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beau, penser à vous en vous sachant heureux, avoir pour maîtresse la Julie de Rousseau, la Fontaine et Molière pour amis, Racine pour maître et le Père-Lachaise pour promenade!...
Oh ! si cela pouvait durer toujours !
Je n'ai pas d'autre inquiétude que l'envie de m'élever, et tous mes chagrins viennent du peu de talent que je me reconnais. Car, loi, lu peux, en travaillant, augmenter la vivacité de tes doigts; mais tous les travaux du monde ne donnent pas un grain de génie. On peut jouer du piano et bien déclamer les vers, sentir les charmes de la poésie et de la musique; mais composer et versifier?... Au diable la médiocrité! au diable les Pradon et les Bauvarlet! il faut être Grétry et Racine.
Il serait temps encore de faire partie nulle et de devenir un
M. ***, qui juge tranquillement les autres sans les connaître, qui
•jure après les hommes d'État sans les comprendre, qui gagne au jeu
même en écartant les atouts, l'heureux homme! et qui pourra bien
un jour devenir député, parce qu'il est riche, l'homme parfait!...
Je te quille pour aller au Père-Lachaise faire des études de douleur, comme tu faisais des éludes d'écorché. J'ai abandonné le Jardin des Plantes parce qu'il était trop triste. Je pense que vous pouvez m' écrire comme vous voulez par Godard ; il ne vous en coûtera que du papier, de l'encre et de l'esprit, à vous, car, moi, je vous fais toujours une graissée de bêtises.
Me voilà revenu du Père-Lachaise, où j'ai piffé de bonnes grosses réflexions inspiratrices. Décidément il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : La Fontaine, Masséna, Molière, un seul nom qui dit tout et fait rêver!... De toutes les affections de l'âme, la douleur est la plus difficile à peindre; nous autres modernes, nous sommes les très-humbles valets des anciens, et cela redouble mes craintes pour le cinquième acte du Régicide.
Dis à maman et à papa combien je les aime; il n'y a que toi qui puisses exprimer cela. Sur ce, je t'embrasse et j'ajourne au numéro prochain tout ce qui reste au fond du sac. Adieu, Pétrarque!
Ton grigou de frère.
Bien des amitiés à Laurence.
Je ne veux plus t' écrire; je me laisse aller à bavarder, et je
regrette le temps, parce qu'il devrait être mieux employé à notre gloire commune, si !...
A LA MEME
Paris, septembre 1820.
J'ai, ma chère bonne, décidément pris un parti pour CromweU : maintenant que tout est irrévocablement arrêté, j'ai résolu d'y travailler d'une autre manière. Il va être fini en cinq ou six mois, mais grossièrement et d'un seul jet, parce que je veux pouvoir, le tableau une fois dessiné, y mettre le coloris à mon aise. Peut-être t'enverrai-je à la fin de novembre ou au commencement d'octobre la première acte ; j'espère que tu pourras là dedans rogner, trancher, coupiller, à ton aise.
Je commence à passer assez gentiment les nuits, mais le froid me pipe (c'est un mot de papa), et je ferai l'acquisition d'un vieux fauteuil de bureau qui me garantira au moins les côtés et le dos. Ne dis rien à ma chère mère de mes travaux nocturnes et ne m'en parle pas non plus; je veux enfia, dussé-je en crever, venir à bout de CromweU et terminer quelque chose avant que maman me vienne demander compte de mon temps.
Je suis plus engoué que jamais de ma carrière pour une foule de . raisons dont je ne déduirai que celles que tu n'aperçois peut-être pas. Nos révolutions sont bien loin d'être terminées; à la manière dont les choses s'agitent, je prévois encore bien des orages. Bon ou mauvais, le système représentatif exige d'immenses talents ; les grands écrivains seront nécessairement recherchés dans les crises politiques; ne réunissent-ils pas à la science, l'esprit d'observation et la profonde connaissance du cœur humain?
Si je suis un gaillard (c'est ce que nous ne savons pas encore, il est vrai), je puis avoir un jour autre chose que l'illustration littéraire; et ajouter au titre de grand écrivain celui de grand citoyen, c'est une ambition qui peut tenter aussi ! Rien, rien que l'amour et la gloire ne peut remplir la vaste place qu'offre mon cœur, dans lequel tu es logée convenablement.
Ma sœur, ma bonne Laure, je voudrais vous voir tous richement plact\s, afin qu'on ne me tourmentât pas sur ma destinée ; il y a dans cette affaire un peu d'égoïsme peut-être , mais on me le pardonnera en faveur du bien qu'il produirait.
Aussi je désire la réussite de mon dessein sur Cromwell avec un grain d'intérêt, et je traite ma pauvre tragédie comme du marc de café : je calcule ce que j'en tirerai pour m'indépendantiser. Je ressemble à Perrette au pot au lait, et ma comparaison ne sera peut-être que trop réelle ! Si par hasard on vendait du génie à Villeparisis, achète-m'en le plus que tu pourras; mais, malheureusement, cela ne se vend ni ne se donne, ni ne s'achète, et j'en ai furieusement besoin.
J'avais fait un monologue à la Chapelain, en vers que je trouvais superbes; à force de les relire, j'ai remarqué qu'ils étaient presque tous faux. Quel déchet!...
Chère sœur, pense à moi; voilà tout ce que je te demande. Ëelle et tendre soupirante du Languedocien Pétrarque, tâche de le trouver modernisé, ayant cent mille livres de rente et directeur général ! Adieu.
A LA MÊME
(En lui envoyant le plan de la tragédie de Cromwell.)