‹ CorrespondanceChapitre 73 sur 96 · Choix de prières, par Léon Gautier · texte numérisé non relu

Choix de prières, par Léon Gautier

la seconde édition. Mais je n'ai pas voulu vous faire attendre cette édition purgée de tous gens de lettres. Laissez-les de côté, et que votre gentille bonne àme prenne ses ébats avec les autres.

Nous faisons festin ce soir avec Tévêque de Poitiers, Tessier, le commandant1 et deux Ségur. Maman Ségur apporte son plat. Si c'était vous, le plat, quel régal ! mais on ne peut tout avoir.

On m'a parlé du Ça et là des enfants. Je serais très flatté de ce titre; mais j'ai peur qu'on y renonce, et que ma pauvre chère petite modestie n'ait rien à souffrir. Hélas ! la pauvrette, elle n'est guère éprouvée.

Addio, arcicarissima donna. Creda lei che nonso insensibile alla gloria di signarmi.

Il suo amico fedelissimo e fratello,

LUIGI DA RoMA.

LIY

Paris, 11 janvier 1861.

Très chère amie,

Cette nouvelle croix qui vient à votre amie d'une main si chère, est bien dure en effet. Elise en a pénétré la source; mais il n'y a rien à faire de votre côté, que de prier Dieu d'éclairer ce pauvre cœur. Oh ! comme la pauvre âme humaine a besoin

1. Le commandant de Maisonneuve, brave cœur de marin, mort depuis.

que Dieu soit toujours là et la remette sans cesse en ordre, puisque nos tendresses les plus légitimes, les plus naturellement régulières et les plus sacrées peuvent faire de tels écarts !

Je lisais l'autre jour un petit conte où cette situation est très bien peinte et très bien combattue. Il est intitulé Marlnette, et l'auteur est Mme Hello. Je vous envoie le volume. Si vous trouvez à propos que je le fasse lire à votre amie, il me sera très aisé de lui en donner l'envie. Le voulez-vous ? J'attendrai votre réponse.

Je n'ai toujours rien du libéral ministre de l'intérieur. Je crois qu'il donnera des autorisations à tout le monde, sauf à moi. Il faut que je sois un terrible homme, ou que l'on croie Elise disposée à écrire sous mon nom. Si décidément on me refuse, j'ai grande envie de prendre ma sœur et mon papier et de m'en aller faire une brochure aux Nouettes.

Je suis si lâche, à travers toute la peur que j'inspire, que cette éventualité me sourit fortement.

Votre ami très dévoué,

Louis Veuillot.

Paris, 17 janvier 1861.

11 n'y a rien sur la terre de plus aimable que vous, et je le sens si bien, et je vous plains tant dans cette douleur, qui vous vient de votre pre-

mière amie, que je ne puis m'empêcher de vous le dire, quoique je sois bien pressé et que j'aie froid aux doigts, à ce point de gouverner très difficilement ma plume. Patience! patience! et aimez fortement vos amis, et surtout le grand Ami, qui seul sait bien aimer et peut être complètement aimé. Vous verrez que tout cela vous rendra plus éprise d'amour pour le bon Dieu, c'est-à-dire, admirablement sage. Au fond, qu'apprenez-vous à cette rude école ? A aimer comme il faut. Nulle science n'est plus importante ici-bas, où la grande chose, le grand devoir est l'amour. Tous les commandements sont concentrés en un seul : Tu aimeras. Il ne faut point haïr, il faut aimer, mais il faut aimer comme il faut : Dieu sans mesure, tout le reste en Dieu, c'est-à-dire, dans la mesure. On est facilement exposé à passer la mesure ; vous y aviez probablement de l'inclination, comme les autres mortels : voilà un bon avertissement qui vous est donné.

L'avertissement serait inutile, parce que notre pauvre espèce ne s'instruit guère par le raisonnement ; mais la douleur n'est pas vaine à qui sait la manière de s'en servir. Cette douleur vous avertit de chercher refuge dans le sein de Dieu ; vous y courez, cela suffit : il arrangera l'affaire, il vous apprendra la bonne manière d'aimer.

Vous avez bien fait de vider votre cœur auprès de la sœur Sabine *. Mais, la plainte une fois mise

1. Sabine de Ségur, sœur de Mmc de Pitray, religieuse de la Visitation, morte depuis.

dehors, il faut remplir de miséricorde toute la place qu'elle occupait. Élise vous a fait une recommandation que je voulais vous faire moi-même, et sur laquelle j'insiste : c'est de ne jamais répondre courrier par courrier. Le grand danger en ces rencontres, c'est le feu et l'éloquence. Les potions brûlantes ne valent rien.

Xous vous attendons avec impatience. Si M. de Persigny daignait me répondre et répondait par ce non qu'il a honte de lâcher, nous irions vous chercher. Je souffre cruellement du froid. Ma cheminée me ruine, et ma chambre est une Sibérie, où je ne fais pas mes frais. J'ai pourtant écrit une bonne lettre à M. de Persigny; je serai content de vous la faire lire, mais j'aurais voulu que M. de Pitray aussi la dégustât. C'est clair comme le cidre reposé, c'est salé comme votre fromage, et je ne crois pas qu'elle puisse m'aider le moins du monde à obtenir ce que je demande. Hélas ! le grand malheur des honnêtes gens est d'être honnêtes. Ils disent ce qu'ils pensent, et cela les coule.

Adieu, Madame et très chère amie. Faites nos très tendres compliments à M. de Pitray.

Xous pensons ici que nous vous aimons comme il faut.

Frère Louis.

Paris, 3 mars 1861.

Noble dame, chère sœur, très chère amie, plus que très chère olga, non tout a fait adoree, par la seule raison qu'on est chrétien, et qu'il n'est permis qu'a M. DE PITRAY DE TOMBER DANS CETTE IDOLATRIE !

La présente est pour vous informer que notre brochure paraîtra ce soir *, et qu'elle coûtera du fromage, du cidre, des pommes, un logement à Livet, etc., etc., etc., plus trente sous. C'est pour rien ; mais on veut vous favoriser.

C'est une belle brochure, plus longue de moitié que je n'aurais voulu, mais où, en revanche, je ne dis pas la moitié de ce que j'aurais voulu dire !

Hélas ! hélas ! elle ne fera pas à mon gouvernement le quart du mal que je serais enchanté de lui faire, puisque ce n'est plus qu'en lui faisant du mal que l'on peut faire le bien; certes, la bonne intention ne m'a pas manqué.

Si vous avez encore le goût bizarre des manuscrits, le manuscrit, ou plutôt le brouillon de cette brochure, vous est réservé. A cette fin, on l'a retenu sur le bord de la corbeille. A votre place, je l'y laisserais tomber.

Olga de Ségur, dame de Pitray, mère de Jacques, de Jeanne et de la petite dernière qui ne sera pas

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