Cette lettre volumineuse (ce paquet) manque
loochs au rhum si j'en avais demandé, je devin.^ qu'on est un heureux moribond entre une mère et une sœur. Seulement laissez-vous faire^ et ne lisez pas Racine. Pour moi, oubliant mes bonnes résolutions, l'autre jour, je me suis laissé entraîner en Iphigénie; j'en avais encore le cœur chargé et les yeux humides, lorsque le courrier par bonheur nous apporta un feuilleton^ une janinade, une janinerie^ une janineptie, sur cette merveille justement, qui me mit en colère^ j'allais dire dans une sainte colère. Ah! par Mahom ! il faut que je vous parle de cela; et, si vous en voulez savoir mon avis tout franc, Cassagnac et Janin, qui paraissent différer, ne sont à eux deux que pile et face d'un gros sou bien indigne d'entrer où l'on serre l'or pur de Racine. Voilà des impertinents^ qui ont chacun neuf colonnes à lâcher contre un si grand poète et un si grand ouvrage ! Mons Granier prétend qu'Achille doit manger sur la scène un bœuf et charger Agamemnon de coups de poing; le héros ne peut lui plaire qu'à ce prix; encore trouverait-il à redire sur la poignée de son sabre et la forme de ses housiaux, qui ne seraient pas d'ordonnance. (Voir les bas-reliefs du Parthénon^ voir App., voir Claud., voir Quint. , voir Asinus^Scapinius^ Crétinus, et surtout Cassagnicus^, histoire des classes, etc.) Quant à Iphigénie, si on ne l'appelle Iphiniasaï, qui voulez-vous qui prenne à ce qu'elle dira le moindre intérêt * ?
I. Granier de Cassagnac fit alors contre Racine une très vive campagne, qui le mit au mieux avec Victor Hugo. Mon frère, qui se lia plus tard avec M. de Cassagnac, dont il appréciait dès lors le grand ta-
CORRESPONDANCE DE LÇUIS YEUILLOT. 89
— Vous n'y êtes pas du tout, dit Janiii à son tour, et votre critique, mon cher, me fait pitié. IMais lisez un peu, je vous en prie, Euripide^ que je viens de parcourir^ et vovez où Racine a manqué. Pour moi^ je suis tout émerveillé du talent de cet animal d'Euripide; je m'étonne en vérité que Racine^ qui le connaissait cependant^ ne l'ait pas mieux suivi. C'est sans doute qu'il ne le lisait qu'en grec^ et qu'il n'en a pas senti comme moi toutes les beautés^ que vient de me révéler la traduction du Père Brumoy. Ah ! mons Cassagnac^ vous êtes injuste pour Racine: il a du bon, Il fait bien les vers. Quelle harmonie! quelle souplesse! et aussi, lorsqu'il le veut, quelle chaste passion ! quelles belles amours, qui vont les yeux baissés, le cœur au vent, c'est-à-dire, contraint et plein de soupirs, rêver sous les vieux arbres, dans les plaines d'Asnières et de Clamart, avec cet honnête garçon qui a de si beaux chiens, que l'on nomme Burette, et qui est mon ami! Oui, l'ami du critique, car le critique a un ami, il a même des amis; il a Burette et ses chiens : les chiens de nos amis sont nos amis; qui m'aime, aime mon chien. Ici, Fœdora ! ici. Burette! ici. Pataud ! Dites-moi, que pensez- vous d'ÎIermione? que pensez-vous de Phèdre ? Moi, je vais vous dire sur Phèdre quelque chose de nouveau : c'est une chaste coquine. Oui, je vous le dis, et je vous laisse crier.
Vous avez là mon jugement. Je le maintiendrai à
lent, ne lui pardonnait pas cette campagne. Vingt ans plus tard, je les vis s'échauffer tous deux en revenant sur ces souvenirs.
Ceux qui ont lu Jules Janin, lequel se déclarait prince du feuilleton de théâtre, le reconnaîtront dans le pastiche qu'on va lire.
pied, à cheval, et je l'aurais maintenu en carrosse autrefois: car, vous ne savez pas, autrefois le critique avait un carrosse; il ne l'a plus. Ne le plaignez pas : il s'ennuyait dans son carrosse ! il va maintenant en omnibus, comme vous, comme l'employé aux trognons de pommes, comme le Roi. O société française hier encore si galante et si belle! l'omnibus est le char triomphal de toutes tes majestés, voiture de gala faite exprès pour la liste civile du Juif errant! Voisin, regardez-un peu: Santerre ne galope-t-il pasàlaportière? Je crains que cette charrette aussi, comme l'autre, n'aille à la place de la Révolution. Ciel ! est-ce que le bourreau va déshabiller toutes ces femmes qui sont avec nous? est-ce que nous verrons toutes ces jambes cagneuses, toutes ces épaules rougies, et, flotter au vent des révolutions, tous ces cheveux isolés? Et d'Hermione, qu'en penses-tu, Fœdora ? qu'en pensezvous, Burette et Pataud? Pour moi, je vais vous confier tout bas ce que j'en pense. N'en parlez point: Pataud, n'en dites rien à vos élèves; Burette, gardetoi de le répéter aux perdrix : ne trahissez pas le critique, ne le dénoncez point aux gens vertueux, parce qu'il a du goût pour toutes les honnêtes faiblesses d'un grand cœur. Hermione est brune, Iphigénie est blonde. Blondes et brunes, belles et charmantes, voilà les filles de Racine, ce grand poète, cette noble fleur que le soleil de I^ouis XIV fit un jour mourir en la privant de ses rayons. Racine, o Cassagnac ! mais c'est mon amour, c'est mon rêve, c'est mon Dieu ; bien plus, c'est mon protégé. Je le défends contre T.ouis XIV et contre toi; je me plais
à le ressusciter, je veux en faire quelque chose. Cependant, je l'avoue, il n'est rien de tel que les Grecs et qu'Euripide traduit par le Père Brumoy.
Il ne faut pas qu'Achille soit amoureux, Ériphyle est une vilaine. Racine est trop Français*, sous des noms grecs, il nous montre des personnages français; des cœurs faits comme les nôtres, des sentiments que nous avons tous. Cela n'a pas le sens commun. 11 faut qu'une tragédie grecque soit intéressante comme le Voyage d A michar sis ou comme une traduction du Père Brumov. Je vous dirais encore bien des choses là-dessus; je voudrais aussi vous parler d'un tas de hétises, mais mon feuilleton est fini et Burette m'attend. Me voici, Pataud! Ouag ag! ouag! ouag! oua oua ouagg ! —
Mon cher ami, quel cuistre ! comment pourrait-il comprendre un si noble poète et en parler dignement?
Quatre pages qui en valent bien douze ! Je me gâte décidément, et cela dégénère en monomanie. Je me suis laissé aller à ce babillage^ parce que je me figure que peut-être vous vous ennuyez et une lettre qui vient de loin distrait toujours un peu. Cependant ce n'est pas un compliment que j'adresse à ma lettre, mais à mon intention, qui le mérite bien.
Je suis toujours ferme à vouloir partir. I^e gouverneur revient de Mostaganem. Une fraction de Medjehers s'est soumise. C'est la tribu du récit qui vous a tant fait rire'. Je vous en ferai un sur le même sujet, qui sera moins plaisant; mais il est sûr que l'aventure
I, Cette lettre manque.
de Tampoure est drôle, comme toutes celles qu'il voudra raconter. Ce n'est pas mi colonel de Scribe; c'est un colonel des frères Cogniard, et qui doit être représenté par Cazot*.
Je passe ma vie à causer avec des Juifs, des Maures, des Turcs. Je sais les choses les plus curieuses du inonde sur toute notre araberie. J'en ferai un beau recueil de lettres^ dont plusieurs vous seront adressées^ si vous le voulez bien.
Dans ma jeunesse^ je formais souvent un souhait criminel : c'était d'obtenir d'une fée que mon pied pût s'allonger partout où je voudrais. L'autre jour, en lisant ce feuilleton de Janin, la coupable envie m'est revenue; je l'ai réprimée. Il me serait moins aisé de triompher du désir que j'ai d'étendre ma main jusqu'à vous.
Adieu^ cher Edmond. Bon courage! La souffrance est une chose excellente, mais j'ai peur que vous n'en connaissiez pas assez le prix. Je vous souhaite donc, du fond de mon cœur, une meilleure santé.
P, S, — Comme je reçois le Messager à Paris^ vous voudrez bien me dire^ à mon retour^ si le Capitaine Lambert est passé. (]et excellent feuilleton me crispe, et je vous assure bien que je ne sais pas pourquoi.
La ci-jointe pour Toussenel est bien importante. Merci pour la commission faite auprès du Rhasnadj ^ (et non pas Rhasnard, comme vous écrivez. Mais vous êtes pardonnable : vous avez pensé que ce mot venait de cadenas).