‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 206 sur 229 · CCCXXXII · texte numérisé non relu

CCCXXXII

A LA MÊME

Novembre 18 47.

Ma chère sœur.

Dis à Surville que les bois ont bien la dimension qui manque en France et qu'il y a bien cent mille pieds d'arbres; mais ses calculs sont exacts, et il n'est que trop vrai que les prix de transbordement d'un chemin de fer dans l'autre, à Breslau, à Berlin,

à Magdcbourg, à Cologne, rendent impossible l'exploitation de ces richesses. C'est à quoi je réfléchissais pendant que venait ta lettre. Il n'y a pas moyen de transporter les bois jusqu'à la Vistule, et de les charger à Dantzick pour le Havre, car il n'y a point de chemin entre le lieu de production et le Bug, qui est un des affluents de la Vistule. Cela m'a rappelé l'histoire d'une forêt de quarante-huit mille arpents, achetée cinq cent mille francs en Auvergne, et qui a ruiné l'acquéreur, à cause de l'impossibilité des transports. Depuis, on m'a dit qu'il y avait à Archangel des millions de pieds d'arbres gigantesques qui couvrent comme d'un immense radeau la mer Glaciale.

On ne se figure pas les richesses énormes qui sont accumulées en Russie, et annulées faute de voies de transport. Nous nous chauffons ici (et Vierzschovnia est un palais) avec de la paille! on brûle, par semaine, dans les poêles, toute la paille qui se voit au marché Saint-Laurent à Paris. L'autre jour, je suis allé dans le follwark de Vierzschovnia, qui est l'endroit où l'on met les meules de blé, où l'on bat le blé avec des machines, et il y avait, pour ce seul village, vingt meules de trente pieds de hauteur sur cinquante pas de longueur et sur douze pas de largeur. Mais les vols des intendants, les dépenses, diminuent beaucoup les revenus. Nous n'avons pas idée, chez nous, de ces existences-là. A Vierzschovnia, il faut avoir toutes les industries chez soi, céans : il y a un confiseur, un tapissier, un tailleur, un cordonnier, etc., attachés à la maison. Je comprends maintenant les trois cents domestiques dont me parlait à Genève feu M. H..., qui avait à son service un orchestre tout entier. Le comte Georges Mniszech, l'heureux mari de la comtesse Anna, possède, en Wolhynie, un château qui est le Versailles de la Pologne; je dois l'aller visiter. C'est son frère qui l'habite, car le comte Mniszech vit à Vierzschovnia.

Mon plus grand désir n'est pas encore près de s'accomplir. Madame Hanska est indispensable à ses enfants : elle les guide, les éclaire dans la vaste et difficile administration de ces biens. Elle a tout donné à sa fille, je savais ses intentions depuis Pétersbourg. Je suis, d'ailleurs, ravi de ce que le bonheur de ma vie soit dégagé de tout intérêt; je n'en suis que plus ardent à garder ce qui m'est confié. Je serai dans l'embarras pour environ deux

années encore, car l'année I8/48 sera si dure à passer, que j'aurai besoin de retarder de quelques mois l'entier payement du solde de ma mère; à moins que mes travaux littéraires ne soient très-productifs. Il fallait venir ici pour me rendre compte des difficultés de tout genre qui se rencontrent dans l'accomplissement de mes vœux.

Le choléra sévit d'une façon cruelle autour de nous. A Savataf, il a enlevé neuf mille personnes, et, à Kiev, où je suis allé, il enlevait de quarante à cinquante personnes par jour; car je suis enfin allé à Kiev, et ces dames m'ont accompagné; le jeune comte était en route : il revenait d'une terre d'une immense étendue, grande comme tout notre département de Seine-et-Marne et arrosé par trois fleuves, le Dnieper, le Pripet et le Teterof; il s'agissait de renvoyer un intendant prévaricateur. Nous sommes allés à sa rencontre, et j'ai donc vu la Rome du Nord, la ville tartare aux trois cents églises, et les richesses de la Lauzat, la Sainte-Sophie des steppes. C'est bon à voir une fois. On m'a comblé de prévenances. Groiriez-vous qu'un riche moujik a lu tous mes ouvrages, qu'il brûle un cierge pour moi à saint Nicolas, toutes les semaines, et qu'il a promis de l'argent aux domestiques d'une sœur de madame Hanska pour savoir quand je reviendrai, afin de me voir. Le choléra a également passé à Vierzschovnia; dans ce moment, il est à Vienne, dit-on ; mais nous sommes tous bien portants. Il a emporté un fils de la riche madame Braniçka, à cinquante verstes d'ici. Nous avons, d'ailleurs, un excellent médecin, fixé dans le pays depuis vingt ans; car Vierzschovnia a une certaine population à cause d'une fabrique de draps, fort bons. On me fait un paletot, fourré de renard de Sibérie, en drap indigène, afin de passer l'hiver, et ce drap vaut celui de France. On fabrique dix mille pièces de drap par an.

J'ai un délicieux petit appartement composé d'un salon, d'un cabinet et d'une chambre à coucher; le cabinet est en stuc rose, avec une cheminée, des tapis superbes et des meubles commodes; les croisées sont toutes en glace sans tain, en sorte que je vois le paysage de tous les côtés. Vous pouvez imaginer par là ce que c'est que ce Louvre de Vierzschovnia, où il y a cinq ou six appartements de ce genre à donner.

Comme je travaille beaucoup en ce moment pour pouvoir publier à mon retour de quoi liquider mes affaires, je déjeune chez moi, et je ne descends qu'au dîner; mais ces dames et le comte Georges me font de petites visites. C'est une vie toute patriarcale, sans aucun ennui. Tout est convenable ici, tandis qu'ailleurs il y a une curieuse alliance de luxe et de misère. C'est le spectacle que donne Kiev. Je rapporte, pour mon escalier, des vues de Kiev faites par un allemand et fort bien lithographiées.

Vos lettres m'ont fait beaucoup de plaisir, et je suis enchanté de savoir par ma mère que la petite maison de la rue Fortunée est bien gardée, car madame Hanska avait les plus vives craintes sur cette habitation, où sont tant de richesses. C'est le produit de six années d'économies, et elle a peur des voleurs ou des malheurs.

J'ai reculé devant les frais de l'assurance du mobilier, car toute dépense effraye, quand il y a encore là tout à payer, et tout à dépenser en argenterie, linge, complément de mobilier, voitures, etc. C'est un nid construit brin à brin. Ma mère fera bien d'aller toutes les semaines demander si je suis arrivé, en ayant l'air de m' attendre : cela tiendra les gens en haleine.

Ce dont tu me parles est excellent si les choses sont comme tu me les écris; mais, si cela se faisait, je serais à temps à Paris, car j'espère y arriver dans les premiers jours de mars. Je le souhaite vivement pour mon compte, et, si la liaison est réelle entre VEihnogra-phe et M. Chevallier, c'est là un sérieux motif pour hâter mon retour, car M. Chevallier sera tôt ou tard influent dans les affaires industrielles; il sera ministre dans un temps donné, soit de l'instruction publique, soit des travaux publics. Ici, tout dépendrait du caractère et du talent : c'est les deux seuls avantages à rechercher, la fortune n'est rien. On a vu des gens riches perdre leur fortune et ne pas la refaire. Tout le bonheur d'une femme est dans la capacité et le caractère agréable de son mari.

Adieu; c'est aujourd'hui le jour où l'on envoie un cosaque porter les lettres à Berditchef, à travers soixante verstes de steppes, et il faut finir.

Tu sais tout ce que je puis répondre à mes nièces; embrasse-les pour moi. Remercie bien Surville de la peine qu'il a prise, et que

tr

Dieu vous protège tous! Tu ne m'as pas dit si Surville avait des ponts à construire en 18Zj8, si ses affaires vont bien.

Écrivez-moi tant que vous pourrez, et croyez à toute l'affection de l'oncle, du frère et du fils.

Accusez-moi toujours réception de mes lettres, car les cosaques s'enivrent, perdent les lettres, et, si on les bat, cela ne rend pas la correspondance.

CCGXXXIII.

A LA MÊME

Vierzschovnia, 20 janvier 1848.

Ma chère sœur,

Je reçois aujourd'hui toutes vos lettres, et n'ai que le temps de vous en remercier, car je me dispose à partir, et je vais faire ce voyage par un tel froid (nous avons eu 21 degrés ce matin!) qu'il faut prendre toute sorte de dispositions; mais mes chers amis se connaissent à ce métier, et je viens d'essayer un manteau à mettre par-dessus la pelisse, qui est comme une muraille.

Il y a quelques jours, en me promenant en traîneau, je me suis aperçu que ma pelisse de renard de Sibérie était comme une feuille de papier brouillard devant ce froid terrible. Je pars dans cinq jours. Le versement à effectuer au chemin de fer m'appelle absolument à Paris, et tout plaisir disparaît devant les affaires, surtout celles qui ne sont pas encore les miennes. Je t'écris donc ce mot à la hâte, pour te prier de dire à ma mère d'aller rue Fortunée prévenir qu'à compter du 16 février, il faut m'attendre tous les matins.

Ce ne serait pas une raison pour être inquiet si je n'arrivais point, car on peut,, par suite de l'accumulation des neiges, avoir des retards de huit et même de dix jours, et rester prisonnier dans d'affreuses petites villes.

D'ailleurs, j'ai des affaires à Francfort et à Mayence, et je compte me reposer à Berlin, que je n'ai jamais eu le temps de bien voir.

Cette nouvelle de versement que m'a donnée Surville dans sa

lettre, m'a pris au milieu d'un grand travail qui allait bien, et que j'ai été forcé d'interrompre.

Ne dis mon arrivée à personne, car je veux rester quelque temps à Paris sans être visité par bien des gens qui fondraient sur moi, et je veux avant tout finir mon travail.

A bientôt donc. Embrasse ma mère et tes filles pour moi. Fais mille amitiés à Surville, et trouve ici toutes mes tendresses.

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