‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 53 sur 229 · Le Château s'entendait alors pour les Tuileries · texte numérisé non relu

Le Château s'entendait alors pour les Tuileries

A MADAME LAURE SURVILLE, A BAYEUX*

Villeparisis, juin 1 8 '21.

Si tu veux connaître exactement notre situation, représenie-toi d'abord papa se promenant en long dans sa chambre, immédiatement après la lecture du journal; puis maman dans son lit, encore mal guérie d'une fausse fluxion de poitrine; Laurence auprès d'elle, et enfin ton cher frère écrivant en face de la cheminée, sur le petit meuble qui supportait jadis ton écritoire! Quant au chapitre des observations, il y aurait bien matière à le remplir, mais il faudrait un temps plus calme. D'ailleurs j'arrive de l'Isle-d'Adam, je ne puis encore être au courant des choses et t'en conter bien long.

Ce que je te dirai, c'est que je pense souvent à toi. Tu sais que j'ai des mots favoris que je prends et que je quitte à chaque lune ; eh bien, depuis six semaines, mon mot, c'est celui-ci : « Et Bayeux?...» Mais, mordicus, il restera en dépit des lunes!

Une nouvelle qui fera sensation dans ta province, c'est l'ensablement du bosquet de Laurence et de notre cour!

Avant-hier, c'était la fête de Villeparisis, assez triste pour nous. Telle ne fut point la fête dernière ; il y avait, en ce temps-là, un jeune troubadour qui tournait autour de .mademoiselle Laure... Aujourd'hui, absence complète de troubadours.

Ah çà! j'espère que tu nous décriras tes appartements afin que nous puissions t'y voir tourner, trotter, ranger, fouiller, comme tu nous aperçois en idée, tournant, trottant, grouillant dans la maison. Dis-nous bien ce que c'est qu'une ville qui s'appelle Bayeux ; si on y est comme ailleurs, s'il y a des hommes, des femmes; quel est l'habillement des indigènes, leur parler, leurs mœurs, leurs usages.

Nous avons vu hier M. Auguste Perrault, qui se plaint de ce que Surville ne lui a pas écrit un mot au sujet de ses lettres de présentation ; il demande si ton mari en a fait usage, s'il pense en re-

1. Au mois de mai 1820, mademoiselle Laure de Balzac avait épousé M. Midy de la Greneraye Surville, ingénieur des ponts et chaussées, à qui la Vieille Fille est dédiée.

cueillir de bons fruits, si..., si..., etc. Ce que je t'en dis, c'est pour ordre. Nous lui avons répondu que les premiers jours d'une arrivée en province étaient consacrés à une foule de choses qui excluent les correspondances, et que Surville était fort occupé.

Chère sœur, on m'a dit que tu m'engageais à aller te voir ; tu sais que je suis pris pour Tété, et que je t'ai promis le mois de mars prochain. Je tiendrai ma parole; mais, pour le moment, le docteur Nacquart m'envoie en Touraine. Je ne te remercie pas moins tendrement de ton invitation ; sois bien persuadée qu'il faudra des raisons puissantes pour que je n'aille pas te tenir compagnie un petit brin.

Adieu, chère sœur; je t'embrasse de tout mon cœur. Mes amitiés à Surville, que je mets de moitié avec toi.

Laurence réclame sa part de papier : il ne faut pas être frèrâtre et lui voler ses lignes. Adieu donc !

A LA MÊME

Villeparisis, juin 1821,

Chère sœur,

Je reviens de Paris et n'ai pu lire ta lettre qu'aujourd'hui ; elle m'a fait grand plaisir, et je quitte, tout exprès pour te répondre et causer avec toi, la correction du premier volume d'un roman dont un exemplaire vous sera transmis à Bayeux, si nous, pauvre hère, le plaçons avec avantage.

Maman, se trouvant plus malade, s'est embarquée hier pour Paris afin de se faire soigner. Cependant, nous venons de recevoir une lettre qui nous dit qu'elle se porte mieux et qu'elle a bien soutenu la route. Je dis nous, parce que je suis à Villeparisis avec papa.

Ce que tu me dis de ton chagrin m'étonne; je te croyais plus philosophe que cela ! Comment, sœur, ignores-tu que le chagrin n'avance à rien, ne sert à rien? quand tu t'affligerais cent fois davantage, ces cent et une doses de mélancolie ôteraient-elles une seule borne à la route de Bayeux à Paris, abrégeraient-elles ses

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soixante et dix lieues que je maudis, non parce qu'elles sont soixante et dix, mais parce qu'elles nous séparent? Autant je te blâmerais de nous oublier, — car nous sommes éminemment aimables! — autant je te blâme quand je te vois si triste d'être séparée de nous, parce qu'en un mot comme en cent, cette coquine de mélancolie ne nous rendra pas présents. Oh! que Roger Bontemps fut im grand homme et un honnête citoyen ! suisses préceptes, chère sœur : égaye-toi, console-toi, fais voyager ta brillante imagination, occupe-la, dresse des plans, figure-toi que tu as le cheval d'Astolphe, monte dessus, et pars pour Villeparisis ; tu seras tranquille et contente, au moins pendant le chemin. Ne nous écris plus de ces choses tristes, car ça me donne l'envie de prendre mes jambes à mon cou, et d'aller à Bayeux coller tes armoires, voir ton installation, tes parquets, tes lampes, et peut-être même madame Surville!...

N'as-tu pas ton piano à perfectionner? la musique n'a-t-elle pas l'heureux don de calmer l'âme, d'y jeter un baume rafraîchissant et de faire diversion aux peines de la vie? Tu as le chagrin d'être séparée de ta famille? N'avons-nous pas celui de ne plus te voir parmi nous, rire, sauter, jouer, disputer, jacasser ? N'ai-je pas celui (car toujours moi!) d'avoir vingt-deux ans et d'être sans indépendance, ni sort ni place, avalant des goujons, des bouillons, etc., etc.?

Heureusement que, depuis quinze jours, j'ai eu l'idée de me faire assurer cent mille écus à prendre sur le public ; et je vais les recevoir en détail contre quelques romans dont j'aurai bon débit à Bayeux!

A propos de Bayeux, pourrais-tu m'expliquer pourquoi la rue où tu demeures s'appelle rue Temture? Ça ne m'est pas encore entré dans la tête. Je te dirai, de plus, que je n'aime point à te voir aller au marché. Est-ce une raison parce qu'on est simple à Bayeux pour le devenir toi-même ? C'est bien assez de te conformer aux choses indispensables, comme de respirer l'air, boire le cidre, manger le pain bayeusois!... Vas-tu pas aller aussi tous les jours à la messe?... Oh! le bon pays à exploiter que ce Bayeux tout plein de dévotes ! Il doit y avoir une furieuse provision d'amourettes et d'intrigues, car la dévotion est l'enseigne de tout cela.

Voici une nouvelle que les journaux ne vous donneront que trèsimparfaitement. L'anniversaire de la mort du pauvre Lallemand^ devait être célébré par un service funèbre ; quand les étudiants vinrent à Saint-Eustache, tout était fermé, et une bande collée, comme quand le spectacle manque, annonçait que, par ordre supérieur, le service n'aurait pas lieu. Les jeunes gens ajoutèrent au crayon que, « vu l'extrême liberté des cultes, » ils invitaient les amis du défunt à se réunir au boulevard Bonne-Nouvelle, d'où l'on irait au Père-Lachaise. Au rendez-vous on se trouva, par le plus grand hasard, sept ou huit mille en habit noir. Mais la garnison de Paris et la gendarmerie gardaient les approches du cimetière. Les étudiants voulurent forcer la consigne. Un officier ordonna de faire feu ; les gendarmes refusèrent d'obéir, et un jeune homme (un enragé, disent les ultras) se fit porter de bras en bras jusqu'à l'officier qui avait commandé le feu ; puis, découvrant sa poitrine, il dit : (( Si vous voulez une autre victime, frappez ! je suis prêt, sûr que ma mort sera utile à la liberté de mon pays! — Bravo! bravo! cria la foule. Vivent les soldats ! vivent les gendarmes ! » Alors, on se rendit dans un champ voisin, on forma le cercle, et un étudiant, au milieu d'un silence religieux, prononça un discours à la fin duquel on jura de revenir l'année prochaine, a portant le deuil de nos libertés ». Tous se retirèrent ensuite deux par deux et saluèrent en passant la porte de M. Camille Jordan, qui était mort la veille, et celle du jeune Lallemand. Cette cérémonie a causé une grande émotion dans Paris...

J'espère que tu iras voir la mer, que tu me donneras des détails sur les réceptions qu'on te fera, sur le ton de Bayeux,sur la beauté des dames de l'endroit. Cherche-moi quelque veuve, riche héritière... Enfin, tu comprends ce que je veux te dire. Ah! mais vante-moi : vingt-deux ans, bon enfant, bonnes façons, l'œil vif, du feu! et la meilleure pâte de mari que le Ciel ait jamais pétrie! Je te donne cinq pour cent sur la dot et les épingles.

J'ai été à l'Isie-Adam, comme je te l'ai dit, mais j'ai eu du mauvais temps pendant toute la durée du séjour que j'y ai fait. Je te

1. Lallemand était un jeune étudiant eu droit qui fut tué, le 3 juin 18'20, sur la place du Carrousel, par un soldat de la garde royale, au milieu do rassemblements causés par la discussion du projet de loi sur le double vote.

ÎS CORRESPONDANCE.

promets toujoui*s d'aller, en mars prochain, te tenir compai;nie ; il faudrait des événements graves et des obstacles imprévus pour m'en empêcher.

Je vois avec bien de la peine que ta santé chancelle toujours; espérons qu'elle sera comme la tour de Bologne, qui depuis sept cents ans chancelle sans tomber. Tu me parles de graine de lin, de colimat^ons : eh morbleu! porte-toi bien, aie le bout du nez froid et moque-toi des bouillons!

Je te dirai très-oonfidentiellement que cette pauvre mère tend à devenir nerveuse comme bonne maman, et peut-être pis. Hier encore, je l'entendais se plaindre comme bonne maman, s'inquiéter du serin comme bonne maman, prendre en grippe Laurence ou Honoré, changer de sentiment avec la rapidité de réclair, etc., etc., œmme bonne maman! Peut-être est-ce la peur que ma mère ne tombe dans ce travers qui me fait voir ainsi ; en tout cas, je souhaite le contraire pour elle et pour nous. Ce qui me choque le plus, c'est cette susceptibilité maladive que l'on a chez nous. Nous sommes une petite ville à nous quatre ; on s'obser\e comme Montécuculli et Turenne. Enfin, l'autre jour, je revenais de Paris très-tracassé ; je ne pensai pas à remercier maman, qui m'avait fait faire un habit noir; à mon âge, on n'est plus guère sensible à un pareil cadeau; cependant, il ne m'eut pas coûté grand^cfaose de paraître touché de l'attention, d'autant plus que c'était un sacritice, mais j'oubliai ce que j'aurais dû faire... Maman me bouda ! et tu sais ce que c*est que son air et son visage dans ces moments-là ! Je tombais des nues et cherchais en ma tête ce que j'avais fait. Heureusement Laurence vint m'avertir, et deux ou trois paroles fines comme l'ambre raccommodèrent le visage de maman. C'est là un rien, une goutte d'eau, mais c'est pour te domier un exemple de nos manières. Ah ! nous sommes de fiers originaux dans notre sainte famille. Quel dommage que je ne puisse nous mettra en romans!...

J'espère que cela te reportera au milieu de nous mieux que toutes les descriptions du monde. Hélas ! comment se fait-il que Fon n'ait pas dans la vie un peu d'indulgence, que l'on cherche en toute chose ce qu'il peut y avoir de blessont ? Personne ne veut vivre ^c^Xtebe^nneflanquette, comme papa, toi et moi nous vivrions ;

je crois que Surville ea serait aussi. Rien ne me fâche comme ces gens à grandes démonstrations qui vous étouffent pour vous embrasser, qui crient à l'égoïsme si vous vous gardez de leurs exagérations, et ne conçoivent pas du tout un sentiment interne qui ne se manifeste que quand il le faut!

Goddam! que d'esprit je fais là! je ne me reconnais pas. Nous ne sommes que nous deux, laissons l'esprit et tenons-nous-en à l'amitié que nous avons toujours eue l'un pour l'autre.

Dis donc, il me semble que mes pattes de mouche attrapent joliment la poste : elles lui font tort d'au moins trois feuilles de papier; mais notre gouvernement est trop peu libéral pour que j'écrive en gros caractères. Ce n'est pas comme toi : tu fais des lettres qui ressemblent à celles des enseignes d'auberge , si ce n'est qu'elles ne sont pas moulées. Ah ! prodigue , tu aurais pu mettre trois fois plus de choses sur tes quatre pages !

Tu ne sais pas que Laurence s'était monté la tête pour Auguste de L... Ne dis rien qui puisse faire croire que j'ai trahi le secret, mais j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que les auteurs étaient de fort vilains partis (quant à la fortune, s'entend). Vraiment, Laurence est romanesque. Comme elle m'en voudrait, si elle savait que je parle avec tant d'irrévérence de ses amours! Ah! maudit argent!... Mais ne t'inquiète pas : si par hasard je me trouve un homme à talent, je compte en ramasser pour nous tous.

Tu pourras m'écrire encore une fois à Villeparisis avant que je parte pour la Touraine : je n'y vais que le 28 ou le 30 de juin. Je t'écrirai moi-même une ou deux fois pendant mon voyage.

Que me reste-t-il à te dire? Que je pense à toi, non pas toujours, mais assez souvent, surtout à la fin du dîner : c'est mon habitude, et, comme nous dînons à peu près à la même heure que vous, tu peux au dessert te dire : « Honoré pense à nous. C'est un bien brave garçon que cet enfant-là ! Si l'on imprimait sa lettre, cela donnerait au moins trente pages d'impression... » Grand Dieu! que ne l'ai-je mise dans mon roman! cela m'eût avancé d'autant; mais tu sais que, lorsque je t'écris, je deviens pie borgne et quitte ma taciturnité ordinaire. Puisse ma lettre t'égayer ! Fasse le ciel que tu ne sois plus triste I

Allons, adieu, sœur. Lève-toi de ta bergère pour reconduire ton frère, qui est là, à la porte de ton salon. « Tiens, comme les lampes font bien ! — Oui, n'est-ce pas? — Ah! la pendule est d'un bon goût! — Allons, tu reviens dîner? Prends garde de te perdre dans Bayeux. — Bah ! vous me ferez tambouriner. — A cinq heures, toujours ! — Oui. — Eh bien, ^dit Surville qui me rencontre, tu vas te promener? — Oui. — Attends-moi, je vais t' accompagner... »

Quel malheur! ce n'est qu'un songe.

Adieu donc; je t'embrasse tendrement.

A LA MÊME

Paris, 1821.

Il est bien difficile, en décrivant, de ne pas l'entretenir dHltroubadouro S et tu auras autant de versions que de lettres. Apprête donc le tuyau de ta jolie petite oreille pour entendre. Nous avons vu toute la famille, — voire même une nièce qui est charmante.

Procédons par ordre.

La grand'maman est une petite vieille sèche, que l'on dit fort aimable; prends une femme, juste entre madame de Castan et bonne maman, participant de l'une et de l'autre, et tu en auras une idée assez vraie. Quant à la mère, je ne l'ai pas vue de mes yeux, mais il paraît que c'est une femme du meilleur ton, et vive comme la poudre; elle a embrassé Laurence avec une cordialité rare pour une belle-mère; je m'en souhaiterais une pareille! Elle lui a dit, dit-il, que tel récit et tel éloge que son fils lui eût fait d'elle, elle la trouvait encore au-dessus. D'après ce que l'on m'en a raconté, je croirais assez qu'elle est nerveuse, et, après les nerveux, ce que je plains le plus, j'oserais même dire davantage, ce sont les alentours.

Il y a une belle-sœur qui a passé l'âge des amours et qui, par conséquent, est dans la dévotion jusqu'au cou, mais que l'on dit ne pas paraître son âge et être fort aimable. Il y en a une seconde,

1. Mademoiselle Laurence de Balzac était sur le point de se marier, et Honoré désignait ainsi plaisamment le futur, M. de Montzaigle,

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celle qui a épousé un auditeur au conseil d'État, lequel aura un jour trente mille livres de rente ; celle-là est fort jolie, aimable, point revêche. Je ne l'ai pas vue de mes yeux, mais j'ai vu le beaufrère, lequel est un fort joli petit homme à mine rondelette; enfin, s'il est un paradis dans le monde, c'est certes la famille dans laquelle Laurence entrera, s'il plaît à Dieu.

Nous avons vu hier la tante future de Laurence, la seconde fille de la grand'mère du prétendu. ïu peux en avoir ouï parler à papa; c'est madame Cassière, la femme du directeur de comptabilité dans les vivres, et c'est elle qui a une fille si jolie, dont il est fait mention au commencement de ma lettre. Si tu veux, dans ton coquin de Bayeux et dans ta scélérate de rue Teinture, en avoir une idée, tu n'as qu'à te- mettre les deux mains devant tes deux beaux yeux bruns et à évoquer par la pensée cette petite dame de chez iM. de Mésimieux, — une de ses nièces, si gentille, je ne sais comment on la nomme; — pose cette figure-là, embellie par un sourire divin, sur un corps un peu plus grand, plus potelé et mieux fait, tu auras une idée juste de la future cousine.

Reste le futur!... Il est un peu plus grand que Surville; il a une figure ordinaire, ni laide ni jolie ; sa bouche est veuve des dents d'en haut, et il n'est pas à présumer qu'elle contracte de secondes noces, caF la mère nature s'y oppose ; ce veuvage le vieillit considérablement. Du reste, il est plutôt mieux que bien... pour un mari. Il fait des vers; c'est un merveilleux tireur au fusil: sur vingt coups à la chasse, il abat vingt-six pièces de gibier! Il n'a été qu'à deux fêtes et il a eu les deux prix; il est également des plus forts au billard; il tourne, il chasse, il tire, il conduit, il... il... il... Et tu sens que toutes ces sciences, poussées au dernier degré dans un homme, lui donnent une grande présomption; c'est ce qu'il a jusqu'à un certain point, et ce certain point, je crains qu'il ne soit le dernier degré du thermomètre de l'amour-propre. Comme nous en sommes tous assez bien pourvus dans notre céleste famille et que notre numéro est assez haut, on ne s'en aperçoit guère et on excuse le prétendu en disant que, lorsqu'on fait tout bien, on peut avoir de l'assurance. — Il veut que Laurence soit heureuse. Le piano sera compensé par des boutons de diamants, la corbeille sera très-belle; enfin, tout va sur des roulettes, et ce sont des roulettes à équerre.

Maman trouve que le gendre futur se conduit très-bien, trèsbien : il embrasse toujours maman et n'a encore embrassé Laurence que le jour du parrainage. Au surplus, tu sauras que Laurence est faite à peindre, qu'elle a le plus joli bras et la plus jolie main qu'il soit possible de voir, qu'elle a la peau très-blanche ; qu'à l'user, on lui trouve beaucoup d'esprit ; que l'on s'aperçoit fort bien que c'est de l'esprit naturel et qu'il n'est pas encore développé. Elle a de très-beaux yeux ; quant à son teint pâle, il est une foule d'hommes qui aiment ce teint-là. Je ne fais aucun doute que le mariage ne lui aille très-bien.

Bonne maman est dans l'ivresse, papa est très-content, moi de même, loi aussi ; quant à maman, rappelle-toi les derniers jours de ta demoisellerie, et tu pourras comprendre ce que son état d'énervement nous fait endurer à Laurence et à moi. La nature entoure les roses d'épines et les plaisirs d'une foule de chagrins. Maman suit l'exemple de la nature.

(( Henry est malheureux ! on tanne cet enfant-là, il ne fera rien, il faut le changer de pension, il est chez des cafards, c'est une éducation manquée; ils retiennent les enfants, ils les accablent de punitions pour des riens, etc. »

Tu comprends que c'est maman qui parle.

J'ai en vue une petite chambre où je pourrais entrer le 15 de ce mois; car décidément il faut que je m'isole : mon travail s'en trouvera bien.

J'ai l'espoir de vendre un roman tous les mois six cents francs ; c'est assez pour me tirer d'affaire, en attendant la fortune que je partagerai de bon cœur avec vous tous, car elle me viendra, je n'en doute pas.

Je plains beaucoup ma chère maman de sa maladie : il n'y a personne au monde pour le lui dire ; elle serait la plus malheureuse des femmes si elle soupçonnait que, croyant tout faire pour le bonheur de ce qui l'entoure, elle ne fait rien.

Adieu; je t'embrasse de tout mon cœur en te recommandant bien de combattre tes affections nerveuses. Mes amitiés à Surville.

Tu m'as dit que tu lisais Clarisse Harlowe ; tâche de lire ensuite Julie. Je t'engage aussi à lire Kenilworth, le dernier roman de Walter Scott; c'est la plus belle chose du monde.

Mon roman est fini, je tiens les derniers ci:iapitres. Je te l'enverrai, à condition de ne pas le prêter et de le vanter comme un chefd'œuvre, bien entendu. Tu sens que, dans les circonstances actuelles, je ne peux pas plus aller à Bayeux qu'en Touraine, et, si je me sépare de la maison paternelle, c'est que je suis obligé de travailler à des romans qui exigent des recherches et de l'assiduité.

A LA MÊME

Villeparisis, 1 821.

Ma chère sœur,

Laurence doit t'en exprimer beaucoup plus en deux lignes que je ne le ferais en un discours; étant la partie intéressée, elle trouve naturellement des paroles mieux senties. Moi, je ne suis qu'un simple spectateur, et, jusqu'ici, la seule observation que j'aie faite, toujours de mon parterre, c'est que l'action de ce drame n'allait pas assez vite; il me tardait de voir le dénoCiment et par conséquent l'autel.

Enfin, mon impatience a été calmée par la signature du contrat. On a donné à cette occasion une soirée ousqu'il y avait des glaces, des parents, des amis, voire même des connaissances, des gâteaux, nougats et autres friandises parmi lesquelles il faut compter Henry ^ quelques raretés comme qui dirait le cousin M... Dans notre petit salon, tout ce monde-là a tenu, viré, remué, causé, joué et admiré la corbeille. Je n'y ai vu qu'une belle-sœur future de Laurence, que je trouve belle comme les anges du paradis, droite comme un jonc et très-a venante; elle m'a séduit... Eh oui, vraiment!

Tu désires connaître les moindres détails et tu t'adresses à moi, à moi l'homme le plus triste, le plus mélancolique, le plus malheureux des malheureux qui vivotent sous cette belle calotte céleste que l'Éternel a brillantée de ses mains puissantes*...

Quels chagrins puis-je avoir? Hélas! c'est une triste litanie que l'on ne peut pas entamer un jour de fête. J'attends pour cela le

L Le plus jeune des quiitrc enfants de madame de Balzac.

premier jeûne que me dénoncera le calendrier. Plût aux dieux que je ne fusse jamais né!... Alors, dans cette disposition d'esprit, comment veux-tu que je te parle de cette foule de petites babioles qui se font ici? Quand on se lève, on dit que la journée sera trop courte; le troubadour vient déjeuner, dîner et faire une cour assidue; néanmoins, je t'avouerai que je ne découvre dans toutes ses démarches, sourires, paroles, actions, gestes, etc., rien qui marque Tamour comme je l'entends. Or, je te déclare, en mon âme et conscience, que je ne me marierais jamais à une jeune fille qui ne m'aurait pas inspiré beaucoup d'amour. De tout cela, il résulte dans mon esprit des réflexions très-profondes sur la manière dont on contracte un tel engagement.

Je ne doute pourtant pas que Laurence ne soit heureuse, car elle épouse un aimable homme qui a de l'esprit et un très-heureux caractère; mais, comme je crois que chacun doit ressentir, dans l'état social comme dans la nature, l'effet unique d'une harmonie unique, je conclus que je veux saisir cette harmonie sympathique pour me marier.

Des présents, des cadeaux, des objets futiles, deux, trois ou quatre mois de cour ne font pas le bonheur; c'est une fleur solitaire bien difficile à trouver ; et cependant l'on est si malheureux seul, si malheureux en société, si malheureux mort, si malheureux en vie, qu'il faut bien souvent renoncer sur la couleur.

Tu vois que je ne suis pas toujours gai.

Il est arrivé à notre pauvre père bien-almé un cruel accident. Il était venu à Paris, il y a quinze jours, pour recevoir la visite de madame de Montzaigle et de la grand'mère; il a voulu, malgré nos instances, repartir aussitôt après pour Villeparisis.

Il a eu dans sa voiture l'œil gauche déchiré par le fouet de Louis, triste présage!... Le fouet de Louis toucher à cette belle vieillesse, notre joie et notre orgueil à tous! le cœur saigne! On a cru d'abord le mal plus grand qu'il n'est, heureusement! Le calme apparent de mon père me faisait peine, j'aurais préféré des plaintes, je me serais figuré que des plaintes le soulageaient! mais il est si fier à bon droit de sa force morale, que je n'osais même le consoler, et la douleur d'an vieillard fait autant souffrir que celle d'une femme !

Jtî ne pouvais ni penser ni travailler; il faiii pourtant écrire, écrire tous les jours pour conquérir rindépendance qu'on me rt'fusel essayer de devenir libre à coups de romans, et quels romans! Ah! Laure, quelle chute de mes projets de gloire!

Avec quinze cents francs de rente assurés, je pourrais travailler à ma célébrité; mais il faut le temps pour de pareils travaux, et il faut vivre d'abord! je n'ai donc que cet ignoble moyen pour m'indépendantiser. Fais donc gémir la presse, mauvais auteur (et le mot n'a jamais été si vrai!).

Si je ne gagne pas promptement de l'argent, le spectre de la place reparaîtra; je ne serai pas notaire toutefois, car.M.T... vient de mourir. Mais je crois que M. G... me cherche sourdement une place; quel terrible homme! Comptez-moi pour mort si on me coiffe de cet éteignoir, je deviendrai un cheval de manège qui fait ses trente ou quarante tours à l'heure, mange, boit, dort à des instants réglés d'avance.

Et l'on appelle vivre cette rotation machinale, ce perpétuel retour des mêmes choses!...

Encore si quelqu'un jetait un charme quelconque sur ma froide existence! Je n'ai pas les fleurs de la vie et je suis pourtant dans la saison où elles s'épanouissent ! A quoi bon la fortune et les jouissances quand ma jeunesse sera passée? Qu'importent les habits d'acteur si Ton ne joue plus de rôle ? Le vieillard est un homme qui a dîné et qui regarde les autres manger; et moi, jeune, mon assiette est vide et j'ai faim ! Laure, Laure, mes deux seuls et immenses désirs, être célèbre et être aimé, seront-ils jamais satisfaits?...

Tu me demandais des détails de fête et je n'ai aujourd'hui que des tristesses au cœur!

Adieu donc; mille amitiés à Surville.

A LA MÊME

Paris, 1822.

Ma chère sœur.

Tu sauras que je suis dans la joie parce que l'Héritière de Birague a été vendue huit cents francs, et que nous sommes sûrs du débit

du premier exemplaire, puisque c'est bonne maman qui doit l'acheter. Mais, d'un autre côté, je suis dans la peine parce que je tombe malade, que je tousse à rendre tout ce que contient mon gentil petit corps; d'autre part, cependant, je suis joyeux, parce que notre roman prochain se vendra mille francs et qu'au lieu de faire quatre-vingt-douze volumes pour douze mille francs, nous n'en ferons plus que quarante-huit. Quoi qu'il en soit, je suis chagrin parce que je suis tellement moulu et que la frégate la Honoré a été tellement secouée dans ce premier voyage, que force lai est d'aller au radoub à Villeparisis...

En effet, chère sœur, je suis malade comme un vieux chien, et il faut ce néanmoins travailler...

Je n'ai pas besoin de te demander si tu tournes : tu dois te démener, ayant une hôtesse qui, du reste, paraît se plaire à Bayeux. Je suis en tout cas bien coupable envers bonne maman, à qui je n'ai pas écrit une seule fois; aussi je m'en vais lui adresser une demi-feuille pleine de sentiment. Je forme les plus beaux projets du monde ! Le jour où mes romans vaudront deux mille francs, je prendrai épouse sage et fidèle, si faire se peut, et je m'encaquerai dans un joli petit ménage tout neuf et tout verni comme un joujou d'Allemagne. C'est une vérité qu'il faut qu'un auteur soit marié, pour que l'on se mette à la tête de sa fortune, de sa maison, etc.; aussi madame de Balzac la jeune sera-t-elle très-heureuse. Je t'en prie, reviens à Paris, parce que, quand j'en serai là, tu auras la complaisance de me la choisir taillée sur ton modèle; sans cela, je n'en veux pas... Ainsi arrange-toi pour trouver ta semblable dans cinq ou huit ans.

Les travaux du canal Saint-Martin vont s'adjuger incessamment. J'avais envie de souscrire afin d'être plus sûr de faire venir ton mari à Paris; mais, comme je n'avais à donner que quatre cents francs comptant, j'ai renoncé à ce dessein, attendant un temps plus heureux.

Hélas! j'ai oublié que je devais commencer ma lettre ^par une imprécation sur les sœurs... G sœur scélérate! ô sœur qui n'écris pas! ô sœur qui délaisses ion frère, etc., etc.

La poste presse; je suis bêle, je suis malade, et je t'aime : quatre raisons de finir.

Je t'embrasse mille et mille fois.

A LA MÊME

(Fragment d'une lettre sans commencement.)

Villeparisis, 1822.

... Quant à papa, c'est la pyramide d'Egypte, immuable au milieu des éboulements du globe, rajeunissant, etc., etc.; tandis que maman, toujours sur la route de Paris, compense, par son activité, l'immobilité de papa. Henry est un bijou ou un écervelé, comme tu voudras; je déclare n'avoir aucune opinion sur lui.

Prie donc Surville de s'informer dans quelle partie de la Normandie est Château-Gaillard ou le château Gaillard. Ensuite, dismoi s'il y a une bibliothèque à Bayeux ou à Caen; si ton mari a la faculté d'en avoir les livres, et s'il y a beaucoup de livres sur l'histoire de France, surtout des mémoires particuliers qui donnent du jour sur les époques. Le roman que j'irai faire sera ou la démence de Charles VI et la faction Armagnac ou bourguignonne, ou bien la conspiration d'Amboise ou la Saint-Barthélémy, ou les premiers temps de l'histoire de France,

Mon voyage est encore subordonné à des considérations pécuniaires très-sérieuses. Il est possible qu'au 15 de janvier, si la presse est esclave, nous fassions un journal. Si les journaux sont libres, nous ne le ferons pas. Ensuite, si notre damne et notre Men- (liant n'étaient pas faits, il faudrait les finir; s'ils entrent en répétition, il faudra rester ici. Je vois bien des accrocs! Si je puis trouver deux mois de libres, j'accours faire mon roman; si je vends mon Beau Juif ^ cher, deux mille francs par exemple, je m'arrête aux romans et je suis libre, parce que six romans par an feront douze mille francs. Mais que d'anicroches!...

Veux-tu que je t'envoie l'Héritière de Birague, ou aimes-tu mieux la demander à Bayeux ou à Caen, aux libraires qui la feront venir et nous la feront vendre dans la Normandie? Vante-la bien aux dames de Bayeux, que le libraire n'y perde pas, et signale nos

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