A MONSEIGNEUR L'ÉVÈQUE DE LANGRES
Paris, lo octobre iB/jj.
Monseigneur,
Vous avez daigné vous apercevoir de mon silence, et je tarde bien à répondre à cette marque de votre
bon souvenir. Pardonnez à mes yeux toujours malades qui me laissent à peine quelques heures pour remplir des obligations impérieuses et qui me forcent à ajourner tous mes autres devoirs. Un engagement déjà ancien et des nécessités d'existence m'ont obligé, tout malade et aveugle que je suis, de bâcler (je suis contraint d'employer ce mot) en deux mois mi gros volume qui n'est pas encore fini. 11 faut que j'achève ce fagot pour dégager ma parole et aussi pour subvenir aux dépenses de ma pauvre maison. Que Votre Grandeur souffre ces détails^ je liens à m'excuser.
Nos grandes affaires ne vont pas très bien. Le gouvernement multiplie ses intrigues auprès de Nos Seigneurs les évêques, et il en trouve, nous dit-on^ plusieurs tout disposés à se payer de mauvaises raisons. Il promet^ si Ton veut se taire^ de retirer la loi après que la Chambre l'aura votée. Il envoie un conseiller de l'Université à Rome d'où arrive M. Rossi. Deux ou trois jours de discussion feront^ j'en suis convaincu, crouler tout cet échafaudage. La Chambre va, du moinsp nous montrer^ si nous ne le savons pas encore^ ce que c'est qu'une nation élevée par l'Université. Bien robustes dans leur patience seront les cœurs catholiques qui pourront tenir à ce spectacle.
Voici le Constitutionnel qui renouvelle les infamies débitées Tan passé à propos du Compendium, Mgr l'évêque de ***** voit les résultats de son silence. Cent mille lecteurs et plus vont se repaître de ces infamies. On les aurait arrêtées par un procès qu'il
serait encore temps de faire. Ne jugez-vous pas, Monseigneur, qu'il serait urgent qu'un évêque^ par un acte public, prît la défense de cet enseignement.
M. de Montalembert m'écrit que Votre Grandeur n'est pas satisfaite de VUnwers. Je n'en suis pas content non plus, cependant je regrette peu son sommeil qui va, je l'espère, finir. J'ai l'expérience des journaux et je crois qu'ils ne peuvent se dispenser de faire la sieste pendant l'été. D'ailleurs, il ne m'a pas été possible d'agir.
Mon frère, mes sœurs et moi, Monseigneur, nous sommes lous ensemble aux pieds de Votre Grandeur et nous lui demandons sa bénédiction.
De Votre Grandeur,
Le très liumble, très obéissant et très dévoué serviteur.
Louis Veuillot.
CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUII.LOT. ?.r.7
J'interromps ici cette j3i'emièie partie de Ja correspondance de Louis Veuillot. De 1838, date de son entrée dans la vie chrétienne et aussi dans le combat pour l'Eglise, elle va jusqu'au couronnement de sa vigoureuse campagne de 1844 contre le monopole universitaire, campagne qui lui valut l'amende et la prison, mais qui contribua si puissamment à développer l'action catholique. Il (ut des premiers parmi ceux qui prirent part à cette œuvre de salut, et nul ne s'y dévoua plus entièrement.
Dès 1845, des dissentiments surgirent dans l'état-major de l'armée catholique; mais l'entente, sans être cordiale, fut suffisamment gardée. Le gros pubUc ignora ces premières luttes Ultérieures. Comme j'ajourne la publication des lettres oii ces dissentiments sont marqués et expliqués, je ne veux entrer, à ce sujet, dans aucun détail.
Les lettres qui vont suivre sont d'autre sorte et forment une série particulière dans la correspondance de mon frère. Elles sont adressées à ses filles, à ma femme, à mes enfants; elles montrent l'homme de la famille. Je ne donne pas toutes celles que j'ai; quelques-unes sont trop intimes; elles doivent attendre; d'autres prendront, à leur date, rang dans la correspondance générale.