CCIII. — TKRCIEIÎ A DliOX
{Mém. de cfÉon, t. II, p. 0]
V^crsailles, le 2" décembre 17G!>.
Vos ennemis sont devenus lout-puissants ; bien loin de diminuer, leur empire a augmenté sur l'esprit de Sa Majesté, qu'ils dominent entièrement. Vous n'ignorez pa.*^ que madame de Pompadour est la source de tous vos maux. V^ous et M. le comte de Broglie êtes perdus, si vous ne vous servez de tout le courage et de toute la prudence que le ciel vous a donnés pour ne laisser ni compromettre ni prendre votre personne , ni enlever vos papiers. Vous et AI. le comte de Broglie n'avez qu'à compter, mais en secret, sur le Roi, qui ne peut vous abandonner, mais dont la politique, malgré tout l'attacbement qu'il vous porte, vous sacrifieroit entièrement peut-être à sa maîtresse et à ses ministres.
Comptez sur mon dévouement inaltérable. Tercier.
CGIV. — LOUIS XV A TERCIEH.
[Autogr. Arch. de lEmp. K. 15T.)
A Versailles , ce -iO décembre 176o.
Je doute que la 'lettre du comte de Broglie au duc de Cboiseuil fasse l'effet qu'il en attend, et encore moins sur AI. de Praslin ; cependant, il peut l'envoier, s'il la croit nécessaires. Ce dernier avoit envoie une lettre de cachet contre-signée de lui pour lui ordonner de revenir. M, d'Eon l'a mise dans sa poche pour toute réponse. Il n'est pas fol, je le pense bien, mais orgueilleux et fort extraordinaires. Je croy donc qu'il faut laisser écouler asses de temps, le soutenir de quelque argent, et qu'il reste là où il est en siireté , et surtout qu'il ne se fasse pas de nouvelles affaires.
J'avois mis quelques apostilles au mémoire que vous
CORHKSPOXDAXCE SKCRÈTK. ;il5
Je ne vous le dissimulerai pas, Monsieur, les ennemis de la France, croyant pouvoir profiler du cruel de ma |)osilion, m'ont fait faire des offres pour passer à leur service. Les avantages qu'ils peuvent m'offrir ne me touchent pas, et l'honneur seul me déterminera en celte occasion; j'ai répondu comme je le devois, et j'ai dit que je ne pouvois prendre aucun engagement, me regardant toujours comme attaché au service du Roi, et mon Roi m'abandonne. Et poiirtant, dans l'origine de toute cette affaire, je n'ai <igi qu'en conformité de son grand projet secret et de ses ordres par écrit, que l'on ne m'arrachera qu'avec la vie.
Vous devez savoir qu'à peine le comte de Guerchy m'eutil remplacé ici, on l'a entamé sur la seconde démolition de la lunette et des ouvrages de Dunkerque ', et que cette seconde démolition, que j'avais éloignée et rejetée pendant cinq mois avec succès, a eu lieu à la honte et au grand détriment de la France. Je suis, en vérité, confus pour ma patrie.
Les chefs de l'opposition m'ont offert tout l'argent que je voudrois, pourvu que je dépose chez eux mes papiers et dépêches bien fermés et cachetés, avec promesse de me les rendre dans le même état en rapportant l'argent. Je vous ouvre mon cœur, et vous sentez combien un pareil expédient répugne à mon caractère. Et pourtant, si l'on m'abandonne, comment voulez-vous que je fasse? A l'égard des papiers de V Avocat et de son substitut^, je les garde plus précieusement que jamais ; je les ai tous, et ceux de la Rozière. Il n'y a que le chiffre des instructions que j'ai brûlé devant lui, et le tout est si bien caché dans mon cabinet, que, par une mine que j'ai faite moi-même, et
' Coiiformémenl au traité de Fontainebleau.
- Varorat, c'est-à-dire le Roi; le suhstiliit , AI. de Rroglii'.
plusieurs mcclies qui répondent à différenls endroits caches de mon ap|)artement , je puis en un instant faire sauter à plus de cinquante pieds de iiaut le petit cabinet, les enleveurs de papiers, les papiers et moi. Mais, si je suis abandonné totalement, et si, d'ici au 22 avril, jour de Pâques, je ne reçois j)as la promesse signée du Roi ou de M. le comte de Broglie que tout le mal que m'a fait M. de Guerchy va être réparé, alors. Monsieur, je vous le déclare bien formellement et bien authentiquement, toute espérance est perdue pour moi, et, en me forçant de me laver totalement dans l'esprit du Roi d'Angleterre, de son ministère et de la Chambre des pairs et des communes, il faut vous déterminer à une guerre des plus prochaines, dont je ne serai certainement que l'auteur innocent^ et cette guerre sera inévitable '. Le Roi d'Angleterre y sera contraint par la nature des circonstances, par le cri de la nation et du parti de l'opposition, qui augmente au lieu de s'affaiblir.
Voilà, Monsieur, ma confession faite, et tous les maux qu'auront préparés M. de Guerchy et sa séquelle. Voilà votre grand projet si glorieux pour le Roi et si avantageux pour la France, qui tournera contre vous. Votre réponse, Monsieur, bien authentique, et signée par V Avocat^ ou au moins par son substitut, m'apprendront si, à Pâques prochain, au plus tard, je dois rester bon Français, ou devenir malgré moi bon Anglais.
J'ai l'honneur,, . D'Eox.