‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie, Tercier, etc., et autres documents (volume 2)Chapitre 182 sur 211 · CCCXX. — LOUIS XV AU COMTE DE BROGLIE · texte numérisé non relu

CCCXX. — LOUIS XV AU COMTE DE BROGLIE

[Aatogr.' Arcb. de TEmp. K. 157 .J

AMarly, ce28juin[1758].

11 faut espérer que la dépesche au sieur Gérault ne tom-

' Le prince Repnin occupeit tlort à main armée une partie de la Pologne avec le titre d'àmbassadenr russe.

bera dans les mains de personne. — Vous pouves rassurer le sieur des Rivaux. — J'avois demandé à M. de Choiseuil ce qu'il comptoit en faire après son retour : il m'a répondu qu'après qu'il Tauroit connu, il verroit ce qu'il rae proposeroit pour lui. — Vous pouves donner mil livres de grafification au général MoneL — Je n'ay pas doutlé de la part que vous prenes à tout ce qui m'arrive d'heureux ou de malheureux , et je me trouve dans ce dernier cas '. -— Je vous renvoieres incessament les instructions du chevalier de Saint-Priest.

CCCXXI. — MÉMOIRE SECRET DE M. DE VERGENXES AU ROI SUR LA POLrriQUE DE LA FRA\CE EN TURQUIE ».

[Sëgur . Politique des enbineti tU VKuropt , d'après l'original trouva dans le cabinet dcLonisXVI^]

[Jain 1768.]

La politique des Turcs étant fort aflbiblie par les disgrâces qui signalèrent la fin du règne de Mahomet IV ^, l'incapacité de ses successeurs les plus immédiats^, les pertes que l'Empire essuya dans les guerres qui précédèrent la paix de Carlouitz et de Passarowilz, enfin les révoltes qui firent tomber successivement du trône des

^ Allusion à la mort de la Reine , dccédéc le 23 juin.

^ Ce mémoire fut rédigé pour la correspondance seprètc au moment où M. de Vcrgennes quitta Constanlinople, où il Tut remplace par M. de Saint- Pries!. (Voyez la pièce suivante.) M. de Ver<|ennes avait reçu ordre d*eicitcr les Turcs ù dcclafrr In guerre ù la Russie , et M. de Choiseul le rappela, sous prétexte qu'il n*avait pos rempli ses ordres.

^ Tome III, p. 105 et suiv. — M. de Vergennes eut son audience de congé du Sullan le 17 décembre 1768. G* est vers le mois de juin qu*il faut placer la rédaction du curieux mémoire que nous publions.

^ La levée du siège de Vienne, en 16S3, et des malheurs subséquents et rapides opérèrent sa déposition.

^ Sultan Ahmet et sultan Soliman, Trères de Mahomet IV, princes faibles et incopablcs.

princes dignes de roccuper', ne la rendirent que plus languissante. Loin de se relever de sa léthargie, elle reçut, sous le règne de sultan Mahmouth , un déchet plus no-* table, dont les traces profondes s'effacent dilBcilement.

Ce prince, doué de qualités suffisantes pour faire un règne glorieux dans un État réglé et soumis, appelé à l'empire par l'effervescence d'une sédition populaire, dirigea tous les effoHs de son génie à prévenir les attentats de son peuple, qu'il redoutoit d'autant plus qu'il lui étoit redevable de son élévation. Toutes ses vues se concentrèrent dans l'intérêt de sa sûreté personnelle ; l'emploi des moyens les plus violents ne lui coûta rien pour l'affermir. L'âge augmentant sa défiance, et l.e malheur qu'il eut d'être privé de postérité aigrissant ses inquiétudes, il versa des torrents de sang pour assurer la tranquillité intérieure de Constantinople, qui fit, dans les dernières périodes de sa vie, l'objet capital, peut-être même l'unique, de sa prévoyance et de ses soins. Ce n'est pas exagérer de dire que ce prince avoit en quelque manière circonscrit les bornes de son empire dans l'enceinte de sa capitale.

C'est sous le règne de sultan Mahmouth que la Russie ^, au mépris du traité de Pruth alors en vigueur, osa écarter à main armée, du trône de la Pologne, un prince que les vœux unanimes de la nation y avoient rappelé. La Porte Ottomane fit, dans cette occasion, quelques déclarations fortes et menaçantes : elles furent même accompagnées de quelques démonstrations; mais comme celles-ci ne furent suivies d'aucun effet plus réel, elles ne servirent qu'à constater la faiblesse du gouvernement ottoman.

1 Sultan MasUpha II , père des sullaos If ahmouth et Osmae , déposé en

Sultan A hmct , son frère et son successeur, déposé en 1730. Il est père de Mustapha Ifl , actuellement régnant.

3 Sultan Mahmouth monta sur le trône en 1730. Il mourut en 1754.

La Russie, enhardie par le succès de sa témérité, ne tarda pas à porter des coups plus directs aux Turcs. L'invasion de la Crimée et le siège d'Azof furent le prélude de la guerre qu'elle leur déclara, et dans laquelle elle entraîna la maison d'Autriche. On ne récapitulera pas ici les événements d'une guerre qu'il n'avoit pas tenu à sultan Mahmoulh d'éviter. Comme il n'y étoit entré que malgré lui , il ne profita des succès assez distingués qu'il y eilt que pour en sortir promptement. Il dut à la médiation de la France une paix assez honorable , quant à l'acquisition qu'il fit de Belgrade (année 1739), mais fatale, par rap» port à la révocation de tous les traités antérieurs qui existoient entre la Porte et la Russie.

La guerre qui s'alluma en Allemagne peu après la signature des traités de Belgrade, ne rendit la politique du sultan Mahmouth ni plus élevée, ni plus ambitieuse. Son parti étoit pris : il vouloit conserver la paix au dehors, pour être plus assuré de celle du dedans ; il vit donc passivement les puissances prétendantes à la succession de la maison d'Autriche en disputer les dépouilles. Si, réveillé par différentes insinuations, il se détermina à offrir sa médiation , le refus qui en fut fait n'intéressa pas assez sa gloire pour provoquer son ressentiment Ce fut même à là suite de cette crise que, ne voulant point laisser lieu à des défiances à la cour de Vienne , il consentit de convertir avec la nouvelle maison d'Autriche (1747), dans une paix perpétuelle , la trêve de trente ans qu'il avoit stipulée avec l'ancienne.

La paix rétablie en Allemagne, la Russie, dont l'ambi* tion ne repose jamais, commença alors ses établissements de l'un et de l'autre côté du Borysthènc, et notamment celui qui est connu sous le nom de Nouvelle-Servie, Quoique ces établissements, considérés relativement à leur em-

placement, ne fussent pas formellement contraires à la lettre du dernier traité de paix, cependant ils ne dévoient pas paroUre moins offensifs aux Ottomans. Les vastes déserts qui servent de frontières dans cette partie aux deux empires, font une barrière suffisante pour leur sûreté res* pective. La Russie ne pouvoit donc espérer d'y élever des forts, ni d'y former des lieux de dépôt, sans annoncer le dessein, non^seulement de resserrer les Tartares dans leurs communications, mais encore de se mettre en morsure d'attaquer avec avantage le territoire ottoman, et de s'ouvrir la route à se procurer un élablissement solide sur la mer Noire.

Tout alarmante que fût cette vue , il se passa bien du temps avant que le divan se laissât convaincre de l'intérêt qu'il avoit à y mettre des obstacles. Enfin , réveillé par les cris des Tartares, comme par les représentations de ses amis, il exigea de la Russie qu'elle discontinuerait ses travaux : celle-ci le pramit (en 1754); mais, suivant les notions que l'on a été à portée d'avoir, elle ne les a jamais suspendus entièrement , elle s'est seulement contentée de les pousser avec moins de vigueur.

Un mal non moins réel et plus durable encore, que sultan MahmoQth a fait à son empire , est qu'il a banni cette simplicité de mœurs et l'esprit de f^^ugalHé qui distinguoîent anciennement sa nation. Ce prince, né avec le goût de la volupté, de la magnificence et du luxe, ne distingua essentiellement que ceux qui savoient servir ses passions favorites. Bientôt chacun se fit une étude particulière d'y réussir ; c'étoit la voie la plus sûre pour s'ou«vrir l'accès aux honneurs, aux emplois et aux grâces. Le goût du j)rince gagnant de proche en proche, chacun s'épuisa à l'envi pour gratifier celui du monarque, et pour satisfaire le sien propre. Les richesses que chacun épar-

36S LOl'IS XV.

gnoit auparavant pour servir l'Etat dans ses besoins, furent consommées en superfluités ; le luxe enfantant de nouveaux besoins, l'avidité s'accrut; tout moyen parut légitime pour les satisfaire; les Turcs, jadis économes, peut-être même avares, mais riches, s'épuisèrent en prodigalités; appauvris, ils sont devenus^ extorsionnaires et tyrans.

Sultan Osman, qui succéda' à sultan Mahmouth son frère, n'étoit pas capable de réparer les brèches que l'administration précédente avoit faites à la constitution de l'État et à Tesprit national. Parvenu au trône à l'âge de cinquante-trois ans, il était encore dans les brassières de l'enfance. En sortant de sa retraite , il voyoit pour la première fois des êtres différents de ceux qui avoient été commis à sa garde ; tout étoit nouveau pour lui et l'arousoiL Son règne, qui, heureusement fut très-court, ne fut, à le bien prendre, qu'un tissu de légèretés, d'inconséquences et d'absurdités. Dans l'espace de moins de trois ans qu'il occupa le trône, on vit plus de ministres installés et destitués, qu'on n'en voit communément dans le cours du plus long règne. Ceux-ci, plus occupés de résister au choc des cabales que de soigner les intérêts de l'Empire, laissoient flotter les rênes du gouvernement au gré du hasard. ;

Sultan Mustapha, actuellement régnant, qui succéda, en 1757, à sultan Osman, n'arriva pas au trône aussi dépourvu de connoissances et de lumières que son prédécesseur. Il avoit été témoin des disgrâces de sultan Ahmet son père, dans un âge où la raison est assez formée pour se faire des idées vraies : il avoit reçu des instructions de ce prince, qui étoit vraiment digne d'un meilleur sort ; et quoique par l'ordre de la naissance il dût se considérer

1 Osmon parvint au trône en décembre 1754, et mourut en 1757.

CORRESPOXDAiVCE SECRÈTE. 369

comme très-^loigné du trône, son caractère mélancolique, qui le portoit à la vie spéculative, lui avoit donné la facilité de fortifier ses connoissances par l'étude et par la réflexion. H ne lui manquoit que la connoissance des hommes et Texpéricnce des affaires, deux choses que le temps seul peut donner, et dont la première est très-difficile à acquérir pour un souverain mahométan, qu'on n'approche, en quelque manière, que pour l'adorer.

Ce prince eut le bonheur de rencontrer, à son avènement à l'Empire, un grand vizir sage et instruit, et, ce qui fait son éloge, il l'a gardé jusqu'à ce que la mort l'en ait privé, quoique l'ascendant que ce ministre avoit pris sur lui, et qu'il prétendoit conserver, lui fût parfois sensible et à charge.

Aidé d'un coopérateur aussi intelligent, sultan Mustapha débuta par des réformes très-sages et très^utiles. 11 a retranché beaucoup de dépenses superflues, et a diminué celles qui éloient susceptibles de l'être. 11 a rappelé l'ordre dans les finances j il les a même augmentées considérablement , en extirpant des abus qui fouloient le trésor public, sans que le sujet en reçût aucun soulagement. Des règlements qui tendent à limiter la cupidité, excitent le mécontentement et le murmure de ceux qui sont autorisés à la favoriser. L'administration de ce prince a éprouvé beaucoup de critique et de censure ; on l'a taxé personnellement de lésine et d'avarice sordide ; les apparences sembloient désigner, en effet, que ce reproche n'étoit pas tout à fait injuste : mais le Sultan , qui ne pouvoit ignorer les bruits qu'on semoit, n'en a tenu aucun compte. Selon lui, l'argent devoit être réservé pour la guerre j et, si jamais elle devenoit nécessaire, on connoltroit s'il étoit avare. L'événement actuel justifie, en effet, que ce prince^ en s'exprimant ainsi , ne disoit que ce qu'il pensoif. I. «4

Si sultan Mustapha a pu par lui-même faire des i*éformes utiles, il n^a pu atteindre à toutes celles qu'il se proposoit. Ne connoissant d'autres amusements et d'autres plaisirs que de veiller à la conduite de ses affaires, il n'a rien négligé pour rappeler, par le précepte et par l'exemple, cette ancienne frugalité qui faisoit la force de son empire. Il s'est occupé d'éteindre cette soif de l'or qu'un luxe désordonné a allumée, et qui a corrompu tous les ordres de l'État, enfin, de donner à son administration cette vigueur mâle, qui peut seule lui assurer an dehors le degré de considération et d'influence auquel la puissance ottomane est en droit de prétendre.

De puissants obstacles s'y sont constamment opposés, et triompheroient vraisemblablement encore de l'inclination que ce prince a souvent montrée pour la guerre, si des circonstances qu'on ne pouvoit guère prévoir n'avoient forcé la révolution qui vient de s'opérer dans le système ottoman. Ceci demande explication : mais, comme cette matière se trouve étroitement liée avec les négociations dont le chevalier de Vergennes a été chargé à Constantinople, il se réserve de la traiter suivant Tordre des temps et des choses.

Le Roi voyant dans les empiétements successifs que la Russie se permettoit sur la Suède et sur la Pologne, dont elle usurpoit l'indépendance et les droits, ce que l'Europe avoit à craindre de l'ambition de cette puissance orgueilleuse. Sa Majesté jugea devoir lui opposer une digue qui pût la resserrer et la contenir ^ Les Turcs sont les seuls qui, par leur situation, peuvent la former avec succès. Engagés, par des intérêts plus directs que ceux de la France, à prévenir que cette puissance, déjà trop vaste, n'acquière de nouvelles forces par l'assujettissement des

1 Gorreipoodaiice secrète de & M. avec M. des AHevrs. (l/ergennes.)

CORRESPONDAXGË SECRÈTE. 371

nations qui Tavoisinent à l'occident, Sa Majesté jugea devoir leur communiquer sa prévoyance et ses vues ; elle ne leur proposoit rien qui put leur être a charge, et par con«- -séqueot les effrayer ; il ne s'agissoit que id'établir un concert éventuel pour les cas ultérieurs qui pourroient se présenter relativement à la Pologne/

Ce fut dans les dernières années du règne de sultan Mabmouth que le feu comte des Alleurs fut chargé de faire cette ouverture au ministère ottoman. On ne peut donner assez d'éloges à la sagesse avec laquelle cet ambassadeur conduisit cette négociation ; mais il avoit les circonstances contre lui. Le système du Grand Seigneur étoit fixé ; il vouloit son repos, et ne vouloit pas s'affecter des objets d'une prévoyance éloignée. L'incurie dominante triompha de la sagacité du négociateur : son zèle et son habileté ne purent obtenir, après bien des mouvements, que des espérances vagues et des expectatives illimitées, lesquelles, à le bien prendre, étoient des réponses absolument déclinatoires.

Cet ambassadeur étant mort, il plut au Roi de jeter les yeux sur le chevalier de V'ergennes , pour lui confier la gestion de ses affaires à Constantinople. Sa Majesté lui fit confirmer les instructions qui avoient été donjuées à son prédécesseur ; elle le chargea de mettre dans Texéculion de ses ordres la plus grande activité. La circonstance étoit pressante. La France se voyoit à la veille d'une guerre ma«> ritime avec l'Angleterre ; on s'attendoit bien que celle-ci voudroit l'étendre sur le continent, et pour cet effet, qu'elle chercheroit à attirer les Russes en Allemagne, soit pour tenir le Roi de Prusse en échec, soit pour l'attaquer, si, fidèle à ses engagements avec la France, il attaquoit lui-même l'électorat de Hanovre. Le grand objet alors étoit donc d'engager les Turcs, par le motif de la conservation de l'intégrité des droits du territoire de la Pologqe, à in-

terdire aux Russes le passage par ce royaume. Jamais la ' circonstance ne pourrait être moins heureuse. Sultan Osman réguoit : la foiblesse et les vices de son gouvernement éloient si à découvert, que son propre ministère ne les dissimuloit pas. En vain le chevalier de Vergennes agit-il par des offices directs et par des pratiques secrètes , en vain employa-t-il la ressource du raisonnement , et, ce qui est quelquefois plus e£Bcace, celle des présents et des promesses , il ne put rien avancer ; la léthargie étoit incurable. D'ailleurs les révolutions ministérielles, qui se succédoient coup sur coup, le remettoient sans cesse au point d'où il étoit parti. Quoique son zèle et sa constance ne se démentissent point, ses progrès n'en furent ni plus réels ni plus satisfaisants.

C'est dans cet état des choses qu'une révolution des moins attendues changea la face des affaires et des connexions dans la chrétienté. Le Roi d'Angleterre, comme il avoit été prévu, voulant pourvoir à la sûreté de ses États d'Allemagne, resserra, par un traité d'alliance et de subsides, les liens qui l'unissoient déjà à la Russie. Celte puissance, lui garantissant ses possessions allemandes, s'obligeoit à lui fournir un corps nombreux de troupes pour sa défense.

Le Roi de Prusse, intimidé par cette nouvelle convention, appréhendant de voir la Prusse inondée par un essaim de troupes russes ( et vraisemblablement aussi que la cour de Vienne ne choisit cette conjoncture pour revendiquer la Silésic) , se replia sur l'Angleterre, et convint avec Sa Majesté Britannique d'un traité d'alliance et de garantie mutuelle.

Cette double défection de l'Angleterre et de la Prusse manquant chacune de leur côté à leurs alliés respectifs, produisit un changement aussi subit que total dans le sys-

GORRESPOXDAXCE SECRÈTE. 373

(ème de l'Europe ; la France et la cour de Vienne , dont l'état habituel étoit de s'observer avec défiance, s'unirent aussitôt; un traité de neutralité, d'amitié et d'alliance, scella le lien de leur union ; la cour de Pétersbourg, étroitement attachée pour lors à celle de Vienne, ne crut pas devoir s'en séparer; les engagements qu'elle venoit de prendre avec l'Angleterre cessèrent de lui paroitre utiles ; elle accéda à la liaison que la France et la maison d'Au* triche venoient de former entre elles.

Cet événement n'avoit rien que de très-naturel pour des yeux instruits et éclairés ' : mais les Turcs ne le sont pas. Accoutumés depuis plus de deux siècles à considérer l'amitié de la France principalement en raison de son opposition constante, et qu'ils supposoient invincible, aux intérêts de la maison d'Autriche, ils n'apprirent qu'avec la plus grande surprise que deux cours qu'ils réputoient inconciliables venoient de s'unir par les liens les plus étroits de l'amitié et de l'alliance. Mais leur surprise ne tarda pas à dégénérer dans un sentiment plus chagrin et plus aigre, lorsque le* traité leur ayant été communiqué, ils observèrent que la France n'avoit pas jugé devoir les excepter des cas où elle seroit obligée d'administrer des secours à son nouvel allié.

t On voit par ce passage et ce qui le précède , combien M. de Vcrgcnnes, inslniit des véritables causes du ciiangcment du système de la France, ctoit loin fie désapprouver Patliancc déreiisivc^de 1756. L'omission de l'article qa'il désiroit pour rassurer les Turcs fut réparée par la garantie qu*on exigea de l'Empereur, et par les déclarations subséquentes que firent, à différentes reprises, nos ambassadeurs à la Porte. Malgré les nœuds qui lioicnt la France et r.^utriche, le cabinet de Versailles na pas cessé de donner au Gniud Seigneur des secoars eu ingénieurs, en officiers d'artillerie. Si ces si'cours ont été insuffisants, il faut en accuser, non le traité de 1756, mais l'opiniâtre fanatisme des Turcs, qui ont toujours refusé l'admission des vaisseaux franrois dans la mer Noire, et l'incorporation des soldats françois avec leurs troupes. (.Voff de Âî, de Ségur,)

Ce fut très^inulHement qa'on leur opposa les raisons les plus solides pour leur faire comprendre que la France n'avoit pu faire autrement que ce qu'elle avoit fait; il n'y avoit pas lieu de craindre qu'elle se séparât de cette amitié; et qu'elle pût jamais se prêter à des mesures offensives et hostiles contre l'Empire ottoman. L'impression étoit faite ; il n'y avoit que le rétablissement de l'exception omise qui pût l'effacer. Celle-ci étoit apparemment impossible, puisqu'elle n'a pas été suppléée et qu'elle ne l'est pas encore*.

• Toute défavorable que fût cette impression , l'effet en auroit été peu sensible , si le règne de sultan Osman avoit été plus long, ou si la guerre qui s'alluma en Allemagne ^ peu après la conclusion de l'alliance de Versailles, avoit été moins traversée par des événements fâcheux. En Turquie, comme en beaucoup d'autres endroits, les succès influent sur l'opinion et sur la considération.

Sultan Mustapha, en montant sur le trône, adopta les préventions que les liaisons de la cour de France avec la cour de Vienne avoient répandues. Son visir ne négligea rien pour les aigrir. Ce premier ministre ne pardonnoit pas à la cour de Vienne la surprise qu'elle avoit faite à l'Empire ottoman, lorsque, sous prétexte de contribuer par sa médiation à rétablir la paix entre la Porte et la Russie, elle avoit retiré furtivement son ambassadeur, envahi le territoire ottoman, et s'étoit emparée de Nissa (1737). Sa rancune à cet égard étoit si forte, qu'elle s'étendoit à tout ce qui avoit des liaisons avec cette même

' La guerre des Turcs contre la Russie suspend leur prévention. La conduite du vicomte de Vergcnnes a contribué à raflbibllr; les sûretés qu'il s*eat mis sur la voie de faire procurer à la Porte , de la part de la cour de Vienne, sont un service réel dont on a parti tenir compte. Toutefois, il seroit de la plus haute importance, pour Tavenir, de faire rétablir crtte exception. (Xole de M. de Vergenncs.)

cour. C'est du moins le seul prétexte plausible auquel on croit pouvoir rapporter l'aliénation qu'il montra constamment, pendant tout son long ministère, pour ks intérêts de la France. Il ne tint pas à lui de la faire partager à son maître. Dans l'intention de décrier cette puissance, il falloit qu'il la lui eût dépeinte sous des couleurs bien sombres, puisque le Sultan, se défiant apparemment des exagérations de son ministre, jugea à propos de s'adresser au 8îcur de Vergennes par le moyen d'une personne tierce, pour savoir quelles étoient la nature et l'essence des engagements de la France avec la maison d'Autriche , et s'il étoit possible que la première pût jamais être entraînée par l'autre dans une rupture ouverte avec son empire. Les éclaircissements préliminaires que le sieur de Vergennes donna à Sa Hautesse, et ceux • plus affirmatifs qu'il eut ordre ensuite de communiquer à la Porte, parurent satisfaire ce prince, et ils auraient vraisemblablement détruit toutes les préventions, si l'ambassadeur avoit pu condescendre à la demande de la Porte, qui en exigeoit la déclaration pai* écrit.

Quoique les circonstances dont on a l'honneur de rendre compte rendissent la position du sieur de Vergennes délicate et critique, cependant il ne perdit de vue dans aucun temps les objets qpi étoient confiés à son zèle. Il ne pouvoit plus, comme dans les commencements de sa résidence , diriger l'attention des Turcs vers les projets des cours de Vienne et de Pétcrsbourg. H devoit, au contraire, prévenir qu'il n'arrivât rien qui barrât les efforts qu'elles faisoient pour le soutien d'une cause qui étoit devenue commune à la France : mais en soignant cette partie de sa mission , il n'abandonna pas le fil des affaires'de la Pologne, et il n'en arriva, dans ces entrefaites, aucune entre la République et la Porte dont il n'eût la direction, ou

dans laquelle il ne s'assurât une influence principale. (Correspondance secrète de Sa Majesté avec le sieur de Vergennes. )

11 ne fut pas possible d'empêcher que la Porte, éblouie par les succès étonnants que le Roi de Prusse obtenoit sur les efforts combinés des deux Impératrices, ne le considérât comme un ami intéressant, et ne se Tattacbât par un traité d'amitié et de commerce. Ce n'éloit pas tout ce que ce prince rechcrcboit ; il vouloit être l'allié des Turcs et les intéresser à sa défense. Dans les derniers temps de la guerre les conjonctures étoient séduisantes ; la Hongrie étoit dégarnie de troupes ; la maison d'Autriche paroissoit épuisée ; la Russie l'abandonnoit ; d'auxiliaire, elle étoit ennemie ; les étendards suisses flottoient dans le camp prussien; le grand vizir, RaguiUMéliémet-Pacha, étoit avide de gloire ; il voyoit l'occasion d'en acquérir à bon marché ; il ne vouloit pas la laisser échapper : le coup étoit prêt à partir, lorsque la mine fut éventée ; elle resta sans effet. Il étoit de l'intérêt de la France que les Turcs n'embarrassassent pas le rétablissement de la tranquillité publique par une diversion dont les suites auroient pu être funestes à la maison d'Autriche ; ils ne le firent point '.

L'Europe commençoit à peine à goûter les prémices de la paix, lorsque la mort d'Auguste III, Roi de Pologne, ouvrit une nouvelle scène dont le dénoûment peut être encore aussi éloigné qu'il paroit incertain. La Russie, alliée du Roi de Prusse, crut, à l'aide de cette coopération, pouvoir

1 Cet ôicncmcnt, qui n*a pour ainiii dire pas clé remarque, n'est pas le moins intéressant de Tumbassade du sieur de Vcrfjcnnrs. ta Mémoire dans lequel , à la faveur des ordres secrets de Sa Majesté , il r&posa les suites funestes pour la Pologne du parti que la Porte étoit sur le point de prendre, ramena le Grand Seigneur , et avec lui les chefs de la loi et plusieurs membres du divan , à des combinaisons pjus équitables que celles que le grand viïir av<>it fait adopter. (Mote de M. de iergennes.)

CORRESPONDAXCE SECRÈTE. 377

disposer du trône de ce royaume ; la lassitude de toutes les grandes puissances de l'Europe lui faisoit une sûreté qu'elles ne formeroient pas des obstacles insurmontables à son dessein ; elle n'avoit à en craindre que de la part des Turcs ; elle sut, avec le secours de ses artifices ordinaires, les faire accéder à ses vues. Ceux-ci, indifférents pour la maison de Saxe, qui s'étoit peu souciée de rechercher et de cultiver leur amitié, donnèrent dans le piège que la Russie leur tendit en les invitant à se déclarer pour un roi Piast. Ils crurent qu'un pareil choix qui honoreroit la nation polonoise, sans déroger à sa liberté, feroit tout à la fois la convenance de la Pologne et celle de' ses voisins ; mais ils ne comprirent pas assez tôt que le but de la Czarine étoit bien moins de laisser un choix libre aux Polonois, que de le fixer sur celui d'entre euf. qu'elle s'étoit proposé d'élever.

Lorsque ensuite ils connurent distinctement où tendoient les manèges et les mesures de cette princesse, ils tentèrent de s'y opposer ; ils donnèrent pour cet effet l'exclusion à Stanislas-Auguste ; mais ils s'y prirent si maladroitement, que cette démarche ne servit qu'A accélérer l'élection de celui qu'ils vouloient éloigner du trône.

La Porte, peu sensible à ce que sa gloire et sa dignité exigeoient d'elle, ne se ressentit pas, comme elle devoit, du peu d'égards que la Russie lui avoit témoignés dans cette occasion. Fascinée de nouveau par des assurances captieuses et par les promesses frauduleuses que cette puissance lui fit, et dont le détail n'a jamais été bien connu, elle consentit à ce qu'elle continuât, avec un nombre de troupes limité, l'ouvrage de la prétendue réformation qu'elle s'étoit permis d'établir en Pologne. La Porte, se bornant a différer la reconnoissance de l'élection au trône du candidat qu'elle en avoit exclu, vit sans

inquiétude et sans jalousie la Russie détruire la mesare que les Polonois avoient commencé à prendre pour l'amélioration de leur gouvernement, et replonger la république dans le chaos de Tanarchie et delà confusion. On pourroit même dire, sans craindre de trop s^avancer, que les ministres du divan applaudissoient auK motifs de prévoyance qui dirigeoient la conduite de la cour de Pétersbourg. Aussi prévenus qu'ils le sont que les puissances chrétiennes ne peuvent pas leur vouloir plus de bien qu'ils ne leur en veulent eux-mêmes, ils appréhenderoient , si la Pologne pou voit regagner de la force et de la consistance, que ses efforts et ses* vues ne portassent contre l'Empire ottoman : comme si la République pou voit méconnoilre que le seul, le véritable ennemi contre lequel elle doit se prémunir et s'armer, est la puissance qui en veut à sa liberté et à son indépendance souveraine !

La Porte, indifférente et passive sur l'usurpation que la Russie faisoit des droits constitutionnels de la Pologne, le fut moins sur l'invasion qu'on craignoit de son territoire. Réveillée par les conseils et les exhortations de la France, elle comprit que la Russie, sous la couleur d'une démarcation de limites avec la Pologne, visoit à un démembrement de territoire, lequel, par son étendue et par son emplacement, seroit incommode et. nuisible aux intérêts de l'Empire ottoman. La Porte s'en expliqua de manière à faire sentir qu'elle ne soufiriroit pas paisiblement un accaparement quelconque. La négociation entamée sur le fait des limites, quoique assez avancée , se ralentit tout à coup : on ignore si elle a été reprise depuis ; mais elle ne paroit pas avoir fait aucun progrès considérable.

Tel étoit l'état des choses à la (in de la diète ordinaire de l'année 1766. La Russie avoit lieu de s'applaudir de la docilité qu'elle y avoit rencontrée ; tout s'étoit passé au

gré de sa volonté ; l'article seul des dissidents et des Grecs désunis dans le rétablissement de leurs prétendus anciens droits avoit éprouvé de la résistance. Cette proposition irrita Torgaeil de la Russie ; elle croyoif avoir droit à l'obéissance passive des Polotaois ; elle résolut de les y contraindre: assurée que les dissidents, dont tout l'espoir reposoit dans sa protection, ne se refuseroient à aucune de ses vues, elle songea à les réunir dans un corps de confédération qu'elle feroit mouvoir à son gré. Cette trame fut ourdie dans le plus grand secret : cependant celui-ci fut pénétré; la Porte en fut informée à l'avance: on lui fit connoitre le désordre extrême qu'un projet aussi révoltant ne pouvoit manquer de produire ; qu'une guerre civile et religieuse en seroit la suite; que l'embrasement formé , les frontières ottomanes pourroient n'être pas épargnées ; qu'on étoit à temps de le prévenir, mais que, pour y obvier, il n'y en avoit point à perdre, et qu'il folloit presser la cour de Pétersbourg de rappeler, sans plus de délai, les troupes qu'elle avoit en Pologne. La Porte voyoit le mal, et elle en craignoitles suites; mais, concentrée dans le goût du repos, elle répugnoit au remède qu'on lui indiquoit , parce que, ne pouvant être assurée que la Russie se préteroit à retirer ses troupes sur la réquisition qu'elle en feroit, elle ne vouloit pas se compromettre et former l'engagement qu'elle étoit déterminée d'éviter. La Porte, incertaine du parti qu'elle avoit à prendre, et n'en prenant aucun, la Russie eut les mains libres pour entreprendre tout ce qu'elle voulut ; les dissidents se confédérèrent et reçurent de cette puissance l'assurance d'une protection victorieuse.

Le zèle religieux que la Russie affichoit pour leur cause, quoique réalisé par les effets, n'étoit cependant qu'un voile dont son ambition se couvroit pour atteindre à un but

et plus flatteur et plus intéressant. La réunion des dissidenls, sous Tctendard de sa protection, lui assuroit un parti nombreux; mais elle vouloit dominer sur le corps entier Me la République. Des garanties non avouées ou faussement interprétées avoieut jusque*là servi de fondement à son régime et a son despotisme. Ce litre étoit trop caduc, il ne pouvoit même se soutenir ; elle s'occupa de s'en procurer un plus réel et plus durable.

Le mécontentement de la nation polonoise contre son .Roi étoit général ; la Russie connut le parti qu'elle pouvoit en tirer : elle affecta de le partager ; elle annonça que son intention étoit de faire redresser tous les griefs quelconques ; et gagnant par cet artifice la confiance des mécontents, elle les conduisit par degrés à former la dernière confédération générale, laquelle, par l'enchaînement des événements, est devenue la cause essentielle de leur ruine et de l'asservissement de leur patrie.

L'objet de ce Mémoire n'étant pas de tracer l'histoire des troubles et des malheurs de la Pologne , on se borne à crayonner les traits les plus saillants, ceux qui ont le rapport le plus immédiat avec les affaires que le sieur de Vergennes a été chargé de soigner. Ainsi on passe rapidement sur les moyens illégaux que la Russie mit en œuvre pour faire requérir sa garantie, et sur les violences de toute espèce et sur les actes de tyrannie dont elle ne rougit pas de se souiller pour en obtenir la concession.

Le tableau en a été mis régulièrement et fidèlement sous les yeux de la Porte. S'il n'a pas fait toute l'impression à laquelle il auroit été naturel de s'attendre, ce n'est pas qu'on ait jamais négligé de le rendre frappant et énergique ; mais l'aveuglement étoit volontaire , il falloit des ressorts plus puissants que ceux du raisonnement pour en triompher.

GORBESPOXDANCË SECRETE. 381

Il n'est pas tout à fait surprenant que les Turcs, distin<guant mal les rapports politiques des rapports religieux, n'aient pas saisi Tintérét qu'il leur compétoit de prendre à la question des dissidents. Dans leurs principes, un latin ou un grec , un catholique ou un protestant, sont des êtres également séparés d'eux, et ils ne concevoient pas qu'une différence sur quelques articles de croyance dût priver des citoyens libres des droits de leur naissance et de la société. Pour tout dire, la cause des dissidents leur paroissoit plus juste que celle de leurs adversaires. Mais ce qui a dû paroitre inconcevable est le flegme en quelque sorte stupide avec lequel les Turcs ont vu la Russie rechercher, poursuivre et faire décerner une garantie dont l'objet réel étoit de mettre le Roi de Pologne dans la dépendance la plus absolue, et, sans la soumettre tout à fait à la condition d'une province russe, la lier cependant si étroitement, qu'elle ne pût avoir de mouvement et d'action que par l'impulsion de la puissance garante.

Les lumières n'ont pas manqué aux Turcs pour s'éclairer sur les conséquences d'un accaparement aussi monstrueux. Que n'a-t-on pas fait pour leur faire sentir que la Russie, manutentrice des libertés et des droits de la Pologne qu'elle ravissoit, chargée d'assurer la tranquillité intérieure d'un État où l'union et la concorde sont impossibles et qu'elle se garderoit bien d'y rétablir, se créoit des prétextes intarissables pour s'y perpétuer armée, pour en usurper l'empire souverain ; et qu'elle ne pouvoit avoir d'autre but que de s'y mettre en situation et ^n mesure, après s'être assurée de sa nouvelle ' conquête, de fondre sur l'Empire ottoman , et de lui porter les coups les plus sensibles et les plus funestes ! Ces réflexions, quoique vraies, effleuroient à peine l'attention des ministres du divan : à les entendre, peu imporfoit que la Russie se fit

décerner un droil qu'elle exerroitde fait depuis plus d'ua demi-siècle, sans qu'il en fût résulté aucun inconvénient bien notable ; après tout, il suffiroit que la Russie ne se mit pas en devoir de conquérir physiquement la Pologne; la Porte sauroit toujours bien restreindre son influence, lorsqu'il lui convieudroit de l'entreprendre.

Ces sophismes et bien d'autres, que la pusillanimité, peut-être même la corruption, enfantoit, ne sont jamais demeurés sans réponse ; ils ont été soigneusement éclaircis et réfutés. Mais quelque convaincantes que fussent les ré* pliques, ce ne fut pas sans |)einc que la Porte, pressée par nos vives remontrances, et jugeant par la tournure que prenoient les affaires dans la diète extraordinaire, assemblée en 1767 , que tout y succédoit au gré de la Russie, se détermina à requérir cette puissance de borner à ce dernier acte de sa tyrannie ses entreprises et ses usnrpations, et pour cet effet, de retirer d'abord, après la clôture de la diète, toutes les troupes qu'elle tenoit en Pologne.

Il y a lieu de croire que la Porte, en faisant cette demande, déféroit plus à une impulsion étrangère qu'à nn sentiment profondément senti de son intérêt, puisque, après en avoir obtenu la promesse, elle n'a fait que de foibles efforts pour en- procurer Taccom plissement. Loin que la confédération de Bar, qui éclata dans ces entrefaites , rendit les offices et les démarches du divan plus actifs pour presser l'évacuation demandée, elle lui pamt au contraire un motif su^sant pour autoriser la Russie à différer l'exécution de ses promesses, à se maintenir armée en Pologne, et à y continuer ses rigueurs et ses violences. Ni l'arrogance des Russes qui osoient faire flotter audaciensèment leurs étendards sur les bords du Niester , ni l'intégfité des frontières ottomanes violée et outragée en plus

CORRESPQNDAXCE SEGitÈTE. 383

d^une occasion, n'avoient pu échauffer la tiédeur de la Porte et provoquer son resseotirnent. Si parfois elle en laissoit apercevoir quelque légère nuance, Tombre d'une salisfaclion l'apaisoil el la calmoit aussitôt ; elle voyoit avec douleur les flots d'un sang qu'elle jugeoit innocent , couler à sa vue ; son humanité en étoit révoltée ; elle auroit pu empêcher ce tissu d'horreurs ; elle ne vouloil qu'en détourner la vue. C'éloit inutilement que les motii's les plus sacrés réclamoient à l'envi son appui et sa protection pour une cause qui, à le bien prendre, étoit celle de i'Ëni* pire ottoman ; ses administrateurs ne prétendoienl que se dispenser d'y prendre part el éloigner d'eux l'objet qui , en excitant leurs inquiétudes, leur reprochoit leur mollesse et leur incurie. Ils demandèrent à la Russie qu'elle éloignât ses troupes du \iester, et désormais qu'elles ne pussent s'avancer qu'à une certaine distance de leurs frontières. Cette demande n'avoit rien qui génàt la Russie : la confédération de Bar étoit dispersée ; les chefs et les membres étoient réfugiés en Moldavie ; les troupes mêmes qui avoient été employées en Podolie devenoieut nécessaires pour réduire la confédération de Cracovie ; la Porte n'exigeant de la Russie que ce qu'il étoit de son intérêt de prévenir, celle-ci sortoit au meilleur marché d'un pas glissant et critique. Il est assez apparent qu'elle en auroit été quitte pour cette légère condescendance, si l'orgueil, qui semble faire le caractère dominant de tous les individus russes, n'avoit pas produit un incident dans lequel un instant a changé la face du système ottoman. C'est de l'affaire de Batta, danslaPetite-Tarlarie, qu'il est question. Les détails en sont connss. Les Russes ont tenté de s'en disculper et de la rejeter sur les paysans révoltés dé l'Ukraine ; mais il est avéré qu'elle a été l'ouvrage des Cosaques-Zaporowiens. Cette justifieatioB, tout insuiEsante qu'elle &t, auroit

pu trouver cependant des défenseurs et du crédit, si elle avoil pu prévenir l'eiTroi qui s'empara des esprits. La peur iit, dans cette occasion , ce que la dignité, la justice et ]a convenance n*avoîent pu opérer.

Les ministres ottomans, considérant I'invas|on de Batta comme une agression préméditée, et croyant déjà voir les Russes dans le centre de la Moldavie, sentirent à quoi les exposoient leur coupable négligence et l'endurcissement volontaire avec lequel ils s'étoient constamment refusés à toutes les exhortations amicnles et à toutes les remontrances les plus solides qui leur avoient été faites. Leur frayeur ne connoissant point d'arrêt, on vit éclore avec la rapidité la plus surprenante une foule immense de dispositions et de préparatifs militaires, qui caractérisent bien éminemment les ressources innombrables de l'Empire ot« toman, et ce 'qu'il seroit en état de faire s'il étoit administré par des personnes habiles et vertueuses. Les ministres ottomans ne bornèrent pas leur vigilance à pourvoir à la sûreté de celles de leurs frontières qu'ils supposoient menacées ; mais voulant savoir précisément à quoi s'en tenir avec la Russie, le résident de cette puissance fut appelé chez le reïs-effendi, lequel , à la suite de différentes explications, lui déclara expressément que la paix ne subsisteroit qu'autant que la cour de Pétersbourg retireroit, sans plus de délai, toutes les troupes généralement quelconques qu'elle avoit introduites en Pologne.

Cette sommation fut faite d'un ton et d'un style qui n'annonçoient pas que la Porte fût disposée à s'en relâcher ; et les préparatifs militaires qu'elle n'a pas discontinués depuis indiquoient assez qu'elle vouloit être satisfaite. Toutefois la Russie n'en a tenu compte. Elle ne vouloit faire sortir ses troupes de la Pologne qu'autant que toutes les affaires pour lesquelles elle les y avoit fait entrer se*

roient terminées et arrangées, ce qui revient à dire, autant que la République seroit entièrement asservie. Une offre aussi captieuse, qui ne fixoit ni terme ni borne aux entreprises et aux usurpations de la Russie, ne pouvant être interprétée autrement que comme un refus formel d'acquiescer à la demande de la Porte, celle-ci s'est enfin déterminée au seul parti qui lui restoit à prendre, et qui pou voit sauver sa gloire comme ses intérêts. Le résident de Russie, mandé chez le grand vizir, ayant ratifié verbalement le contenu de la réponse qu'il avoit donnée précédemment par écrit, et détruit jusqu'à la moindre espérance de quelque modification satisfaisante, il fut arrêté et conduit, par ordre du Grdnd Seigneur, au château des Sept- Tours, oii il est détenu et gardé en prisonnier d'État avec toutes les personnes employées dans son ministère.

Cette démarche a été le prélude de la déclaration de guerre que Sa Hautesse a résolu de faire aux Russes ; et, peu de jours après la détention du sieur Obrescoff, elle a été notifiée à tous les ordres de l'État dans un grand divan, convoqué à cet effet au sérail. Depuis, on redouble de vigueur et d'activité, soit pour pourvoir à la sûreté des frontières pendant l'hiver, soit pour se mettre en état d'ouvrir la campagne prochaine avec éclat et avec succès. Ceux-ci ne paroitroient pas équivoques, si l'abondance et la force des moyens suffisoient pour les déterminer. Les Turcs ont immensément de tout ce qui est nécessaire pour la guerre, et pour la faire longtemps : hommes, argent, artillerie , munitions , subsistances , tout cela abonde ; mais ils manquent essentiellement de chefs et d'officiers qui aient les connoissances et rexpérience militaires. Cependant, si la constance ne les abandonne pas, il est vraisemblable qu'en essuyant même des défaites , ils réussiront à réduire l'orgueil de la Russie, laquelle, déjà fort épuif. Î5

386 LOt IS XV.

sée * , soil par les dépenses de la dernière guerre en Priuse et en Siiésie, spit par ceUe« dans .lesquelles ses intrigues en Pologne l'onl constituée , ne doit pas être dans une si« tuation assez prospèi*e pour fournir longiemps aux frak d'une guerre aussi onéreuse que celle ou elle se irowe engagée contre l'Empire oitoman.

Tel est en abrégé l'exposé ingénu de b négoctatîon principale, et même la seule qui a du fixer Taiiention et les soins du sieur de Vergennes, et l'éiai vmtable dans lequel il laisse les affaires, en se démettant de eette ambassade. Il est bien éloigné de s'atiribuer la moindre part du mérite de l'beureuse révolution qui vient d'éclore ; elle est l'ouvrage des circonaAaaces, et la gloire en est due à la divine Providence ^, qui seule a k droil dé les produire. C'est elle qui suscite le vengeur qui va enfin opposer une digue aux cruautés et aux atrocités dont la Russie s'est souillée. Puisse cette même Providence donner à ce vengeur ^on glaive et son armure pour humilier cette puissance orgueilleuse , et la renfermer dans les bornes de la modération et de la justice ! Celle que le sieur de Vei^ennes ose implorer de la clémence de Sa Majesté et de son conseil^ et qu'il se flatte de mériter, est de la persuader que, dans aucun temps, son aèle n'a été refroidi par les obstacles, il

* M. do Vopgrnnes ctoit peut-être celui de tous nos diplorooies qui connoiflsoit le mieux tous les rapports qui existoient entre les diverses puissances de l'Europe. C'étoU un politique «uasi nge qa'éclMré; «es vues éloient droites, ses iotcutioiis paciliques : personne ne Ait plus fécond que lui en moyens conciliatoirrs; mais comme il n'ctoit pas militaire, il ne voyoit pas rimpossibîlité où se trouvoicnt les Turcs de résister aux Russes. La bravoure et le Donabre des trovpcs ottomanes fascmoient ses j'eax. Il espéroit que le coueagc des janissaires bumitieroil T orgueil moscovite, et deux fois Tévéacment a démenti ses prédictions. (Xote de II. de Sègur.)

^ li est asseï singulier de voir ici l'ambassadear du fils aine de l'Église se Hélieiter de la guerre que la Providence fait déclarer aux clirétiens par les nuisoimans. (Idem.)

connoissoit la dîfficuhé de l'entreprise, lorsque M. Je duc de Cbaiseal le chargea de la tenter ; sa réponse particu^lîère à ce ministre, du 26 mai 1756, en est la preuve* Mais tout rasunMMEilabie qu'elle parût alors, quelque peu d'^spérattoe -qu'il y eM<de l'aplanir, le sieur d« V<ergeiiiiê9 n'-en ^ pas travaillé moins assidiment pour faire geroier, . édore et fortifiier les dispositions qui ont eniin éclaté. La carrière étmt ouverte à son émulation : il l'a suivie avec ardeur et constance, sans s'en laisser détourner par les dégoûts qu'il n'y a que trop souvent r^icontrés. Arrivé au terme qui intéressoit la prévoyance de Sa Majesté et celle de son conseil, il est consolant pour le sieur.de Vergennes de devoir transmettre le soin dos affaires à un socoessenr (ionC les talents, les lumières et ie bon emploi qu'il en sait faire ont déjà déddé la réputation. Il reste à souhaiter que le bonheur couronnant son babîleté, il réussisse à s'assurer, dans la direction des opérations de la guerre et de celles de la paix , ane influence assez directe pour la rendre utile aux vues ultérieures de notre auguste monarque. Cette acquisiliou est d'autant plus nécessaire à rechercher, que les Turcs paroîssaot vouloir établir le Uiéàtre de la guerre en Pologne , il est i craindre, en premier lieu , que le remède qu'ils vont porter aux Polonais ne soit tout aussi cruel que le mal dont ils entreprennent de les gué* rir. L'indiscipline des armées ottomanes et les ravages qu'elles font, même dans leur propre pays, sont connus. Que n'en auront, d'une part, à souffrir les provinces polonaises où elles pénétreront ! En second lieu , les Turcs n'entreprenant cette guerre qu'à contrecœur ^ et parce qu'il n'a pas été dans leur choix dû s'en dispenser, il pourra bien arriver, surtout si leurs artnès ne sont pas heureuses, qu'ils saisiront, pour en sortir, les premières ouvertures qu'on leur présentera , sans trop se mettre en

peine de faire réintégrer les Polonois dans leurs droits et leurs libertés, et de leur en assurer la paisible jouissance. Qui sait même si le démembrement de la Pologne ne pourroit pas faire le sceau de la réconciliation entre les deux parties belligérantes? On doit s'attendre d'ailleurs que

. l'Angleterre, toujours zélés pour les intéréis de la Russie, ne négligera rien pour préparer les voies à un accommodement, et pour se donner le mérite et la gloire de l'avoir procuré.

Tout incertaines que puissent paroitre les vues qu'on prend la liberté de proposer, elles semblent cependant devoir intéresser la prévoyance et l'attention du négociateur , et faire l'objet principal de ses soins.

11 doit paroitre étrange que la Porte, si intéressée à maintenir la Pologne dans son état de liberté et d'indépendance, et à prévenir qu'aucune puissance ne puisse y usurper une influence aussi prédominante, pour disposer des volontés et des ressources de la République, ait été si lente à s'éclairer sur un intérêt aussi précieux , et à le soigner. Mais, indépendamment de la foiblesse , et peut-être de la corruption qu'on peut, à juste titre, reprocher à quelques-uns des ministres du divan qui dans cette période de temps ont tenu les rênes du gouvernement, on doit encore considérer que les combinaisons des Turcs sont très-éloignées de celles des puissances chrétiennes.

, Le système d'équilibre qui tient l'Europe dans une vigilance et peut-être dans une agitation contiifuelle , qui fait qu'on ne peut tirer un coup de fusil dans une de ses extrémités, sans qu'il retentisse aussitôt à l'autre; ce système est étranger aux Turcs^ lesquels, concentrés en euxmêmes et dans la vaste étendue de leur empire, croient avoir dans leur puissance des motifs suffisants pour être indifférents à tout ce que nous désignons par intérêts rela-

tifs , persuadés quMIs auront toujours dans leurs ressources propres et intérieures les moyens nécessaires pour faire échouer les projets de ceux qui voudroien^t les attaquer dans leurs intérêts directs. Cette façon de penser et do sentir est consacrée par leur loi religieuse, qui, en leur interdisant une participation tro^p directe dans les affaires des chrétiens, leur fait un précepte de ne pouvoir faire la guerre à une puissance avec laquelle ils sont en paix, lorsqu'elle ne contrevient pas directement et formellement aux traités. Plus d'une fois on a envisagé comme des défaites vaines et frivoles les obstacles que les Turcs empruntent de leur loi, parce que, prévenu que le Grand Seigneur est un souverain despotique, dont la volonté arbitraire tient lieu de la loi, on se persuade volontiers qu'il n'a qu'à vouloir la guerre pour la faire. Ce despotisme absolu du Grand Seigneur est une erreur ancienne, que la constitution ottomane n'«ivoue point. Le pouvoir de ce prince est grand sans doute : il donne et il ôte les emplois à son gré ; il dispose des fortunés particulières ; les trésors que son sérail renferme sont à lui; les arsenaux, les magasins, tout est à ses ordres; ses peuples le révèrent comme l'ombre de la Divinité sur la terre, et lui obéissent à ce titre. En tout où la loi n'est pas expresse, sa volonté y supplée ; mais cette volonté n'est pas si indépendante qu'elle ne doive avoir l'aveu des ordres de l'Etat, entre lesquels celui de l'uléma est le plus nécessaire, parce que, gardien et interprète de la loi , c'est lui qui légitime ou qui réprouve les résolutions et les entreprises.

Il peut paroitre étonnant que les empereurs ottomans aient laissé prendre un aussi grand ascendant à un corps qui limite et resserre leur autorité' : mais l'étonnement cesse, lorsqu'on considère que l'empire devant sa naissance, son accroissement et sa conservation à la religion^

celle-ci a dft el doit encore faire le pifot principal sur lequel porte la machine àù «(oa¥ememenL Ce n^est pas cependant que le Grand Seigneur, s'il le vonloit ahsoloment, ne put faire la guerre sans le consentement de Tuléma, pourvu qu'il fût assuré du concours des milices qu'on désigne sous le nom à*odjaci. Maître des trésors et des magasins, rien ne feroit obstacle à ce que sa volonté eût son effet ; mais si la gtterre étoît malheureuse, le ressort de l'enthousiasme et du fanatisme doot Tuléma seul dispose lui manquant , la couronne du martyre promise el assurée à tons ceux qui perdent la vie dans une guerre déclarée sainte n'étant plus la récompense ée ceux qui succomberoient dans celle-là, l'ardeur que ce prince auroit su inspirer à sa milice et à son peuple se converliroit bien vite en indignation et en fureur; et, dans ce cas, nul doute que la perte de son trône ne fût le fruit de la témérité de son entreprise.

Si le gouvernement en général trouve dans la loi mahomélane des raisons et des prétextés pour se déterminer difficilement à la guene , ceux qui sont préposés à l'adnûnistration trouvent dans leur situation et da»s leur convenante des motifs bien puissants pour la craindre et pour Féviter. La constitution ottomane, semblable à une marâtre, ne peut former des citoyens sétés et patriotiques. Plus un ministre se rend recommandable par des services éclatants et illustres, plus il se trouve en butte auit traits de Tcnvie et aux coups de la disgrâce. Le bien qu'il bit ne lui est pas ordinairement compté : et, le plus souvent, oa le rend responsable du mal qu'il ne peut empêcher.

Si un grand vizir es( heureux à la t?ête des armées , la crainte que l'affection des ministres ne le rende trop puissant et trop ambitieux fait un grief : sa propre réputatioo tourne contre lui, et la perle de sa place en est la consé^

CORRESPO.^DANCC SECRETE. 391

<(iieoce. Esi'i\ inalbevreux dans ses entreprises , essute-t-il des revers, îl \m en coûte ordinarrenieiil la tête. Que la •disgrâce le prévienne, mi qu'une mort nalorelle te dérobe an cImc àe» cabales, a«x sonpçoiis de son maître, le souvenir de scn Mérite cl de ses services »'enseveHit avec lui; ses ricbessc» deviemeni la dléponille dn prvnee ; sa famille «9t ref tangpée dam la médiocrilé deni il Favoît tirée , et le mérite, trop éclatant dn père est valonlrers un* motif suffisant pour fermer Taccès des banneurs et de la fortune aux «nfimts, parée qa'il est dans Tordre de la politique ottomane de ne pas saufrir qu'il s'élève des familles riches et puissantes, lesquet^, se perpétuant, pourroieni donner de l'ombrage et de Finqniétfide. liCs gens de loi sont les seuls qui, par leur état, sont affranchis de eeite tyrannie. Leur fortwne et leur irie ne sont point à la disposition du prince, qui ne peut les punir que par l'exil, à moins cependant que leurs excès ou leurs crimes n'engagent leur ordre à les dégrader et à les expulser, auquel cas ils tombent dans la main do prince. Ces exemptes sont trèsrares, qnoîqoe rien ne semMeroît devoir être plus comratin ; mais chacun est dans le cas d'user d'indulgence eaivers son esafrère, parce qu'il en est peu qm n'en aient besean pour eux-mêmes. Il est inconcevable jusqu'à quel poÎBt FimpuniCé a porté la corruption et lia rapacité dans cet ordre.

Ce qai a été dit pins haut, relaftvemenf à la situation d'an grand virir, peut s'adapter h celle de tous les ministres inférievrs, et de toat ce qvr tient! généralement aux emplois civils et politiques. €evx-cr n'étant pour ainsi dire qwe de passage dans les emplois , songent bien moins k procurer l'avantage de l'empire que le leur propre ; leur principale vue est de s'enrichir, soit pour satisfaire leur enpidité et leur luxe, soit pour acquérir des amis

puissants qui aident à leur avancement. En paix, les pro* duits de leurs ofiBces sont grands, et les dépenses médiocres ; c'est le contraire en temps de guerre. D'ailleurs, la richesse de tout ce qui est connu sous le nom de régial, et qui comprend tout ce qui n'est point uléma ou odjack, consiste dans des bénéfices militaires qui exigent une prestation de services et de secours dans le cas de guerre. Les douceurs d'une longue paix ont tellement amolli les feudataircs, que ceux-ci, dérogeant à l'esprit de l'institution priroilive de ces fiefs, ont prodigué à des dépenses agréables ou frivoles un argent qu'ils dévoient réserixr pour le temps où l'emploi en deviendroit nécessaire. Leur revenu ne suffisant point à leur luxe, ils se sont constitués dans des dettes , et se trouvent fort embarrassés maintenant que, dénués d'argent et de crédit, ils manquent de ressources pour se mettre eux-mêmes en équipages, pour se présenter en campagne avec le nombre de gens requis par la couditionde leurs fiefs, et par là se trouvent exposés à en être dépouillés. Aussi le nombre est-il grand de ceux qui sont mécontents de la guerre qui vient de s'allumer; et à l'exception des milices, qui la considèrent comme une route d'avancement, et delà populace, qui espère y trouver les moyens de s'arracher à la misère et à l'indigence, il est peu.de gens d'un autre état qui ne voient avec déplaisir la nécessité dans laquelle l'empire s'est trouvé de recourir à ce moyen extrême. Le trait étant lancé, et ne pouvant vraisemblablement plus retourner que teint du sang de l'ennemi, il peut être aussi inutile que difficile de savoir au vrai ce que les ministres actuels pensent relativement à la guerre qu'ils vont faire : mais comme un compte rendu ne peut être censé complet s'il n'y est fait mention de ceux qui ont le principal maniement des affaires , le sieur de Vergennes ne croit pas pouvoir se dis-

penser de ce devoir d'obéissance et d'exactitude, quelque délicate que soit la tache de donner une idée juste des personnes avec lesquelles on ne peut contracter aucune liaison et aucune habitude personnelle.

\ids-changi ' Mehemet-Emin-Pacba, qui remplit la place de grand vizir, est, sans contredit, un homme de j>eau* coup de génie , et il n'en falloit pas un médiocre pour s'élever aussi rapidement qu'il l'a fait au poste éminent où il vient de parvenir. Fils d'un marchand circassien, il en a suivi l'état dans sa première jeunesse ; et il paroissoit s'y destiner entièrement, lorsque des circoYislances heureuses lui ouvrirent l'entrée dans le bureau du mecktoupgi-effendi^, qui est le secrétaire intime du grand vizir, et l'engagèrent à quitter le négoce pour les affaires. Sa sagacité naturelle le distinguant bientôt, de commis qu'il étoit du mecktoupgi, il fut fait mecktoupgi lui-même, et, daus cette qualité, ministre de la Porte. Il remplissoit cet emploi lorsque la mort d'Auguste Ili fit vaquer le trône de Pologne. Le reis-eifendi alors en place , accablé par l'âge et par les infirmités, ne pouvoit sufiBre aux affaires : le mecktoupgi fut chargé de l'aider, et il sut se rendre si utile dans cette coopération, que la mort ayant enlevé le reis-effendi \ il fut pourvu de cette charge, qu'il ne garda que peu de mois, attendu que le Grand Seigneur, qui avoit connu son mérite, voulut se l'attacher plus immédiatement: pour cet effet, il le créa, en 1764, pacha à trois queues, et lui conféra le titre de nids-changi. . Depuis , ce prince, qui n'a cessé de le consulter, l'a honoré de son

1 Le nids-chDngî est comme le garde da sceau. Sa fonction est de faire mettre en tête des ordres impériaux le parafe ou chiffre du Grand-Seigneur, qu*on nomme en turc toura.

3 Le mecktoupgi, dans celle qualité, est le ministre du divan.

* Le rcis-effendi est le grand chancelier de Tempire et le ministre des aflaires étrangères.

alliance en le fiançant à la sohane sa fitte aînée ; et il est vraisemblable qu'il avroil moins tardé à Télever à la place de grand vixir, si seo âge peu avancé n'y avoit fait obstacle. On ne lui donne fuM pins de qmwante^sn ans. Dans le coart espace cp>e ce pacba a été employé dam le mînis* tère politique, c^est lui qni fnt l'antevir de l'e^xchision donnée à Stanislas-Auguste, et de certaines conditions qu'ob exigea de la Russie , dont la connoissance n'a jamais été rendue publique. Si l'on ne peut refuser à ce vizir de grands talents et d'henrenses qualités, une connoissance praliqne des affaires de la Porte , une élocution noble et facile , on ne doit pas dissimuler aussi qu'il a de grands défauts et bien dangereux pour une personne qni est à la tête d'une grande administration. Souverainement prévenu de lui-même et de la supériorité de son mérite, la moindre contradiction, l'ombre de la résistance le choque ef Pirrite ; et, dans son impétuosité, il ne met point de bornes à son ressentiment. Le sieur de Vergennes n'a jamais eu à s'en plaindre : il n'a eu , au contraire, qu'à se louer de ses bons procédés, tandis qu'il étoit dans le ministère et de* puis qw'il en éteit sorti. Ce premier ministre paroft encore dans les mêmes dispositions à so» égard : mais l'amifié des Turcs n'est pas toujours un gage de leur e£Bcacité.

Umar-Effendi , qui remplit la place de kyaya-bey \ est aussi froid et tranquille que le grand vizir est vif et impétueux. Il a l'esprit souple, délié, et singulièrement soup*conueux et rusé. Depnis près de quatre ans qu'il est dans le ministère, il a acquis rexpérience des «affaires. Dans te principe, il étoit un des partisans les plus zélés des prin* cipes pacifiques ; mais lorsqu'il s'est aperçu que le Grand Seigneur, irrité des outrages qu'il avoit reçus des Russes, songeoit sérieusement k s'en ressentir, il n'a pas balancé

1 Le kyaya-bey est le lieutenant du grand vizir.

Page 1