‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de Broglie, Tercier, etc., et autres documents (volume 2)Chapitre 95 sur 211 · CL. — LOUIS XV A M. DE BRETËLIL · texte numérisé non relu

CL. — LOUIS XV A M. DE BRETËLIL

[PUauo, Hi$t. de la diplomatie, t. VI. p. 340.]

10 septembre 1762.

Monsieur de Breteuil, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite de Vienne le 7 août dernier, n'' 25. Si vous ne pensiez pas vous trouver si tôt dans cette ville, je ne devois pas non plus m'y attendre. Mon ministre des afltaires étrangères vous a mandé ce que j'ai jugé de votre départ de Pétersbourg dans un moment si intéressant, dont vous étiez instruit, ainsi que de votre précipitation à vous éloigner de plus en plus de la Russie. Si vous partiez malgré ce que vous saviez d'une révolution prochaine dont vous aviez appris l'issue à Varsovie, il étoit naturel d'y attendre sous quelque prétexte les ordres que vous demandiez et que }e vous y aurois fait adresser , au lieu de vous mettre dans le cas de différer à les exécuter en vous rapprocbant de la France. Quoi qu'il en soit, l'aveu que vous faites à mon ministre de votre tort dans cette occasion me fait juger que vous redoublerez de zèle pour mon service, et pour réparer tout ce que votre conduite a pu y porter de préjudice.

La conduite , les procédés et les opérations de Pierre III, ainsi que le silence et la patience affectée de l'Impératrice, annonçoicnt également que ce prince ne resleroit pas long-

' Cette lelfre a éié rédigée par Tercier.

temps sur le trône , mais on ne prévoyoitpas que l'événement dût être si prochain. Le changement de gouvernement en Russie change aussi la conduite de toutes les puissances étrangères avec cet empire. Deux objets doivent aujourd'hui exciter votre vigilance : ce sera , 1^ l'intérieur de la Russie, et 2* les principes que la nouvelle Impératrice se formera par rapport aux puissances alliées ou ennemies de l'Impératrice Elisabeth.

La dissimulation de l'Impératrice régnante et son courage au moment de l'exécution de son projet indiquent line princesse capable de concevoir et d'exécuter de grandes choses.

Il n'est pas douteux que la mémoire de Pierre III a peu de partisans : ainsi l'on ne doit point prévoir des troubles fomentés par le désir de la vengeance; mais l'Impératrice, étrangère par sa naissance, qui ne tient en aucune manière à la Russie et nièce du Roi de Suède, a besoin d'une force inaltérable pour se conserver sur un trône qu'elle ne doit ni à l'amour de ses sujets , ni à leur respect pour la mémoire de son père , comme on le vit lors de la révolution qui y plaça l'Impératrice défunte. Quelque attention qu'elle apporte, il y aura des mécontents. Si cette princesse a l'âme haute , elle a le cœur sensible. Elle aura un favori, une confidente : le choix qu'elle fera nous importe peu. Il ne s'agit que de connoître ceux qui auront la principale part à sa confiance et de chercher à se les concilier.

La princesse Dascow ' doit certainement être bien avant dans ses bonnes grâces; mais peut-on répondre qu'une entreprise secondée par une ' princesse si jeune n'ait eu d'autre motif que le bien de l'Etat ou l'attachement à sa

^ Catherine Romanorna, née comtesse Woroniof, veave à dis-huit ans, contribua à la révolution qui coûta la vie à Pierre III.

souveraine? La passion du Gzar pour mademoiselle de IVoronzow a pu exciter sa jalousie. Si cette raison n'existe plus par la mort de ce prince, la princesse Dascow, romanesque et encouragée par le succès, peut ne se pas trouver assez récompensée', et croire qu'on ne lui marque pas assez de confiance, enfin, pour quelque motif que ce soit, ne fusse que pourrie désir d'intriguer, chercher à remuer de nouveau. L'Impératrice, si elle en découvre <]uelque chose, peut l'en punir, ce qui changeroit encore la face de cette cour. On doit s'attendre à voir bien des factions : elles sont encore pins certaines si cette princesse a un favori.

En choisissant un Russe , le crédit qu'il aura excitera sans doute la haine des autres ; si elle choisit un Allemand , tous les Russes en seront peines, surtout s'il profite de sa faveur pour distribuer les grâces à ceux de sa nation. Enfin, si M. Poniatowski retourne à Pétersbourg, l'éclat que ce voyage fera ne peut manquer de préjudicier à la gloire de l'Impératrice , et par conséquent d'affaiblir son gouvernement, en aliénant d'elle le cœur de ses sujets. Votre principal soin dans ces premiers moments doit être d'examiner avec attention la conduite de cette princesse , de voir quels seront, ceux qu'elle honorera de ses bontés particulières, de chercher à vous assurer de leur amitié pour tourner les résolutions de la cour de Russie d'une manière favorable pour l'avenir. Vous me marquerez exaciement ce que vous découvrirez sur ces objets, et les moyens que vous, croirez propres à vous concilier ses favoris, afin que, sur vos relations, je vous donne mes ordres.

Je suis persuadé de l'empressement que non-seulement les courtisans , mais même les étrangers et tous les minis-

< C'est ce qui arriva. Elle Tut obligée de quitter la Russie, et passa plusieurs années à voyager.

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très qui résident auprès de cette princesse^ aaront à lui marquer leurs respects, et même à chercher k se faire remarquer d'une manière particulière, pour attacher la Russie plus intimemeai aux intérêts de leur maître. C'est ce respect dû aux tètes couronnées qui doit faire la base de votre conduite et de vos discours avec Tlmpératrice, que vous assurerez dans toutes les occasions de mes dispositions favorables pour tout ce qui peut Tintéresser. Tout autre principe seroit peu convenable à ma dignité et à ma manière de penser, et je n'y fonderai jamais ma politique; mais, comme le cœur d'une princesse telle que l'Impératrice entre toujours pour beaucoup dans ses résolutions, soit qu'il s'accorde avec ses intérêts, soit qu'il s'y trouve opposé, je suis persuadé que vous me rendrez à cet égard le compte le plus exact et le plus fidèle.

La conduite du Czar défunt et son attachement à nos ennemis, lequel étoit aussi outré que destitué de vues et de prudence, pouvoit n'avoir rien de dangereux pour mes intérêts. Feut-étre même n'y étoit-il pas contraire, puisqu'il faisoit cesser l'union entre les deux cours impériales. Cette union, nécessaire contre l'ennemi commun, avoit été iiiterrompue depuis six ufiois. Aujourd'hui il est à craindre que la cour de Vienne ne cherche à reprendre son ancien crédit à Saint-Pétersbourg et à renouveler l'ancien système. Le comte de Merci aura sans doute profité des premiers moments du nouveau règne et de votre absence pour ranimer cette union.; l'Impératrice-Ileine lui en aura fourni les moyens , tant en lettres qu'en présents , et je ne doute pas que ce ministre n'ait gagné bien du terrain avant votre arrivée. Vous devez donc vous attendre à ne plus trouver dans l'ambassadeur de Vienne auprès de l'Impératrice Catherine celui que vous avez laissé auprès de Pierre III. Cette différence exige beaucoup de cir-

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cdBspection dans votre conduite avec cet ambassadeur, de qui il convient que vous vous défiiez , enoonservaal cependaiH le néme extérieur avec lui , d'autant plus qu'il est capable et bien dirigé.

Vous ne devee pas négliger noa plus d'observer la conduite que la cour de Péèersbourg va tenir avec celles de Londres et de Berlin. U est vraisemblable qœ ks liaisons de l'Angleterre avec la Russie vont reprendre une nouvelle force: Si l'intimité de M. KeMb avec le feu Empereur a pu rendre ce minisire désagréable à l'Impératrice, le Roi d'Angleterre y a pourvu en lui donnant le comte de Buckingfaara pour successeur. Le Roi de Prusse, quoique la Russie lui ait rendu toutes ses conquêtes, ne paroit devoir désirer que l'inaction de cette puissance ; peut-être même que ce prince, en consultant ses vrais intérêts, peut, sans se concerter avec nous, tendre au même but.

Vous savez déjà, et je le répéterai ici bien clairement, q^»e f objet de ma poUUque avec la Ruêsie est de l éloigner autant qu'il sera possible des affaires de P Europe. Sans rien faire personnellement qui puisse donner lieu à se plaindre de ve«s , l'objet de votre attention doit être de donner de la consistance à fous les partis qui se formeront immanquablement dans cette cour. C'est par la dissension qui y régnera qu'elle sera moins en état de se livrer aux vues que d'autres cours pourroient lui suggérer. Vous devez ckercber à gagper l'amitié et la confiance des persoimes puissantes dans cette cour et de celles qui peuvent le devenir.

Le crédit du moment sera utile pour donner une tour* mire favorable k toutes les affaires de Pologne et pour changer le ton de la cour de Pétersbourg avec cetAe république. IjC crédit futur doit porter sur les moyens d'empé*

cher la Russie de prendre part à une guerre contre moi , contre mes alliés et principalement contre mes vues dans le cas d'une élection en Pologne. Tout ce qui pourra contribuer à remplir cet objet sera toujours avantageux. C'est à vous à indiquer les moyens d'y parvenir , afin qu'on puisse vous autoriser à les employer.

La révolution a sans doute ranimé le comte tle Briihl, qui, toujours fondé principalement sur la Russie, va se donner de nouveaux mouvements pour former des intrigues à cette cour. Le sieur Pruss, son confident, sait tous l'es détours de ce labyrinthe ; il trouvera bien des facilités si l'ancien chancelier Bestucheff rentre dans les affaires. Vous ne pouvez veiller de trop près à leurs démarches, ainsi qu'à celles du comte Poniatowski, que l'on dit.avoir reçu un exprès de cette princesse pour l'engager à retourner à sa cour. Si ce qu'il vous a dit est vrai , qu'il sera toujours bon Polonais préférablement à tout, il ne se trouvera jamais en opposition avec mes vues , puisque je ne désire que le bien de sa patrie ; mais il est à craindre que dans les autres affaires sa prévention pour l'Angleterre ne lui inspire des sentiments différents. De plus, malgré les assurances que l'Impératrice vous a données qu'il ne la gouverneroit jamais , il sera difficile qu'il n'ait au moins un grand crédit.

Ce sera à vous à l'observer et à voir quel parti vous pouvez en tirer, l^ous savez que la Pologne est le principal objet de la correspondance secrète j et que, par conséquent, tout ce qui concerne ce pays doit l'être de même de votre attention. Il est nécessaire que vous entreteniez une correspondance avec MM. d'Havrincourt, de Paulmy et de Vergennes. Vous ne devez leur laisser rien ignorer de ce qui regarde la Pologne, et vous apprendrez par eux, mieux et plus tôt, ce qu'il conviendra que vous fassiez à

Pétersbourg , que par les ordres de moD ministre , qui j vu l'éloignemeot, ue peuveni être que tardifs.

Je laisse à votre prudence et à la connoissance que vous avez de mes intérêts et de mes intentions à régler vos démarches , lorsque vous ne croirez pas avoir le temps de demander directement des ordres. Il ne doit pas être question de ma part de former des liaisons avec la Russie ; il suffira d'entretenir celles qui sont de bienséance et de détourner adroitement les engagements qu'on pourroit prendre contre mes vues. Je ne crois pas que le chancelier Woronzow craigne aujourd'hui autant qu'il le crai^ gnoit sous le règne précédent de brûler toute ma correspondance secrète avec la feue Impératrice; ainsi, vous devez insister auprès de lui, en mon nom, pour qu'il vous remette toutes les pièces, ou qu'il les brûle en votre présence ' et pour qu'il n'en reste aucune trace.

Au bas, de la main du Roi :

Approuvé.

eu. — LOUIS XV A TERCIER.

[Autour. Arch. de l'Emp. K. 157.]

Ce 17 septembre 1762.

Je n'ay jamais cru que vous eussies pensé à mettre le présidant dans la confidance. Qu'est-ce que M. Drouet * ?

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