CCCCXII. — LE COMTE DE BROGLIE A LOUIS XVI
[Orig. Arch. de l'Emp. K. 159.]
[Mai 1775'.] SiRE,
Pénétré delà plus vive et respectueuse reconnoissauce, le comte de Broglie sent tout le prix de la lettre dont il a plu à Votre Majesté de Thonorer le 2 de ce mois; mais il la supplie d'observer que, quand elle daigneroit lui permettre de la rendre publique, il auroit encore à craindre que cette lettre ne fût insuffisante pour son entière justification, en ce qu'elle ne paroît n'attribuer qu'à une simple erreur ce qui est l'effet de l'intrigue et de la prévention les plus caractérisées. Ses ennemis ne manqueroient pas de la présenter comme émanée de la bonté de Votre Majesté plutôt que de sa justice, et peut-être même comme un acte arraché à sa clémence par les importunités du comte de Broglie.
1 Celte lettre n'est pas datée, mais elle est évidemment la réponse à la lettre précédente du Roi du l*^*" mai. Le comte de Broglie parle, il est vrai, d'une lettre du 2 ; cette différence s'explique de deux manières : ou bien la lettre de Louis XVI n'était pas datée, et fut reçue par le comte Je 2 mai; ou bien le Roi datait-il du 2 l'expédition de sa lettre, dont nous n'avons que la minute.
Il croiroit abuser des monienls précieux de Voire Majesté, s'il renom elloit le récit de toutes les iniquités dont il a été la victime, et dont les détails ont été mis sous ses yeux par les trois ministres. Qu'il lui soit permis seulement de lui rappeler qu'il a été dénoncé au feu Roi, à son conseil, à toute la France, à l'Europe entière, comme un incendiaire politique livré aux intrigues les plus criminelles, et qu'il n'a opposé à une accusation aussi outrageante qu'une résignation sans bornes, il ose dire sans exemple, et un sacrifice continuel de la plus juste sensibilité, comme de ses intérêts les plus chers.
Le parti d'anéantir les minutes de la Bastille ne mettroit même pas le comte de lîroglie à l'abri des dangers auxquels il resteroit exposé par l'impossibilité de détruire le rapport qui en a été fait au conseil, dont les copies ont été multipliées à l'infini par un artifice qui lui imprime en quelque sorte le caractère de libelle '.
Que l/otre Majesté daigne se représenter un moment quelle doit être la douleur du comte de Broglie lorsqu'il réfléchit que tant que cette procédure a subsisté, et tant qu'il en existera quelques traces, sa réputation et même sa mémoire pourroient rester flétries, s'il avoit le malheur de mourir avant que d'être parvenu à faire reconnoître publiquement son innocence. Un motif aussi puissant rendra excusables à vos yeux. Sire, les réclamations constantes et devenues nécessaires que le comte de Broglie ne peut se dispenser de renouveler. Il se ilatte que Votre Majesté ne les regardera pas comme les suites d'un caractère difficile et inquiet, tel qu'il a lieu de craindre qrf'on ne veuille le représenter.
Mais si, par des considérations supérieures qu'il ne se
' Je n'ai pu troiivpr ce rnpport : on peut rapproclier te qiic dit M. de Broglie dans le mémoire à Louis XVI en date d'avril 177'<, t. II, p. '<-87.
GORRESPOXDAXCE SECRETE. 499
permettra pas de pénétrer, la seule voie de justification qu'il ait pu désirer lui est interdite, il se flatte que la demande d'une grâce, dont il y a plusieurs exemples pour des services moins reconnus et dans des cas moins favorables, ne sera pas regardée comme un essor d'ambition et de vanité. MM. du Muy et de l ergennes ont dû se convaincre que, loin de s'y être livré en aucun temps, il n'a jamais cherché à se prévaloir de la confiance particulière du feu Roi pour en obtenir aucune grâce, et qu'il a toujours été occupé du soin d'en procurer à ses coopérateurs.
Ces deux ministres n'ont pu méconnoitre en plusieurs occasions les preuves de sa délicatesse et de son désintéressement. Ils ont vu qu'en 1759 les parents de mademoiselle de Montmorency, et elle-même, faisoieut dépendre la conclusion de son mariage du titre de duc, qu'ils croyoient que ses services le niettoient dès lors dans le cas d'obtenir'. 11 se contenta de confier celte demande aux bontés du feu Roi, en lui observant qu'il ne regardoit pas un mariage comme un motif suffisant pour une pareille grâce, et en le suppliant de lui permettre d'espérer qu'il la mériteroit un jour. Sa Majesté daigna approuver sa circonspection et ses espérances.
Si le feu Roi eût pris le parti de mettre fin à cette correspondance secrète, ce n'est pas trop présumer de sa bienveillance et de sa justice que de croire qu'il lui eût accordé une récompense qui n'avoit été suspendue que par le désir constant de tenir secrète la confiance dont Sa Majesté l'honoroit.
Le comte de Broglie pourroit-il donc craindre que dans
1 Le comte de Broglie épousa le 21 mars IT.ïO , PhilippiDe-Aiigustine de Montmorency, fille de I.ouis-Ctiarles prince de Alontmcrency , de la branche des Montmorency de Flandre.
le moment où les circonstances ont amené la fin de celte correspondance, son auguste successeur ne daignât pas lui accorder une grâce dont le feu Roi lui avoit permis de se flatter depuis si longtemps, et à laquelle tant de sacrifices et de preuves récentes de constance et de fidélité semblent lui donner de nouveaux droits? Votre Majesté ne trouveroit-elle pas même cette grâce nécessaire pour fixer l'opinion publique sur la nature et l'objet d'un travail secret, unique en son genre, dont l'existence a été pénétrée, mais dont le mérite pourra rester douteux puisqu'il est inconnu?
Deux exils non mérités, de l'aveu même du maître qui s'éloit cru forcé de les ordonner; le premier suivi delà perie du gouvernement de Cassel obtenu d'une nsanière qui en faisoit tout le prix; le second ayant servi de prétexte pour le priver de l'honneur d'aller recevoir madame la comlesse d'Arlois : ce dernier exil accompagné de circonstances mille fois plus cruelles que la disgrâce môme; une persécution constante de la part des favorites et des personnes en place; une diffamation motivée faussement sur le crime le plus grave ; le malheur enfin d'avoir été présenté aux yeux de Votre Majesté et à ceux de la Reine sous un point de vue défavorable, dont un des plus douloureux effeîs seroit dans ce moment-cy le refus d'une marque publique et honorable de sa satisfaction et de ses bontés; telles sont les considérations d'après lesquelles le comte de Broglie ose espérer que si Votre Majesté juge que sa clémence, manifestée en faveur des coupables, doive les mettre à l'abri d'une juste poursuite , ce sera pour elle un motif de plus de remplir en même temps l'objet de la récompense de ses services et celui d'une justification indispensable.
Heureux si ce sacrifice, de la part du comle de Broglie,
peut élre à vos yeux, Sire, une preuve de sa résignation entière à vos volontés '.
CCCCXIII. — LOUIS XVI A AI. DE VERGEXMES.
[Autogr. Arch. de l'Emp. K. 164.]
[25 rîKii 1775 -.^
Je vous envoie, Monsieur, les interceptions et !a copie de la lettre que vous m'avez demandé pour le comte de Broglie ; vous me direz au Conseil si vous la trouves bien; et en ce cas, j'envoirai l'original. Pour ce qui est de la déclaration que vous deviez lui donner, je la regarde comme absolument inutile; ma première lettre suffit.
Louis.