‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 100 sur 133 · A MADAME · texte numérisé non relu

A MADAME

Avril 1872.

Madame,

Vous êtes charmante; mais ce n'est pas cela : le saint homme Joh et moi nous faisons deux.

En phisieurs endroits de ses discours, il se flatte de n'avoir pas été moi, et je ne me flatte pas du désir de n^être pas lui.

Ces lits de fumier, ces tessons de pots pour serviettes, réponse aigre, les amis hétes, c'est hien ce que je mérite ; mais ce n'est pas ce qui m'attire. Je vais vous dire le véritable exemple biblique; si vous êtes mon amie, vous ne le divulguerez pas. Souvenezvous du très digne Aaron. Moïse étant bègue, Dieu lui donna pour langue le bon Aaron. Traduire ^Toïse, répéter au peuple ce que Moïse avait dit, c'était un beau métier. Aaron le fit certainement de bon cœur et très honnêtement, et pourtant ne le fit point parfaitement, puisque Dieu, qui est patient, finit par s'en trouver las.

Dieu dit donc à Moïse : Prends Aaron, mène-le sur la montagne, et qu'il aille rejoindre ses pères. Ainsi

I. La personne à qui cette lettre a été adressée, avait écrit au rédacteur en chef de PUahers pour le plaindre et le consoler d'une parole de Pie IX, qui, après avoir condamné chez les catholiques libéraux le manque d'humilité, avait reproché à leurs adversaires le manque de charité. Cette parole était exploitée contre Louis Veuillot, et sa correspondante l'engageait à tout supporter comme le saint homme Job.

fut fait. Aaron ne souffla mot^ et de tous ses discours ce fut particulièrement le meilleur. Voilà !

J'ai tout de même passé un mauvais moment, parce que la vue de mon indignité ne me fut point nette. En général^ je ne commence pas par le bon mouvement. J'ai eu envie de m'abandonner à rol3éissance fière, c'est-à-dire, de m'en aller par la brèche, en me taisant tout haut et en me disant tout bas : Que Moïse s'arrange comme il pourra !

J'ai sucé ce réglisse pendant une heure, et je Fai trouvé très savoureux ; mais, Dieu merci, j'ai aperçu h temps que c'était bête, et qu'il ne me convenait pas du tout de regarder en haut avec cet air d'archange culbuté.

Je me suis dit toutes sortes de bonnes choses sur mon petit compte ; je me suis avoué que je n'étais pas parfait, et, partant de là, j'ai marché de découvertes en découvertes dans le mystère de la bastonnade soudaine qui me tombait sur le dos.

C'est une chose admirable, chère amie, que ces ])rocédés et ces ménagements du bon Dieu. Dans le fond, je ne suis pas inquiet sur la charité ; je crois bien juste que j'ai manqué de modération dans la répression ; je n'ai pas manqué d'amour, et mon métier est un métier d'amoureux; j'ai aimé ceux que j'ai battus; je n'ai désiré à personne de rester et <3ncore moins de mourir dans l'erreur.

Mais, sous ce diamant d'amour et de foi, il v avait ce qui se trouve souvent sous les pierres même précieuses : il y avait divers petits crapauds. Or, le coup n'a pas brisé le diamant, mais le diamant frappé

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. kîl

écrase le crapaud. Je vous avoue que j'admire extrêmement ce tour, et que j'en suis même diverti, quoique je n'aie pas autrement sujet de rire. Il me semble que je suis à une comédie, et à une très l)onne comédie, quand je regarde ma sottise opérer; et cela tourne aux larmes, quand Dieu entre en scène pour corriger l'animal et en tirer l'homme, ce qui ne sera vraiment fait qu'au dernier moment.

Et ce spectacle comique est en même temps grandiose et sublime, à cause de la patience de Dieu qui s'y reprend sans cesse, qui frappe peu et qui dit des choses divines !

En somme, à travers tous mes soucis, je ne laisse

pas d'être content, et je dors... comme la conscience

d'un roi...

Louis Veuillot,

Page 1