II. Du Danemark
Chacun sait et l'état intérieur de cette cour, et ses ménagements forcés pour l'Angleterre et pour la Russie. A l'égard de la première, sa position est délicate. Peu s'en est fallu que l'affront fait à la Reine n'ait entraîné la nation anglaise dans une guerre contre le Danemark '. Celui-ci ne l'a évité qu'en se prêtant à toutes les conditions qu'on en a exigées, c'est-à-dire la lil)erté de la Reine, la conservation de son titre et le payement régulier des intérêts tant de sa dot que de son douaire.
On a parlé d'un second mariage du Roi de Danemark : cela seul pourroit constater le divorce et le rendre authentique aux yeux de toute l'Europe. Il seroit à souhaiter pour la France que ce mariage eût lieu. L'Angleterre, vraisemblablement, ne le verroit pas d'un œil tranquille, et il pourroit en résulter entre elle et la cour de Copenhague au moins une cessation de correspondance; car un ministre anglois ne pourroit pas décemment faire sa cour à la nouvelle Reine , et la reconnoître ainsi pour femme légitime au nom du Roi son maître ; mais il y a peu d'apparence que ce bruit soit jamais fondé. Outre la crainte d'une rupture avec l'Angleterre, la Reine douairière'^, qui gouverne aujourd'hui , auroit trop de bonnes raisons pour empêcher ce mariage. 11 romproit tous ses projets pour l'élévation du prince son fds, et lui feroit perdre le fruit de sa révolution.
1 Allusion à la reine Mathildo, femme de Christian VII, sœur de George III , si connue par son intrigue avec Struensée. - Julie-Marie, veuve de Frédéric V.
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11 ne fiiiidroit donc pas compter sur cet événement, (pii cependant seroit le seul moyen de faire cesser tout d'nn coup les ménagements forcés du Danemark pour l'Angleterre : tant qu'ils subsisteront et que les liens d'intimité entre celle-ci et la Russie ne se relâcheront point, le Danemark n'en restera que plus subordonnéàcesdeux puissances.
L'influence de la Russie, et son ascendant sur la cour de Copenhague, après avoir commencé sous Pierre 1", s'affoiblit sur la fin de son règne. On sait les démarches éclatantes qu'il fit en faveur de la maison de Holstein-Gottorp : le mariage de sa fille aînée avec le chef de celle branche, et tout ce qui s'ensuivit sous le règne de Catherine r®, alloient séparer pour jamais les intérêts du Danemark de ceux de la Russie. Sa mort les rapprocha sous Pierre II, et les réunit sous l'Impératrice Anne, contre les vues de la maison de Holstein.
L'avènement d'Elisabeth et l'adoption du jeune duc pour son successeur sendiloient devoir rompre ces liens qui attachoient depuis si longtemps le Danemark à la Russie, et ceux de la confiance fondée sur l'intérêt commun. Cet événement en fit succéder de nouveaux, peutêtre plus forts et plus durables; ce sont ceux de la crainte.
La longue et fameuse querelle entre la maison régnante et celle de Holstein-Gottorp n'étoit qu'assoupie par l'impuissance de celle-ci, et par l'abandon général et absolu où elle étoil tombée. L'héritier des prétentions sur le Sleswig l'éloit devenu du trône de Russie ; le Danemark trembloit : heureusement pour lui , le ministère russe regardoit d'un œil de mépris les petits intérêts domestiques de ce jeune prince. L'orgueil national les laissoit apercevoir à peine comme un point dans la carte de l'Europe, et ce point disparut à côté d'un si vaste empire. On cherchoit même à détacher le grand-duc de toute affection, de
tout peiicliaiil, (le (ont inlérèt élraiiger à la nation qu'il avoit adoptée; on n'y réussit point.
On no s'en embarrassa ^uère; et pendant tout le règne d'Klisahc'lli on fit avec la cour de Copenhague, sur l'afl'aire du Sleswig, différentes conventions, dont la niultitiplicité même prouvoit l'insuffisance et l'invalidité ; mais le ministère russe n'en rein|)iit que mieux son objet: c'étoit de tenir par la crainte le Danemark dans la dé|)endance de la Russie. Dès lors elle acheva d'écraser la Suède, ou par la force de ses armes, ou par les cabales et les divisions intestines qui y entretenoient l'anarchie, et parvint à établir dans le Nord un despotisme de couronne à couronne, dont l'histoire moderne n'offroit aucun exemple.
Outre cet intérêt réel et politique, les ministres en eurent un personnel à soutenir ce système. Ce fut le bénéfice qui résultoit pour eux de toutes ces négociations et conventions accumulées. Un usage asiatique, reste des mœurs anciennes , leur permettoit de recevoir pour chaque traité une certaine somme fixée pour le chancelier, et pour les autres ministres à proportion; mais cette espèce de corruption autorisée ne formoit que le plus petit objet des dépenses secrètes que la cour de Copenhague étoit obligée de faire en Russie.
Outre des douceurs plus cachées et plus considérables pour les chefs de l'administration, les favoris et les sousordres vendoient aussi leurs bons offices, ou jusqu'à leur silence ou leur indifférence ' ; et ce fut en grande partie l'origine des dettes dont le Danemark se trouva accablé.
1 AIM. de Sclioiivaloff , siirloiit le comte Alexandre, grand maître lUi •Tmiul-diic; MM. de Xariskin , de Sieiers, etc., rccevoicnt beaucoup d'ar- «jonl. MM. Wolkoff et Olzewieff cloient pensionnés; ces deux derniers pourroicnt bien l'être encore. (.4.)
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La iiiorl (l'Elisabclli dérangea tout ce système de la cour de Copenhague, qui au fond n'en ctoit pas un, mais seulement un tissu de petits expédients et de remèdes palliatifs pour vivre au jour la journée, et conserver, en payant, une possession toujours précaire. L'avènement de Pierre III jeta le Danemark dans la crise de I7G2, dont il n'échappa que par une espèce de miracle.
Cet événement dut lui démontrer combien jusqu'alors sa mélliode avoitété défectueuse et ruineuse. A peine eul-il commencé à respirer, qu'il auroit dû chercher à se faire des appuis solides contre la Russie, pour le cas éventuel et très-vraisemblable du retour des mêmes circonstances. Il ne paroit pas cependant que la cour de Copenhague ait rien changé à cette méthode vicieuse et dangereuse. On y a continué de ménager la Russie, de négocier avec elle seule sur le même pied , et d'acheter la tranquillité par la dépendance et la soumission. Le despotisme de la Russie, sous lequel on n'avoit pas cessé de plier, s'est fait sentir encore plus duren)ent lors de la dernière commission de M. Saldern à Copenhague ; et le ministère danois n'a pas pu s'empêcher d'en laisser échapper des plaintes amères ; mais la crainte , ce grand mobile des gouvernements foibles, a bientôt étouffé ces murmures impuissants.
La révolution de Suède sembloit offrir au Danemark une occasion et des moyens de sortir de celte servitude , si son gouvernement connoissoit ses vrais intérêts, ou qu'il eût le courage d'y conformer ses mesures. Loin d'armer contre la Suède, l'objet de ces préparatifs devroit être sans doute de la soutenir contre la Russie. Les alarmes du Danemark , son état incertain relativement à la possession du Sleswig, le despotisme de la Russie à son égard, fondé sur cette incertitude, subsisteront toujours tant qu'il n'aura point d'appui dans le \ord contre cette
puissance, dont le poids énorme accable c<]alcmcnl le Danemark et la Suède. Celle-ci, rendue à ses vrais principes, et recouvrant peu à peu son activité, pourroit, une fois de concert avec la cour de Copenhague, et peut-être bientôt avec d'autres puissances voisines, l'aider à secouer enfin le joug de la Russie. Il ne seroit pas absolument impossible que ce fût aussi le véritable objet des armements du Danemark , s'il pouvoit s'assurer d'être puissamment secondé par la France, et que l'Angleterre voulût du moins rester neutre de fait comme de nom , et le succès de cette manœuvre pourroit èlre d'autant plus sûr, que l'objet en seroit moins prévu ; mais on ne fait pas toujours, on fait même très-rarement, ce qu'on pourroit et devroit faire. Il arrive le plus souvent qu'on se laisse entraîner par la crainte ou par la force de l'habitude.
Si ces deux mobiles sont encore ceux du ministère danois, il est très-apparent que, bien loin de se concerter avec nous sur aucun objet particulier, la cour de Copenhague va se laisser emporter dans un tourbillon de projets fort opposés à tous les nôtres.
En partant de celte supposition, qui n'est que trop vraisemblable, il nous reste à examiner quelle est la position respective du Danemark à l'égard de la France.
Si l'on veut remonter à l'origine des alliances du Danemark avec la France , on la trouvera très-ancienne ; mais on reconnoîtra qu'elle lui a toujours été également inutile et onéreuse '.
François I", par un de ces traits de chevalerie analogues à son caractère, fournit à Christiern II, roi de Danemark, un corps de six mille hommes, qui se trouva au siège de
1 Les rapports d'amitié de la France avec le Danemark remontent trèshaut; i'iiistoire de ces relations cordiales au moyen âge serait curieuse à Iraiter.
Slockliolm. C'ctoit à Charles V à secourir son beau-frère : son rival s'en chargea. Les frimas du Nord dctruisirenl ce secours, dont il ne revint pas en France la dixième partie. Charles V cependant s'occupoit d'affermir en Espagne son autorité mal établie, et préparoit en Italie les coups qu'il devoit portera François I".
Depuis cette époque jusqu'à nos jours, le Danemark a souvent fait avec nous des alhances défensives et des traités de subsides, dont le montant accumulé feroit aujourd'hui une somme immense; mais, dans le vrai, il ne nous a jamais été d'aucun secours. Il s'étoit même entièrement livré à nos ennemis dans la guerre de succession; et peut-être à cet égard n'éloil-il pas sans excuse, attendu la partialité que nous avions montrée pour la Suède, Mais après la ruine de celle-ci, les intérêts de Georges I*' comme électeur de Hanovre l'engagèrent à nous entraîner dans son alliance avec cetle couronne, et à lui faire garantir par la France la possession du Sieswig. Pour cela et pour notre argent, elle ne nous a jamais fourni aucune valeur.
On a sagement fait de lui retrancher des subsides qui ne paroissoient avoir aucun objet réel, ni même vraisemblable. Ses afliînités, son intimité avec l'Angleterre, son assujettissertient à la Russie et ses préjugés d'habitude contre la Suède, excluoient les trois cas seulement où son alliance auroit pu nous être utile et notre argent bien employé.
Le changement de système arrivé en 1756 acheva de rompre tous les liens que le Danemark auroit pu espérer de renouer avec la France. Celle-ci, livrée à la cour de Vienne, fut aussitôt brouillée avec le roi de Prusse. Elle est restée depuis séparée, pour le moins, d'intérêts avec ce monarque. C'étoit par son alliance seule qu'elle auroit
pu conserver avec le Danemark , ainsi qu'avec la Suède , une communication libre et sûre par la basse Allemagne. Ce chemin une fois fermé, les |)uissances du Nord ne pouvoient plus ni espérer quelque secours de notre part, ni se prêter à aucune diversion en notre faveur. Celle qui eût osé l'enlrcprendre étoit (et seroit encore) sûre d'être écrasée avant que la France eût pu lui donner la main; et c'est en effet ce changement de système qui a isolé de nous tout le Xord et la plus grande partie de l'Empire. Chacun s'est retourné du côté du plus fort. Les uns ont plié devant la cour de Vienne; les autres ont fléchi sous le pouvoir de la Russie : tous enfin ont craint, ménagé, flatté le roi de Prusse.
Si, à l'époque de la convention de Closter-Seven, le Danemark parut un moment se prêter à nos vues, ce fut premièrement pour nous éloigner de ses frontières, auxquelles nous louchions déjà, et détourner le torrent d'un autre côté; de plus, pour faire sa cour au feu roi d'Angleterre, en sauvant du moins son armée; ensuite pour plaire aux cours de Vienne et de Pétersbourg, en rejetant sur le roi de Prusse tout l'effort de nos armées; enfin parce qu'alors la situation de ce prince paroissoit absolument désespérée. Mais depuis, lorsqu'elle l'a vu relevé, victorieux, tranquille, réuni avec les deux puissances autrefois conjurées conire lui, quel parti resloit-il à prendre que de les ménager toutes trois, et de s'unir avec elles, ou ))Our y gagner quelque chose, ou, au pis aller, pour ne rien perdre?
Quel secours en effet auroit pu attendre le Danemark, s'il avoit voulu ou osé se déclarer pour la Suède, secouer le joug de la Russie , et braver la proximité comme la puissance du roi de Prusse? Auroit-ce été de la cour de Vienne? Celle-ci est liguée avec les deux autres. De la
France? Eh! que pourroit-ellc, que voudroit-elle entreprendre contre deux des copartageants, tant (jue le lien qui l'unit au troisième lui tient aussi les mains liées? De rAnf][leterre? Cette cour a des mécontentements personnels contre celle de Copenhague, et malheureusement, loin de la secourir elle-même, il est trop apparent qu'elle ne voudroit pas nous le permettre. Avions-nous préparé les voies pour nous faire demander ce secours, ou pour le faire accepter d'avance en cas de hesoin? \os mesures étoient-elles prises pour nous assurer que du moins l'Angleterre ne s'y opposeroit pas? Avions-nous enfin médité, combiné, concerté, tenté quelques moyens de communiquer par mer avec le Nord, puisqu'il nous étoit devenu physiquement impossible d'y pénétrer par terre?
Si, contre toute attente et toute vraisemblance, rien de tout cela n'avoit été prévu ni calculé ; si depuis on avoit vécu au jour la journée, et compté pour toute ressource sur le chapitre des événements; si l'on avoit sans cesse espéré ou promis, tantôt une dissension et une rupture entre les trois copartageants, tantôt une révolution, ou dans le gouvernement ou le ministère de Russie; si l'on s'étoit laissé séduire par des assurances de celle-ci, des promesses vagues de la cour de Vienne, des compliments do celle de Londres, faudroit-il s'étonner, lorsque l'orage crèvera, de voir le Danemark fondre de son côté sur la Suède? Cela seroit dans l'ordre essentiel et nécessaire des événements politiques.
Concluons donc que la position respective du Danemark à l'égard de la France est actuellement celle d'une puissance peu assurée dans son intérieur, gênée par l'Angleterre, alarmée par le Roi de Prusse, subjuguée par la Russie, animée contre la Suède par les préjugés invétérés d'une haine nationale, isolée de la France, de ses
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intérêts, de ses alliances, de ses secours, médiocrement iutenlionuée pour nous , et, le lùl-elle beaucoup mieux, nécessitée à suivre l'impulsion la plus contraire à nos vues, à nos projets, à nos entreprises.
Alais de ce penchant qui l'entraîne par la force des circonstanoes, des événements vraisemblables et peut-être prochains qui doivent en résulter, il naîtra de nouveaux rapports entre le Danemark et nous, et respectivement avec d'autres puissances : ceux-ci amèneront de nouvelles combinaisons ou de nouveaux motifs de rapprochement ou d'éloigncmcnt réciproque; de là aussi des changements combinés ou nécessités dans le système politique entre les puissances septentrionales, et de celles-ci à l'égard de la France , et peut-être des occasions favorables pour celle-ci de recouvrer son influence dans le Nord. A cette influence tenoient en partie sa considération, sa dignité et sa prééminence dans l'ordre des grandes puissances. Ce sera un des principaux objets de nos conjectures dans la suite de cet ouvrage. Continuons à présent notre tournée d'observations.
FI\ m PREMIER VOLIME.