CCCLIX. — LE CO:\ITE DE BROGLIE AU CHEVALIER D'ÉO
[Mém. de d'Éon. t. II, p. Ul.]
Paris, le 11 mai 1772.
J'ai reçu, Alonsieur, les lettres que vous avez pris la peine de m'écrire. Dès que j'ai eu rendu compte de la première à Sa Alajeslé, elle m'a chargé de vous envoyer le
1 Voyez l'Eliule préliminaire, p. 174. - Voyez cette lettre à la date du 11 mai.
sieur Drouef. Vous savez qu'il possède (ouïe noire coufiance. Vous recevrez par lui des marques de la salisfaetion de Sa Majesté. Je ne suis pas élonnc que le Roi de Pologne ait eu la bonté de vous l'aire dire des choses obligeantes par son chambellan'. Ce prince vous a connu, a entendu parler de vous avantageusement en Prusse, et il sait l'utilité dont vous pourriez lui être; mais vous devez sentir aussi qu'il n'y a nul endroit où vous puissiez servir plus utilement le Roi qu'à Londres , surtout dans les circonstances actuelles". De même il n'y a point de lieu où vous puissiez être plus en sûreté qu'à Londres contre les malices de vos ennemis. Continuez donc votre correspondance avec moi et Sa Majesté : c'est le vœu du Roi, qui vous recommande de ne point quitter l'Angleterre sans ses ordres. Mais Sa Majesté approuve la correspondance qu'il vous est proposé d'entretenir avec le Roi de Pologne. 11 n'y a aucun danger à la former; Sa Majesté étant bien sure de votre attachement et de votre fidélité, m'autorise à vous donner toute sorte de liberté à cet égard. Je me bornerai du reste à vous recommander tout ce qui peut intéresser Sa Majesté et vous assurer que je m'occuperai avec plaisir de faire valoir en cette occasion comme en toute autre les services que vous rendrez au Roi, et vous donner des preuves des sentiments avec lesquels je ne cesserai jamais d'être, etc. Le comte de Broglie.
Plus bas, de la main du Roi.
Approuvé ■^.
' Il avait écrit de sa propre main à d'Eon pour lui proposer de le prendre à son service.
"^ Le clievalier d'Eon continuait à entretenir de Londres une correspondance secrète avec le Roi , sous le nom de Wolf.
•* Voyez la lettre du Roi du 8 mai.
CCCIA. — MIÔMOIRE DU COMiK Dli BROlILIl- Al KOI,
SUR L\ v.\\\ m; voiti), i.k dkmkmiirkmem dk i,a poi.oiak, i;t lks shtks qub ces
KVK.VKAIKMI'S PKUVFAT ET DOIVKXT AVOIR SUR I.K SVSTKMK PDI.IIiyuE DK I,A
KRAXCE. — Remis le 7 juin 1772.
[Orijjinul. Anli. de l'Lnip. K. 159.]
Dès le premier moment des tioiiblcs de la Pologne, dont on poiirroit fixer l'époque à la mort d'Auguste III, on a prévu que les Russes j)rofileroient de ces événements pour constater leur despotisme dans ce royaume, y décider à leur avantage les contestations qui existoient depuis longten»j)S sur l'affaire des limites entre la Russie et la république de Pologne, et s'emparer de l'Uckraine polonoise.
Les spéculateurs, attentifs à l'effet que l'annonce de pareils projets devoit faire sur le Roi de Prusse, ont été quelque temps dans l'incertitude. Elle consistoit à juger si ce prince croiroit devoir s'y opposer, ou s'il préféreroit de les favoriser; et si, en se joignant avec la Russie, il chercheroit, pour prix de son concours, à s'emparer, de son côlé, des provinces de la Pomérélie et de la Warmie, qui lient et arrondissent ses Etals, et dont la richesse, la fertilité et la population les font regarder comme la meilleure partie de la Pologne.
11 est apparent que Sa Majesté Prussienne s'est déterminée, dès le commencement, à préférer ce second parti, et qu'elle ne s'est depuis occupée qu'à travailler, de concert avec l'Impératrice de Russie, à en préparer le succès.
Ces deux puissances n'ont pu s'empêcher de prévoir que presque toute l'Europe verroit avec jalousie de semblables agrandissements; mais l'excès de leur ambition leur a inspiré le courage nécessaire pour surmonter les obstacles qui pourroient s'y opposer.
Ces obstacles dévoient naturellement venir de la Tur-
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quie, de la cour de Vienne, de la république de Polof^ne, sonlenuc ou au moins dirigée parla Kiance, et enfin des puissances niarilimes, qui ne [)ouvoient voir qu'avec ombrage les établissements que la Russie et la Prusse alloient former sur les côtes de la Haltique, et qui assuroient, surtout à cette dernière, le commerce exclusif de Ja Pologne, dont la Vistule est la clef. Il étoit évident qu'aucune puissance ne pourroit plus faire ce commerce qu'avec la permission de Sa Majesté Prussienne, puisque après cet événement, toutes les rivières qui servent au transport et à l'exportation des denrées de ce royaume couleroicnt à l'avenir au travers des Etats prussiens, où elles auroient leurs embouchures dans la mer Baltique.
Dans de pareilles circonstances, l'Impératrice de Russie n'a pas craint de donner beaucouj) au hasard. Informée de longue main et avec précision de la décadence du gouvernement ottoman, de son anarchie, de sa mollesse et de son impéritie en tout genre, elle s'est déterminée à attaquer les Turcs de tous côtés. On a vu les flottes russes porter leurs pavillons dans l'Archipel, et y tenter des expéditions que des intelligences secrètes avec les Grecs de ces contrées y avoient préparées, pendant que les armées de terre, entretenues de tous leurs besoins aux dépens de la Pologne, se sont avancées jusque sur le Danube.
Les succès de ces différentes entreprises et de celles qui se sont exécutées en même temps en Moldavie, dans la l/alachie, la Crimée et sur le Niester, ont passé les espérances qu'en avoit pu concevoir Catherine II, et ont jeté sur les Turcs un vernis de lâcheté et d'impuissance dont ils ne peuvent se relever.
Il n'y avoit que deux moyens, dont même la réunion étoit nécessaire, pour arrêter ce torrent de prospérités.
Le premier, de donner à la partie la j)lus nombreuse de
la nation polonoise, qui restoit encore attachée à son indépendance et à ses privilèges, les moyens de former une opposition puissante et respeclable. Ils ne pouvoient lui être fournis que par les cours de France et de Vienne, et on ne sauroil se dissimuler l'intérêt qu'elles avoient l'une et l'autre à s'y déterminer. 11 est certain qu'au moment où a éclaté la confédération de Bar, des secours pécuniaires de la part de la France, distribués avec sagesse, économie et connoissance de cause, auroient mis les Polonois en étal de se soulever de tous côtés, et d'opérer la diversion la plus incommode et la plus efficace qui pût être faite en faveur des Turcs. Elle auroit donné aux confédérés une considération vis-à-vis du ministère ottoman , et même du reste de l'Europe, qui, vraisemblablement, auroit préservé ce malheureux royaume du démembrement presque déjà exécuté, et de l'avilissement dans lequel il est plongé.
M. le duc de Clioiseul a senti, à différentes reprises, l'intérêt que la France avoit à ne pas laisser accabler un pays dont les liaisons avec la France sont aussi anciennes que naturelles, et dont l'utilité est évidente. 11 a été présenté à ce ministre plusieurs projets par M. le général Mokranosky, qui ont tous été accueillis favorablement, mais n'en sont pas moins restés sans exécution. La cour de Vienne, avec qui M. le duc de Choiseul vouloit les concerter, y a toujours mis des délais et des obstacles, qu'il n'auroit pas vraisemblablement éprouvés , si , avec un langage ferme, noble et clair, il lui avoit déclaré que la France ne pouvoit voir avec indifférence ce qui se passoit en Pologne; que son éloignement ne la mettoit pas à portée d'y agir par elle-même ; mais que c'étoit le cas où une alliance aussi respectable devoit se réunir, et annoncer conjointement une volonté fixe de s'opposer à tout projet
de démembrement et d'envahissement. Une pareille déclaration devoit cire communiquée à tontes les cours, avec ordre aux ministres respectifs d'y faire connoîtrc le danger de prolonger une indifférence qui ne pouvoit qu'être nuisible à tout le reste de l'Europe, et d'ajouter les protestations les plus solennelles et les plus sincères du plus parfait désintéressement.
Il est indubitable qu'une telle conduite de la ])art des cours de France et de Vienne auroit eu le plus glorieux succès. La France, avec des secours pécuniaires portés seulement à deux cent mille livres par mois, auroit mis toute la Pologne en armes; les grands seigneurs, assurés de la protection de deux alliés aussi puissants, se seroient déclarés, et toutes les armées russes n'auroient pas suffi pour dissiper cette multitude de confédérations, qui, dispersées dans toute la Pologne, séparées dans leurs entreprises, mais réunies dans leur esprit, auroient eu un corps représentatif de la république entière, fait pour être respecté et écouté. Les Turcs alors en auroient agi avec les Polonois en alliés ; on auroit pu même les unir par des traités; la confédération auroit fait recevoir ses ministres dans toutes les cours ; elle auroit été sûre d'être admise à la négociation de la paix, et de pouvoir elle-même traiter ses intérêls avec succès.
C'étoit alors que la cour de Vienne devoit se décider à la contenance menaçante qu'elle a prise depuis trop tard, si elle avoit véritablement envie de s'opposer au pillage de la Pologne. On doit croire que dans les conférences tenues à Neustadt, en 1770, entre l'Empereur et le Roi de Prusse, et dont M. de Kaunitz n'a fait peut-être que des demi-confidences à M. Durand , il a été question de ce démembrement, et que le ministre autrichien ne s'est occupé depuis qu'à y faire participer Leurs Majestés Impé-
WG LOUIS XV.
riales avec le plus d'avantages qu'il lui seioit possible '. L'envahissement du comté de Zi|)s, dans la même année, et l'occupation des territoires des quatre staroslies de Nouitarg, Sandeck, Biecz et Pilzno , dans le palatinat de Cracovie, oîi les Autrichiens se sont alors établis, ne permet pas de douter que, dès celte époque, M. de Kaunitz n'eût formé la résolution de les réunir à la Hongrie, et de faire valoir des droits chimériques sur des possessions cédées en 1238 parBoleslas le Chaste, roi de Pologne, en faveur de Bêla 11', roi de Hongrie. Mais Boleslas , chassé par ses sujels, n'a jamais été en droit d'aliéner des parties du royaume qui ne le reconnoissoit pas; et en effet, depuis plus de cinq cents ans, ces quatre starosties n'ont pas même été réclamées par les Hongrois, qui ne les ont jamais possédées.
Depuis cette prise de possession, à laquelle M. le prince de Kaunilz a voulu donner l'air d'une simple précaution, prolestant même que sa cour seroit toujours prèle à tout restituer, dès que les autres puissances voisines de la Pologne voudroient en user de même, la cour de Vienne s'est mise en armes , et a toujours cherché à nous ])crsuader qu'elle avoit des dispositions moins hostiles que pacifiques; mais le moment est arrivé où la Russie et la Prusse l'ont obligée de se déclarer.
C'est dans ces circonstances que M. le comte de Mercy est venu annoncer à M. le duc d'Aiguillon, que le danger que les forces autrichiennes courroient en s'opposant seules aux armées russes et prussiennes réunies a déterminé Leurs Majestés Impériales à un démembrement de la Pologne qu'elles ne pouvoicnt empêcher.
Cet ambassadeur a dit que sa cour en reconnoissoit l'injustice, et que, pour la diminuer, elle a cru devoir y par-
1 Sur ce point, voyez l'Etiule préliminaire, p. 153 et suiv.
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licipcr, imaginant que c'cloil le seul moyen d'y mettre des J)ornes, et observant, au surplus, que ia portion qui en reviendroit à ses maîtres éloit si dispro|)orlionnée avec les acquisitions des deux autres puissances, (|u'ils ne pourroient voir qu'avec douleur un événement qui l'aisoit |)encher la balance à leur désavantage, de la manière la plus sensible.
M. le comte de Mercy a cherché à excuser le silence qui nous a été gardé, pendant le cours de cette négociation, sur celui que nous avons observé nous-mêmes; il a reproché à M. le duc d'Aiguillon ses liaisons avec les émissaires prussiens, et surtout la déclaration faite à M. de Sandoz, que nous veirions avec indifférence tout ce qui se passeroit en Pologne. Il a prétendu que le Roi de Pj-usse avoit lait connoît; e à Vienne l'envie que la France avoit de se rapprocher de lui; d'où il a conclu que sa cour, ne pouvant compter invariablement sur nous, avoit dû prendre ses précautions contre un orage auquel seule elle ne sauroit résister '. AI. le duc d'Aiguillon a lémoigné, de son côté, de la sensibilité à ia réiiccnce, et même à la méfiance de la cour de Vienne, d'où il peut résulter un refroidissement entre les deux cours, qui, allant, par une gradation naturelle, chaque jour en augmentant, peut mener à une dissolution entière et prochaine de toute espèce de liaisons entre les alliés.
Pour résumer le tableau qui vient d'être tracé, et constater la situation politique de l'Europe, au moment où la paix entre les Turcs et les Russes sera signée, et où le démembrement de la Pologne sera effectué , il est nécessaire de fixer l'état où se trouvera chaque puissance.
On ne peut disconvenir que la Russie ne termine cette
1 V'oycz l'Kliide pi-L-liminiiirc , p. 17(5 ot suiv., Happorl ù Louis XV par W. (le Vcr<[enrips sur iino cominiinication du primo de Kaunitz.
guerre de la manière la plus glorieuse, et qu'elle ne remplisse, par la pai\ qu'elle est prèle à conclure, presque tous les projets de Pierre le Grand. Les fruits qu'elle en retirera sont : le commerce assuré de la mer Xoire ; l'affranchissement de la Crimée, de la Moldavie et de la Valachie sous sa protection ; le levain de révolte et de fanatisme répandu dans tous les sujets grecs de l'Empire turc, même dans ceux de cette religion établis dans les pays autrichiens; la soumission des Pelits-Tartares ; par conséquent, les bornes de l'Empire reculées, les lignes de la nouvelle Servie devenues superflues, et les troupes qui les gardoient libres d'agir ailleurs; l'Uckraine polonoise soumise, assurant un point de dépôt pour la guerre sur le Danube et en Pologne; la civilisation des Cosaques, qui fournissent déjà de bonnes troupes; la remonte de toute sa cavalerie; une subsistance facile, et une influence despotique sur la Pologne. Dans une pareille position, on doit prévoir qu'elle sera prête incessamment à recommencer avec avantage, soit pour porter les derniers coups à la Turquie, soit pour attaquer la cour de Vienne, soit pour prendre un parti, à la mort du Roi de Prusse, contre le successeur de ce prince.
Sa Majesté Prussienne, sans avoir essuyé la dépense ni même l'embarras de la guerre, après avoir outrageusement pillé la Pologne, enlevé hommes, chevaux, bestiaux, argent, enrichie des dépouilles de ce malheureux royaume, gagnera encore, pour son lot de médiateur, toute la Prusse polonoise, quelques démembrements de la Grande-Pologne et l'évêché de Warmie, ce qui le rend maître de l'embouchure de la Vistule, et lui assure (comme il a déjà été observé) le commerce exclusif de la Pologne, à qui il imposera la loi la plus dure pour l'exportation et le débit de ses denrées. Cette acquisition est par là de beaucoup
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supérieure à celle de la Silésie, et donne à la puissance prussienne une consistance et un ensemble qui ne peuvent que la rendre formidable.
Des trois puissances copartageantes, l'Autriche est la seule dont la |)art n'est pas proportionnée à celle des deux autres; mais enfin elle acquiert un territoire assez considérable, et cela sans coup férir, et sans rien dépenser. Le nombre de ses troupes , déjà très-important , augmente encore; et elle fait tout cela, en amassant de l'argent, en éteignant ses dettes, en acquérant un grand crédit et de grands moyens, pour se trouver, au moment de la mort du Roi de Prusse, en état de reprendre la Silésie, ou pour entreprendre d'ici à peu d'années telle autre guerre qui conviendra au génie martial de l'Empereur. Il n'en manquera pas d'occasions ; la succession du Roi de Prusse et le recouvrement de la Silésie sur les héritiers de ce prince, celle de la maison de \eubourg lui en offriront en Allemagne; il en peut rencontrer d'autres, soit en Pologne, en Turquie, peut-être même en Italie.
Il n'est pas possible de passer sous silence la part que le Roi de Pologne aura à ces événements, ou du moins ce qui en résultera pour lui, soit que les puissances voisines croient être intéressées à rendre cette couronne héréditaire, soit qu'elles désirent d'y laisser subsister l'anarchie qui a fait le malheur de cette république. Stanislas-Auguste se trouvera vraisemblablement possesseur assez tranquille du trône où Catherine II l'a fait monter. L'abattement de la noblesse et le renversement des anciennes formes constitutives lui auront aplani tous les obstacles qu'il a jusqu'ici éprouvés, et s'il parvenoit à rendre la couronne héréditaire, il pourroit alors, comme puissance intermédiaire, se faire rechercher de ses voisins et des autres puissances de l'Europe.
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Pentlanl que toutes les puissances gagnent plus ou moins à cet anaugenient général du Xtjid, la France seule, exclue de la médialion et du partage, ayant perdu toute inlluence en Pologne, eu Suède, reste ex|)osée à perdre encore, par les insinuations de la Russie et de l'Angleterre, son conimerce du Levant et son ancien crédit sur les Turcs, qui rejelteront sur elle tous les malheurs de la guerre.
Il iaul convenir que celle |)osilion, qui n'est ici nullement exagérée, doit faire faire les plus sérieuses réflexions au ministère, et l'engager à prendre sans délai des mesures convenables pour prévenir les malheurs qui en pourroient être la suite.
Le premier de tous les remèdes, sans doute, seroit de travailler au redressement des finances. C'est le meilleur moyen de rétablir la considération, sans laquelle une grande puissance est exposée, autant qu'une petite, à éprouver le manquement de ses ennemis, et la négligence de ses propres alliés. C'est à l'état fâcheux où les a mises une mauvaise administration, qui dure surtout depuis dix à douze ans, qu'il faut attribuer la décadence sensible de notre crédit en Europe; mais c'est une matière qui n'entre point dans le pLin de ce mémoire. Contentons-nous donc de jeter les yeux sur le système qu'il convient d'embrasser pour ramener notre politique égarée, et former des mesures capables de regagner l'influence et la considération dont la France est en droit de jouir en Europe.
11 est d'une sage prévoyance de chercher à lire dans l'avenir, et de supposer les événements les plus vraisemblables et les plus prochains, pour lâcher de les tournera son avantage, ou au moins s'assurer de n'être pas pris au dépourvu lorsqu'ils arriveront. Rien n'est plus humiliant que de se trouver sans alliés, si ce n'est d'en avoir sur lesquels on ne puisse pas compter, et qui ne donnent que
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des marques do inéliaiice et d'inconsidéialioii. Quand une conduite maladroite ou inatteutive a mis dans celte j)osition , rien n'est plus pressé que d'en sortir; et il faut commencer par examiner de quel côté il convient de tourner ses vues, afin de mettre dans ses démarches l'assurance, la noblesse, et surtout la bonne foi la plus parlaiti;.
Dans la circonstance délicate où se trouve la France, il seroit peut-être naturel, mais il n'en seroit pas moins dangereux, de laisser établir un refroidissement avec la cour de Vienne qui ne tarderoit pas à dégénérer en brouillerie. Il est beaucoup plus à propos de s'expliquer conlidemment avec cette cour. On peut ne lui pas dissimuler qu'on a lieu de se plaindre, que la délicatesse et l'amitié du Uoi sont blessées; mais qu'il faut renouer des liens auxquels Sa Majesté est attachée, et qu'ainsi on désire reconnoilre la nature et l'étendue des vues du ministère autrichien, avec la résolution de coopérer à leurs succès, et l'espérance que Leurs Majestés Impériales se prêteront, de leur côté, à ce qui peut être de la convenance du Roi. Il ne semble pas qu'il y ait de temps à perdre pour prendre des mesures à cet égard. Mais, soit qu'elles réussissent ou non, vis-à-vis de la cour de Vienne, il ne faut pas moins se former un plan de conduite avec les autres |)uissances, nommément avec le Uoi de Prusse, si l'éloignement de la cour de Vienne nous obligeoit à nous rapprocher de ce prince.
Jamais partage ne s'est fait sans être l'occasion de querelles entre les copartageants : il convient de se tenir à portée d'en profiter. Si le Roi de Prusse avoit la bonne foi et la fidélité dans ses engagements qui mettroient le comble à ses autres grandes qualités, on pourroit croire qu'il ne se trouveroit pas de difficultés à se rapprocher de ce prince, et qu'il sentiroit l'avantage que notre alliance
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lui procureioit et à son successeur, pour la fijarantie des possessions qu'il lui laissera; el celte liaison seroit peutêtre le moyen le plus propre à assurer, à cette époque , la Iranquillifé de l'Europe.
La même réflexion peut avoir lieu pour la Russie : mais les mêmes difficultés peuvent s'y trouver, et elles doivent encore être aujjmentées |)ar l'amour-propre et l'orgueil de Catherine II. 11 faut cependant s'occuper avec soin de la ramener. La cour de Vienne n'aura que plus d'attention pour nous, lorsqu'elle nous verra dans une posture honnête avec les autres puissances. L'établissement du commerce sur la mer Noire amènera des objets de négociations entre la France et la Russie. Ce motif pourroit servir de prétexte à revenir à un traité de commerce qui a souvent été ébauché, et qui j)ourroit nous être utile pour tirer du pays les bois de construction et les matières premières de la marine, au préjudice de l'Angleterre.
On ne doit |)as oublier d'observer ici que l'Angleterre est, après la France, la puissance à qiii la révolution qui s'opère dans le Nord doit être la plus désagréable et la plus contraire. Seroit-ce un motif suffisant d'espérer qu'elle voulût se joindre à nous, pour en imposer aux puissances qui veulent s'enrichir du démembrement de la Pologne? C'est ce dont il est difficile de se flatter; et, malgré la répugnance avec laquelle les Angiois doivent voir Sa Majesté Prussienne devenir avec avantage une puissance maritime sur la Baltique, et la Russie en possession de tout le commerce de la mer Noire, comment seroit-il possible de former un concert solide avec l'Angleterre pour s'y opposer? Dans l'ignorance où l'on est des moyens qu'on j)ounoit y employer, on se contentera de dire qu'il n'y auroit nul inconvénient à traiter cet objet avec le ministère anglais, ne fût-ce que pour pénétrer
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l'effet que ces événements ont pu faire, tant sur Sa Majesté que sur la nation britannique.
Nous n'avons jusqu'ici traité que les objets relatifs à la politique du Nord, sur lesquels les solutions que nous avons ciicrchées ne sont pas plus solides que satisfaisantes. En jetant les yeux sur le Midi , on apercevra encore des sujets d'inquiétude, dignes de beaucoup d'attention. Le principal, sans doute, est l'établissement précaire de deux brancbes de la maison de Bourbon en Italie. On doit s'attendre que si le refroidissement actuel avec Vienne avoit des suites, une de ses premières démarches seroit d'envahir toutes les possessions de ces deux branches; et rien ne seroit plus facile dans l'élat actuel des choses. On doit croire aussi que la république de Gênes, qui a des querelles subsistantes avec l'Empereur au sujet de San-Remo, sans parler des anciennes dont le souvenir ne doit pas être effacé, seroit une des premières victimes de notre désunion. Pour parer à ces deux inconvénients, il seroit à ])ropos de faire sentir à la cour d'Espajjne la nécessité de mettre Sa Majesté Sicilienne assez en forces pour résister aux premières entreprises qu'elle auroit à essuyer, et pouvoir attendre les secours que la France et l'Espagne lui enverroient.
La même prévoyance doit engager à fournir aux Géjiois les moyens de se précautionner également contre un premier coup de main. On connoît ceux qui ont été employés avec succès pendant la guerre finie en 1748, et combien l'animosité de ce peuple contre les Autrichiens fournit de ressources en pareille circonstance; mais encore faut-il la prévoir et les préparer.
Un troisième moyen de parer aux échecs que l'on peut avoir à craindre en Italie, est de ménager la cour de Turin, dont l'alliance, en pareil cas, peut être aussi utile
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à la France qu'elle est désiiahle pour elle. Le Roi de Sardai*];ne ii'ijpiore pas l'inlérèl qu'il a à se joindre aux puissances à qui l'agrandissement de la maison d'Autriche en Italie |)eul faire ombrage; ainsi il sera facile de s'en assurer.
De ce mémoire, dont l'étendue quoique grande n'est pas proj)ortionnée à celle des matières qui y sont traitées, il résulte :
1" Que, dans les circonstances actuelles, il n'y a rien de si pressé que de sortir de la léthargie politique où l'on est, et de chercher à remédier au mal que cette môme léthargie a occasionné;
2" Qu'on doit faire l'impossible pour ramener la confiance de la cour de Vienne, et dissiper le refroidissement existant avec elle, dont la suite pourroit être nne liaison intime de sa part avec la Russie et la Prusse, qui nous deviendroit funeste, surtout si elle était mise en activité par le génie bouillant et martial qu'on suppose à l'Empereur;
3" Que, malgré le désir sincère de resserrer les nœuds avec la cour de Vienne, il faut s'occuper de ce qui se passe à Berlin, et se mettre en mesure avec dextérité et sagesse vis-à-vis du Roi de Prusse; de sorte que, si l'éloignement de Vienne devenoit invincible, on put parer aux effets dangereux qu'on auroit à en craindre, en renouvelant nos anciennes alliances avec Sa Majesté Prussienne ou du moins avec son successeur, que, par cette raison , il convient d'avance de ménager avec suite et avec tout le soin possible;
4° Qu'une conséquence de cette possibilité de rupture avec la cour de Vienne doit être de mettre, par le moyen de l'Espagne, le Roi de Xaples en état de résister aux premiers efforts des Autrichiens et d'attendre nos secours;
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d'en user de même, de noire |)ait, avec les Génois; el enfin de se ménafjer la possibililé, même la facilité, de former une alliance avec le Roi de Sardaigne, si les circonstances l'exigeoient.