‹ Correspondence 1819-1850 (volume 2)Chapitre 62 sur 229 · A M. ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE ÉDITEUR, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE ÉDITEUR, A PARIS

Paris, novembre 1829.

Mon pauvre et malheureux éditeur!

La plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. Je travaille toute la journée à la Physiologie du Mariage, je ne donne que six heures de nuit (de neuf heures à deux) aux Scènes de la Vie PRIVÉE, dont je n'ai qu'à corriger les épreuves; et ma conscience est nette.

Je suis tout prêt à envoyer la copie nécessaire pour terminer le 15, si vous voulez; mais ce serait l'assassinat le plus odieux que nous eussions, vous, Ganel et moi, commis sur un livre!

Il y a en moi je ne sais quoi qui m'empêche de faire consciencieusement mal. Il s'agit de donner de l'avenir au livre, d'en faire un torche-cul ou un ouvrage de bibliothèque; il s'agit de vendre ce papier noirci sept francs la rame, ou cinquante francs.

Si, comme les Nodier, — car le Nodier est un sous-genre dans l'histoire naturelle de la littérature, — je flânais, je faisais des prospectus, des vieux souliers, des parties de billard; si je buvais, mangeais, etc.!... Mais je n'ai pas une idée, je ne fais pas un pas qui ne soit la Physiologie ; j'en rêve, je ne fais que cela, j'en suis féru! Je comprends toute votre impatience commerciale, caria, mienne est décuple.

J'ai la copie sur mon bureau; mais je suis arrêté par une his-

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loire à raconter, par des idées à trouver, par... 11 y en aurait jusqu'à demain à dire par quoi Fauteur de cet ouvrage-là est entre un succès et l'écliafaud, à chaque ligne. Je n'en ai jamais si bien compris l'importance. Je voulais faire une plaisanterie, et vous m'T'tes venu demander, un matin, de faire en trois mois ce que Biillat-Savarin avait mis dix ans à faire. 11 ne parlait que de godailleries; et moi, je parle de ce qu'il y a de plus sérieux en France. Il avait un sujet neuf; et moi, j'ai le sujet le plus usé.

Il y a un miracle dont je me vanterai : c'est que le premier volume de la Physiologie a été refait tel qu'il est, du 1" septembre au 10 novembre 1829 ; car, le 10, Vite missa est sera dit.

Ne croyez pas que cette lettre soit une excuse ; je travaille aussi ardemment et d'une manière aussi suivie qu'aucune créature humaine le puisse faire; mais je ne suis que le très-humble serviteur de la muse, et cette catin-là a des moments d'humeur.

Ne vous désespérez pas; car, le 15, je vous dirai franchement sur quoi vous pouvez compter. Ce n'est qu'alors que j'aurai sondé l'étendue de la plaie, dans le second volume.

Tout à vous.

A MADAME ZULMA CARRAUD, A SAINT-CYR

Paris, 1830.

Le sentiment de répulsion que vous avez éprouvé, madame, à la lecture des premières pages du livre que je vous ai apporté \ est trop honorable pour vous et trop délicat pour qu'aucun esprit, fût-ce celui de l'auteur, puisse s'en offenser. Il prouve que vous n'appartenez pas à un monde de fausseté et de perfidie, que vous ne connaissez pas une société qui flétrit tout et que vous êtes digne de la solitude où l'homme devient toujours si grand, si noble et si pur.

11 est peut-être malheureux pour l'auteur que vous n'ayez pas résisté à ce premier sentiment qui saisit tout être innocent à l'au-

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