‹ Correspondance secrète inédite de Louis XV sur la politique étrangère avec le comte de BroglieChapitre 36 sur 58 · CCCXCVIII. — LE COMTE DE BROGLIE AU CHEVALIER DÉON · texte numérisé non relu

CCCXCVIII. — LE COMTE DE BROGLIE AU CHEVALIER DÉON

[Minute. Arch. de l'Emp. K. 159.]

18 janvier 1775.

A mon arrivée ici de Ruffec, Monsieur, j'apprends avec le plus grand étonnement que vous n'avez pas accepté les propositions qui vous ont été faites par M. le comte de lergennes, et que vous avez méconnu le prix des bontés que le Roy vouloit bien avoir pour vous en vous conservant

' iVous croyons devoir rapporter ici une lettre de d'Eon, d'après les Mémoires du chevalier, par AI. Gaillardet, t. II, p. 144. Celle Jetlre fait connaître dans quelle situation précaire il se trouvait , et en même temps l'exaltation de ses idées.

Londres , le 21 septembre nii.

Monsieur, je suis dans le besoin. Après avoir abandonné tout mon patrimoine à ma mère et lait une pension à ma nourrice par un devoir naturel de bon cœur et de bienséance, je suis obligé de soutenir mes neveux. A la bonne éducation, à l'esprit, ils joignent la figure et la force du corps, qui les mettront dans peu en état de servir le Roi sans doute avec plus de bonheur que moi. Si vous vouliez me permettre de vous ouvrir mon cœur, je vous dirois, Monsieur, que je quilterois avec plaisir l'.Angletcrre, séjour de mes malheurs, et que si Sa Majesté m'assuroil seulement le payement de la moitié des douze mille livres de pension qu'elle m'a accordés, et vouloit bien m'autoriser à choisir moi-même une retraite en France, je m'estimerois encore heureux ; car, à vous parler franchement, je n'aurai de conGance dans la probité des seigneurs ou plutôt des ministres de Versailles que lorsque vous serez vous-même ministre. Un fidèle serviteur ne peut servir deux maîtres à la fois ; moi j'ai mieux aimé servir le Roi que son ministre. J'ose dire que si de mon naturel je fusse né aussi foible et timide que je pourrois l'être par le sort de la nature, il en seroit résulté de grauds maux. Je ne regretterai jamais de m'êlre sacrifié pour éviter des chagrins à V Avocat * et des malheurs à votre maison. Je suis, etc. William W'olff **.

* Louis XV, en style de correspondance secrète.

•* William Wolff était, ainsi que nons l'avons vu, le pseudonyme dont le chevalier d'Eon signait les lettres qu'il adressait en clair au comte de Broglie.

GORRESPONDANCK SECRETE. 443

le même traitement qu'il avait plu au feu Roy de vous accorder. Je vous avoue que je ne puis concevoir sur quel fondement vous appuies une pareille résistence. M. le comte de Vergennes, qui ne la conçoit pas plus que moi, m'a dit que vous aviez assuré que vous y étiez encouragé d'ici. J'ay bien de la peine à lé croire, mais en ce cas ce ne pourroit être que par des personnes bien mal intentionnées pour vous, et vous m'obligeriez beaucoup de mêles nommer. Pour moi , je ne puis que vous répéter ce que je vous ay mandé par ma lettre du 10 septembre dernier que M. le comte de Vergennes vous a fait passer, et à laquelle vous n'avez pas encore répondu sous l'enveloppe de ce ministre, comme je vous Pavois demandé '.

Dans des temps où vous vous persuadiez que vous pouviez avoir quelque chose à craindre de ce pays-ci, le refus que vous auriez fait d'y revenir eût pu paroître pardonnable ; mais aujourd'buy que les sûretés qui vous sont offertes par un ministre tel que M. le comte de Vergennes, autorisé par Sa Majesté elle-même, détruisent jusqu'à l'ombre des motifs de soupçons, toute défiance de votre part seroit absolument inexcusable. Le désir exprimé de rentrer dans votre patrie , que vous avez montré à M. Drouet en 1 772, à son voyage à Londres, ne me permet pas de douter que vous ne profitiez des facilités qu'on vous donne. Je désire donc que vous écoutiez la voix de la raison, du devoir et même de votre propre intérêt, et que vous répariez par une prompte obéissance des torts qu'une plus longue résistance aggraveroit d'une manière irréparable.

1 Voyez plus liaut, p. 437, la lettre du comte de Broglie à d'Eon, en date du 10 septembre 1774, dans laquelle il est question d'une lettre de même date adressée au chevalier par M. de Vergennes. On voit par la lettre suivante de ce ministre en date du 26 janvier que d'Eon avait de la peine à se dessaisir des papiers importants qui étaient en sa possession.

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