Le comte Mniszech venait de perdre son père
CORHKSPONDANCE. 509
velles de son chef, l'illustre Bilboquet*. Je vous enverrai des lettres tous les jeudis et tous les dimanches. Ainsi ce ne sera que dimanche prochain que vous aurez un envoi. Il faut que, ce jour-là, j'aie commencé la Cousine Belle et que je sois en plein dans les Paysans. Bertin n'a besoin des Pelils Bourgeois que pour septembre prochain. Non, être loin de vous en ce moment, c'est être crucifié tous les moments. Si vous saviez par quelle chaleur je travaille, vous auriez pilié de moi. Que vos lettres me donnent un peu de courage et d'espoir.
Au revoir, et à bientôt, j'espère.
A LA MÊME
Paris, 13 juillet 1846.
Chère comtesse,
Il m'arrive une affaire désagréable et qui va me prendre du temps : c'est un créancier à satisfaire pour une très-faible somme; mais la marche qu'il prend est dangereuse pour moi et va m'ennuyer beaucoup en m'imposant des démarches multipliées. Voyezvous, la queue des liquidations est toujours difficile; il ne suffit pas d'avoir l'argent, il faut encore négocier les arrangements. Voilà ce qui m'écrase et m'empêche de travailler. Ce nouveau créancier va m'emporter une semaine. Que voulez-vous! D'abord, M. F... est à Bruxelles, à la poursuite d'un banqueroutier. Puis le créancier dont il est question ne veut pas d'intermédiaire et entend ne traiter qu'avec moi. Quand ce sera fini, je vous raconterai ce qu'il me fait. Il est dit que je connaîtrai toutes les horreurs de la dette.
Mardi 14.
Je n'ai rien de nouveau à vous dire, sinon gue je suis bien fatigué; j'ai passé la nuit à chercher des billets acquittés, des quittances et des mémoires pour mon affaire; c'est d'un ennui excessif; Buisson est revenu; nous ne sommes pas d'accord sur les chiflVes,
1. Par une de ces plaisanteries salées qui lui étaient habituelles, Balzac, comme on l'a déjà vu, comparait à la troupe de Bilboquet (des Saltimbanques) la petite caravane formée par ses amis de Vierzschovnia et lui.
si je ne réglais pas cette affaire-là maintenant, elle deviendrait onéreuse pour l'avenir et plus difficile à terminer. Je comprends qu'il faut m'occuper de ma liquidation avant tout. Je suis vraiment effrayé de voir des gens très-honnêtes redemander de bonne foi ce qui leur a été payé, et devenir stupides quand ils ont sous les yeux leur quittance. M. Picard, mon avoué, me dit que cela arrive tous les jours. Vous n'avez aucune idée de la vie de lièvre poursuivi que j'ai menée de 1836 à 18/t6. L'état de mes papiers exprime cela d'une façon lamentable, c'est à fendre le cœur! Il faudrait six mois au moins pour mettre tout en ordre. Selon la brusquerie des déménagements, les papiers d'affaires ont été empilés sans soin, mis dans des caisses, entortillés, pressés, foulés, abîmés. Il me faudrait une vaste bibliothèque avec des tiroirs nombreux pour tout classer. L'espace me manque, j'étouffe ici. Le mobilier, qui est beau, se gâte et se perd ; une maison est pour moi une nécessité tout aussi urgente que le payement de mes dettes. Je suis aussi hâté aujourd'hui qu'en 1837, je n'ai le temps de rien faire, et, pour mol, c'est un miracle inexplicable que l'exécution des seize volumes de la Comédie humaine, faits de 18/^1 à 1846.
Deux années de calme et de tranquillité dans une maison comme la maison Potier me sont absolument nécessaires pour panser mon âme au sortir de seize ans de catastrophes successives. Je me sens, je vous assure, bien las de cette lutte incessante, aussi vive aujourd'hui pour mes dernières dettes à payer que quand il s'agissait du total. Et toujours du travail littéraire écrasant, au milieu de ces affaires fastidieuses. Si ce n'était les nouvelles causes de courage qui me sont survenues au cœur, comme le naufragé dont la force a surmonté pendant un jour des lames furieuses, je succomberais à la moins rude et la plus douce des vagues, presque au port. Être arraché perpétuellement au calme et aux travaux de l'esprit par des contrariétés qui rendent fous les gens ordinaires, est-ce vivre ? je vous le demande...
Aussi n'ai-je vécu, dans ces derniers temps, qu'à Dresde, à Carnstadt, à Bade, à Rome ou en voyage ; aussi grâces vous soient rendues, ô cher et doux ange consolateur, qui seul avez versé dans cette vie désolée quelques coupes de bonheur pur, huile merveilleuse qui rendait parfois de la force et du courage au lutteur brisé.
GORKESPONDANGE. 511
Cela seul vous ouvrirait 1er. portes du paradis, si vous aviez des fautes à vous reprocher, vous, femme si parfaite, mère si dévouée, et si bonne et si compatissante amie ! Et c'est une bien grande et bien noble mission que de consoler ceux qui ne trouvent pas de consolation sur cette terre ! J'ai dans le trésor de vos lettres, dans celui tout aussi fécond de mes souvenirs, dans la reconnaissante et continuelle pensée du bien que vous avez fait à mon âme par vos conseils et votre exemple, des remèdes souverains contre tous les malheurs; et je vous bénis bien souvent, ma chère et bienfaisante étoile, dans le silence de la nuit ou au fort de mes tourments. Que cette bénédiction qui s'élance vers Dieu, comme auteur de tout bien, aille souvent jusqu'à vous; sachez l'entendre quelquefois dans ces bourdonnements dont la cause est inconnue et qui bruissent dans votre âme. Grand Dieu! sans vous, ou serais-je?... Avec quels redoublements de reconnaissance je regarde la cassette où sont vos lettres, ces trésors d'intelligence et de bonté, en pensant que vous m'aviez toujours été amie bienfaisante, si patiente et si douce, sans mécompte ni déception d'aucune sorte, sans reproches ni chagrins, comme une source enfin qui va toujours, et qu'en ce moment même, au milieu de vos inquiétudes personnelles, vous êtes encore si préoccupée de moi, de mes intérêts littéraires et financiers, de mon avenir enfin !...
Ah ! comme je comprends alors les larmes que versait Théano quand le souvenir de Galiste revenait trop puissant pour son cœur .malade! C'est quelque chose de bien beau, avouez-le, que cette sainte ampoule de larmes versée sur une tête, sur un front irréprochable, par un pauvre homme qui l'adore et qui lui dit: u Je voudrais pouvoir vous aimer encore davantage ! »
Mercredi 1 5.
Hier, l'affaire de la créance a pris toute ma journée. Je suis allé aussi chercher mes épreuves au Conslilutionnel. Hélas! nous voici au 15 juillet, et c'est à peine si, au 31, j'aurai fini les Parents pauvres. Les Parents pauvres font douze feuilles et dix mille francs, en comptant la librairie. Les Paysans prendront août et septembre, surtout avec le voyage que je dois faire; voilà la vérité toute nue, et, si les Paysans font vingt-cinq mille francs, ce sera trente-cinq
mille francs, en quatre ou cinq mois; c'est beaucoup. Lorsque je serai payé de la Comédie humaine, vous voyez que ma liquidation sera bien avancée; aussi ajourné-je toute solution au mois de novembre. La maison Potier ne sera libre qu'à cette époque! Alors, je saurai à quoi m'en tenir sur le Nord et sur moi-même; j'ai un appartement ici jusqu'au !*•■ août; il faut donc patienter jusquelà, et travailler et liquider. Aujourd'hui, il me faut retourner au Palais pour l'affaire du créancier; c'est une journée perdue. Je vous écrirai encore un mot ce soir à mon retour, avant dîner. J'ai à mettre en ordre toutes mes épreuves.
Jeudi 10.
Hier, je suis rentré tard et j'étais trop fatigué pour pouvoir vous écrire le mot promis; d'ailleurs, en rentrant, j'ai trouvé le restaurateur de tableaux. C'est le plus habile qu'il y ait à Paris, c'est un ancien élève de David et de Gros ; il est grand connaisseur. Il a trouvé superbe le Jugement de Paris; il l'attribue à Giorgione. Il accepte le Chevalier de Malte pour un Sébastien del Piombo; il le trouve une bien belle chose et déplore l'accident arrivé au Bronzino, qu'il regarde comme une œuvre de premier ordre; la main surtout Ta ravi. Il restaurera tout cela, de même que le tableau de fleurs, qui a été mal nettoyé. C'est un bien bon petit homme, trèsconnaisseur, et qui m'a promis son concours en toute occasion. Il reviendra samedi pour faire la toilette au Chevalier de Malte, soupçonné d'avoir une couche de crasse d'église, fumée de cierges et autres désagréables glacis ecclésiastiques.
Vous voyez, chère comtesse, ce qu'est Paris; j'ai demandé le petit homme en question il y a quinze jours, et il a mis quinze jours à venir. Et mes cadres donc!... ils ne sont pas commencés depuis un mois. Voilà Paris tout entier; s'il faut tant de temps et de volonté pour les moindres bagatelles et les choses les plus simples, jugez de ce qu'il en faut pour les affaires! La Femme de Mirevelt que vous m'avez donnée a été regardée par le restaurateur en question comme une admirable chose, une vraie merveille. Il m'a consolé pour mon faux Breughel, il ne l'a pas tant méprisé que Ghenavard; mais, c'est égal, je ne veux pas le garder, pas plus que le paysage de Krug-Mi ville et les Sorcières; je ne veux que des choses capitales ou rien.
COKKESPONDANCE. 5t3
Maintenant, figurez-vous qu'un prétendu créancier, — car j'ai ses quittances, — un mécanicien, a eu l'idée de se plaindre au parquet du procureur du roi, et j'ai été troublé par une lettre qui m'invitait à y passer pour une plainte; moi! c'est tout dire. Je ne pouvais comprendre ce que cela pouvait être, j'étais trop sûr de moi pour m'inquiéter; mais je craignais la méchanceté des journaux, je sais de quoi ils sont capables quand il s'agit de moi. Vous vous rappelez l'histoire de Bruxelles en 18/i3. Enfin, hier à trois heures et demie, le substitut a fortement lavé la tête à mon prétendu créancier en lui montrant sa quittance. C'est un vilain homme, un complice des domestiques qui m'ont exploité aux Jardies; ils ont sans doute comploté ensemble cette belle affaire, dont ils n'emportent que honte et confusion. Je ne lui dois plus que des frais peu importants, pour lesquels il va essayer de me poursuivre. Vous sentez bien que j'ai de quoi payer cinquante francs tout au plus, mais je veux lui donner une leçon et ne pas le payer à cause de sa plainte, car d'autres pourraient essayer de ce moyen. J'ai le projet de lui faire dépenser cinq cents francs pour avoir son payement de cinquante francs. C'est une vengeance, mais je crois qu'elle est permise dans un cas semblable.
Je vais me mettre vaillamment à travailler, et avec quelle ardeur! voilà deux longues nuits que je passe sur les Parents pauvres; je crois que ce sera vraiment une belle œuvre, extraordinaire parmi celles dont je suis le plus satisfait. Vous verrez... Vous savez que c'est dédié à notre cher Théano, je veux que cela soit digne de lui. Il est sept heures du matin, il y a trois heures que je pioche mes épreuves ; c'est bien ardu, car cette histoire tient de César Birolteau et de l'Interdiction : il s'agit d'intéresser à un homme simple et pauvre, à un vieillard. Je viens de lire les journaux : l'Époque a passé, a sauté, a oublié d'imprimer les vingt plus belles lignes de la lettre d'Estlier* ; j'en ai été désolé à cause de VOUS; je vais voir à les faire rétablir, si c'est possible.
Vous devez être bien contente du roman de Méry, c'est ravissant! que d'esprit a ce garçon! lien a vraiment trop, c'est toujours comme une boutique de cristaux. Il déjeune aujourd'hui chez moi, •
1, Dans la troisième partie de Splendeurs et Misères des courtisanes. XXIV. 33
nous allons nous régaler de parler de vous ; je veux aussi lui communiquer l'idée de ma farce sur l'armée, et lui proposer de la faire à nous deux pour Frederick.
Il faut donc vous dire adieu, à vous, chère âme vaillante, sœur de la mienne, et à vos lettres si douces et si affectueuses, qu'elles consoleraient des douleurs du bûcher. Adieu et à demain. Je voudrais vous renvoyer le bien que vous me faites jusqu'à ces hauteurs d'où vous rayonnez, ce qui est impossible : je suis homme, et vous êtes un ange ; je ne puis m'égaler à vous que par le reflet de votre intelligence si puissante et à la fois si simple et si candide ; vous en qui on trouve tant de gracieuses créations de détail qui attirent, sans faire tort à l'ensemble qui charme et attache pour la vie. Si je ne craignais de vous déplaire, je sens que j'irais toujours ainsi; mais, pour vous contenter, il me faut travailler, travailler encore, travailler toujours. N'est-ce pas, d'ailleurs, m'occuper devons? Je vous quitte donc pour les Parems pauvres, et j'espère que vous m'en récompenserez par une de ces lettres exquises dont seule vous avez le secret.
CGCIX.
A LA MÊME
Paris, 17 juillet 1846.
Hier, chère comtesse, j'ai eu Bertin à déjeuner; c'était délicat, fin et surfin, je vous en réponds! Il a été charmant, et il est resté longtemps à causer et à regarder mes tableaux et mes bric-à-brac. Toute ma journée y a été prise, ou à peu près, et j'ai profité de ce qui m'en restait pour aller chez Véron, que je n'ai pas trouvé, et chez Gavault pour mes affaires. Je dîne aujourd'hui chez madame de Girardin; j'ai besoin de voir son mari pour conférer avec lui sur les Paysans. Vous recevrez trois journaux : la Presse, les Débats et VÉpoque, Je veux aussi vous faire lire un journal d'opposition.
Bertin a été stupéfait de mes richesses ; il a trouvé délicieux le tête-à-tête de vieux sèvres et m'a dit que je vendrais facilement mon beau service de porcelaine de Chine, de trois à quatre mille francs. Il m'a dit qu'il avait donné des commissions à l'un des
personnages les plus habiles et les plus influents de notre mission en Chine; il voulait de belles potiches en vieux chine, mais on lui a répondu qu'il n'y avait plus, en Chine, que du moderne; l'ancien chine est accaparé par les mandarins, la cour et les gens riches du pays, et il est à des prix dix fois supérieurs à nos prix les plus forts à Paris. Toutes leurs admirables productions des xvn^ et xviii» siècles sont en Europe. Il n'y a rien ni à Nankin ni à Canton, et rien dans l'intérieur de l'empire, excepté ce qui appartient à l'empereur ou à des collections particulières.
Les lettres de voiture sont venues : les tableaux de Rome arrivent dans cinq ou six jours, et le tableau de Heidelberg dans trois ou quatre. On a été très-raisonnable à Rome : il n'y a eu que vingtcinq écus romains de droits (à peu près cent cinquante francs) à rembourser; mais les frais totaux iront à plus de trois cents francs. Jugez, si les autres tableaux d'Italie m'arrivent, ce que je deviendrai! Je vais prendre mes mesures, car je ne reçois pas de lettres du consul général, ce qui me semble sinistre. Hélas! il aura réussi !
J'ai demandé à Bertin de vous faire envoyer les commencements du roman de Charles de Bernard; vous me direz si vous avez tout reçu, et si vous en êtes* contente. J'ai relu hier, d'après vos ordres souverains, V Instruction criminelle. Vous avez raison, comme toujours : c'est une belle chose. Votre demi-compatriote Walewski épouse, dit-on, mademoiselle Ricci, petite-fille de Stanislas Poniatowski, et descendante de Machiavel par les femmes. On prétend qu'elle a cent mille francs de dot et trois cent mille francs d'espérances. Walewski en était amoureux fou ; et, en sa qualité de dandy, il n'a pas trouvé d'autre moyen de le lui prouver que de l'épouser. Que deviendra le fils du grand homme, le grand Colonna Walewski, avec une si pauvre petite liste civile?
Je vous quitte pour revenir à mon Vieux Musicien; je me porte bien, j'ai la tête pleine d'idées, j'ai le travail facile, car j'ai l'espoir d'aller vous voir à Creutznach, dès que j'aurai fini mes trois volumes; voilà le secret de mon courage.
Pas de lettres, chère comtesse! ceci n'est pas genlil. Me voilà
bien inquiet, bien tourmenté, et, pour mieux dire, tout à fait découragé. Il est midi, je suis revenu à une heure du matin de chez madame de Girardin. Le dîner était donné pour une madame de Hahn, fameuse actrice d'Allemagne qu'un monsieur doué de cinquante mille francs de rente a retirée de la scène et qu'il a épousée en dépit de tous les hobereaux de sa famille et de sa caste. Madame de Girardin avait ses deux g^nds hommes, Hugo et Lamartine; les deux Allemands, mari et femme; le docteur Cabarrus et sa fille (le docteur est fils d'Ouvrard et de madame Tallien, et ami d'enfance d'Emile de Girardin), et votre serviteur; voilà! Le dîner a fini à dix heures. A la suite d'une tartine politique de Hugo, je me suis laissé aller à une improvisation où je •l'ai combattu et battu, avec quelque succès, je vous assure. Lamartine en a paru charmé; il m'en a remercié avec effusion. 11 veut plus que jamais que j'aille à la Chambre; mais, soyez tranquille, je ne dépasserai jamais le seuil de la mienne pour y entrer.
J'ai conquis Lamartine par mon appréciation de son dernier discours (sur les affaires de Syrie), et j'ai été sincère, comme toujours, car véritablement ce discours est magnifique d'un bout à l'autre. Lamartine a été bien grand, bien éclatant pendant cette session ! Mais quelle destruction au point de vue physique ! Cet homme de cinquante-six ans paraît en avoir au moins quatre-vingts; il est détruit, fini; il a quelques années de vie à peine; il est consumé d'ambition et dévoré par ses mauvaises affaires. Emile de Girardin était allé à la Chambre; donc, je n'ai point parlé des Paysans. Ce sera pour une autre fois. Quant à Véron, il prend mon roman de la Cousine Bette; mais nous avons à nous entendre encore sur le prix et sur les quantités. J'attends le directeur de la Semaine. En somme, outre les Paysans à finir, je vais avoir dix-huit feuilles de LA Comédie humaine à faire et je serai bien avancé dans le payement de ma dette.
Vendredi 19.
Je me suis couché hier à six heures et demie, et j'ai dormi d'un sommeil profond, malgré les 32 degrés de chaleur qu'il fait ici. Me voilà prêt à travailler de deux heures à dix heures du matin, car Dubochet et Furne viennent déjeuner avec moi.
Nous allons avoir une conférence à propos de la Comédie humaine, et Dieu sait ce qui en sortira; de nouveaux chagrins et des ennuis peut-être!... Aussi ne compté-je que sur mes travaux et mes payements de journaux, pour mes solutions financières. Si je veux employer tout le mois de juillet à faire les Paysans, il faut que Véron ait le manuscrit de la Cousine Dette dans les premiers jours du même mois; je corrigerai la Cousine Bette en faisant les Paysans.
Je voudrais bien que toutes mes caisses fussent enfin déballées; les belles choses attendues, l'inquiétude de savoir en quel état elles sont, agissent sur moi trop vivement, surtout dans Fétat d'irritation que me donne la fièvre continue de l'inspiration et de l'insomnie. J'espère avoir fini le Vieux Musicien pour lundi, en me levant tous les jours à une heure et demie du matin, comme aujourd'hui que me voilà rétabli dans mes heures. Je vous dirai demain combien de feuillets auront été faits cette nuit; il en faudrait douze pour me rendre satisfait de moi-même.
J'ai remis à un autre jour mon dîner chez M. F..., à qui cependant j'avais à parler pour terminer l'affaire Hubert. Je serai sur des roses une fois ces trois affaires réglées : ma mère, Hubert, Buisson.
Comment allez-vous? Que faites-vous? Aurai-je une lettre ce matin? J'en avais demandé deux par semaine! je vous écris tous les jours, et vous n'avez ni Comédie humaine à corriger et à augmenter, ni créanciers pour vous tourinenter.
Samedi 20.
J'ai reçu votre lettre hier à six heures et demie, et je n'ai pu vous répondre, car il a fallu dîner, et, après dîner, Cailleux (à qui j'avais écris pour le meuble, le Salomon de Caux, etc., et à propos des portraiis du roi et de madame Adélaïde qui sont à Genève) avait pris l'heure de huit à neuf, pour venir voir mon cabinet. J'ai à peine eu le temps de lire votre lettre dans la rue, et j'ai à peine le temps de vous répondre. D'abord, comme vous avez dû le voir, je n'ai pas attendu vos ordres pour vous envoyer les journaux, et vous deviez les avoir et les lire quand je lisais votre lettre. Le Cousin Pons, cette nouvelle de cinquante feuillets, va être terminé mardi; mercredi, je reprends l'autre partie des Parcnis pauvres, après avoir conclu avec Véron, que je dois revoir tantôt, à deux
heures. Ce matin, je traite Méry et un rédacteur du Messager. Enfin, malgré l'épouvantable chaleur (j'ai 30 degrés dès neuf heures!), mon activité n'a jamais été si violente et mon travail si acharné; car, avant tout, je veux payer intégralement le chiffre de ma dette et gagner l'indépendance et le repos.
Je vous remercie pour l'envoi de la lettre d'Aducci : elle m'a fait mourir de rire, autant qu'on peut rire par une pareille chaleur; mon cabinet est une fournaise dès huit heures du matin. Je travaille la nuit, entre une heure et demie et neuf heures ; de neuf heures à cinq, je trotte pour affaires. Vous voyez que je me remue pour vendre les florentins. Le tableau de Breughel va être vendu; si on m'en donne cinq cents francs, cela payera les frais de Rome, et au delà. Ce sera sans doute fini aujourd'hui. Chenavard trouve le Natoire une très-belle chose, et Cailloux m'a dit que ce tableau avait été gravé dans le temps et avait de la valeur, parce que cela redevenait de mode.
Je suis très-content du Vieux Musicien; mais la Cousine Bette n'est encore qu'une ébauche informe; il ne s'agit même pas de perfectionnement, tout y est à inventer.
Allons, il faut faire la partie de copie que je dois faire tous les matins. Je ne me suis levé qu'à trois heures; Cailleux m'a tenu debout jusqu'à dix heures. Je vous envoie mes lettres très-régulièrement deux fois par semaine, mais vos réponses sont, hélas! bien rares et bien courtes! Oh! je vous en supplie à genoux, par pitié, soyez donc moins avare de lettres et de détails; grondez-moi, dites-moi des choses désagréables, mais écrivez-moi! la vue de votre jolie petite écriture me rendra douces les amertumes de vos colères, qui ne sont jamais bien terribles ; on a beau vous déplaire ou même vous blesser, on retrouve toujours en vous l'ange de paix et de mansuétude qui pardonne au lieu de punir.
Hier, j'ai tout changé dans mes heures de travail, à cause des chaleurs tropicales qui vous consument comme la braise d'un four allumé. J'ai dormi dans la journée de une heure à six heures et demie, et j'ai travaillé de sept heures du soir jusqu'à ce matin sept heures. 11 faut faire de la copie pendant la nuit et dormir le jour, pour arriver aux résultats que je veux obtenir. Ballard, un rédacteur du Messager, est venu avec Méry déjeuner
CORRESPONDANCE. olO
chez moi ce matin. J'ai besoin de la caisse du Messager, car on ne puise pas sans peine à Paris trente mille francs dans les eaux du journal. Il faut avoir pour soi, aux Débats, Bertin; au Constitutionnel, Véron; à la Presse, Emile de Girardin; au Messagei\ le ministre de l'intérieur; slu Musée des familles , Piquée. J'ai encore quelques autres journaux sans influence personnelle. Or, c'est des affaires plus difficiles qu'on ne pense; ce n'est rien que l'invention, le travail , le drame : c'est le payement qui est tout. Quant à la librairie, elle expire, dit-on. Le public s'endort, il faut tâcher de réveiller ce despote ennuyé, par des choses qui l'intéressent et l'amusent. Pour le moment, je suis assez content de mon Vieux Musicien. Quand vous lirez cette lettre, ce sera fini, car je suis en moment au trente-quatrième feuillet, et il n'y en aura que quarantehuit. Mercredi, je travaillerai à la Cousine Bette pour le Constitutionnel; aussitôt que ces deux manuscrits seront livrés aux compositeurs, je finirai les Paysans. En avril, je ferai les Méfaits d'un procureur du roi; puis, cet hiver, les Petits Bourgeois et l'Éducation du prince. Ne sera-ce pas une année bien employée , surtout avec un déménagement comme le mien? A dater du 15 jufîllet, je chercherai dans le faubourg Saint-Germain, ou à la place Royale.
La semaine prochaine, j'aurai fini les déballages; la caisse de Genève est arrivée au roulage, et les caisses de Rome sont à l'Entrepôt.
A présent, laissez-moi vous demander de chasser loin de vous les préoccupations inutiles et malfaisantes; ne soyez pas triste, ne soyez même pas rêveuse ; soyez ce que vous êtes toujours, la providence et la joie de votre foyer; soyez son esprit, son cœur, sa bénédiction de tous les instants;" une ligne de tristesse, un mot d'inquiétude dans vos lettres me fait tant de mal! Je vous veux heureuse; c'est mon ambition à moi, et ma volonté est si forte quand il s'agit de vous, que je ne doute pas du succès de ce vouloir. Il n'y a pas de jour, il n'y a pas de moment en ma vie, où je ne sois disposé et prêt à me jeter dans un gouffre pour vous ôter un souci. Cela n'est pas une phrase, c'est un sentiment du cœur, profond et vrai, que vous avez toujours vu se manifester en actes, quand il le fallait; ce qui s'est fait dans le passé ne vous manquera pas dans ravenii\
Écrivez-moi donc souvent et gaiement, et ne me dites pas que vous êtes obsédée, en forme d'excuse; car, moi aussi, je suis obsédé et par les affaires et par les travaux et par les courses; et qu'est-ce que l'obsession du monde en comparaison! et cependant je vous écris tous les jours, comme on fait sa prière en se levant; mais c'est que vous êtes toute ma vie..., que vous êtes mon âme tout entière, et que la moindre, la plus vague de vos tristesses se projette sur moi comme une ombre. Continuez donc à me raconter votre vie et vos impressions, ne me cachez rien, dites-moi toujours tout, le bon et le mauvais et jusqu'aux pensées involontaires.
C... est venu hier : il a été d'une bêtise amère; je suis épouvanté quand je pense que, sur dix fois qu'il sort, le roi l'emmène cinq fois, avec M. Fontaine. Le roi commet la même faute qu'a commise Napoléon: c'est de vouloir être tout; il y a un jour où les empires périssent quand périt l'homme qui les résume, ou quand il a besoin de se faire suppléer. Ce qui est sûr, c'est que le repos et la paix de l'Europe ne tiennent qu'à un fil, et ce fil, c'est la vie d'un vieillard de soixante-seize ans.
Vous parlez de complication pour vos affaires, et celle-là donc?... Mais, comme vous dites, il faut se fier à la Providence, car tout est danger, quand on sonde le terrain autour de soi. J'avoue que rien ne m'étonne plus que de vous voir ainsi tourmentée de choses que vous ne pouvez changer, vous que j'ai toujours vue si soumise à la volonté divine, vous qui avez toujours marché en avant sans regarder de côté et d'autre, ni encore moins en arrière où s'engouffre le passé qui n'est plus qu'un cadavre. Pourquoi ne pas vous laisser mener par la main de Dieu à travers le monde et la vie, comme vous l'avez fait jusqu'ici, et ne pas marcher vers l'avenir avec cette sérénité, ce calme, cette confiance qu'une foi comme la vôtre devrait inspirer ? D'ailleurs, j'avoue qu'il y a dans ce fait de voir mon étoile, qui rayonne d'un éclat si pur, s'occuper d'intérêts matériels, je ne sais quoi qui me déplaît et me fait souffrir. Vous y avez déjà trop donné de votre temps et de votre belle jeunesse; en dépit de vos instincts et de vos répugnances, vous étiez dominée par la nécessité, le bien-être de votre enfant et le sentiment du devoir. Maintenant que vous avez rempli vos obligations avec une si scrupuleuse et si méritoire exactitude envers votre adorable fllle,
qui comprend si bien tout ce qu'elle vous doit, et que vous l'avez établie selon le choix de son cœur et d'accord avec vos idées et vos sympathies, vous n'avez plus qu'à vous laisser aller à cette quiétude du repos que vous avez si bien mérité et déposer le fardeau des affaires entre les mains de vos enfants, qui continueront l'œuvre de votre patiente et laborieuse administration. Que pouvez -vous craindre pour eux, si sages, si éclairés, si raisonnables, si parfaitement unis, si bien faits l'un pour l'autre? Pourquoi prévoir des événements hostiles à leur sécurité?... pourquoi redouter des catastrophes qui, j'aime à le croire, n'arriveront jamais? En usant vos forces à créer des dangers imaginaires, vous n'en aurez plus pour vous défendre contre le danger réel, si tant est qu'il vous menace jamais, ce que je ne crois guère.
Cela ne vous paraît-il pas étrange et bizarre, à vous qui m'avez si souvent consolé et soutenu dans mes peines et affermi dans mes croyances, que je prenne insolemment ma revanche en osant ainsi vous donner des conseils, moi qui ai toujours et sans cesse besoin d'être soutenu, guidé et parfois même grondé par l'omnipotence de votre haute sagesse. Je ne sais si vous pourrez déchiffrer ce griffonnage sténographié à la hâte, et que, d'après nos conventions, je ne me donne pas l'ennui de relire.
Soyez tranquille au sujet des nostalgies: j'ai défendu à mon cœur d'en avoir; elles sont écrasées par le travail. Faites-en de même pour vos idées noires, dissipez-les en me les confiant et en me permettant de les combattre.
Adieu pour aujourd'hui, et à demain la continuation de ma causerie griffonnée. Faites mes plus tendres amitiés à vos chers enfants; vous savez bien ce qu'il y a dans mon cœur pour eux. Adieu donc et au revoir bientôt.
A LA MÊME
Lundi, 27 juillet 184 G.
Que ma troupe errante et vagabonde ne s'effraye pas d'une chose quL va nous rapprocher. Depuis cinq jours, je ne me sentais
bU CORRESPONDANCE.
pas très-bien; ce matin, je suis allé voir mon docteur, qui m'a dit qu'il régnait une épidémie de forte cholérine, due aux excessives chaleurs dont nous souffrons en ce moment; il m'a prescrit une diète absolue et de l'eau gommée pour boisson. Je vais alors, pour me reposer, venir vous trouver à Creutznach et passer deux ou trois jours avec vous si la malle-poste le permet. Ce ne sera absolument rien que cette indisposition, et, de grâce, ne vous en préoccupez pas le moins du monde; mais, si cela n'était pas pris tout de suite, cela deviendrait du choléra sporadique ; j'ai renoncé aux fruits, que je mangeais en abondance. Je n'avais plus de force, je dormais à tout moment, mes travaux étaient abandonnés. Comme ce n'est rien à cette heure, de l'aveu du docteur, je vous dis la chose sans réticence et sans détour. Il est plus que probable que j'aurai la maison Potier; je vous en porterai le plan. En août et septembre, on fera les réparations nécessaires, on posera les calorifères, on fera les peintures, etc. En octobre, le tapissier fera son œuvre, et, au mois de novembre, je pourrai emménager. Si les affaires vont bien, j'aurai un an pour acheter un petit terrain à côté pour une serre, ainsi que pour les écuries et remises indispensables. Je resterai dans cette espèce de Chartreuse jusqu'à la fin de mes jours peut-être, sans voir âme qui vive;
Oubliant tout le monde, et du monde oublié,
comme dit Chénier.
Ah! chère étoile lumineuse et souveraine! l'année dernière, nous étions à Bourges, nous courions la poste; mais vous étiez malade et triste, tout en voyant ces belles choses; souffrir dans le bonheur, au reste, c'est mon lot; car je suis bien heureux de vous aimer, et je souffre d'être ici, quand vous êtes à Creutznach; mais il le faut, quand on est enrayé comme je le suis par le travail et les affaires.
Mardi 28.
Il est six heures, j'ai beaucoup dormi, j'ai fait diète hier, je me sens tout à fait mieux. C'est aujourd'hui la fête de ma mère, il faut que je sorte toute la journée.
Il y a un an à pareil jour, nous étions à Montrichard; vous avez
vu pendant quelques heures la belle vallée du Cher. Ah! comme je sens, en refeuilletant ainsi le passé, qu'il n'y a pas de bonheur sans vous; depuis hier que je me repose, je suis en proie à une idée fixe, je reste en face de cet espoir : l'entendre et la voir!... Que voulez-vous! ne vous indignez pas trop, je vous en supplie, mais j'ai besoin de vous voir, comme on a besoin de manger quand on a faim ; c'est odieux, c'est brutal, c'est tout ce qu'il y a de plus révoltant peut-être, mais c'est vrai. Ma pensée m'entraîne à Creutznach à tout moment. Je vais achever le Constitutionnel, puis aller retenir ma place à la malle et retourner vous voir et causer avec vous, ne fût-ce que deux jours. Aurai-je une lettre ce matin?.., je n'ose l'espérer.
Adieu; il faut se soigner et ne plus travailler que pendant quelques heures; c'est maintenant de sept à dix heures, car, après dix heures, la chaleur devient réellement intolérable.
Mercredi 29.
J'ai trouvé à la poste une lettre de vos enfants. Anna y a mis un petit mot qui m'inquiète; elle me dit : « Maman est triste et souffrante; vous devriez bien venir nous aider à la distraire. » Je suis donc allé retenir ma place jusqu'à iMayence, et je serai très-exact, vous ne me ferez pas le tort d'en douter, j'espère. Adieu pour aujourd'hui.
Jeudi 30.
On a encore tiré hier sur le roi ; vous saurez cela par les journaux; c'est vraiment odieux! cela va rendre notre malheureux pays impossible et haïssable aux étrangers. Je vais beaucoup mieux, le docteur a été prophète : en deux jours, tout a été fini et remis en bon ordre; mais je ferai encore diète aujourd'hui, et, demain, je reprendrai ma nourriture habituelle et mes travaux. Les chaleurs sont redevenues plus affreuses que jamais; en vous écrivant, je suis en nage: chaque pore, chaque cheveu a sa goutte de sueur, et je suis trempé, comme si je sortais du bain.
J'ai été hier voir le feu d'artifice; j'avais dormi toute la journée, tant la faiblesse et la chaleur m'avaient abattu. L'illumination était fort belle, et je doute que Peterhof en ait jamais eu de .pareille (en dépit de toutes vos admirations). Comme je vous ai
souhaitée ! et que de fois je me suis dit et répété que positivement, l'année prochaine, vous verriez cela avec moi! Malgré la chaleur et la diète, je me sens si bien remis de mon indisposition, que j'irai ce soir à la première représentation du Docteur noir, et que, demain, je reprends mes anciennes allures et mes travaux nocturnes, moyennant le café bien entendu; et, le 17 août, vous me verrez à Greutznach, comptez là-dessus.
La fin d'Esther a eu un grand succès; la lettre a été comme un coup électrique, tout le monde en a parlé. La profonde vérité de nos mœurs judiciaires, rendue si dramatique, a surpris les gens du métier. Attendez V Histoire des parents pauvres, et vous verrez que j'en ferai une bien belle œuvre; mais n'ayez pas trop de confiance, car je peux me tromper aussi. Donc, tout va bien, et tout ira de mieux en mieux. Mais je vous aime tant, qu'il n'y a pas d'autre malheur possible pour moi que ce qui peut venir de vous seule, soit comme santé, soit comme sentiments. Les larmes me gagnent en revoyant certains gestes, certains mouvements de votre aimable personne, dans cette chambre obscure de ma cervelle où se peignent tout vos traits, votre adorable caractère, votre cœur infini de bonté, votre esprit, vos promenades avec moi, nos marches sur les routes, jusqu'à vos douces gronderies; enfin, toute notre histoire, où vous avez toujours été la plus noble, la plus pure, la plus sainte, la plus excellente des créatures humaines.
31 juillet.
Nous avons hO degrés dans mon appartement; ma faiblesse est extrême, à cause de la diète absolue que m'a ordonnée le docteur. Ceci vous expliquera la brièveté de ma causerie de ce matin.
Hier, j'ai vu le Docteur noir : c'est le comble de la stupidité, la médiocrité dans ses saturnales; je me suis couché à une heure, et, ce matin, j'étais encore au lit à neuf heures. Je reviens de la poste et pas de lettres, hélas ! C'est un soldat de la Méduse, regardant à l'horizon, et n'y voyant rien, que votre pauvre serviteur sans lettres au retour de la poste. Allons, il faut lire et corriger mes épreuves.
COR RESPOiND ANGE. 525
CCGXI.
A MADAME LA COMTESSE GEORGES MNISZECH, NÉE ANNA IIANSKA^ A WIESBADEX.
Paris, 31 juillet 18 40.
Chère Anna,
J'ai voulu VOUS écrire le jour de votre fête; mais, ce jour-là, j'étais atteint d'un commencement de choléra sporadique et je suis allé chez mon docteur; de là, je me suis traîné chez ma mère, qui a, comme vous, sainte Anne pour patronne, et je suis revenu me droguer chez moi. Mais j'ai bien pensé à vous, et, si vous avez entendu quelque bruit mystérieux dans vos oreilles, c'était la voix de Bilboquet, confuse et chargée de vœux pour votre bonheur, faits avec d'autant plus d'assurance que je sais que ce bonheur sera complet et selon vos souhaits. Vous n'ignorez pas tout le bien que je pense de lui; s'il tient tant au système des soulèvements, il ne tiendra pas moins à sa femme; et je commence à croire qu'il a raison pour les soulèvements, comme il aura raison pour sa femme.
Vous avez eu toute la finesse d'un vieil observateur rusé, et vous avez un bonheur inouï et, croyez-moi, bien rare dans la vie, celui d'avoir eu raison dans votre première inclination ; car (entre nous) Georges est une de ces âmes d'élite qui sont comme de gros diamants cachés dans l'enveloppe terrestre. Que puis-je vous souhaiter, à vous qui avez tout, sans compter la jeunesse et la santé, une mère comme la vôtre! un Georges! et permettez -moi de vous dire un Bilboquet!... Vous n'avez qu'à vous faire pardonner votre bonheur.
J'ai donc dit, le 26, cent fois : « C'est la fête d'Anna! » Et j'oubliais les ennuyeuses souffrances de la cholérine. N'est-ce pas vous dire que votre souvenir a la fraîcheur salutaire des baumes?
Mille amitiés.