‹ CorrespondanceChapitre 46 sur 50 · V.-M. Hugo · texte numérisé non relu

V.-M. Hugo

18 avril 1820.

Monsieur,

Les instances seules de quelques amis avaient pu me décider à envoyer à l'Académie des Jeux Floraux l'ode de Moïse dont je sentais moi-même, le premier, les nombreuses imperfections. L'Académie, en accordant à cet ouvrage une amaranthe réservée, a bien outrepassé mes espérances, et je sens que je dois considérer ce prix moins comme une récompense que comme un encouragement. Je me plais à reconnaître la justesse des critiques qui me sont fiiites, et je pense de plus qu'en blâmant dans mon ode rabscncc de tout mou-

A M. PINAUD, SECRÉTAIRE DE L'ACADÉMIE. 3o9

vement lyrique, l'Académie aurait pu en trouver une des causes dans le choix du rliythme qui, par sa Icrminaison féminine, est incapable do rendre avec quelque éclat les images imposantes et les grandes pensées qu'aurait dû faire éclore un pareil sujet. Ce rhythme, qu'André de Chénier a employé avec tant de bonheur dans sa Jeune captive, est, à la vérité, naturellement mélodieux, mais il n'est ni assez grave ni assez sonore pour la haute poésie. Voilà encore un de mes torts : en joignant cette nouvelle critique aux critiques si judicieuses de l'Académie, j'ignore si je n'agis pas avec maladresse, mais je sais que j'agis avec franchise, et je suis persuadé que cela ne me nuira point auprès de vous. Quant aux observations de détail, je regrette que le tems ne me permette pas de rendre mon ode plus digne de la flatteuse distinction dont vous l'avez honorée. Je pense toutefois que l'on peut, dans la première strophe, changer chastes plaisirs en jeux innocents et, dans la huitième, ses malheurs ont ému mon amour, en ses malheurs éveillent moti ainour, si vous jugez toutefois que ces corrections puissent être admises. Je regrette, je le répète, que le tems me manque; j'aurais essayé, en revoyant sévèrement mon ode, de mériter mieux vos honorables suffrages. Dans l'impossibilité il me reste, monsieur, à vous prier de présenter à messieurs vos collègues mes excuses et l'expression de ma bien vive reconnaissance.

Si l'idylle des Deux âges avait pu être couronnée, r'aurait été pour moi une grande joie et un grand honneur; toutefois je ne puis que m'inclincr (levant le respe(;table motif qui l'a empêchée d'obtenir cette faveur.

J'en viens, monsieur, à un point sur lequel je veux m'expliquer sans détour, en désirant vivement votre a|)prol)ation. J'ai acquis aujourd'hui, me dites-vous, d'après vos règlomens, le droit de demander des lettres de maître es jeux floraux. Je m'interdis ici d'examiner comment j'ai reçu ce droit et si je ne le dois pas bien plutôt à l'indulgence soutenue de l'Académie à mon égard, qu'à mon propre mérite. Il s'agit seulement de vous exprimer ma façon do penser, et je crois que mon devoir (et jamais devoir n'aura été rempli avec plus de plaisir) est de réclamer, avec tout l'empressement et toute la gratitude que je ressens, un titre auquel les bontés do l'Académie m'ont donné droit do prétendre. Je pourrais, à la vérité, conserver le droit de concourir en suspendant ma drmande; mais, d'un coté, si je suis habitué à l'cx-

trême bienveillance de l'Académie, je n'ai point assez de présomption et de confiance en moi-même pour rester dans la lice avec grande espérance de succès; de l'autre, les concours lyriques m'étant désormais fermés, j'ignore si les essais infructueux que j'ai tentés jusqu'ici dans les autres genres ne m'avertissent pas suffisamment de sortir des rangs. J'ajouterai à ces considérations mes désirs, cachés jusqu'ici mais conçus depuis longtems, de faire partie de cet illustre corps des Jeux Floraux.

Aujourd'hui que l'occasion se présente de vous appartenir comme maître, je sens plus que jamais combien un pareil titre est au-dessus de mon âge et de mon faible talent, mais je sens en même tems que si vous jugiez à propos de me le conférer, l'honneur de le porter m'engagerait en quelque sorte à faire tous mes efforts pour le porter dignement. J'oserais donc vous prier, si vous le trouvez bon, monsieur, d'être auprès de l'Académie l'interprète de mes désirs respectueux et de lui demander en mon nom un titre qui me sera bien cher si je l'obtiens, puisqu'il me rappellera à tout moment ce que je dois à vous personnellement et à messieurs vos collègues. J'ignore s'il est nécessaire que j'adresse à l'Académie une demande plus directe, mais je pense que dans le cas oià vous ne pourriez pas vous en charger, vous voudriez bien avoir la bonté de m'en donner avis.

Je suis particulièrement flatté, monsieur, que mes odes sur la Vendée et sur l'exécrable crime du 'IS février vous aient causé quelque plaisir. En vous envoyant mes essais, je ne fais que remplir un devoir bien agréable pour moi et je serais heureux que vous voulussiez me continuer vos avis. J'ai l'honneur de vous adresser en ce moment deux exemplaires d'une satire déjà vieille, mais qui, à l'époque où elle parut (octobre 1819), fut considérée à Paris, sinon comme une preuve do talent, du moins comme une marque de courage. J'y fais joindre le premier volume du Conservaleur lUtcraire. Vous verrez dans cet ouvrage, h la rédaction duquel je concours, le témoignage de satisfaction que S. M. a daigné me donnera l'occasion de mon ode sur la mort de M«'' le duc de Berri. Je crois que le Conservateur liltcraire peut être utile, et je désire qu'après l'avoir lu, vous en portiez le même jugement. Je vous remercie de l'observation bienveillante qui termine voire aimable lettre; j'ai tout lieu de croire que notre Conservaleur, dont le succès paraît assuré dans

la capitale, va se répandre maintenant dans les départemens et, dans ce cas, je prendrais des soins particuliers pour qu'il parvienne dans votre province qui est peut-être aujourd'hui la seule où l'on ait conservé intacts l'amour des lettres et le dévouement à la monarchie légitime. Je finis, monsieur, cette trop longue lettre en vous félicitant à mon tour de l'adresse de votre cour royale relativement à l'horrible assassinai de M"'' le duc de Berri ; elle a produit ici le meilleur effet, elle a été distinguée entre toutes les adresses des autres villes du Royaume et tout le monde sait que les sentimens monarchiques dont est pénétrée votre fidèle Cour royale sont aussi ceux qui animent l'excellente ville de Toulouse et la noble Académie des Jeux Floraux. J'ai l'honneur d'être avec la plus respectueuse reconnaissance, monsieur, votre très humble serviteur,

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