallait remède au bout.

On ne saurait penser à tout.

Pour Adam, se crut mort le mal était extrême; Quand sur le soir un céleste apozème Lui vint d'en haut. Un ange tout bénin Du ciel descend, le breuvage à la main. Il fit effet, ce julep salutaire :

A son odeur la fièvre dénicha, Et tout fut dit dès qu'Adam avala.

Sachez encor que l'ange débonnaire.

Prévoyant bien qu'il aurait trop à faire S'il lui fallait soir et matin Venir du ciel exprès pour sauver chaque humain. Voulut confier sa recette

A run de nos premiers parents.

Le jeune Abel à la mine discrète, Choisi pour apprêter ces grands médicaments,

Apprit par cœur les secrets documents

Et le pourquoi nécessaire à la chose.

Mais le Malin, qui sans cesse s'oppose, A tous bienfaits visiblement.

Fit mourir un beau jour Abel sans testament. Eh quoi! nous dira-t-on, ce remède si rare,

Dont, selon vous, le ciel même est avare, Est usité partout et partout décrié?

11 est es mains de chaque saltimbanque? Le remède est resté, mais le pourquoi nous manque.

11 est écrit que, privilégié, Vous seul, ami docteur, vous aurez connaissance Du vrai pourquoi. C'est votre bienfaisance Et vos vertus qui vous font excepter ; Le ciel est juste, il sait récompenser.

Toutefois, perdez Fespérance De disposer de ce julep vanté A volonté.

On connaît trop votre indulgence; Au salut des croyants remplis de confiance

Votre pouvoir est limitée Pour ces mauvais plaisants, ces esprits satiriques. Lorsqu'ils avaleront les saints juleps mystiques Avec un cœur plein d'incrédulité, Ils deviendront paralytiques.

Ce n'est le tout qui leur arrivera :

Car si la prompte repentance JNe vient suspendre la vengeance, Chaque mets qu'on leur servira Prendra soudain le goût de l'apozème.

Telle est d'en haut la volonté suprême, Et rira bien, docteur, qui le dernier rira.

1. Les Baron* et autres, qui ont osé nommer les apozèmes des apodiables, qui soutiennent qu'on peut faire des expériences sur nos révérends voisins les capucins sans conséquence. {Note de l'auteur.)

* D'Holbach.

l^'- avril 1760.

Il faut compter parmi les phénomènes littéraires de l'hiver qui vient de finir les Œuvres du philosophe de Sans-Souci, qui ont paru d'abord en un petit volume, et tout de suite après en deux gros volumes in-8\ Si l'on a raison de dire, en général, que pour juger véritablement un ouvrage, il ne faudrait jamais se souvenir de l'auteur, cette règle me paraît devoir souffrir une exception par rapport au philosophe de Sans-Souci. On ne pourra mettre un juste prix à ses productions qu'autant qu'on se rappellera quel est l'homme à qui nous le devons. C'est lorsqu'on considérera que cet homme a écrit dans une langue qui lui était étrangère, qu'il n'a jamais vécu parmi les peuples dont il emprunte le langage, que cet homme est roi et que son règne a été un enchaînement de grandes choses, que ses actions sont une suite continuelle de prodiges aux yeux du sage^ que ses peuples doivent à ses travaux tout ce qui peut rendre un gouvernement heureux et un État florissant; c'est après toutes ces considérations qu'on pourra porter un jugement équitable sur les œuvres du philosophe de Sans-Souci. Il est difficile de trouver dans toute l'histoire un homme à comparer à ce roi philosophe. César ne peut entrer en parallèle avec lui que par la supériorité de sa fortune. Il avait peut-être moins de capacité réelle, moins de ressource dans l'esprit, moins de talents que Frédéric, mais rien ne résistait à son étoile, et Frédéric a sans cesse à lutter contre la sienne.

Il fallait les plus étranges combinaisons, il fallait, ce qu'on n'a jamais vu dans l'histoire, que les principales puissances de l'Europe tournassent le dos aux règles de conduite les plus simples et entrassent dans une confédération absolument contraire à leurs intérêts et y persistassent, pour que Frédéric se trouvât dans cette position dangereuse qui a développé tout d'un coup tous les ressorts de son génie. César, avec beaucoup de souplesse dans le caractère et la hardiesse qu'inspire naturellement une bonne fortune et des succès qui ne se dé-

mentent jamais, a dû suffire à toutes les occasions dans lesquelles il s'est trouvé. Un autre héros, moins ancien que César, paraît avoir plus de ressemblance avec le roi de Prusse. Le génie de Julien, profond à la fois et brillant, est plus semblable en tout à celui du philosophe couronné de Sans-Souci. Ces deux héros ont encore de commun d'avoir été en butte aux calomnies, l'un des chrétiens, l'autre des sots, dont le nombre est pour le moins aussi grand que celui des chrétiens. Mais les nations de l'Europe sont trop éclairées et trop policées aujourd'hui pour que Frédéric ne jouisse pas bientôt de l'admiration qui lui est due, au lieu qu'il a fallu plusieurs siècles pour que les vertus et les talents de Julien obtinssent justice au milieu de tant d'horribles mensonges dont la noirceur et la méchanceté de ses ennemis l'avaient couvert de tous les côtés. Tous les trois enfin , César, Julien et Frédéric, ont été comptés au nombre des plus beaux esprits de leur siècle, et les deux derniers ont été bien éloignés de trouver un rival parmi leurs égaux. Quand je dis qu'il faut se souvenir que le philosophe de Sans-Souci a écrit dans une langue étrangère, je ne prétends pas parler de sa prose; nous avons en France peu d'écrivains qui écrivent avec plus de correction et d'élégance. Lorsqu'on a mis hors de comparaison M. de Voltaire, M. Diderot, M. de BulTon, M. Rousseau et M. d'Alembert, je ne vois personne en état d'entrer en lice avec le philosophe de Sans-Souci. Les Mémoires de Brandebourg sont un modèle dans leur genre, et je crois que Frédéric a plus de talent réel pour écrire l'histoire que M. de Voltaire lui-même. C'est en lisant les vers du philosophe de Sans-Souci qu'on a besoin de se souvenir que le poëte est roi, et qu'il a chanté dans un idiome qui ne lui était pas naturel. Ses vers manquent souvent d'harmonie, et surtout de cette aisance dont le défaut donne un air étranger au langage. Si le philosophe de Sans- Souci avait passé un ou deux ans de sa vie à Paris, qu'il eût pu respirer cet air de nationalité, qu'il eût pu prendre le ton de nos cercles, il aurait formé son oreille, il eût acquis ce tact qui fait parler d'une manière plutôt que d'une autre, qui, par une transposition légère, par un changement imperceptible, donne de la grâce et de l'agrément à ce qui était sec, lourd et maussade, et Frédéric aurait compté parmi ses lauriers d'être encore un des premiers poètes de son siècle. Ce qu'on ne peut s'em-

pêcher d'admirer, c'est la quantité d'idées de toute espèce qu'on trouve dans ses ouvrages, qui montrent un homme de lettres consommé dans le monarque le plus grand et le plus laborieux de l'Europe.

— Un honnête chanoine de Lille en Flandre a entrepris de réfuter plusieurs calomnies répandues dans les écrits d'Abraham- Joseph de Ghaumeix, l'un des plus plats auteurs qui de nos jours aient déshonoré la littérature. L'apologie du chanoine est intitulée Justification de quelques articles de V Encyclopédie^ ou Préjugés légitimes contre Abraham- Joseph de Chaumeix, Brochure de près de deux cents pages ^. Un autre auteur anonyme a publié un Examen des critiques de l'Esprit % dans lequel il met au jour l'injustice et la mauvaise foi avec lesquelles le pieux journaliste de Trévoux a procédé contre M. Helvétius. Malheureusement le public ne se soucie guère de rendre justice à qui il appartient. D'abord les sots et les fripons crient contre les gens éclairés, et ne finissent que lorsqu'ils ont animé l'autorité et ameuté tout le public. Ensuite tout le monde crie sans savoir de quoi il s'agit et sans examiner. Enfin vient l'apologie de l'innocent, et le public est déjà ennuyé et n'a plus nulle envie de s'occuper d'une aff'aire qui le fatigue. Voilà comment les méchants ont toujours raison, et comme il ne reste aux honnêtes gens que le temps pour obtenir justice. Fréron a imprimé publiquement dans ses feuilles que M. Diderot avait volé les planches de Réaumur sur les arts et les métiers, et que l'Encyclopédie n'en possédait pas d'autres. L'Académie des sciences, en conséquence de cette accusation, a nommé des commissaires pour aller chez les libraires vérifier la chose. Ces commissaires ont été obligés d'attester qu'ils avaient vu plus de six cents planches sur toutes sortes de métiers et arts mécaniques, et il a été ordonné à Fréron d'insérer ce rapport, qui lui donnait un démenti complet, dans ses feuilles. Tout le public a crié contre M. Diderot dès que l'accusation a paru, et lors d'une réponse juridique et formelle, personne n'a dit que Fréron était un men-

\. Bruxelles et Lille, 1760, in-12. Il y en a une édition datée de 1759 sous le seul titre de Préjugés légitimes, etc. Cette brochure a été réimprimée au tome IV de la prétendue Collection des OEuvres de Diderot, publiée en 1773 par Marc- Michel Rey. L'auteur est l'abbé Leclerc de Montlinot.

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