‹ Correspondance (volume 3)Chapitre 104 sur 133 · A M. LE COMTE DE GUITAUT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE GUITAUT

la août 1872.

Très cher ami,

J'ai eu, il y a quelques semaines, une longue conversation avec M. de Monti^ qui m'est venu voir. Nous avions causé à notre satisfaction réciproque, si je ne m'abuse; du moins, je réponds de la mienne. M. de Monti a une figure, un langage et une larme dans l'œil, qui sont bien à l'éloge du personnage qu'il aime le plus. Dans ce qu'il m'a dit et dans ce qu'il m'a laissé deviner, tout m'a charmé. I/ennui, c'est que nous ne méritons pas cela. Si pourtant le bon Dieu, qui est divinement bon, nous le donne, prenons tout de même.

Un roi très chrétien ! Ah ! comme nous ferions sauter le monde I

Il en sera ainsi, ou nous croulerons, et tout avec nous. Ce qui reste de religion est encore le support de la terre ; nulle autre chose ne tient plus ni ne peut tenir. Je me demande comment on fait pour ne pas le voir. En même temps, tout ce qui est bon se joint par une force invincible. Le roi n'a plus que les catholiques, et les catholiques n'ont plus que le roi. Par leur accord, les uns et les autres ayant Dieu, il

I. Cette lettre a été communiquée à /'C/^^j^Ver^ par M. le comte de Guitaut, à roccasion du débat soulevé par la lettre où M. le comte de Chambord rendait hommage à l'œuvre de Louis Veuillot, et déclarait qu'en 1873 nul n'avait aussi bien que le rédacteur en chef de f Univers exprimé la pensée royale.

faudra liieii que tout s'arrange et que tout le monde obéisse. Quand et comment? C'est un secret qui ne se peut découvrir qu'après plusieurs tours sur les terrasses d'Époisses.

Veuillez, très cher ami, présenter mes très humbles respects à Mme de Guitaut, et distribuer mes compliments partout avec un accent de tendresse. La vérité veut cela.

Votre tout dévoué,

Louis Veuillot.

A M. L'ABBÉ X., PROFESSEUR DE RHÉTORIQUE i.

i5 août 1872.

Monsieur l'abbé,

Me voici enfin. Votre souvenir si aimable me pesait comme un remords depuis votre première lettre

I. Cette lettre a paru dans le Monde ^ précédée de cette note : « Au mois d'avril 1873, le professeur de rhétorique du petit séminaire de Servières eut l'honneur de voir à Tulle M. Louis Veuillot, qui était pour quelques jours l'hôte de son illustre ami, Mgr Berteaud. Dans le courant de la conversation, on vint à parler des côtes abruptes de Servières, où poussent en liberté de vigoureux jets de vigne vierge, dont les élèves de la maison aiment à se fabriquer des cannes. « Eh bien, » dit gracieusement Louis Veuillot, « envoyez-moi une canne de A'igne de Servières, et je vous enverrai un prix pour vos élèves. »

« Deux cannes furent envoyées, et en même temps un journal de Tulle, /c Réveil de la province^ qui contenait un article relatif au grand journaliste et à sa visite à Tulle. Les cannes arrivèrent à destination; l'article n'arriva pas. Deux mois plus tard, le professeur de rhétorique de Servières reçut la lettre suivante, »

et surtout depuis les bâtons de vigne vierge. Mon retard n'a pas été sans cause, je n'ose pas dire sans excuse. L'article que vous m'annonciez, n'est pas venu. En attendant son arrivée, j'ai remis à vous en remercier, et comme il a fmi par ne pas arriver, j'ai fini par oublier que je vous devais des remerciements. J'aurais pourtant bien voulu le lire. Je suis sûr qu'il y avait de bons excès. Je me serais amusé de ce portrait archiflatté, j'en suis sûr. J'aurais réussi à me persuader que j'y reconnaissais quelque chose, et je vous aurais grondé modérément, comme font tous les gens de lettres que l'on flatte, et comme font aussi plusieurs de ceux qui ne sont pas lettrés. Quant aux cannes, elles m'ont pourtant fait bien plaisir, et j'ignore absolument pourquoi je ne vous en ai pas accusé réception. Qu'elles sont belles! qu'elles sont souples, liantes, et bien à ma taille ! Il y en a une que je ne quitte pas. Je la fais siffler, elle trace des zigzags dans l'air, et je forme sans cesse le vœu d'avoir un dos sous la main pour lui faire sentir la force que ce muscle de Corrèze donnerait à mon argumentation. Je ne voudrais pas d'autre rhétorique pour prouver à M. Renan et à d'autres qu'il y a vraiment un Dieu. En dix minutes, avec votre vigne, je leur prouverais à tous le miracle de Cana et tous ceux de l'Évangile. Et c'est bien ainsi qu'à la fin les miracles leur seront prouvés. Notre évêque^ dit que touîe hérésie s'étant établie dans le monde par le ter et le feu, aucune ne déguerpira que par le fer et le feu. Si

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