‹ Correspondance, précédée d'un supplément aux mémoires de sa vie par L. Aimé-MartinChapitre 33 sur 119 · C1V APOLOGIE · texte numérisé non relu

C1V APOLOGIE

palais d'Ithaque , qui trahissaient leur maîtresse et dépravaient leurs amans. Je veux bien, disait en riant Bernardin de Saint- Pierre, que les doctes et les savans courtisent parmi ces chambrières celles qui leur agréent , mais qu'ils ne trouvent pas mauvais si je m'en tiens à la maîtresse.

Tandis qu'il se raillait ainsi des savans , ceux-ci le prenaient en haine , et plaignant la faiblesse d'esprit qui le faisait croire en Dieu, ils cherchaient à l'accabler du poids de leur supériorité. C'est un pauvre botaniste , disait l'un , il ne connaît p. s les méthodes , et n'a jamais lu nos catalogues. C'est un niais en politique, disait l'autre, il veut que le souverain propose les lois , que deux chambres les discutent , et que les ministres soient responsables, Mais ne voyez-vous pas que c'est un révolutionnaire , reprenait un troisième , il blâme l'esclavage des nègres , et dit que les rois sont faits pour les peuples, et non les peuples pour les rois. En vérité, disait un

APOLOGIE. Ct

quatrième , Je bon homme n'en sait pas davantage. Croirait-on qu'il demande une éducation nationale , comme si nous n'étions pas le peuple le plus poli et le mieux élevé de l'Europe ? Son ouvrage est plein d'idées du même genre ; il vante le bonheur de la campagne , les délices de la solitude : c'est un philosophe qui n'aime pas les villes et qui hait les riches. Telles sont les phrases que les ennemis de Bernardin de Saint-Pierre ne cessent de répéter, afin de les apprendre aux gens du monde qui les répètent à leur tour ; car dans le monde où toutes les opinions sont reçues d'autorité, on lit peu, on lit mal , et l'on juge de tout.

Cependant comme les esprits éclairés persistaient à voir dans les Études de la Nature un grand écrivain , et que les nombreux lecteurs de Paul et Virginie confirmaient ce jugement par leurs larmes , on imagina d'affaiblir ce dernier hommage , en laissant dire du bien du livre et en disant du mal de

CVJ APOLOGIE.

Fauteur. Ne pouvant nier le talent , l'envie essaya de le dégrader. Bizarre destinée du génie ! pour détruire Finfluence du philosophe , on Faccusait d'être un mauvais citoyen : pour détruire Finfluence de Fobservateur , on publiait qu'il notait ni physicien , ni chimiste , ni botaniste ; les géomètres se moquaient de son ignorance, les politiques en faisaient un sot, les calomniateurs en firent un méchant.

Mais à ces tristes efforts de la haine , il suffit d'opposer les actions du sage , témoins irrécusables dans cette révolution qui soumit les hommes à de si terribles épreuves.

Lorsqu'il publia les Études , une fermentation générale agitait les esprits : tout tendait à se dissoudre. Les magistrats rêvaient la république , les prêtres se disaient citoyens de Rome , les philosophes citoyens du monde. Les uns demandaient Findépendance , les autres réclamaient Fégalité : tous aspiraient aux mêmes désordres , depuis la noblesse , indignée de ne pouvoir monter plus haut .

APOLOG1K. CVlj

jusqu'à la bourgeoisie , humiliée de se voir placée si bas. Leurs cris réveillèrent la populace engourdie par la misère , et les passions déchaînées, la haine, la vengeance, les cupidités , les vanités , inondèrent la France de sang par le fer des bourreaux , et toute la terre par celui des soldats.

C'est alors que la fortune amena successivement aux pieds de Bernardin de Saint- Pierre les ambitieux qui voulaient dominer la France. Ils s'approchent de lui, et viennent dans sa pauvre retraite fléchir le genou devant cette plume divine qui , selon eux , avait écrit le roman de la nature, et dont ils imploraient le secours pour embellir celui de leur politique. Ils se disaient ses disciples, et cependant aucun n'avait reconnu en lui un ami de Dieu et des hommes , un philosophe rigide exercé à la vertu par le travail, Tinjustice et la pauvreté. Tous oublièrent le sage et se prosternèrent devant l'écrivain. Serveznous , lui disaient-ils , donnez à nos idées lé

Page 1