‹ CorrespondanceChapitre 49 sur 50 · V.-M. Hugo · texte numérisé non relu

V.-M. Hugo

P. S. Ignorant si le secrétaire du Conservaleur lilléraire a rempli exactement l'ordre que je lui avais donné de vous envoyer quelques exemplaires de mon Ode à M. de Chateaubriand, j'en joins quelquesuns au paquet que j'ai l'honneur de vous adresser.

28 mars 1821.

Monsieur,

Vos lettres sont si précieuses pour moi qu'un de mes grands regrets est de ne pouvoir vous écrire plus souvent afin de recevoir plus fréquemment de vos aimables réponses. xMais je n'ai, malhcurcu-

sèment pour moi, pas autant de loisirs que de bonne volonté; ce qui, en me privant d'un plaisir que j'apprécie tant, a bien aussi son avantage, celui de vous sauver d'une importunité.

Vous avez peut-être été étonné, monsieur, que mon frère Eugène n'ait pas répondu à l'appel que vous lui aviez fait avec tant de bienveillance. Cependant, croyez que sa mauvaise santé seule a pu l'empêcher de descendre dans la lice où vous vouliez bien presque lui promettre une victoire. Il lui a été bien pénible de renoncer à la fois au plaisir de célébrer l'illustre Malesherbes et à l'honneur de concourir pour vos belles couronnes.

Pour moi, monsieur, à qui ces couronnes ont été accordées avec une indulgence qui me confond autant qu'elle m'honore, je tâche de devenir moins indigne de la distinction que l'Académie a bien voulu me décerner en m'admettant si jeune au nombre de ses maîtres. Cette faveur signalée et si peu méritée m'encourage beaucoup et m'oblige à beaucoup. Je le sens avec crainte, en vous envoyant une ode nouvelle sur l'épouvantable trahison de Quiberon. Elle a été faite pour l'Académie ; aussi me suis-je toujours refusé à la laisser imprimer et ai-je même toujours empêché qu'on n'en insérât des strophes détachées dans les journaux. J'ai voulu qu'elle entrât entièrement inédite dans votre Recueil, si toutefois (et je serais heureux qu'il en fût ainsi) vous jugez que ce morceau puisse êlre lu à votre brillante séance du 3 mai, sans trop la déparer.

Permettez-moi, monsieur, à propos de la séance du 3 mai, de vous parler un peu du concours. Je prends la liberté de recommander à votre attention spéciale et éclairée une Ode sur les troubles actuels de l'Europe, une élégie intitulée Symœlha, une autre élégie, le Convoi de Vémùjré, qui toutes me paraissent ofl'rir du talent. Je serais heureux que ces ouvrages obtinssent des distinctions quelconques; j'en serais plus heureux encore que leurs auteurs, à cause de l'affection que je lour porte. Il m'a semblé aussi voir beaucoup d'esprit dans un discours sur les (jenres classique et romantique qui porte pour épigraphe : liien de nouveau sous le soleil, et de jolis vers dans un pocinc sur l'enfance d'' Henri IV.

Pardonnez-moi, monsieur, ma connancc en vous recommandant mes amis; je sais par expérience (pie lorstpi'on s'adre.sse à voire justice, vous êtes toujours prêt à répondre avei; votre indilgence. Un observateur a dit (pje lorsque les alfeclions sont (jrandes, les lettres

sont longues. J'espère donc que vous excuserez la longueur de celle-ci, car vous devez connaître le profond et inaltérable attachement avec lequel j'ai l'honneur d'être, monsieur, votre très humble serviteur,

VicTOR-M. Hugo.

Mon adresse est changée. Je demeure maintenant rue Mézières, n° 10 (faubourg Saint-Germain]. M. Soumet me charge de le rappeler à votre souvenir; mais un poëte tel qu'Alexandre Soumet n'a besoin d'être rappelé au souvenir de personne.

[14 juillet 1821.

Monsieur et cher confrère,

Ce qui m'a empêché de répondre jusqu'ici à votre honorable lettre, ce sont de longues inquiétudes, suivies du plus affreux malheur, d'un malheur dont les journaux vous ont peut-être instruit, malheur qui n'a de consolations que dans le ciel et d'espérance que dans la mort. Après une longue maladie, ma mère est morte dans mes bras. Si vous m'aimez un peu, monsieur, plaignez-moi et veuillez croire, en excusant la brièveté de cette douloureuse lettre, à la reconnaissance et à l'attachement éternel do votre très humble et très obéissant serviteur et confrère.

ViCTOR-M. Hugo.

J'espère dans quelque tems avoir assez de force pour vous en écrire plus long. Je vous remercierai alors du jeton que vous avez bien voulu me faire remettre par M. Ilocquart. M. Soumet et mon frère se rappellent à votre bon souvenir.

A M. PIxXAUD, SIÎCRÉTAIUE DE L'AC ADEMIh". 367

Paris, 14 août 1821.

Monsieur et cher confrère,

Je ne me pardonnerais pas do n'avoir pas répondu plus tôt à votre lettre, à vos consolations si précieuses pour moi, si je n'avais été assez gravement indisposé et contraint d'aller passer quelques jours à la campagne, immédiatement après avoir rempli auprès de M. de Chateaubriand la commission dont vous m'aviez chargé au nom de l'Académie. C'est moi, monsieur, qui vous remercie du fond de l'àme d'avoir bien voulu me la confier. Ce nouveau rapport a, en quelque sorte, resserré encore ma liaison avec l'illustre pair, et c'est une reconnaissance de plus que je vous dois.

Je vous en dois une, certes, non moins grande pour tout ce que votre lettre contient de sentiments tendres et délicats. Elle m'a vivement et profondément touché. Dans mon irréparable malheur, une amitié telle que la vôtre me console, et je m'enorgueillis de cet intime rapport de nos âmes qui fait que nous nous aimons sans nous être vus, que nous nous devinons sans nous être parlé. Si jamais vous éprouvez [ce qu'à Dieu ne plaise) quelque grande douleur personnelle, je vous souhaite un ami qui vous ressemble, car je ne puis me comparer à vous que par l'affection que je vous porte.

M. de Chateaubriand a re(;u sou diplôme avec toute la grâce possible et m'a dit qu'il écrirait à l'Académie pour la remercier. Tous les amis des lettres félicitent l'Académie do cette glorieuse acquisition. S'il faut l'avouer, elle m'a semblé, connue à vous, un peu tardive.

Adieu, monsieur et bien clicr ami. Je crois a.ssez en votre; indulgence pour vous envoyer celte iliisiltUs lettre. J'ai voulu vous écrire dos que j'ai pu tenir la plume. Je suis encore faible et n'ai de force qu'à vous aimer.

J'ai riionncur d'être, avec la plus profonde estime et le plus entier dévouement, votre très humble et très obéissant serviteur et confrère.

VicTon-M. Hugo.

Paris, 24 octobre 1822.

Monsieur et bien cher confrère,

Votre aimable lettre est venue me surprendre doucement dans un moment de bonheur. J'ai toujours attaché aux preuves de votre bienveillante amitié un bien grand prix, et dans l'instant oîi j'en ai reçu ce dernier témoignage, il m'a fait d'autant plus de plaisir que c'était comme si quelque chose de vous, monsieur et clier ami, assistait à ma félicité.

Je ne veux pas que vous appreniez par d'autres que moi que je suis marié, que je viens d'unir ma vie à la plus douce, à la plus angélique et à la plus adorée des femmes. Vous avez contribué à ce que vous voulez bien appeler mes succès, vous avez pris part à mon malheur, je ne doute pas que vous ne ressentiez également toute ma joie.

Je suis heureux que la lecture de ce recueil vous ait présenté quelque intérêt, et plus heureux encore de la conformité de sentiments que vous me manifestez avec tant de grâce. J'espère, quand la deuxième édition de ces Odes paraîtra, ce qui ne tardera pas, sans doute, qu'elles seront moins indignes de votre attention, monsieur, et de celle de tous les hommes éclairés dont j'ambitionne le suffrage.

Je sais que M. de Rességuier est à Paris depuis quatre ou cinq jours ; il est venu me voir et j'ai été assez maladroit et assez malheureux pour être absent de chez moi dans ce moment-là. Je compte néamoins le voir bientôt, et je remplirai avec bonheur votre commission près de lui.

En attendant les détails que cet aimable confrère vous donnera sans doute beaucoup mieux que moi sur Clytemnestre, io vous dirai que ce bel ouvrage va être représenté à la fin du mois, que Saiil le suivra immédiatement sur le second théâtre, et que notre excellent confrère Soumet va devoir à ces deux magnifiques ouvrages une gloire immense et unique. Rien, dans cette prédiction, ne m'est inspiré par l'amitié.

Adieu donc; recevez de nouveau tous mes remercionients pour le plaisir bien doux que m'apportent vos lettres, et croyez, monsieur, que le plus cher de mes titres sera toujours celui de votre confrère, de votre serviteur et de votre ami.

Victor H.

M. Soumet, auquel j'ai montré votre bonne lettre, vous remercie et vous aime comme moi, mais non plus que moi.

Paris, le 11 décembre 1822.

Monsieur et bien cher confrère.

Pardon, mille fois pardon si je n'ai point encore répondu à cette aimable lettre qui est venue m'apporter quelque chose de votre amitié au milieu de ma félicité nouvelle, et m'a fait sentir qu'un des plus dou.x bonheurs du bonheur, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est de le voir partagé par nos amis.

Aujourd'hui, monsieur, ma bonne étoile veut qu'au plaisir de vous remercier d'une charmante lettre, il se joigne pour moi le plaisir de réclamer de vous un service. Vous avez peut-être oublié que vous avez un confrère conscrit; ne riez pas do cette alliance de mots, je vais la justifier. Né au commencement de l'année 1802, je me trouve faire réellement partie de la levée annuelle des quarante mille hommes.

J'ai, à la vérité, de victorieux moyens d'exemption à présenter, et vous les devinez sans doute, mon cher et excellent confrère, mais d'insipides formalités dont je vous demande bien pardon pour ceux qui les ont établies, me forcent h remonter jusqu'à vous pour mo servir en quelque sorte d'avocat.

La loi du recrutement accorde l'exeniption du service militaire à tous ceux qui auront remporté l'un des grands prix de l'Institut, voiro môme le prix d'honneur de V Université. L'oubli fait par le législateur des prix de la seconde Académie du royaume est ici ré-

paré par l'esprit de la loi, et, d'après les informations que j'ai prises, j"ai acquis la certitude que cet article avait été interprété favorablement jusqu'ici, sur la réclamation des secrétaires perpétuels, pour des palmes décernées par des académies bien moins importantes que celle des Jeux Floraux. J'ose donc attendre de cette extrême obligeance dont vous m'avez donné tant de témoignages, que vous voudrez bien faire valoir le droit d'exemption que me donnent les trois couronnes dont l'indulgence de l'Académie m'a honoré, couronnes précieuses auxquelles je dois la gloire, si étrangère à mon âge et à ma faiblesse, de siéger dans son sein ; c'est la cause de l'Académie que vous plaiderez plus encore que la mienne, mon respectable confrère, ce sont ses prérogatives que vous défendrez, car la loi ne peut accorder plus de privilèges à un simple lauréat de l'Institut ou même de l'Université qu'à un membre du plus ancien et de l'un des plus illustres corps littéraires de toute l'Europe. Voilà le service que j'aurai à ajouter à toutes les reconnaissances que je vous dois déjà. Il faudrait que la réclamation que vous voudrez bien faire, en votre qualité de secrétaire perpétuel de l'Académie, fût adressée à M. le ministre de l'intérieur (bureau des Académies) ; elle serait renvoyée au ministère de la guerre (bureau du recrutement) et j'ai l'assurance qu'elle y serait couronnée d'un plein succès.

En vous demandant pardon d'avance de tous les soms que je vais vous donner, je vous prierai de me donner de vos nouvelles. Eh bien,' Toulouse a-t-elle été bienfière de son Soumet? Rességuier, qui est aussi aimable dans sa personne que dans ses lettres, vous en parlera plus au long selon votre désir. Je vais, moi, faire envoyer à l'Académie un exemplaire de ce recueil que vous avez jugé avec tant d'indulgence; je vous prie de m'excuser, près de nos confrères, de l'incurable négligence de mon libraire. Je prépare une seconde édition où il y aura des changements et des corrections. Il n'y a en moi qu'une chose qui ne puisse être changée, c'est mon tendre attachement pour ceux que j'aime et en particulier pour vous, mon cher et excellent confrère.

Le plus dévoué de vos amis et do vos serviteurs.

Victor M. Hugo.

Ma femme a été on ne peut plus sensible à vos aimables compliments et me charge de vous en remercier.

Paris, 8 janvier 1823.

Monsieur et bien cher confrère,

Ce qu'il y a de plus agréable pour moi dans l'important service que vous venez de me rendre avec tant d'obligeance, c'est qu'il me soit rendu par vous. Depuis longtemps j'ai contracté la douce habitude de vous devoir des reconnaissances, et tout ce qui me reste à désirer, ce serait d'avoir le bonheur de pouvoir aussi vous être quelquefois utile de mon côté. J'ai été bien sensible à l'aimable attention que vous avez eue de m'envoyer votre demande en ma faveur, et bien confus de tout ce que votre amitié vous a inspiré de bienveillant et de glorieux pojr le plus indigne de vos confrères.

Je viens de publier la seconde édition, corrigée et augmentée, de mes Odes ; j'ai chargé mon éditeur de vous en envoyer deux exemplaires, l'un que vous voudrez bien, sans doute, avoir la bonté d'accepter de moi, l'autre dont je vous prie de faire hommage en mon nom à l'Académie.

Je suis fondé à croire que le concours des Jeux Floraux sera brillant cette année. Je connais plusieurs des ouvrages qui doivent vous être envoyés, et je vous assure que vos belles couronnes pourront récompenser de beaux volumes.

MM. Soumet et de Rességuier me chargent, mon bien cher confrère, de vous dire en leur nom tout ce que je sons pour vous, c'oit-à-dire tout ce que l'estime et l'atlachemont peuvent inspirer dn plus vif, de plus tendre et de plus sincère.

Victor M. Ilur.o.

Ma femme vous remercie comme moi do tout ce ([uo votre lettre contient d'aimable pour elle.

Gentilly, 9 juin 1823.

Monsieur et bien cher confrère,

Notre excellent Jules de Rességuier m'a montré votre lettre, et tout ce qu'elle contient de tendre et d'aimable pour moi m'a vivement touché. Je n'ai pas été moins sensible au sentiment qui vous a inspiré de prononcer mon nom dans votre mémorabl-^* séance ; vous avez voulu que quelque chose de l'éclat ajouté par une auguste spectatrice à l'antique fête des fleurs rejaiUît jusque sur moi. Je vous en remercie. Vous avez encore plus touché mon cœur que flatté mon orgueil.

Mandez-moi, de grâce, si vous avez reçu la seconde édition de mes Odes, ainsi qu'un autre mauvais ouvrage en quatre volumes, intitulé Han d'Islande. J'avais chargé, il y a bien longtemps, mon ancien libraire Persan de vous adresser ces ouvrages que j'envoyais également à l'Académie. Cet homme a fait banqueroute depuis, et ayant découvert plusieurs omissions dans les commissions dont je l'avais chargé, je voudrais m'assurer qu'il ne vous a pas compris au nombre de ses oublis intéressés.

Adieu, Monsieur et excellent confrère; ma femme, qui avance heureusement dans sa grossesse, partage les sentiinens profonds d'amitié sincère que vous porte votre très humble serviteur et indigne confrère

Victor M. Hugo.

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