‹ Correspondance philosophique et religieuse, 1843-1845Chapitre 25 sur 25 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

Vous avez soulevé une question grave, en signalant 1 dans toutes les traductions françaises du Nouveau Testament, depuis 1667, la suppression du mot maintenant qui figurait au verset 36 du chapitre XVII de l'évangile de Saint Jean, dans les traductions précédentes, et qui figure encore dans toutes les traductions françaises ou étrangères, publiées depuis lors par les diverses sectes chrétiennes.

M. Baillès, vicaire-général de Monseigneur l'archevêque de Toulouse, a publié une brochure dans laquelle il cherche à prouver, non-seulement que cette suppression était facultative, mais qu’elle est légitime et obligatoire pour quiconque sait le grec et le latin et veut écrire en français.

1 Voir le Courrier du 19 décembre.

Vous avez déjà répondu ! que Joseph de Maistre, qui savait le grec, le latin et le français, probablement aussi bien que M. Baillès, avait indiqué, avant vous, cette suppression, en la blâmant avec sévérité.

Mais voici que le Globe, sans tenir compte de votre réponse et de cette autorité imposante de de Maistre, vous foudroie ? une seconde fois de toute l’érudition de M. Baillès.

Si cette question était de pure philologie, ou même de théologie, elle aurait sans doute occupé déjà une place suffisante dans votre journal; je n’y reviendrais pas ; mais personne n’ignore que ces deux simples phrases : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu: » et « Mon royaume n’est pas de ce monde, » ont été, depuis dix-huit siècles, les bases de la politique chrétienne, c’est-à-dire de l’action des deux pouvoirs, spirituel et temporel, qui se sont partagé le monde.

En ce moment done, où la lutte entre ces deux pouvoirs se témoigne d’une manière très-sensible, la presse politique ne peut, ce me semble, rester en dehors du débat, et, pour s'y présenter avec puissance, elle doit remonter à la source véritable du combat.

M. Baillès prétend que le premier traducteur qui a supprimé le mot maintenant, dans ce verset célèbre, n’a pu le faire par aucun calcul relatif au grand débat qui s’est terminé en France par la déclaration de 1682, parce que cette traduction est de 1666: et le Globe ajoute : « Parce que les démêélés entre Louis XIV et le pape Innocent XT, qui amenèrent la déclaration de 1682, ne datent que de 1678.» — Ces motifs me paraissent de peu de valeur: il faudrait, pour les admettre, faire oubli, non-seulement du caractère particulier de cette époque, mais de l’histoire de toutes les époques qui se sont terminées par un mouvement religieux important. Il faudrait croire que la déclaration de 1682, passez-moi l'expression, est poussée comme un champignon; il n’en est pas ainsi : la preuve en serait vraiment niaise et Superflue. Qui donc peut igno-

1 Voir le Courrier du 22 décembre.

? Numéro du Globe du 14 janvier.

rer que la déclaration de 1682 est la solution française du problème dont toute l'Europe était saisie depuis la protestation de Luther contre l'Église de Rome; qu'elle est le dernier acte du drame religieux joué en France durant tout le dix-septième siècle ?

La traduction du père Amelote, invoquée par M. Baïllès comme un modèle de fidélité et d'élégance française, fut faite, ainsi que l'auteur le dit lui-même, pour satisfaire au désir de l'assemblée générale du clergé de France de l'an 1655.

Vous voyez que je ne crains pas de remonter à 27 années de distance de la fameuse déclaration.

Les archevèques de Bourges et de Montauban déclarent qu'en effet l'archevêque de Toulouse et celui de Montauban avaient fait choix du père Amelote pour cette traduction désirée par le clergé de France en 1655, et l’en avaient chargé, l'assemblée ayant approuvé leur choix. Le privilége du roi relate cet ordre, donné au père Amelote par ces évêques, au nom de l'assemblée générale du clergé de France.

D’autres approbations sont encore données en 1665, au moment d'une nouvelle assemblée générale du clergé de France, par sept évêques et archevêques et par le général de l’ordre des Oratoriens.

Dans la dédicace à Hardouin de Pérefixe, archevêque de Paris, l'auteur se félicite de dédier son œuvre à celui des évêques qui, par sa position, peut « persuader, plus puissamment qu'aucun «autre, à la multitude des sujets de cet empire que la majesté du « prince attire continuellement dans cette Église, de rendre à César «ce qui est à César, rt à Dieu ce qui est à Dieu. »

Dans la préface, le père Amelote, prévoyant sans doute la eri-

1 M. Baillès prétend qu’on ne doit pas présenter cette traduction comme gallicanement approuvée; sans doute parce qu’elle ne l’a pas été par décision de l'assemblée générale du clergé; toujours est-il qu’elle a été gallicanement 0rdonnée, et qu’un pareil ordre est un acte passablement gallican, puisque l'Église romaine n’ordonne pas de traductions en langue vulgaire, ne les approuve même

pas, mais simplement les tolère.

tique de de Maistre et la vôtre, dit : « I1 se trouvera peut-être « d’autres scrupuleux qui s’offenseront de ce que je n’aurai pas « toujours exprimé dans ma version certaines particules, ou que je «leur en aurai substitué d’autres ; comme la conjonction ef, que «les Hébreux ne cessent d'employer, et dont la répétition blesse « nos oreilles ; comme ces autres, vot/a, or, donc, parce que, et le «mot dit ou disant; sur quoi des esprits {mides voudront peut- « être décider de mon exactitude. »

Vous êtes de ces hommes scrupuleux, de ces esprits timides : de Maistre en était aussi ; j’en suis également.

Les biographes assurent que le P. Amelote fut accusé de plaglat; qu’il avait eu communication de la traduction manuscrite de Port-Royal, et qu’il empêcha le chancelier Séguier, dont il était le théologien, d'accorder le privilége pour la traduction du !Vouveau Testament de Mons, traduction qui fut d’ailleurs si vigoureusement attaquée comme infidèle par le P, Letellier, et où l’on remarque également la suppression du mot maintenant, car c’est celle de 1667 que vous avez citée. Par cette manœuvre habile, la traduction du P. Amelote parut donc la première, en 1666.

M. Baillès cite lui-même ce Jugement d'un écrivain sur le P. Amelote : « 11 a même su assez de grec et de latin pour ne « pas tomber en des fautes grossières. » En effet, vous n'avez pas prétendu que la faute dont vous parliez fût grossière, vous la signaliez même comme adroite. Examinons encore.

Le P. Amelote a pensé qu'il pouvait (M. Baillès soutient même qu’il devait) supprimer le mot maintenant, que tous les traducteurs précédents avaient conservé et que tous les traducteurs schisma tiques ou même hérétiques conservent encore.

Dans toute phrase construite ainsi : « Si ex hoc mundo esset «regnum meum, ministri mei utique decertarent ut non traderer « Judæis ; nunc autem regnum meum non est hinc. »

Ou en grec : « Et éx scù xdoucu reûTou ii à Baoraste ñ éuh, ci dTAPÉTAL Av ci épuol AYOVÉOvTS va un macade0@ rcis loudaieus" v5y 98 n Pace à Eu CÙx Écriv év0edbev. »

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M. Baillès prétend que l'on doit traduire #unc autem et viv dé, comme s’il y avait simplement autem et jé, par mais et non par mais maintenant. M. Baillès cite en effet une phrase semblable, au chap. IX, v. 41 :

« Si cæci essetis, non haberetis peccatum : une vero dicitis : « Quia videmus. Peccatum vestrum manet. » Que le même P. Amelote ! traduit ainsi : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de « péché ; mais puisque vous dites que vous voyez, votre péché de- « meure. »

Pourquoi done M. Baillès n’a-t-il pas cité les passages suivants de Saint Jean, où la construction de la phrase est identique :

Chap. VIE, v. 39-40. Si filii Abrahæ estis, opera Abrahæ facite. Nunc autem quæritis me interficere, etc.

Chap. XI, v. 21-22. Si fuisses hic, frater meus non fuisset mortaus ; sed ef nunc scio quia quæcumque poposceris, etc.

Chap. XV, v. 22. Si non venissem... peccatum non haberent ; nunc autem excusationem non habent, etc.

Chap. XV, v. 24. Si opera non fecissem... peccatum non haberent ; nunc autem et viderunt, etc.

Et dans Saint Luc, chap. XIX, v. 42 : Si cognovisses et tu, et quidem in hac die tua, quæ ad pacem tibi! Munc autem abscondita sunt ab oculis Etuis.

Le P. Amelote lui-même a traduit ainsi ces passages :

Saint Jean, chap. VII, v. 39-40. S2 vous êtes enfants d’Abraham, faites les œuvres d'Abraham. Mais maintenant vous voulez me faire mourir, etc.

Chap. XI, v. 21-22. Si vous eussiez été ici, mon frère ne serait pas mort. Maïs je sais (que même) à cette heure (qu'il est mort), Dieu vous accordera, etc.

Chap. XV, v. 22. S) je n'étais point venu... ils seraient sans péché ; mais maintenant ils n'ont point d'excuse.

1 Observons que le P. Amelote est le seul qui ait traduit ainsi, et que les au-

tres traductions portent : « Mais maintenant XOUS dites que vous voyez, etc. »

Chap. XV, v. 24. Si je n'avais point fait parmi eux des œuvres.… ils seraient sans péché; mais maintenant ils les ont vues, etc.

Saint Luc, chap. XIX, v. 42. Si vous connaissiez encore en ce Jour les choses qui se présentent pour vous donner la paix ; mais elles vous sont maintenant cachées.

Toutes ces phrases portent en latin : s° et nunc autem ou sed nunc, et en grec si et vüv d4 Où dia vôv.

Vous le voyez, l'autorité du P. Amelote lui-même donne, sur sept cas identiques, deux solutions favorables à la suppression du mot maintenant, contre cinq qui condamnent cette suppression.

En admettant même que cette Suppression soit facultative . orsqu'il s’agit de traduire un ouvrage léfféraire, oserait-on se la Permettre dans une convention diplomatique? Comment donc nommer cette licence, lorsqu'il s'agit de l'Évangile, et qu’elle est contraire à l'autorité des traducteurs précédents ?

Non -seulement le P. Amelote a condamné cinq fois lui-même l'opinion de M. Baillès, mais il suffit de lire avec quelque attention les chapitres qui précèdent et annoncent cet interrogatoire devant Pilate, pour reconnaître que ni le Christ, ni Saint Jean, ni même le P. Amelote, n’ont été sobres de cet adverbe de temps, signe

d'un présent qui devait transformer le passé en avenir, par le divin sacrifice.

CG. XIV. — « Dans peu de temps le monde ne me verra plus, «mais vous me verrez parce que je vivrai. — Æn ce Jour-là vous « connaîtrez que je suis en mon père et que vous êtes en moi, et «que je suis en vous. — Je vous le dis maintenant avant qu'il «arrive, — Je ne vous dirai Pas présentement beaucoup de choses,

« car le prince de ce monde vient, mais il n’a aucun droit sur « MOI. »

CG. XV. — « Vous êtes maintenant purifiés par la parole que je «vous ai dite. Si je n'étais point venu. ils seraient sans péché, «mas maintenant ils n’ont pas d’excuse dans leur péché, — Si je «n'avais pas fait parmi eux des œuvres qu'aucun autre n’a faites,

«ils seraient sans péché ; #ais maintenant ils les ont vues et ils « ont haï moi et mon père. »

C. XVI. — « Maintenant, je m'en vas à celui qui m'a envoyé. « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous n’en êtes «pas capables présentement. — Dans peu de temps vous ne me « verrez plus, et encore un peu de temps après vous me reverrez. « Vous êtes maintenant dans la douleur, mais je vous reverrai. — « Le temps viendra que je ne vous parlerai plus en paraboles. — « Ses disciples lui dirent : Vous parlez à cette heure clairement... « Nous voyons maintenant que vous savez toutes choses. — Jésus « leur répondit : Maintenant vous croyez... Mais le temps viendra «et il est déjà venu que vous serez dispersés. — Vous aurez de la « peine dans le monde, mais ayez confiance, J'ai vaincu le monde. »

C. XVII. — « Mon père, l'heure est venue. — Glorifiez-moi « maintenant. — Is savent maintenant que tout ce que vous m'avez

« donné vient de vous. — Je ne suis plus maintenant dans le monde, « mais eux sont dans le monde. — Mais maintenant je vas à vous. « — Le monde les hait à cause qu’ils ne sont pas du monde. — « Comme je ne suis pas aussi du monde. »

Tels sont les prolégomènes de cette question de Pilate : Étesvous Le roi des Juifs? et de la réponse : Mon royaume n'est pas de ce monde. Or, de toutes ces citations, prises dans quatre chapitres seulement et dans la traduction même du P. Amelote, il n’en est pas une où la suppression du mot maintenant où des mots qui remplacent cette indication du présent, n’eût été plus innocente, plus indifférente et même plus littéraire que celle qui a été faite au v. 36 du chap. XVII. Le P. Amelote n'a cependant pas employé son élégance littéraire à en retrancher cet adverbe. C’est qu’en effet il eût été par trop absurde de ne pas comprendre cette forme générale de l'évangile de Saint Jean, forme qui lui est tout à fait particulière et qui est le cachet de sa foi prophétique. Comparé aux trois autres évangiles, celui-ci est une annonce, plus encore qu'un récit : il est l'annonce d'un monde nouveau, d'un monde autre que celui vaineu par Jésus, d'un monde différent du monde présent, du monde de maintenant.

2 fée

Et pourquoi , en effet, cette forme se retrouve-t-elle encore fréquemment dans la parole de l'homme qui a le plus contribué à prècher et à réaliser ce monde annoncé, ce nouveau monde ? Pourquoi Saint Paul condamne-t-il encore le P. Amelote et M. Baillès, en disant :

Cor. I, chap. VII, v. 13-14. Si une femme fidèle a un mari infidèle et qu'il consente de demeurer avec elle, qu'elle ne se sépare point d’avec lui; car le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle, et la femme infidèle est sanctifiée par le mari fidèle, autrement vos enfants seraient impurs, au lieu que maintenant ils sont sains. (Si... nune autem. Fi... 5 D4.)

Cor. 1, Chap. XV, v. 19. S% nous n'avions d'espérance en Jésus- Christ que pour cette vie, nous serions les plus misérables de tous les hommes, mais maintenant Jésus-Christ est ressuscité, etc. (Si... nunc autem. Ei .. vü dé.)

Cor. IT, chap. V, v. 16. Et si nous avons connu Jésus-Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette sorte. (Si... nunc autem. Et... 42 vüv.)

Cor. IF, chap. VIT, v. 8. Car encore que je vous aie attristés par ma lettre, je n’en suis pas fâché.… (V. 9) mais maintenant j'ai de la joie. (Si... nunc. E:... wv.)

Je ne pense pas que le P. Amelote ait traduit les Épitres, mais les traducteurs que je connais sont unanimes pour conserver la forme temporaire aux citations que je viens de faire.

Peut-être M. Baillès et le Gobe invoqueront-ils deux passages des Épîtres ; je suis bien aise de leur en éviter la recherche ; les voici :

Cor. T, chap. XII, v. 17. Si tout le corps était œil, où serait loue? et s’il était ouie, où serait l’odorat ? (V. 18) mais Dieu a mis, etc.

Cor. 1, chap. XIT, v. 19. Que si les membres n'étaient qu'un seul membre, où serait le corps ? maïs il y a plusieurs, etc.

Dans ces deux passages, le latin porte si et nunc autem, et le grec ei et vy dé; et cependant Sacy à traduit par maïs et a supprimé maintenant.

Voici donc encore, dans les Épitres, deux cas favorables à la suppression, contre quatre qui lui sont contraires. Qu'en faut -il conclure ?

D'abord, que M. Baillès a eu tort de prétendre qu’on devait supprimer ce mot nunc, 5 ou maintenant, lorsqu'il est joint à autem ou ÿ< et précédé de s? a. Ensuite que si, dans quelque cas (interdum, comme dit Henry Estienne) et dans des traductions purement littéraires, on peut le supprimer, de Maistre a encore raison de dire que, dans le cas particulier du v. 36 du chap. XVIIT de Saint Jean, la particule &v pouvant fort bien être prise littéralement, il n'est point permis alors de la supprimer.

On conçoit facilement que les traducteurs des Épiîtres aient hésité à traduire: Mais maintenant que Dieu a mis dans le corps plusieurs membres, et : Mais maintenant il y a plusieurs membres et tous ne font qu'un seul corps. Toutefois, je me confesse encore ici scrupuleux et timide, et voici mon motif : cette comparaison des membres et du corps est faite par l’apôtre, pour arriver à cette admirable conclusion : « Or, vous êtes le corps de Jésus-Christ et membres les uns des autres. »

Eh bien, qui sait, comme dit encore de Maistre : « Si l’apôtre n’a pas voulu, par ce mystérieux monosyllabe, exprimer certaines choses que les hommes ne pouvaient pas encore comprendre ? » qui sait s’il n’a pas voulu dire que, maintenant qu'il parlait, c’està-dire, depuis et par la mort du Christ, mais seulement ALORS, et non à l’époque de la création de l'homme, Dieu, qui avait mis dans Le corps humain plusieurs membres, voulait que, DEPUIS LORS, Ces membres ne formassent qu'un seul corps; le Corps du Christ, l’Aumanité nouvelle dont nous sommes membres ? — Jusque-là, Yhumamté formait-elle un corps? et même les parties de cette masse étaient-elles des individualités, étaient-elles des membres? Non, sans doute. C’est donc bien ALORS, à l'époque où Saint Paul parlait, qu'il pouvait dire : MAINTENANT Dieu vous a faits, par Jésus-Christ, membres d’un seul corps, le corps du Christ lui-même, l'humanité

régénérée, recréée, naissante.

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Traduisons donc fidèlement, quand il s'agit d’un pareil livre ; profitons des oublis, des infidélités même, pour découvrir sans cesse de nouvelles lueurs dans cette grande lumière, et disons avec Bossuet ! : « Aucune des fautes de cette nature ne peut passer pour peu importante, puisqu'il s’agit de l'Évangile, qui ne doit perdre ni un iota, ni un de ses traits. »

Quant à cette phrase : « Mon royaume n’est pas de ce monde : si mon royaume était de ee monde, mes gens auraient combattu pour m'empêcher de tomber dans les mains des Juifs; mais maintenant mon royaume n’est point d'ici. » Les traducteurs ne sauraient invoquer, comme pour les deux passages précédents, le moindre motif plausible qui les autorise à ne pas dire : mais maintenant. Non-seulement cette désignation du temps présent n'implique aucune contradiction avec la première partie de la phrase, mais elle empêche que la seconde partie ne soit la reproduction oiseuse de la première. M. Baillès prétend qu’il est impossible qu'après une parole absolue, comme « mon royaume n’est pas de ce monde, » le Christ l'ait amoindrie par une condition restreinte et limitée ; il serait plus juste de dire qu'après une parole vague il l'a précisée, ce qui est même conforme à ces autres mots : De hoc mundo et hine, ou ëx +25 xioucu Tourcu GE évredbey.

D'ailleurs, examinons cette phrase de Saint Jean :

Ex rcÙ xcoucu reorcu est traduit par : de ce monde. Mais 26ou0e Si— gnifie tout aussi bien : siècle, société, l'ordre établi, que : Le monde; et même, dans cette dernière acception, lorsque xéouse est suivi de rôre, il signifie positivement l’ordre actuel, la société d'aujourd'hui, le siècle présent, et non pas ce monde, comparé à un autre monde que Pilate ne connaissait pas du tout, dont iln’avait pas la moindre idée, ou cette terre comparée au ciel, car «iouc; N’A jamais pu recevoir cette dernière interprétation; dans ce sens, il signifierait l'univers, ciel et terre.

Mais allons plus loin : vüv ÿè Bactheia ñ êur cbx Eoruw évredbes. Com ment peut-on croire que ivreïdev, qui est, il est vrai, adverbe de Zieu

! Correspondance, tome 2, Lettre au cardinal de Noailles,

et de temps, soit adverbe de lieu lorsqu'il suit w5y et lui est corré— Jatif? Il en est de même de inc par rapport à nunc qui le précède; l'un et l'autre, ivre5bev et Ainc, font une obligation de conserver à cette phrase le caractère temporaire, où si l'on veut même local, qui répond d’ailleurs si bien à la question : Êtes-vous le Æoï des Juifs? et qui fait que Pilate conclut ainsi : Vous êtes donc Roï ? à quoi Jésus répond encore : Oui, je le suis.

Saint Lue, Saint Marc, Saint Matthieu, sont plus explicites encore; car, à cette question de Pilate : Êtes-vous le roi des Juifs? ils font répondre par Jésus : Vous le dites; — et en effet, le peuple injurie, flagelle et crucifie Jésus de Nazareth, roi des Juifs.

Il est surprenant qu'à une époque où nous avons vu, où nous voyons des hommes qui ne sont Rois qu'en souvenir, qui se sentent Rois du passé, nous ne comprenions pas celui qui, sur la croix, se sentait Roi de l'avenir; et pourtant tous les Rois de l'Europe se disent Rois chrétiens, et non juifs ou païens.

Quelques mots encore, et j'ai fini. Celui qui répondait aux pharisiens : « Dès à présent le royaume de Dieu est au dedans de vous: » celui qui disait à ses disciples : CILy en a quelques-uns de ceux qui sont ici qui n'éprouveront point la mort qu’ils n’aient vu arriver le règne de Dieu dans sa puissance ; pour vous, il vous est donné de connaitre le mystère du royaume de Dieu; » celui qui disait aux princes des prêtres et aux sénateurs du peuple juif : « Je vous déclare que le royaume de Dieu vous sera ôté et qu'il sera donné à un peuple qui en produira les fruits ; » celui qui, satisfait de la réponse d’un docteur de la loi, lui disait : « Vous n'êtes pas loin du royaume de Dieu ; » celui qui comparait les enfants du royaume de Dieu au bon grain et le royaume de Dieu au levain mêlé dans la farine, jusqu'à ce que foute la pâte soit levée ! qui recommandait de chercher le royaume de Dieu premièrement, et qui le promettait à ceux qui feraient la volonté de son père; qui annonçait qu'il enverrait ses anges pour enlever hors de son royaume l'ivraie; qui signalait combien il était difficile au riche d'entrer dans le royaume de Dieu; qui s’écriait : CII n’y à point de plus grand prophète que Jean-Baptiste, mais celui qui est Je

plus petit dans le royaume de Dieu est plus grand que lui ; » qui disait encore : « Laissez aux morts le soin d'enterrer les morts ;:— mais pour vous, allez annoncer le royaume de Dieu ; — quiconque regarde derrière soi n’est pas propre au royaume de Dieu; — le royaume de Dieu s’est approché de vous; — si c’est par le doigt de Dieu que je chasse les démons, il est donc visible que le royaume de Dieu est venu jusqu'à vous; — cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît; — ne craignez point, petit troupeau, car il a plu à votre père de vous donner son royaume; —la loi et les prophètes ont duré jusqu'à Saint Jean; depuis ce temps-là le royaume de Dieu est annoncé aux hommes et chacun fait effort pour y entrer; — personne ne quittera pour le royaume de Dieu, ou sa maison, où son père, ou sa mère, ou ses frères, ou sa femme, ou ses enfants, qui ne reçoive, dès ce monde, beaucoup davantage, ef dans Le siècle à venir la vie éternelle ; — lorsque vous verrez arriver ces choses, sachez que le royaume de Dieu est proche; — je vous dis en vérité que cette génération ne finira point que toutes ces choses ne soient accomplies ; je ne mangerai plus la pâque, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu’à ce que le règne de Dieu soit arrivé; — je vous prépare le royaume comme mon père me l’a préparé, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume; » — enfin, celui qui à enseigné au monde la prière que le monde répète depuis dix-huit siècles : « Que votre règne arrive, que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel, » celui-là a dù dire, en marchant vers la croix : « Mais maintenant mon royaume n’est pas d'ici, » car le royaume annoncé avant sa naissance, préparé par toute sa vie, n’a été ouvert que par sa mort même à l'humanité, à qui il a donné espoir, mission et puissance de le réaliser sur La terre. Aussi, est-ce dans la mystérieuse apparition au sépulcre qu'il est dit : « Toute puissance m'a été donnée dans le ciel et sur La terre.»

Mais, quoi! me prendra-t-on pour un copiste de Bellarmin et de de Maistre ? Dieu m'en garde! il ne s’agit plus pour Pilate, au— jourd’hui, au dix-neuvième siècle, maintenant, de savoir, comme

au temps de Jésus, si Jésus veut détrôner César et s’il se dit le Roi du monde ; il ne faut plus voir, comme au temps de Charlemagne, dans le Pape et l'Empereur, portant l’un et l’autre le glaive, les deux moitiés militantes d'un monde de guerre; enfin la question n’est plus, comme au temps de Louis XIV et de Bossuet, de savoir si l'Église doit dominer l'État, ou l'État dominer l'Église; — il s’agit d’avoir enfin conscience que Dieu esi incarné en nous, êtres imparfaits, mais progressifs, en Nous Tous, et de le sentir, main tenant, dans l'État comme dans l'Église, dans les Rois et les peuples comme dans le Pape et les prêtres, sur la terre comme au ciel ; il s’agit de réaliser enfin pacifiquemept l'unité de la famille humaine, révélée par Jésus, enseignée par l'Église, préparée par le monde, combattue par tous les priviléges de race, de caste ou de secte. Pour une pareille œuvre, arrière les théologiens qui disent : « Nous sommes seuls les membres da corps du Christ; vous autres, vous n’en êtes que le vêtement et la chaussure! » Arrière aussi les politiques qui disent : « Que le Christ reste dans son sanctuaire; il n'est pas de ce monde! » car ces théologiens et ces politiques ne sentent pas que l’'Homme-Dieu porte encore sa croix, et qu’il souffre, abreuvé de fiel, accablé de misère, dans les entrailles du peuple, dans celles des Rois, et plus encore peut-être dans celles des prêtres.

J'ai l'honneur d'être, etc., etc.

Paris, le 44 janvier 184.

“To. Lrary

SCHOOL OT .LOLOGY AT CLAIi<EMONT à Calilornia

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