CCX. — LE CHEVALIER D'ÉON A TERCIER
[Mpéiâet aflbim ^rangém. » Mim, ie étÈom, t. II , p. SS.]
Londres , le S3 man i7S4.
POCa LE PROCUIBUR ^.
Monsieur, quoique le rappel de M. le maréchal et de H. le comte de Broglie doive être aussi utile et aussi né-
1 Le prince Charles de Saxe, doc de Conrlande et fib d'Angoste III.
^ M. de Beanstel fat envoyé en Rastîe ainsi que M. Rossignol, l'un comme ambassadeur, l'antre comme consul.
3 Ce fut en vertu de cette résolution que, par ordre du Roi, le 17 mara 1764, Fambassadeur de France auprès de la république de Pologne remit an Primat nne déclaration , où, sans donner l'exclusion à un étranger , la France inclinait à ce qu'on élût pour roi un Polonais. L'ambassadeur ajouta : t La Pologne compte des grands hommes parmi lés rois Piastes. t Le comte de llercy, envoyé autrichien, fit une déclaration dans le même sens.
^ C'est-à-dire pour Tercier. Voyes l'Etude préliminaire, p. 115.
•cessaire au service du Roi que favorable à la justice , à la décision de mon affaire , je ne puis pourtant vous dissimuler, Monsieur, tout mon étonnement sur votre silence absolu, ainsi que sur celui de M. le comte de Broglie dans la position cruelle où m'a plongé la méchanceté, pour ne TOUS dire plus, du comte de Guerchy, et son inimitié particulière contre la maison de Broglie , qui est la véritable origine de mes malheurs.
Votre silence et ma position sont tels que je renvoie M. Nardin ' à Paris, auprès de son ami laRozière ; il lui rapportera de vive voix tout ce qui s'est passé ici depuis son départ, et celui-ci vous remettra cette lettre pour vous prier instamment de me faire une réponse catégorique sur l'espérance ou la non-espérance que je dois avoir, afin qu'en conséquence je prenne mon parti. Il est bien triste , après m'étre sacrifié d'aussi bonne grâce que je l'ai fait pour l'utilité et la dignité du service du Roi, d'en venir à de pareilles explications , ou plutôt à de telles «xtrémilés. Vous sentez toute la force de ce que je veux dire. Je n'abandonnerai jamais le Roi ni ma patrie le premier ; mais si par malheur le Roi et ma patrie jugent à propos de me sacrifier en m'abandonnant, je serai bien forcé malgré moi d'abandonner le dernier, et, en le faisant, je me disculperai aux yeux de toute l'Europe, et rien ne me sera plus facile, comme vous devez le sentir. Ce sacrifice sera bien dur pour moi, j'en conviens, mais il coûtera aussi bien cher à la France , et cette idée seule m'arrache des larmes.
Voilà cependant les extrémités et les fatales résolutions que peuvent engendrer l'ingratitude et l'intrigue qui soutiennent un ambassadeur aussi indigne de ce titre que le comte de Guerchy.
1 M. de Nardin, parent de d'éon.
Je ne vous le dissimulerai pas, Monsieur, les ennemis de la France, croyant pouvoir profiter du cruel de ma position, m'ont fait faire des offres pour passer à leur service. Les avantages qu'ils peuvent m'offrir ne me touchent pas, et l'honneur seul me déterminera en cette occasion; j'ai répondu comme je le devois, et j'ai dit que je ne pouvois prendre aucun engagement, me regardant toujours comme atla(;hé au service du Roi , et mon Roi m'abandonne. Et pourtant, dans l'origine de toute cette affaire, je n'ai •agi qu'en conformité de son grand projet secret et de ses ordres par écrit, que l'on ne m'arrachera qu'avec la vie.
Vous devez savoir qu'à peine le comte de Guercby m'eutil remplacé ici , on l'a entamé sur la seconde démolition de la lunette et des ouvrages de Dunkerque ', et que cette seconde démolition , que j'avais éloignée et rejetée pendant cinq mois avec succès, a eu lieu à la honte et au grand détriment de la France. Je suis, en vérité, confus pour ma patrie.
Les chefs de l'opposition m'ont offert tout l'argent que je voudrois, pourvu que je dépose chez eux mes papiers et dépêches bien fermés et cachetés, avec promesse de me les rendre dans le même état en rapportant l'argent. Je vous ouvre mon cœur, et vou$ sentez combien un pareil expédient répugne à mon caractère. Et pourtant, si l'on m'abandonne, comment voulez-vous que je fasse? A l'égard des papiers de V Avocat et de son substitut *, je les garde plus précieusement que jamais ; je les ai tous, et ceux de la Rozière. Il n'y a que le chiffre des instructions que j'ai brûlé devant lui , et le tout est si bien caché dans mon cabinet, que, par une mine que j'ai faite moi-même, et
> Conforméineiit au traité de Fontainebleau.
^ V avocat, c'est-A-dire le Roi; le subslUut , M. de Broglic.
plusieurs mèches qui répondent à différents endroits cachés de mon appartement , je puis en un instant faire sauter à plus de cinquante pieds de haut le petit cabinet, les enle-^ veurs de papiers, les papiers et moi. Mais, si je suis aban* donné totalement, et si, d'ici au 22 avril, jour de Pâques, je ne reçois pas la promesse signée du Roi ou de M, le comte de Broglie que tout le mal que m'a fait M. de Guerchy va être réparé, alors. Monsieur, je vous Je déclare bien formellement et bien authentiquement, toute espérance est perdue pour moi , et , en me forçant de me laver totalement dans l'esprit du Roi d'Angleterre, de son ministère et de la Chambre des pairs et des communes, il faut vous déterminer à une guerre des pbis prochaines, dont je ne serai certainement que fauteur innocent^ et cette guerre sera inévitable ^ Le Roi d'Angleterre y sera contraint par la nature des circonstances, par le cri de la nation et du parti de l'opposition, qui augmente au lieu de s'affaiblir. . Voilà, Monsieur, ma confession faite , et tous les maux qu'auront préparés M. de Guerchy et sa séquelle. Voilà votre grand projet si glorieux pour le Roi et si avantageux pour la France , qui tournera contre vous. Votre réponse^ Monsieur, bien authentique, et signée par V Avocat^ ou au moins par son substitut, m'apprendront si, à Pâques pro* chain, au plus tard, je dois rester bon Français, ou deve* nir malgré moi bon Anglais.
J'ai l'honneur. . . D'Éon.
GGXI. — LOUIS XV A TERGIER.
[Aatogr. Arch. de l'Enp. K. 157.]
A Chofsy, ce 25 mm 1764.
Je vous renvoie la lettre du comte de Broglie, à laquelle étoit jointe celle écrite au sieur de Rozière. Je ne dis
Voyes la lettre snivante du Roi à Tcrcicr, en date da 23 mars.
GORRESPO?JDANCE SECRÈTE. 317
rien sur le compte du sieur d'Eon. Je doulte que nous eussions la guerre quand il diroit tout ; mais il faut aréter ce scandale. J'approuve Tenvoi du sieur de Nord ; arranges tout ce qu'il fondra en conséquence.
A l'égard des frais avancés par le sieur Dronet, vous les mettres sur votre compte et les rembourseres à mezure que je vous fairay passer des fonds.
GGXn. — LE CHEVALIER D'ÉOIV A TERCIER.
[Dépôt des iflsirei étrangères. — Mém. de éCÈom, t. II. p. 33.]
Londres , le 27 mars 1764.
Monsieur,
J'espère que M. Nardin, que j'ai dépêché le 23 au matin, pour rejoindre son ami La Rozière, et pour vous •faire remettre par son canal une lettre de moi très-urgente, est actuellement bien près de vous , et en état de dire à la Rozière ce qui s'est passé ici depuis quatre mois. Le comte de Guerchy ayant jugé à propos de faire imprimer «ne apologie mensongère de sa conduite, ou plutôt un libelle contre moi rempli de méchanceté et de calomnie \ après avoir bien attendu et patienté, j'ai été forcé d'y répondre par mémoires et lettres sans réplique. J'ai donc publié mon mémoire, et je l'ai fait gros à dessein, et par là il couvre parfaitement bien le projet de notre grande affaire secrète.
Noire pauvre ambassadeur, ne sachant où donner de la léte, n'écoute plus que sa vengeance aveugle. Il a couru chez son ami le duc de Bedford , homme encore plus violent que lui : il a couru chez tous les autres ministres,
1 L^M note de Tercier mite «ur le registre do dépôt des aflaires élniBgères eu cette lettre est transcrite, est ainsi conçue : c Cetée lettre étok adressée au R. P. Loris, rue du Regard, et m'a «té envoyée par Sa Majesté le 5 avril 1764. * Le P. Loris était une adresse supposée.
pour faire prendre le livre, mais tout cela n'a pu réussir qu'à y avoir mis bon ordre. A présent, il remue avec le duc de Bedford ciel et terre pour tacher de me faire arré* ter par force ou subtilité, pour me renvoyer en France. J'ai été averti hier au soir par un ami du duc de Bedford que le comte de Guerchy avait employé le vert et le sec pour rendre furieux le duc contre moi. Cette même personne m'a aussi averti hier matin que, dans le conseil de Saint-James, les ministres avoient dû délibérer entre eux pour aviser aux moyens de m'arréter et de me livrer à la France; mais il n'a pu m'apprendre la décision. Voilà,. Monsieur, Tintéressanl, et il est de la dernière conséquence que Sa Majesté ait la bonté d'ordonner au comte de Guerchy de me laisser tranquille. Je vous préviens bien sérieusement que le premier qui viendra chez moi ou qui m'attaquera dans la rue sera tué sur-le-champ, n'importe qui, et je n'envisage pas les suites.
Je vous préviens encore que quelques chefs de parti de l'opposition envoient tous les jours chez moi pour voir s'il ne m'est rien arrivé ; et, à la première entreprise qui serait faite contre moi, l'hôtel de l'ambassadeur et tout ce qui sera dedans sera mis en pièces par ce qu'on appelle ici les hob, les matelots et autres canailles de la Cité, qui sont aux ordres de l'opposition. Vous sentez tous les malheurs qui sont sur le point d'arriver. Le comte de Guerchy ignore tout cela ; il n'est pas assez éclairé pour le prévoir, et, quand il le prévoiroit, il ne l'écriroit pas et le déguiseroit au Roi. Vous savez que je ne vous ai jamais trompé : je ne voudrois pas le faire dans un cas si important et si pressant, et je ne dois pas vous dissimuler que si j'étois une fois pris, après vous avoir averti si bien et depuis si longtemps, sans que le Roi ait apporté un remède salutaire, alors je ne me regarderois plus tenu au
secret, et je serois à cette extrémité forcé de jus(i6er ma conduite, autre malheur encore plus grand que le feu mis par le peuple à l'hôtel de France ^ Je suis... D'EoN.