Lettre de juillet
je veux qu'il me trouve libre de toute entrave, sans épouse ni enfants à traîner après moi comme ce pius A2neas qui ne fit jamais rien de bon. Un héros avec femme et enfants, c'est un non-sens qui a fait avorter Y Enéide. » Sans doute il jugea qu'il ne lui était pas loisible de s'embarrasser d'aucune entrave de ce genre au moment où la nouvelle du coup d'État du 2 décembre tombée tout à coup à Turin en plein roman lui arrachait les imprécations qu'on va lire :
... Si l'état de choses que nous voyons dure, il ne faut plus croire ni au progrès, ni à la justice, ni à l'honneur, ni à la vertu, ni à Dieu. J'ai passé ces dix jours à pousser des rugissements de rage. N'est-il pas étrange que la destinée de trente-six millions d'hommes se joue à leur insu, dans une ville éloignée, sans qu'ils puissent prendre part à la lutte autrement que par des vœux aussi inutiles que leurs malédictions? Ce système absurde et immoral ne peut pas durer. Nous sommes comme les peuples de la Fable. Les dieux prenaient parti — Junon pour ceuxci , Minerve pour ceux-là — et la victoire se décidait dans l'Olympe, loin des mortels, triste proie de la fatalité. Quand nous pèserons tous dans la balance, on verra bien si la botte d'un Bonaparte fera pencher le plateau. Il faut pourtant reconnaître qu'il résultera de tout cela des leçons utiles et des expiations méritées. Les libéraux de 1830 expieront leurs lois de répression et leur alliance avec le clergé; les légitimistes, leurs intrigues ; les socialistes, leurs criailleries et leurs folies de 1848 ; tous, leurs instincts cupides et intéressés, leur peu de foi. A
quoi croient-ils, en effet, si ce n'est aux gros sous ! On a voulu faire des questions morales qui nous divisent des questions de pain et de viande, et qu'arrive-t-il ? C'est qu'on ne se bat plus pour le droit et que la faim seule vous recrutera des soldats. Bonaparte nous a vaincus parce qu'il croit à quelque chose, lui ! Il croit à son étoile ! Eh bien, les hommes sont aujourd'hui si faibles que, si cet homme avait du génie, avec cette idée fixe, il conquerrait le monde.
Alors recommencent pour Lanfrey les cruelles perplexités du choix à faire entre les deux patries dont il pouvait réclamer le bénéfice. Sa vocation première, son ardent désir de prendre part à la campagne de résistance qu'il s'imaginait devoir s'engager bientôt contre le régime nouveau qui venait de s'établir en France, le poussaient sur le chemin de Paris 1 . Les inquiétudes de sa mère et son affection pour elle le retenaient à Chambéry, Ses hésitations furent longues : elles ne durèrent pas moins de deux ans; mais sa destinée fut la plus forte, et, vers la fin de l'année 1853, il avait définitivement fixé sa résidence dans notre capitale. Remis de sa première émotion, Lanfrey en était venu à se dire que les derniers événements,
1. Un grand seigneur espagnol en mission à Turin, et qui s'était pris d'une vive affection pour Lanfrey, le marquis d'Aytona, comte de Moncade, le pressait d'accepter dans son intérieur une situation qui l'aurait mis à môme de voyager agréablement en Europe tout en poursuivant ses études.
s'ils avaient terriblement froissé ses convictions politiques, ne portaient point atteinte à ses intérêts individuels. Son travail sur les philosophes du dixhuitième siècle était déjà assez avancé. C'était l'œuvre secrètement préparée, couvée depuis longtemps avec amour pour fonder un jour sa réputation. « De ce côté, je n'ai pas grand'chose à perdre. Si le parti socialiste avait triomphé, mon livre serait venu comme une balle perdue après la victoire ; il aurait trouvé les ennemis en fuite. De plus, il aurait paru au milieu d'une société en proie aux douleurs de l'enfantement et peu tentée, par conséquent, de s'occuper du passé. Il aura pour lui mille chances de réussite par son objet nu* nu» s'il parait pendant la servitude. L'histoire du dix-huitième siècle plaira à ces esclaves, sinon comme une satire de notre triste époque, du moins comme une fiction ingénieuse et romanesque 1 ... » Une fois qu'il a pris son parti, Lanfrey se hâte, avec cette impétuosité qui lui est naturelle, de briser toutes les chaînes qui pouvaient l'attacher encore à Son pays d'origine.
La Savoie m'étouffe. Quant au Piémont, ttouô en Reparlerons ; je suis entrain d'y liquider mes affaires de cœur, et j'y ai à peu près terminé mes études sur les femmes de génie. Mon intention est de rompre pour