A M. VICTOR RATIER, A PARIS
Nemours, mai 1831.
Mon cher Ratier,
Je suis assez en train sur cette terrible Peau de chagrin, que je voudrais, au rebours du héros, voir diminuer, et j'espère en être quitte à la fin du mois. Je vous ai promis de vous écrire et je tiens parole, mieux que vous qui ne me répondrez pas un traître mot et qui irez teter le bout de votre canne dans les foyers de théâtre en délaissant un pauvre ami qui se tue à travailler.
Quand vous venez me voir, — car je reconnais en toute humilité que je suis bien en retard avec vous sur les visites, — nous mettons nos imaginations tellement au galop, que nous n'avons pas un moment pour parler raison, et alors nous vagabonnons (je trouve l'irrégularité plus élégante) ; si bien que du diable si les chiffres de la vie nous apparaissent; or, je veux vous parler raison. C'est un diable qui en prêche un autre, n'importe! Mon judicieux ami, à mon retour, je ne demande pas mieux, toute spéculation à part, que de travailler avec vous pour le théâtre, en vous laissant tout l'honneur de nos compositions androgynes, de nous donner l'un à l'autre à tour de rôle la canne de l'argousin pour frapper sur le torse du fainéant. Mais, mon bon Ratier, voilà la Raison qui va s'avancer, raide, vieille fille et impérieuse!... mais c'est à une condition : vous travaillerez, vous travaillerez comme un forçat, vous n'emporterez pas un sujet, pour me rendre au bout de six mois une feuille de papier blanc, et j'aurai les moyens de vous rudement fouetter, da!... car je veux que vous soyez riche malgré vous. Le moyen serait sûr et il m'en coûterait, mais j'en userai.
Ce sera, après le terme fixé pour qu'un travail soit fait, de passer le drame à'un autre, et de vous en tailler un nouveau ; puis, quand vous aurez épuisé le peu de conception que j'ai dans le ventricule
droit ou gauche de mon cerveau, dans cette petite fraction de mie de pain et de lait nommée cervelle, je vous souhaite le bonjour.
Votre rival est trouvé; c'est un honnête jeune homme, pauvre et malheureux comme vous et moi, ayant soif et faim comme moi et vous, plein de courage comme moi et non comme vous, qui êtes un véritable Indien sur sa natte.
Enfin, mon bon ami, je vous demanderai beaucoup d'indulgence pour mes façons despotiques et ma sincérité. Vous savez si je rejette facilement ce qu'un a[ni trouve mauvais!... Ainsi croyez que, si le hasard me faisait tenir à une erreur, je le reconnaîtrais le lendemain. Bref, je m'instituerai le démolisseur de ce que vous ferez, et je monterai sur vos épaules pour voir plus loin. Ne croyez pas que je ne sente pas comme vous ce qu'il y a de ridicule à un pareil marché; mais, quand vous y trouverez un mécompte d'argent, vous le cesserez, et je ne vous cache pas que, si votre idée est meilleure, elle dominera, puisque nos travaux ne doivent avoir pour but que notre bien-être pécuniaire, et qu'ici il s'agit plus de chaircuHerie littéraire que de réputation. Si nous avons le bonheur de faire un bon Scribe de notre raison sociale Ratier, ce sera tant mieux et je le désire bien vivement. Je ne joue pas au maître, et j'abhorre la tyrannie; j'aime mieux être aimé qu'admiré de mes amis ; si je revendique le rôle de polisseur, c'est qu'il est le plus rude, que c'est une forte tâche.
Voilà ce que je voulais vous dire, et, si vous avez du courage, le talent vous viendra nécessairement, car il y a tant de courage dans le talent que la patience y est presque tout.
Mille choses à Chabot*, et prenez pour vous une poignée de main sincère et l'expression d'une vraie amitié.
Mon adresse : à Nemours, poste restante, jusqu'au 22, jour auquel je partirai. Tâchez de faire les théâtres du plus grand nombre de journaux que vous pourrez ; surtout ne dédaignez pas les choses de bon ton, parce qu'elles sont nécessaires en tout, et que, même en faisant des vaudevilles, il ne faut pas manquer aux convenances.
Tout à vous.
1 . Chabot de Bouia, auteur dramatique et romancier, un des collaborateurs de la Silhouette.
A M. CHARLES RABOU, DIRECTEUR DE LA REVUE DE l'AUlS.
Nemours, mercredi 18 mai 1831.
Mon cher maître,
Vous êtes bien outrageusement mauvais! Je vous avais humblement prié de me dire si V Auberge rouge paraîtrait à la Trinité, vous n'avez pas répondu à votre très-humble serviteur. 11 est vrai que ma lettre vous a été adressée au n*» 2^0. Je baise votre ergot de diable afin d'obtenir un petit mot de réponse.
Je suis en ce moment à cheval sur un crime, et je mange, je me couche dans V Auberge rouge, de manière à donner, mardi matin, à mon débotté, le premier paragraphe à notre ami Foucault, un joli petit manuscrit fait à la campagne, une copie sans ratures, léchée, pourléchée, coquettement corrigée... Ah ! ah! je ne voudrais pas tromper mon ami Gosselin et donner un coup de canif dans sa Peau de chagrin pour Sa Majesté Frédéric-Guillaume.
Ayez la bonté d'écrire « à M. Balzac, à Nemours (Seine-et-Marne), bureau restant)), un petit mot caressant comme la patte d'une maîtresse et qui me dise oui ou non.
Je sais bien, traître de directeur, que vous me direz oui à tout hasard, quitte à me repousser de dimanche en dimanche, comme une fête que le pape est embarrassé de mettre dans le calendrier. Mais, je vous en supplie, te imprecor ! par les mânes de je ne sais qui, ne vous jouez pas de ma crédulité de romancier, dites-moi vrai, si jamais directeur de marionnettes le dit...
Si vous étiez un ami, vous auriez la complaisance de me faire une petite recherche dont j'ai besoin pour l'Auberge rouge; à savoir en quel mois, en quelle année, et sous quel général républicain les Français ont pénétré, au commencement de la Révolution, en Allemagne, à Dusseldorf, ou plus loin; et quel corps.
Je suis ici sans un pauvre livre, seul, dans un pavillon au fond des terres, vivant avec la Peau de chagrin, qui, Dieu merci, s'achève. Je travaille nuit et jour, ne vivant que de café. Aussi j'ai besoin, .pour trouver une distraction à mou travail habituel, de faire
rAuberge rouge, comme on va caresser la femme du voisin. Mille compliments; tout à vous de cœur.
A xMADAME ZULMA CARRAUD, A SAINT-CYR.
Paris, juin 1831.
Bon Dieu, madame, j'ai bien des torts envers vous, car je vous avouerai que je n'ai pas encore trouvé un moment pour lire le manuscrit de notre cher lieutenant Duparc que vous m'avez envoyé, et je sais comme vous combien il est utile et urgent de le placera
Ce manuscrit est toujours sur ma table, comme un reproche éloquent que je m'adresse à moi-même.
Cependant, la librairie n'est point encore assez calmée pour que nous puissions espérer de placer cette traduction. Ainsi je ne suis pas très-coupable, et je dois attendre encore quelque temps avant de m'en occuper effectivement, utilement et activement.
Mes nuits et mes jours ont été employés à des travaux extraordinaires, et je vous aurai tout dit en vous confiant que je n'ai pas écrit une ligne de la Peau de chagrin depuis le peu de pages que j'ai écrites à Saint-Cyr.
Les travaux politiques que m'imposent mes obligations de candidat dans deux arrondissements^ absorbent tout. Il faut mener de front mes occupations littéraires, qui, comme vous le savez, me font vivre, et mes études politiques, de sorte que souvent je succombe; car, maintenant, je suis forcé de faire quelques sacrifices au monde, et j'y vais beaucoup plus que je ne le voudrais. Mais vous, vous ne m'avez pas écrit une pauvre ligne, pas un mot qui -vienne me consoler et me soutenir dans la lutte qui me dévore! Pour ne pas leur écrire, je ne pense pas moins à mes amis.
1. 11 s'agissaitd'une traduction allemande faite par un pauvre officier de l'armée, ancien compagnon d'armes du commandant Carraud.
2. Lors des élections législatives complémentaires qui eurent lieu en 1831, Balzac posa, en effet, sa candidature dans l'arrondissement d'Angoulême et dans celui de Cambrai. ,
CORRESPONDANCE. h1
Vous avez dû recevoir trois exemplaires do ma brochure, .ifin de les remettre à qui de droit».
Ne croyez pas, madame, que je puisse jamais oublier mes amis de Saint-Cyr; mais, depuis que je vous ai vue, je n'ai fait qu'écrire, penser et courir. J'en suis presque malade, et je vais aller passer une quinzaine de jours à la campagne pour me calmer et achever ce malheureux ouvrage, qui n'en finit pas.
Présentez, je vous prie, mes compliments affectueux au capitaine PérioUas et à M. Carraud; rappelez-moi au souvenir de mes joueurs de reversi, et daignez agréer les témoignages de ma respectueuse amitié, comme de mon profond dévouement.