‹ Correspondance (volume 2)Chapitre 1 sur 36 · PARIS. — IMPRIMERIE E. CAPIOMONT ET V. RENAULT · texte numérisé non relu

PARIS. — IMPRIMERIE E. CAPIOMONT ET V. RENAULT

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CORRESPONaàNCE

P. LANFRB

Paris, ce 10 avril 1853.

J'implore votre clémence, Daniel ; j'ai laissé passer un jour sans répondre à votre bonne et gracieuse lettre. Pardonnez-moi, mais surtout plaignez-moi. Ma vie devient de plus en plus la proie et le jouet des importuns, et je vois avec consternation qu'à moins de me porter à des extrémités funestes, je serai forcé d'entreprendre un voyage au long cours ou de mettre en œuvre des ruses d'ondine peaurouge si je veux leur faire perdre ma piste. Les filles d'enfer passent pour avoir rendu la vie dure au déplorable Oreste, mais elles me paraissent auprès de mes persécuteurs de bien honnêtes personnes. J'oserai même dire que ces bonnes dames en étaient à l'enfance de l'art. Oreste avait d'ailleurs sur moi l'avantage inestimable de la tirade dont il connaissait à fond toutes les ressources et toutes les gammes II. 1

2 CORRESPONDANCE DE P. LANFUEY.

— : aujourd'hui lesjbiménides ont changé d'allure et de façoûs, elles fof^'^^ tout doucement votre porte vouËMPbit d'un air gauche^ presque timide, puis^

aprèfe' un .sourire doucereux, elles tirent de leur Kitfkfbuet? — non, un manuscrit et elles vous

Màdàffiè, je prends tout ce monde en horreur. 11 ^^eSMHJË — Il est méchant. — 11 est vil. Pis encore, *• H est ennuyeux î N'avez-vous jamais maudit la vie qui vous tient enchaînée, côle à côle, avec des êtres méprisés, dans ce réseau de fer qu'on nomme les convenances, la sociabilité, la camaraderie, l'amitié même, tant ce grand nom a été profané? Pour moi, depuis quelques semaines, j'y suis pris par la gorge et j'en pousse des rugissements, étant né homme libre.

Mais je vois d'ici sourire votre objectivité. Des hauteurs sereines où vous êtes parvenue, ces luttes vous paraissent des jeux d'enfants.

Souriez donc, heureux Daniel ! Souriez, mais tendez-moi la main.

Je vous baise respectueusement la main.

A MADAME LA COxMTESSE D'AGOULT.

Paris, 15 avril 1855.

Ce déplorable malentendu dont je suis la victime innocente^ et dont je rejette hautement la responsabilité, me donne un double regret : celui d'avoir manqué l'occasion de ce matin et celui d'être forcé

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A MADAME LA COMTESSE D'AGOULT. 'à

de renoncer au plaisir de vous v^ demain soir, puisull ne m'est malheureuseaP^t plus PH^js de isposer de ma soirée.

J'ai le droit, madame, de vous adresse^?j pellations ou tout au moins des remontf vous rein*, absolue ou bien tolérez- vous tution? C'est à votre discrétion), car me!

sont de la plus accablante précision. Voi averti très formellement, madame, que vou?^^oi réserviez de me prévenir vendredi soir s'il vous serait possible de me recevoir samedi. Or vendredi, lorsque j'ai eu l'honneur de prendre congé de vous en vous souhaitant une bonne nuit, comme un honnête et paisible bourgeois que je suis, votre majesté a à peine daigné laisser tomber un regard distrait sur le plus humble de ses sujets. Elle était visiblement préoccupée par des affaires d'état de la nature la plus absorbante et j'ai dû respecter cette contemplation muette et les austères soucis de la royauté. Où était votre pensée? Déjouait-elle les trames de cet odieux Ninus ? Ou bien vos flottes dispersaientelles les vaisseaux de l'invincible Armada ? Ou bien encore ajoutiez-vous un codicille au testament de votre prédécesseur Pierre I®*" de glorieuse mémoire? Toute affirmation serait téméraire. N'ayant pas reçu d'ordre, je me suis abstenu comme c'était mon devoir, il me reste à vous supplier, chère et bien aimée souveraine, de vouloir bien m'en faire parvenir de nouveaux.

Entre dimanclie et samedi.

CORRESPONDANCE DE P. LANFRET.

M^'UXDkUE LA COMTESSE D'AGOULT.

*.''. Paris, 25 avril 1855.

hj^emercie bien siDcèrement, madame, de îrcuses prévenances, dont mes brusques ^s me rendraient tout à fait indigne, si mon "^ cœur en était moins pénétré. Tout bien examiné, j'ai résolu de m'abstenir ce soir. J'ai la certitude de rencontrer dans ce salon trois ou quatre personnages pour lesquels je ressens un mépris que je n'aurais peut-être pas la force de dissimuler et une antipathie que la curiosité ne saurait balancer un seul instant. Je réserve Tétude de ces physionomies pour Tépoque heureuse où je serai arrivé à cette triomphante objectivité dont je vous envie la possession. Pour le moment la question esthétique, je veux dire la question de plaisir l'emporte encore sur l'amour désintéressé de la science. Vous ne serez pas trop sévère pour mes scrupules si vous vous rappelez qu'il n'y a pas huit jours, P.... traitait -dans sa feuille le vieux Béranger d'homme vil et ignoble. J'éviterai toujours de respirer le même air que les pieds plats et les lâches.

Je vous salue, Marie pleine de grâces^

A MADAMB LA COMTESSE D*AGOtJLT. ' 5

A MADAME LA COMTESSE D'AGOUL^i^

Paris, 26 iirçU

Cette insignifiante aventure vous a reitf&f^^6îèn sévère pour mon amitié, Daniel. ^ «îS^b^

Etes-vous bien sûre de ne pas lui imputer leifllRil*'^ lances que la vôtre a seule éprouvées? Que vous importent des variations où vous savez bien que vous n'êtes pour rien ? Si je vous laisse ainsi voir sans détour ni précaution oratoire le fond de ce cœur tourmenté, c'estque je ne crains pas que vous y surpreniez jamais, même dans ses plus secrètes agitations et ses plus intimes déchirements, un sentiment indigne de vous ou infidèle à Taffection que je vous ai vouée. Peut-être n'est-ce pas fort diplomatique ? Peut-être aussi vous dois-je des excuses pour ces apparentes contradictions d'une volonté qui se cherche encore elle-même, bien qu'elles aient pour objet des personnes qui vous sont complètement étrangères. En ce cas, que l 'amitié me pardonne ! Car, je l'avoue à ma honte, cette politique est encore la seule qui me paraisse compatible avec une entière sincérité ; et j'ai bien peur de mourir dans l'impénitence finale. Mais que ce malheur se réalise ou non, je n'en aurai pas moins vécu en vous aimant.

6 <ÎORRESPONDANCK DE P. LANFREY.

Paris, m: i 1855.

'a8:Vraiment bien raison de me gronder, mon '^jL^hur. N'est-il pas souverainement ridicule de écrire à un ami qu'on aime, lorsque d'ailleurs on pense à lui vingt fois par jour ? Pourquoi ne Taije pas fait plus tôt ? Je passerais huit jours à en chercher le motif et je ne le trouverais pas, parce qu'en effet c'est une chose sans aucune raison d'être, c'est-à-dire absurde.

Tu veux que je te dise ma vie. Elle est aujourd'hui grâce à Dieu bien simplifiée. J'ai rompu avec beaucoup de relations qui m'envahissaient et me dévoraient mon temps et n'ai absolument gardé que celles où mon cœur est sincèrement engagé. Je mets au premier rang une amitié qui date de deux mois et qui a pour moi un charme infini.

Je veux parler de celle dont m'honore Ary Scheffer , la plus noble nature, le plus beau caractère et l'intelligence la plus élevée peut- être de tous les hommes avec qui je me suis trouvé en contact. Ce grand et rare artiste me traite avec une bonté qui me rend confus — comme un fils — et je puis te dire combien je l'admire et je l'aime. Toutes les personnes que je rencontre chez lui me sont extrêmement sympathiques. Je ne parle pas de sa fille qui est un idéal de beauté, de bonté et d'intelligence, ni de sa

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femme qui est une partie de lui-même. Je vois là anin el Montanelli, grandes âmes itali^gjçieav fils du soleil emprisonnés dans nos brouillards ^^P^i^es d'ailleurs si différentes Tune de Tautre, l'uiuI^tion, le mouvement, l'impétuosité; l'autre, laSrè^SHfeg^^ la

poésie, le sentiment ; Henri Martin, esprî)^:ijt7SRfjyi^t généreux; Ferdinand de Lasteyrie, Sfet^inont, La Fayette, Renan, jeune écrivain des DébaWuMi}^^. . à lui seul plus de talent que le journal tout entier *>: — et beaucoup d'autres dont les noms ne me reviennent pas. C'est là mon coin du ciel, je me suis logé tout près,rueSaint-Georges,et j'y vais plusieurs fois la semaine. J'y passe quelquefois la journée entière. Ary Scheffer, qui est une vraie providence, connaissant ma 'passion pour la belle musique, vient de temps en temps me prendre et m'emmène avec sa fille et sa femme, soit au Conservatoire, soit aux concerts deFranchommeetAllard, quisontdes concerts vraiment célestes et où je voudrais te voir, mon cher Arthur. Sache que j'ai enfin compris Beethoven et que je l'aime de tout mon cœur. Seulement les œuvres de ce grand maître exigent dans l'exécution une perfection sans laquelle il ne reste rien de sa pensée. Je ne l'avais jamais entendu. Ceci soit dit sans blesser ta susceptibilité de virtuose.

J'ai passé ces jours-ci de longues heures, en tèteà-tête chez une dame avec MM. Villemain, Dupin aîné et Odilon Barrot et j'ai fait mon possible pour les étudier jusqu'au fond — intus et in cute. Nous

8 CORRESPONDANCE DE P. LANFRKY.

verrons plus tard si j'y ai réussi. Ils m'ont fait tous trois beaucoup de caresses, et moi je les ai fait beaucoup'^âger. Dupin est le vrai représentant du règne de I^mis-Philippe, beaucoup plus que Guizot et Tt&iéil^IJi a, au suprême degré, toutes les qualités et toQi n$ ^défauts de la race bourgeoise. Yillemain m'a dOn^é beaucoup de conseils et quelques-uns ir^l%ii|:uiiers^ Il a infiniment d'esprit et de charme dans la causerie, bien que son geste soit d'un gamin et sa voix d'une portière. Quant à Barrot, il est plus grave. Il a dans toute sa personne quelque chose d'humilié et de contraint — il vous parle sans regarder en face. — On sent qu'il souffre et expie. Roule ton rocher, misérable Sisyphe. C'est bien lourd et bien écrasant le siège de Rome !

J'espère maintenant que tu me parleras aussi un peu de toi, bien cher Arthur. Vacquant va bien et te remercie de ton souvenir.

Mes travaux n'ont pas très bien marché parce que, malgré l'apparente prospérité de ma vie, j'ai éprouvé mille contrariétés intimes qui m'ont plusieurs fois arrêté en chemin.

Je t'attends pour la Pentecôte et en attendant je t'ombrasse du fond du cœur.

Ton ami dévoué.

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