CCCLXVI. — MÉMOIRES SUR LA POLITIQUE ÉTRAXGÈRE
Remis par M. de Broglie à Louis XV, du 16 acril à la fin d'aotlt 1773.
[Original. Arch. de l'Emp. k. 159.]
CONJECTIRES RAISONNÉES SUR L.l SITUATIOÎV .ACTUELLE DE L.A KRAXCE DAVS LE SVSTÈJIE POLITIQUE DE l'euROPE, ET KÉCIPROyUE.MEXT SUR LA POSITIOX RES- PECTIVE DE l'europe a l'Égard de la fra.vce. .mé.iioires rédigés par kaviek,
sous LA DIRECTIOX DU CÔ.MTE DE BROGLIE, A l'aIDE DE LA CORRESPOXD.A.XCE SECRÈTE '.
IXTRODUCTION.
Pour se raeltre à portée d'apprécier la situation actuelle de la France dans l'ordre des grandes puissances, il faut
' Voir plus bas, à la date du 1*^'' mars 1775, le mémoire où .M. àc Broglie l'ail connaîlre les circonstances ilaiis lesiiuclles furent rédijjés ces mémoires pour détacher le Roi de i'alliance autrichienne. Ils ont par euxmêmes une grande valeur ; en outre, les lettres de Louis XV et les autres documents que nous publions permettent de conrailrc fa portée vériîable de ces
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icmonler à la source, et partir d'un point fixe antérieur. Dès lors on ])cut tracer la li<]ne que la France a parcourue depuis dans celle sphère |)oIitique.
Ce point antérieur doit être placé à l'époque de 1756. C'est celle de la dernière fjuerre et du nouveau système, suite nécessaire du traité de Versailles, du 1*' mai de cette année.
On voudroit en vain se dissiiiiuier la dégradation rapide du crédit de la France dans les cours de l'Europe , de sa considération, de sa dignité même; enfin, oscra-t-on le dire? par un déplacement incroyable, elle sembleroit avoir perdu son rang à la léle des grandes puissances, pour ne plus jouer sur la scène politique qu'un rôle passif ou subalterne.
Cependant point d'effets sans causes; il faut donc chercher celles d'une si étonnante révolution. Ces causes se réduisent à trois principales, dérivées les unes des autres, depuis 1756 jusqu'à la paix.
1" Le changement de système produit par le traité de Versailles ;
2" Le faux plan de la guerre, dans lequel, en perdant de vue l'objet principal, on a pris le change, et tourné en guerre de terre une guerre maritime et de colonies, ce qui a été la suite du changement de système;
3" Les malheurs de la guerre qui ont découlé de ce faux plan , et nécessité à une paix aussi désavantageuse qu'elle parut indispensable.
Depuis la paix, trois autres causes principales, pareillement enchaînées les unes aux autres, ont amené encore plus rapidement cette dégradation.
miunoircs, qui offrent un curieux résumé de la correspondance secrète. Voyez aussi l'Étude préliminaire, p. 183. Les notes de l'auteur des mémoires seront suivies de la lellrc A.
CORRKSPONDAXCE SKCRKTE. 449
1° Le défaut de système politique. L'ancien étoit détruit, et ce renversement nous avoit laissés, à la paix, sans autre allié en Allemagne que la cour de l'iennc. Nous étions réduits dans le Mord à n'avoir d'autre allié que la Suède, qui, ainsi isolée, ne pouvoil nous être qu'à charge. Ceux du Midi ne pouvant avoir aucune influence dans ce système septentrional, ils étoientnuls à cet égard. On avoit appuyé et protégé la cour de Vienne; on finit j)ar se persuader qu'elle étoit notre appui; du moins ce fut et le langage et l'opinion apparente de notre ministère.
On s'accoutuma à regarder la puissance autrichienne comme un corps avancé qui faisoit notre sûreté, et derrière lequel on pouvoit s'endormir à l'abri de toute surprise ; mais au lieu de donner l'ordre à cette avant-garde, on le reçut d'elle, et la prééminence de la cour de Vienne s'établit |)roportionnellement à uolrc subordination.
2° Cette subordination, suite du défaut de système, est devenue la cause, à son tour, des effets les plus pernicieux. Soit que le ministère d'alors ne fût pas assez éclairé, assez réfléchi pour en prévenir les suites dangereuses; soit que des motifs personnels l'eussent déterminé à suivre le penchant qui sembloit l'entraîner dans ce système subalterne, il ne s'occupa plus que d'agir de concert avec la cour de Vienne, ou plutôt sous sa direcliqu. Point de négociations pour renouer d'anciennes alliances, en former de nouvelles, ou du moins se rapprocher décemment des cours dont on s'étoit éloigné dans la dernière guerre. Si l'on parut enfin se prêter à quelques démarches d'étiquette, ce fut si lentement, si froidement, qu'on donna à la cour de Vienne le temps de se rapprocher avant nous des puissances avec qui elle avoit été ou en guerre ouverte ou en froideur marquée'. Il ne parut point qu'on
' Il est impossible ilc se rapproclier plus initladroitcmeuf, et moins noblet. , 29
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lui eût demandé complc des avances qu'elle faisoit et qu'elle nous emj)èclioit de faire. Kllesembloits'èlre placée comme un point inlermédiaire entre nous et ces cours refroidies ou mal réconciliées; mais ce fut bien plutôt un mur de séparation. On la vit régler chaque pas que nous devions faire dans la route oblique qu'elle nous avoit tracée. Enfin , sous prétexte de l union intime ou de l intérêt commun, elle parvint à persuader que nous n'avions aussi qu'une volonté commune, mais toujours suggérée par elle, et variable au gré de la sienne. L'Europe fut accoutumée à regarder la France comme une puissance devenue secondaire dans l'ordre politique, en un mot, un corps de réserve aux ordres de l'.^utriche '.
A peine cependant la paix étoit-elle conclue, que la cour de Vienne avoit réclamé à (ouïe rigueur nos engagements les plus onéreux. C'étoil l'exécution d'un traité secret, signé aussi à Versailles le 30 décembre 1758. On ne fera pas ici l'énumération des stipulations d'une armée française de cent mille hommes en Allemagne, des subsides à payer par la France aux alliés de Flmpératrice, des troupes étrangères à soudoyer aussi par la France dans les armées autrichiennes : tout cela n'avoit été que trop scrupuleusement rempli de notre part. Mais, |)ar l'article \\l de ce nouveau traité, le secours de vingt-quatre nnlle hommes stipulé dans celui de 175G avoit été évalué
nicîit en nièmc temps, qu'on le fit du Koi de Prusse, au moineut de l'envoi de M. de (îiiines : le moment de la nomination de AI. de Pons a cependant été encore plus mal choisi; et il est très-apparent que c'est ce qui a donne lieu aux entrevues dcXcustadt, où on a jelc les fondements de l'union funeste de l'Empereur et du Roi de Prusse. (A.)
1 Jamais notre subordination n'a tant paru que dans l'affaire de Pologne, à laquelle la tour de Vienne n'a jamais voulu permettre qu'on prît part par les seuls moyens qui eussent pu èlre efficaces; ce qui a été la cause de la foiblesse de ceux qu'on a employés, qui n'ont servi qu'à nous compromettre cruellement et à nous rendre presque ridicules. ;.-].)
CORRESPOXDAXCE SECRETE. 4Ô1
en argent à 3,336,000 florins d'Empire, payables tous les ans pendant la durée de la guerre (8,340,000 livres). Il en éloit dû, à la paix, aux environs de 33 à 34 millions , pour les quatre années d'arrérages: il fallut s'arranger. On prit, en 1762, des termes pour le payement, qui fut enfin achevé en 17()9.
Avec une somme si considérable, et l'économie que la cour de Vienne perfectionna dans ses finances, elle se trouva presque en meilleur état qu'avant la guerre.; elle remboursa ou fit des réductions, l'argent à la main; elle établit son crédit, pendant que la France achevoitde ruiner le sien, pour en avoir abusé au gré de l'Autriche; et par un effet certain de la puissance pécuniaire, celle-ci augmenta graduellement son crédit de considération , et la France, à proportion, perdoit du sien propre ce que son allié en acquéroit à ses dépens.
Cette supériorité (dont on ne fut point frap|)é alors, mais qui ne laissa pas d'èti-e aperçue par des observateurs instruits), fut le premier degré de celle que l'Autriche a depuis usurpée insensiblement.
Le Tjon état de ses finances lui permit de rester puissamment armée, tandis que le ministère françois , réformant d'un côté et prodiguant de Faulre, laissoit la France désarmée , et sa frontière presque ouverte. Dès lors le crédit déconsidération^ fondé sur la puissance militaire, fit pencher de plus en plus la balance politique du côté de la cour de \ ienne.
Ce nouveau degré de supériorité, ou ne fut pas plus senti , ou fut dissimulé avec le même artifice. On crut, ou l'on feignit de croire, que si l'Impératrice tenoit son état militaire sur un pied si formidable, c'étoit pour la France autant que pour elle-même; que l'union intime des deux cours tiendroit toujours les forces de l'une k la disposition
de raiilrc; t'I (jue, (oui devenant commun entre deux alliés qui alloienl encore s'unir plus étroitement par les liens du sang, c'éloit deux cent mille hommes de plus que le Roi auroit à son service.
Les prétextes, d'ailleurs, ne manquoicnt point pour pallier celte espèce de connivence. « Le Roi de Prusse
V restoit aussi puissamment armé; l'Impératrice ne pou-
V voit, sans imprudence, désarmer devant lui, cl s'expo- 5) ser par là à de nouvelles invasions. Celles-ci auroienl " fait renaître \e casvs fœderis ^ et nos secours alors ne 5' pouvoienl plus être limités. Il auroit fallu alors envoyer « au fond de l'Allemagne des armées entières, et courir
V encore tous les risques d'une guerre qui auroit si mal î5 réussi. Il falloit donc un frein à l'ambition du Roi 5) de Prusse, et qui assurât en même temps notre Iran- » quillilé. Ce frein ne pouvoit cire qu'un élal de guerre « formidable : l'Autriche s'en chargeoit à ses pro|)res dé- « pcns. Elle prévenoit par là toutes les tentations que ce 5) voisin dangereux auroit pu avoir de troubler encore
V l'Allemagne et de bouleverser l'Europe. La France, « d'ailleurs, tranquille, assurée au Midi, n'avoit rien à
V craindre du Nord, tant qu'elle restcroit unie avec la cour 11 de Vienne. Quelleautre puissance pouvoiirallaquerdece 11 côté-là? Et si quelqu'une l'eût osé, les Etals autrichiens 11 lui opposoient une barrière insurmontable. Qu'avions-» 11 nous donc besoin, en temps de paix, de tenir sur pied de 11 grandes armées? Celles de l'Impératrice veilloienl a 11 notre sûreté , et celle heureuse position nous répondoil, 5) au moins par terre, d'une paix éternelle \ « ,
1 Tel éloit le langage de notre minislère. Mais comment poiivoit-on regarder comme nn avantage la foiblesse où la France restoit, pendant que l'Aiitriclic et la Prusse demcuroient puissamment armées, et comment n'a-t-on pas prévu l'avanlage que cela leur donncroit sur nous? [A.)
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Ainsi, de notre aveu, la cour de Vienne se ménafjcoit sur nous tous les avantages de \ii puissance militaire. Il ne manquoit j)Ius, pour nous mettre hors d'état de les lui disputer, que d'établir sa. puissance J'édéralive sur les ruines de la nôtre.
Le défaut de système avoit entraîné la subordination de la France aux vues, aux désirs de la cour de Vienne. Cette seconde cause avoit amené son effet nécessaire. Ce fut pour la France de rester abîmée de dettes , sans crédit, et presque sans troupes, surtout sans autre alliance au delà du Rhin, que celle d'une cour prête à lui échapper, isolée alors, épuisée par une administration de finance mons- (rueuse. On la crut sans ressources; à quoi auroit servi son alliance ?
L'Autriche cependant sembloit acquérir tous les jours une nouvelle vigueur, un degré de considération et de crédit. Recherchée par les Turcs, caressée par le Roi de Prusse, ménagée par la Russie, implorée par la Pologne, elle avoit à choisir entre ces quatre alliés. De trois, elle a mis le plus riche à contribution, pour le sacrifier ensuite, et s'est liguée avec les deux plus forts pour dépouiller le plus foible '.
3" Cette alliance de l'Impératrice avec la Russie , dernière cause et dérivée des deux précédentes, en a donc été l'effet nécessaire; et en démasquant le système bien combiné de la cour de Vienne, elle a fait le complément de notre dégradation.
La \nùssauce fédérai ive, fondée sur le nombre, l'utî-
' Depuis le moment de la vacance du trône de I*olo<jnc, la cour de Vienne u négocié très-liabilenicnt avec foutes ces cours, pour lesquelles elle n'a cherché en même temps à nous inspirer que de la méfiance pour les unes, de rindifl'érence pour les autres. Il n'est pas maladroit d'avoir tiré, en juillet 1771, douze millions de livres des Turcs, à compte sur un subside de trente millions, pour après cela se lier avec leurs ennemis. (A.)
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Jilé, ]t\ solidité des alliances, étoil le troisième et dernier avantage que l'Autrielie avoit à prendre sur nous. Ses nouveaux alliés, en le partageant avec elle, ont aussi gagné chacun un rang dans l'ordre politique.
Ii'Euro|)e, en général, a vu avec surprise la France rangée tout d'un coup en (]uatrième ligne parmi les puissances du continent. Mais celte surprise n'a été que pour le vulgaire, j)our les esj)rits courts, frivoles et inappliqués. Ceux qui, dans la j)rali(|ue ou la spéculation des affaires, ont réuni les avantages de l'observation et du calcul , avoient |)u compter chaque pas rétrograde que nous faisions pour arriver au point où l'on vouloit nous placer.
L'affaire de Pologne et la guerre des Turcs ont été les derniers de ces pas si mal mesurés. Il resteroit sur tout cela de tristes réflexions à faire.
Comment les choses ont-elles pu en venir, par degrés, à ce point de calamité pour la Pologne et pour la Porte?
Comment une chaîne d'intrigues ou plutôt de tracasseries prolongées depuis 17C5 jusqu'en 177] , n'a-t-elle abouti qu'à la ruine de nos alliés, de nos protégés, et à notre propre humiliation ' ?
Comment avoit-on commencé si foiblement et si tard ce qu'on auroit pu et dû entamer beaucoup plus tôt avec énergie ^ ?
1 La Pologne est anéantie; la Turquie sera au moins très-entamée et fort abaissée; laSuèrle court les plus grands risques d'éprouver un pareil sort. (A.)
- Si on avoit donné à la Pologne deux millions de livres de subsides au moment que la confédération de Bar a éclaté, et qu'en reconnoissant M. de W'illorusky pour ministre de cette confédération on eût envoyé auprès de ces cliefs un minislre de France en état de bien faire employer celte somme, toute la Pologne eût été confédérée en trois mois, et il y eût eu plus de cent mille Polonois sur pied , partagés en différents corps , qui auroient désolé l'armée russe, auroient intercepté toutes ses communications, pillé ses convois, ses magasins, ses hôpitaux, et certainement l'utilité dont cette diversion intestine eût été aux lurcs auroit bien mis en droit de leur
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Comment s'cst-on laissé jouer si longtemps et si grossièrement par la cour de Vienne"?
Comment cette illusion, qui auroit dû finir avec le ministère de M. de Choiseul, s'est-elle soutenue jusqu'au dernier moment?
Comment la France a-l-elle pu-, sans le savoir, sans s'en douter, servir jusqu'au bout d'instrument à l'Autriche, pour amener la Russie et le Roi de Prusse au point de s'unir avec elle?
Mais il n'est plus temps d'agiler ces douloureuses questions. H suffit d'avoir remonlé aux causes primitives de la situation où se trouve aujourd'hui réduite la première puissance de l'Europe. Partons à présent d'un autre point fixe; c'est l'état actuel. Tâchons auparavant de le bien apprécier. Il est triste au premier coupd'œil; mais il n'est peut-être pas désespéré.
SECTIOX PREMIÈRE.
DE l\ SITl"ATir,N ACTIELLK DE h\ l'RANCE DAXS LE SVSTÈAIE POLITIQUE DE l'kLKOPE.
On doit regarder comme une maxime fondamentale et un principe incontestable, que le crédit ou la considération d'un prince, d'un Etat quelconque, sa dignité même et sa prééminence, son rang enfin dans l'ordre politique, est nécessairement fondé sur la puissance; que celle-ci pourroit être envisagée sous deux faces : les troupes et les alliances; puissance militaire et puissance fédérative.
On pourroiî ici ajouter un troisième article; c'est la puissance pécuniaire, la base et l'aliment des deux autres :
(Icmanilcr de payer ce siiLsido. Tout cela a été proposé par des mémoires (jiic AI. (le Mokraiiosky a présen'.cs à M. le duc de Choiseul. Ce ministre, de son premier mouvement, commcncoit par adopter ces idées; mais la cour de Vienne a toujours empêché de les exécuter. {A.)
mais cpI ol)jet regarde l'adminisiralion inlériciire, donl on ne discutera pas les détails dans le présent mémoire. Peut-être sera-l-on dans le cas d'y revenir, et sera-t-il possible de prouver que nos ressources en ce genre ne sont j)as épuisées au point que l'Europe le croit. La France aura toujours plus de numéraire disponible qu'aucune autre; et le crédit même, tout ruiné qu'il puisse être, renaîtra, si l'on veut, des premières mesures sages bien calculées , et surtout économiques que l'on voudra prendre.
On n'envisagera donc ici la situation actuelle de la France dans le système politique de l'Europe, que relativement à la puissance militaire et à la puissance Jédérative.
I. De la situation actuelle de la France dans le système politique de l'Europe relaticemeut à la puissance militaire.
Cette puissance n'est pas uniquement fondée sur des armées nombreuses. Les moyens d'attaque en sont, il est vrai, le nerf et le mobile; mais tous les moyens de défense entrent aussi dans sa composition.
A cet égard, la France a conservé ses avantages sur les antres puissances de l'Europe : l'ensemble et l'arrondissement de ses possessions; la défense naturelle d'une partie de ses frontières, par les montagnes et les mers; la sûreté artificielle, par un triple cordon de places fortes, quoique très-mal entretenues; l'esprit d'une nation toujours invincible cbez elle, ou toujours renaissante même de ses défaites, pour chasser ensuite l'ennemi et recouvrer enfin son territoire.
Mais de ces avantages, tout précieux qu'ils sont, il ne résulte véritablement qu'une force ^''inertie, c'est-à-dire la difficulté d'être attaquée, la facilité de se défendre, la
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possibilité de rccouiier enfin ce qu'on a perdu. C'est, à proprement j)arler, \ii partie pa.ssirf de la puissance militaire. Klle ne suffit point ])0ur élever un prince, un Ktat quelconque, au premier ran<} dans l'ordre politique, ni pour l'y maintenir, s'il néglige trop longtemps la partie active de la puissance militaire.
C'est donc par l'entretien constant, soutenu et perleclionné d'un état de guerre formidable, qu'un prince ou un Etat quelconque peut, ou s'élever, ou se maintenir au j)remier rang entre les grandes puissances. La Russie, la Prusse, l'Autricbe elle-même, ne sont parvenues que par ce moyen à la place qu'elles occupent aujourd'hui; et c'est par le contraire que la France en paroît déchue. Il faut d'ailleurs observer, en passant, que ce n'est que pendant la paix qu'on peut former une bonne armée, et que ce seroil le temps où il seroit le plus essentiel que les troupes fussent entre les mains de gens capables de décider de leur constitution et de les instruire pour la guerre.
Il est triste, sans doute, pourun souverain chéri, humain, bienfiîisant, d'enlever à l'agricullure, à l'industrie, aux arts utiles, la fleur de sa population : mais, faut-il l'avouer ? ce n'est point à la France à se plaindre de cette nécessité. Louis XIl/ a fait le malheur de l'Europe et a porté de rudes atteintes au bonheur de ses peuples en établissant le premier l'usage des grandes armées. Son exemple et ses entreprises en ont fait un besoin constant pour tous les autres potentats; l'Europe est montée sur ce ton : c'est une maladie épidémique, et la philosophie même n'en guérira point les princes qu'elle compte parmi ses sectateurs et ses prosélytes.
Toute force étant relative, comme toute grandeur, la puissance militaire d'un Etat quelconque existe plus ou moins, en proportion de celle des autres Etats qui figurent
avec lui sur la scène politique. Tant qu'il peut ou sait conserver ce genre de supériorité, il y joue \e9, premiers rôles. Réduit à l'égalité, il ne les a plus qiCen parlnrje ; s'il tombe au-dessous de cette proportion, il ne doit plus prétendre qu'aux rôles suhallernes.
C'est à quoi la France devroit désormais s'alfondrc, si elle persisloit à rester désarmée; car on ne peut pas dire que, ne voulant point jouer de ces rôles subordonnés, elle en seroit quitte pour n'en jouer aucun.
1" Ce seroit une triste et humiliante situation, qui répugneroit à la dignité et à la supériorité primitive de celte monarchie. La maison régnante est la plus illustre comme la plus ancienne de l'univers. La nation a régné jadis sur toute l'Europe connue, et, même après avoir perdu l'empire d'Allemagne, elle a toujours eu dans la masse générale une prépondérance qui est devenue en quelque sorte le patrimoine de la couronne.
Cette opinion , reçue depuis tant de siècles, ce dogme consacré par une prescription plus que millénaire, n'avoit jamais souffert aucune altération jusqu'à l'époque trop célèbre du pacte de famille '. Alors, pour la première fois, la France admit à l'égalité une autre monarchie; et
' On np prétrnd pas blâmer l'alliance avec l'Espaj^ne, qu'on rcjrardc comme la plus essinliclle et la plus naturelle que la France puisse jamais former : mais on croit qu'il seroit facile de prouver que le moment où clic a été Alite a été mal choisi; que, faute de connoîlre la mauvaise administration intérieure de cette couronne ù l'époque do ce traité, et combien elle étoil peu préparée aux efforts (|a'on altcndoit d'elle, son concours n'a pas servi à diminuer les désavantages de la paix pour la France, et qu'elle les a seulement fait parla<jer àl'Espajjne. Il cùl donc élé plus utile de faire craindre cette alliance à l'Angleterre, pour la déterminer à la paix, et d'attendre que la tranquillité fût rétablie en Europe , pour contracter des liaisons indissolubles avec l'Espagne. 11 auroit surtout fallu ne jamais admettre à l'alternative de la préséance cette monarchie; et c'est une faute irréparable, beaucoup plus à regretter que la perte de plusieurs provinces dont on peut tôt ou tard se rcmparer. (.1.) — Le pacte de famille fut conclu en 17CI.
COlilîKSl'OXDAVCE SKCKMTK. 450
de ce préjugé qu'elle forma contre elle-même résulta peut-être la première idée du déplacement qu'elle éprouve aujourd'hui. Les puissances, en assez *Trand nombre, qui ne cédoient pointa l'Espagne, commencèrent alors à révoquer en doute notre préséance; et comme, |)Our toute ambition, Tégalité, une lois obtenue, n'est qu'un pas de plus vers la supériorité, on crut bientôt qu'il ne seroit pas impossible de l'usurper sur nous ; tant il est dangereux de se laisser entamer sur l'opinion dans tout ce qui tient à la prééminence !
Alais , on ne sauroit trop le répéter, celte supériorité de droit ne s'acquiert et ne se maintient que par la supériorité de fait , c'est-à-dire par la réalité d'une puissance prépondérante.
Ensuite il faut bien observer que tout prince ou Etat déchu du premier rôle n'est pas toujours le maitre de n'en jouer aucun.
Dans Vordre politique, ainsi que dans Vélat social, l'infériorité a toujours entraîné de fait la dépendance. La chimère d'un Etat plus foible qui resteroit indépendant vis-à-vis des plus forts, est démentie par l'histoire et par l'expérience. S'il n'est pas conquis, il est subjugué, et, en attendant d'être englouti à son tour, il est souvent forcé de creuser l'abîme où les autres disparoissent '.
Tel seroit cependant le sort de la France même, si elle pouvoit adopter l'idée peu glorieuse de rester, seule dans
* Le peu (linllncncc que nous avons ou dans tout ce qui s'est passé dans le Xord, l'exclusion rormcllc que la Hussic avoit donnée précédenmient à la France dans les néjijociations entre elle et les Turcs, enfin la demande qu'on nous a faite de lalincr le démembrement de la Pologne, sur la promesse de renoncer à cette condition à l'agression de la Suède, sont autant de preuves d'infériorité bien humiliantes: et la dernière surtout ne seroit propre qu'à déslionorcr la France, sans même préserver la Suède du sort dont elle est menacée , et qui ne seroit tout au plus que différé de peu de temps. [A.)
son roi/i ., tranquille s|>('clalricc des <^rands événcmcnls prêts à bouleverser i'Kurope. L'ne ou deux révolutions dans l'ordre politique |;onrroient bien ne pas Taffecler encore directement; mais la troisième au plus tard, qui seroit très-procbaine, transporleroit trop près de chez elle le lieu de la scène.
Alors il faudroit bien, de force ou de j];ré, choisir entre deux partis, car il n'en restcroit |)as un troisième : ou de consentir aux projets des puissances armées et prépondérantes contre les princes ou Etats foibles qui seroient attaqués, et de confirmer, par des accessions et des garanties, les usurpations des plus forts; dans ce premier cas, que pourroil-on espérer de plus favorable que d'être dévoré le dernier, ou de s'opposer hautement aux mesures prises de concert par les puissances armées et prépondérantes contre les l'itals foibles et désarmés qu'elles voudroient envahir"? Alais alors quelle apparence de s'y opposer avec succès , désarmé soi-même et abâtardi par une longue paix; forcé de prendre en un instant des mesures offensives, sans avoir préparé d'avance les moyens d'attaque, ou même de défense, si l'attaque ne réussissoit point, ce qui ne seroit ([ue trop vraisemblable dans des circonstances si désavantageuses?
Ce n'est pas qu'on prétende ici suggérer des idées guerrières et ambitieuses. La paix est, sans doute, l'avantage le plus précieux pour un prince ou un Etat quelconque, et la postérité bénira toujours la mémoire d'un roi pacifique. Les lumières et la réflexion ont j)erfectionné, surtout dans ce siècle, la théorie des gouvernements sages. La guerre est à craindre pour les petits Etals, attendu qu'ils peuvent tout perdre; et pour les grands aussi, parce que leur degré d'action et de consommation , tant d'hommes que d'argent, étant toujours en raison de leurs
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moyens, il n'y a aucune proportion entre ce que leur coûtent CCS elforts dispendieux, et ce qu'ils |)Ourroient fjagner par le succès même le plus conqilet.
C'est donc dans un esj)rit de paix, de conservation et d'humanité, qu'on ose répéter ici cet axiome si connu : Si vis pacem , para hcllvm. Ce n'est, en effet, qu'en se tenant toujours préparé pour la guerre, qu'on peut s'assurer pour longtemps les avantages inestimables d'une solide paix.
On pourroit même retourner ainsi la phrase : Si vis bellum, para pacem ; et véritablement le moyen le plus sûr d'avoir bientôt la guerre, c'est de se réduire à ce qu'on appelle improprement Vclal de paix ; c'est de rester avec un pied de trouj)es si bas, qu'il suffise à peine pour la défensive.
L'expérience de tous les temps a prouvé cette vérité : on chercheroit vainement quelque exemple du contraire, il n'en existe point. On a vu une fois la France vingt ans de suite en paix (du côté du Nord et de l'Allemagne), sans être précisément armée; mais quel étoit alors l'état des puissances rivales? Epuisées toutes pour le moins autant que la France j)ar la guerre de succession ' , aucune d'elles, après la paix, n'étoit restée avec un état militaire plus fort que le nôtre.
La Prusse, à cet égard, étoit encore au berceau; la Paissie,àrécole; etnousn'avionsencoreavecl'une ni l'autre aucun deces rapports directs ou indirects d'où peutnaîtrela guerre. Si l'Autriche avoit déjà fait une grande figure, c'étoit au moyen des subsides qu'elle a toujours reçus. Ceux-ci avoient cessé à l'épo(jue de la paix d'Ltrecht; et réduite à ses propres revenus, alors si mal administrés, on sait à quel état son militaire étoit réduit, lorsqu'en 1733 elle força la France à une rupture.
' Il s'agit do la ;;iicnT de la succession d'Espayne sons Louis \IV.
Il n'est ])as surprenant (|uc dans de telles circonstances la France, qu'on jiouvoil rc'^arder alors connue la première puissance de l'Europe, ait jni si longtemps conserver la paix avec ses voisins, tous plus désarmés, plus épuisés qu'elle-même.
On ne doit pas plus s'étonner qu'elle n'ait eu, à cette époque, rien à démêler avec la Prusse et la Russie. Cet exemple unique est-il applicable à l'espèce présente? Jetons autour de nous un coup d'œil rapide. A commencer par l'Allemagne, nous y trouverons l'Autriche et la Prusse, qui n'ont pas désarmé à la paix, et dont les deux états militaires, réunis ensemble par la nouvelle alliance, forment une masse de quatre à cinq cent mille hommes.
Dans le \ord, un empire qui véritablement avoit toujours pu mettre sur pied des armées aussi nombreuses que mal disci|)Iinées, mais qui réunit aujourd'hui le double avantage du nombre etdc la discipline. Ses forces, ajoutées à celles des deux autres coparlageants, donnent déjà un total de sept à huit cent mille hommes. Ce nombre n'est pas exagéré : mais si les trois puissances continuent d'augmenter leurs forces par des enrôlements forcés dans leurs nouvelles possessions, ce total pourroit s;ins difficulté se porter , en fort peu de temps , jusqu'à un million d'hommes.
Quelle parité y a-t-il donc entre les circonstances oii la France, du même côté, a joui de vingt années de paix, et celles où l'Europe se trouve depuis les traités de Paris et d'Hubertsbourg?
Encore, dans des circonstances alors si favorables, n'auroit-elle ])u la conserver si longtemps, au défaut de la puissance militaire , si elle n'en eût trouvé les moyens dans sa puissance fédérative. La France avoit à cette époque, et vers le Nord et dans FEmpire, des alliés
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puissants, et d'aiilanl plus utiles, que, ne s'étanl livrée exclusivement à aucun, elle les balancoit sans cesse les uns par les autres : mais ceci nous ramène à l'objet de l'article suivant, et nous n'anticiperons point ici sur les détails et les discussions dont cette ])artie essentielle est nécessairement susceptible.
Concluons qu'aujourd'hui la France se trouve réduite à l'état le plus foible, relativement à la puissance militaire, et proportionnellement avec les autres cours , dont les entreprises et les projets, ou formés ou éventuels, doivent le plus exciter son attention et ses précautions.
Que de cet état d'infériorité il résulte pour elle : 1" la possibilité d'être engagée de force ou de gré à des accessions et des garanties d'où naîtroient forcément des mesures offensives et ruineuses, et par conséquent l'impossibilité de conserver la paix; 2° la même impossibilité, si elle refusoit de se prêter à ces accessions et garanties, puisque la foiblesse de son état militaire présent pourroit tôt ou tard tenter ces mêmes cours de s'en prévaloir, ainsi que de leur supériorité à cet égard, pour exiger de la France, à main armée, ces démarches qu'elle n'auroit pas voulu faire.
Donc la situation actuelle de la France dans le système politique de l'Europe, relativement à la puissance militaire, est désavantageux, précaire, et même dangereux.
Son crédit, sa considération, sa dignité même, tout y est compromis, et en y restant elle ne sauroit espérer de recouvrer son rang h la tête des grandes puissances. Elle ne pourroit pas même se flatter de conserver l'égalité, et soit pour s'y maintenir, soit pour la rétablir, elle seroit forcée enfin de faire ou de soutenir la guerre. Donc, bien loin de lui assurer la durée et l'affermissement de la paix dont elle jouit encore, cette situation l'expose à tous les
inconvénienls d'une «juerrc entreprise ou souleniie par force et sans préparation. Donc, enfin, l'amour inême de la paix et le besoin de l'afferniir imposent à la l''rance la nécessité de faire un effort pour sortir de celte situation, et se remettre de ni\'eau avec les autres jjrandes cours, relativement à la puissance mililaire.
II. De la situalion achtclle de la France dans le siistème politique , relatireineid à la puissance fèdcrative .
On croit avoir prouvé dans l'article précédent que la situalion actuelle de la France relativement à la puissance militaire ne saurôit subsister encore quelque temps sans entraîner pour elle les mallieurs d'une guerre directe ou indirecte, offensive ou défensive, et que, dans lous les cas, elle la feroit ou la soutiendroit avec désavantage, parce qu'elle n'y auroit pas été préj)arée.
Prouvons à présent que la situation de la France relativement à la puissance fédéralive ne l'expose pas moins aux mêmes inconvénients et aux mêmes désavantages; mais parcourons auparavant ses alliances existantes, et suivant l'ordre lopographique.
i\ commencer par le \ord, nous n'en trouvons qu'une avec l'Etat le plus foible de cette partie de l'Europe, la plus onéreuse de toutes et la plus susceptible de compromettre notre tranquillité : c'est l'alliance de la Suède.
Jamais le danger n'en a été si prochain ni même si inévitable. Les mesures prises depuis longtemps pour donnera la Suède quelque degré d'activité et d'utilité ont été souvent mal conduites , mal dirigées. L'aberration de notre système politique, en 175G, les rompit pour un temps, et en fit prendre d'opposées. On y revint depuis avec plus de chaleur et de prodigalité que de combinai-
CORRESPOMDANCE SECRKTE. 465
sons et de calculs. On fit beaucoup d'éclat, aucun progrès réel, enfin l'instant est arrivé.
Le projet de favoriser la révolution étoit sans doute noble, grand et digne du Roi; l'exécution a fait honneur autant à ses lumières qu'à sa générosité, et l'importance du succès ne peut pas être contestée.
Mais les premiers fruits de cette révolution seront nécessairement tardifs. Loin de songer sitôt à les cueillir, il faudra semer et cultiver encore longtemps. Il faut à présent conjurer l'orage tout formé et tout prêt d'éclater; ainsi le succès même a fait naître, pour le moment, un embarras de plus..
Il ne doit cependant pas nous rebuter : le premier pas est fait, et, dans cette carrière, on ne recule pas impunément. La gloire du Roi seroit compromise, non-seulement à abandonner le nouveau monarque qu'il a honoré d'une amitié personnelle et paternelle, mais encore à le secourir foiblement.
Les moyens indirects seroient sans doute préférables, et leur succès plus certain, si la France n'avoit pas laissé déchoir dans le Nord et en Allemagne sa puissance fédérative. La voie des négociations auroit suppléé à la force des armes, et du moins la médiation, l'intervention de notre unique alliée en Allemagne auroit du nous tenir lieu de tous ces moyens. L'a-t-on demandée, exigée à temps? auroit-on osé nous la refuser' ?
Des conjectures là-dessus seroient trop vagues et trop incertaines. Nous traiterons dans la troisième section des moyens qui pourroient nous restera cet égard, ou de ceux
1 On ne saiiroit se dissimuler qu'iiprès le mystère que la cour de Vienne nous avoit fait de son alliance avec la Russie et la Prusse , elle a comblé lu mesure de sa ncfl[lij{cncc pour la France , en ne s'occupant* pas d'élnijjuer l'orage qui menace la Suède, quand même nous ne l'aurions pas sollicitée de le faire : que seroit-ce si elle nous l'avoit refusé? (A.)
qui (Icvroient l)ienl()t résiillcr des nouvelles combinaisons (lu syslèinc politique : suivons à présent l'ordre que nous nous sommes prescrit.
En Allemagne, nous avions (nous avons encore, si l'on veut) la cour de Vienne. Ce seroit aussi un sujet de conjectures où l'on ne peut que s'égarer, lorsque l'on n'est pas au courant des affaires. C'est à ceux qui en tiennent le fil, à juger si désormais nos liaisons les plus intimes avec cette cour j)ourront s'appeler une alliance.
Il semble, du moins au premier coup d'œil, que ce seroit un abus des termes. Une alliance suppose une communauté d'intérêts, ou du moins de rapports entre eux, qui les concilie, les unit et les rend les mêmes. Les objets, il est vrai, peuvent en être différents, relativement à chacun des alliés, mais non pas séparés, encore moins contradictoires. On laisse à penser si, du moins à présent, tel est le cas de notre alliance avec la cour de Vienne. Elle auroit beau nous protester^ « que ses sentiments sont toujours « les mêmes à notre égard ; que sa ligue atroce avec la » Russie et le Roi de Prusse n'est qu'une déviation passa- " gère, où elle a été entraînée par les circonstances, un ■>•) courant qui l'emporte, mais qui nous la ramènera, pour 11 se livrer désormais uniquement à l'amitié, à la confiance 5) qu'elle nous a vouée; que cette union forcée n'a eu 11 d'autre objet que de prévenir une guerre générale, dans 11 laquelle nous aurions été entraînés nous-même néces- 5) sairement; que si nous eussions voulu nous engager plus 11 avant et plus ouvertement dans les affaires de Pologne, 5? elle n'y auroit agi que de concert avec nous ; mais qu'elle
1 Tel est le lanjjagc de M. le prince de Kaunitz et celui de M. le comte de Mercy; mais il faut convenir que ces raisonncirtenls sont plus spécieux que fondés en raisons, et il n'y auroit rien de plus aisé que de les détruire. — Voyez l'Étude préliminaire, p. 176.
V ne pouvoit s'en mêler loule seule sans se mellre à dos
V deux grandes puissances déjà pour ainsi dire en posses- » sion de ce royaume ' ; que voyant éclore les j)rojets « d'agrandissement formés par le Roi de Prusse, elle
V n'avoit eu d'autre parti à prendre que d'accepter les 5) offres qu'on lui faisoit pour le sien propre; que c'étoit » l'unique moyen de maintenir Téquilibre, de conserver 55 la paix et de gagner du temps, pour remettre à loisir 55 toutes choses sur l'ancien pied d'une communauté d'in- 55 térêts et de volontés entre les deux familles si étroitement 55 unies par les liens du sang. 55 Enfin toutes les autres phrases de protocole et d'étiquette, lorsque après avoir trompé un allié on veut se ménager les moyens de le tromper encore. Il n'en seroit pas moins vrai que, par cette nouvelle alliance, la Pologne resteroit démembrée, l'Empire ottoman écrasé, le Roi de Suède peut-être détrôné; toute l'Allemagne n'existeroit plus qu'à la discrétion et sous le bon plaisir de l'Empereur et du Roi de Prusse, en attendant les occasions de dépouiller chacun de ces princes l'un après l'autre.
L'Italie menacée et de l'oppression et de la tyrannie , sous le prétexte spécieux des droits de V Empire romain ,
' M. le comte de Mercy a répandu dans le public que tout ce que sa cour a fait avec la Russie et la Prusse avoit été communiqué d'avance à notre ministère, et que ce n'est qu'à notre refus de nous mêler des affaires de Pologne, que la cour de Vienne a été obligée de céder aux propositions de deux autres puissances, auxquelles elle n'étoit pas en étal de résister. II a dit plus, car il a préicnrhi que le Roi de Prusse avoit communiqué au ministère autrichien des réponses de M. le duc d'Aiguillon, par lesquelles ce ministre assuroit Sa Majesté Prussienne que la France étoit indifférente à tout ce qui se faisoit en Po!o;jne, et ne rcgarderoit même pas comme le castis fœderis tout ce qui pourroit arriver ù ce sujet entre les cours de Vienne et de Berlin. Ou ne sauroit regarder ces allégations de M. de Alcrcy que comme une manière de disculper sa cour, étant impossible que M. le duc d'Ai<i[nillon ait commis des fautes aussi capitales, et d'où provicndroit tout l'embarras où il se trouve aujourd'hui. {A.)
cl l'Europe entière soumise à l'influence de trois polenfals réunis pour la subjufjuer ou la bouleverser, on demande si c'est pour la France celte perspective d'intérêts communs, sans laquelle, nous l'avons dit, il ne peut exister d'alliance solide et durable.
La France, il est vrai, conserve au Midi ses alliés naturels, le Roi d'Espagne, et, du moins encore, le Roi des Deux-Siciles. Les mêmes liens du san<] et d'intérêt commun peuvent lui acquérir un jour le Roi de Sardaigne : Venise, Gênes, et peut-être les Suisses, pourroient égalelement être jetés dans ses bras par la crainte de l'Empereur; mais cette même crainte pourroit aussi les retenir (c'est le génie des républiques). Enfin tous ces alliés du Midi, présents ou futurs, ne sauroient influer, du moins de sitôt, dans le système du Xord. Nous parlerons ailleurs des motifs qui pourroient un jour et les y entraîner et les y rendre utiles. Mais dans la crise actuelle, on l'a déjà dit, ces alliés sont nuls. Ils sont pour le Nord et pour l'Allemagne comme s'ils n'existoient pas.
Le seul donc de nos alliés méridionaux qui se trouve engagé dans la querelle du Nord, et qui auroit pu nous y aider à y tenir la balance, c'est la Porte. On sait où elle en est réduite; et à cet égard, elle s'est presque mise au même point que la Suède, c'est-à-dire de nous embarrasser pour le moment, et de ne pouvoir nous être utile.
La France cependant n'en est pas moins obligée, engagée d'bonneur à soutenir le Roi de Suède, à favoriser les Turcs, au moins indirectement, et dans la négociation de la paix, puisque la guerre leur a si mal réussi; enfin à éviter, s'il se peut, qu'on ose exiger d'elle de ratifier'
1 On a répandu dans le public que la Prusse et la Russie uioicnt déclaré qu'au prix de cette honteuse accession elles conscntiroicnt à assurer la tranquillité de la Suède. Il est fort à désirer que la proposition n'en ait pas
par son accession et sa garanlio la deslruclion de la Pologne; et dans cette crise qui ne soiiil're plus de retard, elle n'a plus d'allié que l'Autriche. Quel fond |)our tout cela nous reste-t-il à faire sur la couronne de Vienne, liguée comme elle l'est avec la Russie, connivcnte avec elle contre la Porte, et coparlageantc de la Pologne?
Qu'est-ce d'ailleurs qu'un allié unique, exclusif, exigeant, et qu'on ne peut pas contre-balancer j)ar d'autres alliances ? Veut-il la guerre, il vous y entraîne contre ceux qu'il opprime; ou il vous la fera, si vous osez vous refuser à ses projets les plus despotiques. Il faut opter alors entre l'offensive ou la défensive.
Nous l'avons avancé dans l'article précédent : si la France a joui une fois dans ce siècle d'une paix de vingt ans avec le Nord et l'Allemagne, c'est en partie usa puissance fédérative qu'elle a dû ce rare avantage. Ellen'étoit pas alors réduite à un seul allié. Ménagée et recherchée par toutes les puissances, elle ne se livroit qu'autant et pour aussi longtemps qu'elle l'éprouvoit fidèle à son amitié, surtout à V intérêt commun. Ce lien (on l'a dit ailleurs, on ne peut trop le répéter) est le seul qui doive unir ou réunir deux puissances. S'il se relâche ou s'il se rompt, l'alliance ne subsiste plus de fait, quand même elle subsisteroit encore de nom. Ce n'est plus alors qu'un contrat insidieux, frauduleux, dans lequel tous les avantages se trouvent d'un côté et toutes les charges de l'autre. Ajoutons que
été faite, (le pour qu'elle n'eût été acceptée pour sortir niomenlanémoiit d'embarras. Rien ne scroit plus affligeant (pie d'être réduit au point (pi'on ose faire une pareille proposition à la France. Outre la honte qui en résulteroit en l'acceptant, n'est-il pas facile de prévoir que ce ne scroit qu'une suspension d'hostilités que la Russie accordcroit à la Suède; qu'en attendant elle foincnteroit dans l'intérieur de ce royaume des divisions qui lui fourniroient le prétexte de s'en mêler parla voie des armes , et de remplir le même objet du renversement de la constitution actuelle, et peut-être du démembrement de la Livonie et de la Poméranie, par des voies encore plus odieuses? [A.)
l'honneur, la dignité, la «{loirc, la sùrelc même de l'une des deux puissances alliées soulfriroient trop de la dépendance où elle se trouueroit par là des volontés de l'autre; que celle-ci garderoit pour elle-même le profit, l'agrandissement, la domination, et ne laisseroit à celle-là que l'épuisement, l'avilissement et la servitude.
Le traité de Londies (I7IG), la quadruple alliance (1718), avoient assuré à la France la paix et la tranquillité dont elle jouit pendant les premières années du règne du Roi. L'influence prépondérante de l'Angleterre dans cette alliance fut le lien qui tint si longtemps ensemble la France et l'Autriche. Dès que celle-ci entreprit de le rompre par le traité de Vienne (1725), celui de Hanovre (172G) en fit aussitôt la balance. Le traité de Séville (1729) fut un nouveau contre-poids : mais enfin tous ces balancements souteuoicnt l'équilibre, et conservoient la paix. La France, réduite et livrée à l'alliance exclusive de l'Autriche, a-t-elle aujourd'hui de pareils moyens d'assurer sa propre tranquillité?
Au contraire, il paroît que, dej)uis la ligue copartageante^ celte alliance ne peut plus qu'entraîner la France dans des guerres directes ou indirectes, offensives ou défensives, mais toujours désavantageuses pour sa sûreté, parce qu'elle n'y seroit point préparée , et pour sa dignité, parce qu'elle n'y joueroit qu'un rôle ou forcé, ou passif, ou subalterne.
Donc la situation actuelle de la France dans le système politique de l'Europe relativement à la puissance fédérative est désavantageuse, précaire, et même dangereuse.
Donc le crédit de celte première puissance de l'Europe, sa considération, sa dignité, sa tranquillité, sa sûreté même, y sont compromis.
Donc, loin de pouvoir conserver la paix en restant davan-
lage dans celte situation, elle s'y trouveroit de plus en plus exposée au nmllieur de (aire la guerre ou au cas forcé de la soutenir.
Donc enfin, Tamour de la paix et le besoin de l'aKermir par des alliances puissantes, solides, et réciproquement utiles, impose à la France la nécessité d'un nouveau système politique. C'est l'unique moyen de sortir enfin de la situation désavantageuse, périlleuse et critique où elle se trouve réduite relativement à la puissance fédérative.
Il est à peu près démontré que si la France a éprouvé, surtout depuis la dernière paix, une dégradation rapide de son crédit dans les cours de l'Europe , de sa considération, de sa dignité même; si, par un déplacement inouï, elle semble avoir perdu son rang à la tète des grandes puissances, pour ne plus jouer sur la scène politique qu'un rôle passif et subalterne, cette dégradation , ce déplacement a été l'effet de deux causes principales :
L'affoiblissement de la puissance militaire;
La réduction de sa puissance fédérative en Allemagne et dans le \ord à deux alliances, l'une ancienne et l'autre nouvelle, dont la première lui est à charge, et la seconde, après lui avoir été longtemps onéreuse et ruineuse, lui est enfin devenue dangereuse.
Que pour sortir de ce danger actuel imminent, pour se mettre en état de conserver la paix et de l'afFerrair, pour rétablir son crédit dans les cours de l'Europe, sa considération , sa dignité même et sa prééminence, il ne reste à la France qu'un seul moyen :
Ce seroit de former et réduire en pratique un autre système de puissance militaire et de puissance fédérative.
On se propose de chercher, d'indiquer et de discuter, dans la suite de ce travail, les mesures à prendre pour ce nouveau plan. Mais , pour y procéder avec ordre et
mélliode, il faut piemièrenienl jeter un coup d'œil sur la position respective des autres puissances à l'égard de la France. De leurs différents raj)ports avec nous et entre ellesmêmes doivent jiécessairemenl résulter de nouvelles combinaisons; et de celles-ci, les possibilités et les facilités dans la formation ou du moins dans le rétablissement de notre système politique. Suivons toujours l'ordre topographiquc, et commençons par le Nord, pour faire de là le tour de l'Europe.
SECTIOX II.
DK LA P0SIT1()\ RKSrKCTIVK DES l'LISSAN'CES DE l'kLROPK
A l'kgard de la TRAXCE.