‹ Correspondence 1819-1850Chapitre 50 sur 81 · A MADAME HANSKA, A CREUTZNACH · texte numérisé non relu

A MADAME HANSKA, A CREUTZNACH

Samedi, 4" août 1846.

J'ai votre lettre ! c'est le grand événement de ma vie. J'y ai distingué deux atrocités ; 1° « Ne venez pas, vous vous ennuieriez trop ici » ; 2° « Vous ne pensez pas assezà votre santé, vous vous laissez dévorer par un travail enragé; prenez donc un peu de distraction, amusez-vous. » M'enmiyer avec vous! m*amuser sans vous! est-ce assez d'insultes et d'injustices!... Et n'est-ce pas trop pour moi que de vous les récrire !

3e vais ce matin tout à fait bien et je veux vous annon-

cer cette nouvelle en commençant, pour que ma chère troupe n'ait plus d'inquiétudes sur son illustre chef. Mon docteur vient dîner chez moi aujourd'hui avec Méry (un de vos Gdèles), Léon Gozlan et Laurent-Jan. Cela doit vous rassurer pleinement ; je suis seulement encore comme un homme sans force, sans nourriture et sans appétit. Les intestins sont remis, je crois, et, la semaine prochaine, je finirai le Conslitutionnel.

Dimanche 2.

Chère âme fraternelle, je viens de terminer k Parasite, car tel sera, ainsi que je vous l'ai dit, le titre définitif de ce qui s'est appelé le Bonhomme Pons, le Vieux Musicien, etc. C'est, pour moi du moins, une de ces belles œuvres d'une excessive simplicité qui contiennent tout le cœur humain; c'est aussi grand et plus clair que le Curé de Tours, c'est tout aussi navrant. J'en suis ravi ; je vous en porterai l'épreuve, vous me direz votre impression. Maintenant, je vais me mettre à la Cousine Bette, roman terrible, car le caractère principal sera un composé de ma mère, de madame Val more et de votre tante. Ce sera l'histoire de bien des familles.

Hier, ma chère étoile semblait s'être voilée pour moi; j'ai eu bien des ennuis! Le Messager ne demandait pas mieux que de reproduire, pour deux mille francs. Madame de la Chanterie, dont nous avons corrigé ensemble les épreuves à Lyon; mais le libraire (un cessionnaire de Chlendowski) a été inexorable, il n'a pas voulu consentir à cette insertion, même en recevant une partie du prix. Et le Messager est envoyé gratuitement aux pairs et aux

députés; c'est un journal qui tjre à mille exemplaires. J'ai donc échoué contre le plus stupide mauvais vouloir que j'aie rencontré en ma vie. J'avais fait deux lieues à pied pour trouver le manuscrit, le donner à Durangel, tout préparer, et tout cela pour rien! C'est pour vous faire apercevoir ce que sont les affaires en littérature et ce que sont les libraires. Je vais voir à vous faire envoyer le Courrier, qui publie un roman de George Sand; car je m'aperçois que vous n'avez que des journaux ministériels, et il vous faut lire aussi un peu d'opposition , pour bien vous mettre au fait de notre gâchis politique.

Mardi 4,

J'ai enfin votre lettre, et, maintenant que je la tiens après l'avoir tant désirée, je crains que vous ne vous sentiez fatiguée de tant écrire par de pareilles chaleurs. Soyez tranquille d'esprit comme vous devez l'être de cœur: je n'ai acheté le Greuze et le Van Dyck que parce que j'ai acquéreur à un prix supérieur de deux tableaux : celui de Paul Brill, les Sorcières y et l'esquisse que m'a vendu Miville, de Bâle. J'ai échangé le petit tableau de cinquante francs que Chenavard disait ne pas valoir deux sous contre une délicieuse esquisse de la naissance de Louis XIV, une Adoration des bergers, où les bergers sont coiffés à la mode du temps et représentent Louis XIII et ses ministres. Allez, allez, j'aurai votre confiance avec le temps, en fait de bric-à-brac au moins; vous ne vous figurez pas à quel point je suis tourmenté et quelle est l'anxiété de mon esprit quand je m'aperçois que j'ai quelque chose d'inférieur en fait d'art chez moi. Ayez donc

l'esprit en repos, je suis exactement vos bons conseils; je me prive continuellement, je ne cède à aucune fantaisie spontanée, je n'achète rien sans consulter, examiner et réfléchir; c'est vous dire que je n'achète que de belles choses.

Je vous écris par 50 degrés de chaleur, vous avez dû voir cela dans les Débats. J'ai dans mon cabinet 15 degrés de plus qu'au soleil; car le blanchisseur établi au-dessous de moi fait du feu au charbon de terre, comme dans une locomotive, et, au-dessus de ma tête, il y a du zinc; enfin, je suis dans une étuve! En dépit de cette chaleur, ma santé va de mieux en mieux, la nourriture ne m'incommode plus, et les intestins sont revenus à Tétat normal. Au dire du docteur, mon indisposition ne venait que de la chaleur, qui est pour moi ce qu'elle est pour vous. H faut tenir à remplir son devoir comme moi, pour travailler malgré ma dissolution constante.

Adieu; car les épreuves m'appellent, et je n'ai pas, comme à Lyon, un camarade intelligent pour faire aller la besogne habilement et gaiement. J'ai encore vingt-six feuillets à écrire.

Mercredi 5.

J'ai rencontré Potier dans Tomnibus de Passy. Je Pai questionné, somlé, et j'ai acquis la certitude qu'il a un autre acquéreur que moi et qu'il ne me considère que comme un pis aller; je ne peux pas me mettre dans la voie d'oiïrir plus que ce que j'ai donné depuis un an.

J'ai vu hier Véron, qui veut autant de feuilles que j'en pourrai faire. Il m'a dit que le public n'était pas content de' la publication do Suc ; on trouve cela hideux, hon-

teux, etc. Les belles pécheresses du grand monde pensent se réhabiliter elles-mêmes en jetant les hauts cris sur cette immoralité révoltante, disent-elles. — En revanche, on me fait force compliments sur V Instruction criminelle; au Palais, magistrats et avocats trouvent cela d'une vérité sublime et d'une exactitude irréprochable. Si l'on se souvenait de Popinot, on verrait que Popinot et Gamnsot sont les deux faces du juge.

Je vois avec bonheur, par votre lettre, que vous allez un peu mieux et que vous avez eu un tremblement de terre qui doit bien inquiéter l'Allemagne. Si un volcan allait s'ouvrir tout exprès pour servir de preuve aux théories de Georges I Oh ! comme je voudrais savoir quand vous serez enfin en possession de votre prolongation de passe-port! J'espère toujours partir du 15 au 20 ; car il faut absolument finir les Parents pauvres, j'ai retenu ma place! pour le 15, et je la ferai reporter au 20, si c'est néces-j saire. Ah! vous n'êtes pas contente de mon titre le Parasite : vous dites que c'est un titre de comédie du xvin'' siècle, comme le Méchant, le Glorieuo:, l'Indécis, le Philosophe marié, etc. Eh bien, il sera fait comme votre autocratique et suprême volonté l'a décidé; et, puisque, d'après vos ordres souverains, le pendant de la Cousine Bette ne peut être que le Cousin Pons, le Parasite disparaîtra de LA Comédie humaine pour faire place au Cousin Pons.

Les travaux, les occupations, les difficultés du règlement des derniers soixante mille francs de dettes à payer, toute cette masse de soucis fixes ou flottants, comprime au fond de mon cœur le désir de vous voir, et le besoin

de vous consulter et de causer d'affaires littéraires et pécuniaires avec vous. Puisque vous ne me permettez d'aller vous trouver où vous serez que quand j'aurai uni les Paysans ou du moins la Cousine Bette, je tâcherai de vous obéir. C'est un ordre du jour que je me suis donné, et il m'imprime une force dans le travail que je ne me suis jamais connue. Le Cousin Poiis et la Cousine Bette seront payés dix mille francs ; cela payera Hetzel et les sept mille francs de ma mère. Si je suis avec vous cet hiver, à compter de septembre, je travaillerai à trois ouvrages : les Petits Bourgeois, le Théâtre comme il est et le Député d'Arcis, qui, d'après mon estimation, valent l'un dans l'autre quarante mille francs. Ainsi, vous voyez que non-seulement mes dettes seront payées, mais que j'aurai même de l'argent de reste à la fin de l'hiver. Écrivezmoi vite s'il faut vous abonner aux journaux jusqu'à la fin d'août ou les laisser finir au 15 courant. Chère étoile souveraine, soyez donc bien tranquille sur mon caractère; comment voulez-vous qu'à mon âge un entraînement quelconque puisse me faire compromettre le résultat de quinze à seize ans de travaux? Je ne me ruinerai pas plus à acheter des tableaux que je ne m'engagerais a faire des romans contre la somme qui me libérerait entièrement. Malgré votre haute et suprême sagesse, vous n'êtes pas plus prudente et plus raisonnable que moi, allez! Je suis honteux vraiment de vous répéter des choses de ce genre.

Pas de nouvelles de Rome; je crois qu'il y a autant de raisons de trembler que de se réjouir. A demain pour vous écrire et à bientôt, j'espère, pour vous voir.

C'est Laurent-Jan et Achard qui font les lettres de

Grimm, et c'est Laurent-Jan qui publie en ce moment Jeunesse dans rÉpoque.

Jeudi 6.

La chaleur est aujourd'hui si dissolvante, que je n'ai pu écrire un mot ; je trempe deux chemises par jour à rester dans mon fauteuil et à relire Walter Scott. 11 faut bien vous aimer pour vous écrire même quelques lignes; ma main et mon front ruissellent. Cela me retarde et me fait gémir. J'attends Potier aujourd'hui; je suis décidé à en finir avec lui, si c'est possible, avant mon départ, pour qu'on fasse tout, les réparations et le reste, pendant mon absence, afin qu'à mon arrivée je puisse emménager.

Adieu; toutes mes pensées sont à vous et à tout ce qui peut vous rendre heureuse, même aux dépens de ma vie et de mon bonheur. Avant la fin du mois, j'espère que je vous verrai enfin! je vais travailler ferme pour ne pas retarder mon voyage. J'espère que vous serez contente de ce que je vous apporte. Mon cher critique sera trop attendri pour être bien sévère.

à M. GEORGES MNISZECH \ A WIESBADEN. •

Paris, août 1846.

Mon bon, cher, excellent Georges,

Je suis bien touché de la lettre que je reçois de vous; je n'ai pas besoin de vous exprimer la part que j'ai prise

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