A MADAME ZULMA CARRAUD, A FRAPESLE
Berditchef, novembre 1849
Ma bien chère et bonne madame Zulma,
Mes nièces et ma sœur m'ont, à deux reprises, donné de bien tristes nouvelles de vous, et si je ne vous ai pas écrit, c'est que je ne le pouvais pas. J'ai été bien près de la mort du pauvre Soulié ; car j'ai vu éclater ici une terrible maladie de cœur, préparée par mes quinze ans de travaux forcés, et voilà huit mois que je suis entre les mains d'un docteur qui, en pleine Ukraine, se trouve être un grand médecin attaché au palais et aux terres des amis chez lesquels je suis. Le traitement a été interrompu par une de ces terribles fièvres dites moldaves qui, des marais du Danube, arrivent à Odessa et ravagent les steppes. Cela s'appelle une intermittence céDhalalgiquc, et elle m'a xLvi. 24
duré deux mois. II n'y a que huit jours que j'ai repris le traitement de la maladie chronique du cœur ; et, avanthier, mes nièces m'ont envoyé une lettre où Von me dit que vous espérez garder Frapesle, mais que vous en vendez les terres.
Ces mots : Frapesle, madame Carraud, etc., ont réveillé tous mes souvenirs avec tant d'intensité, que, quoique tout travail, même celui d'une lettre à écrire, me soit interdit, j'ai voulu vous dire pourquoi et comment je n'ai pu écrire que quelques lettres d'affaires depuis février dernier, afin que vous ne croyiez pas que les vrais amis s'en vont et que vous sachiez que je n'ai jamais cessé de penser à vous, de vous aimer, de parler de vous même ici, où l'on connaît Borget depuis 1833!... Comme la vie est autre vue du haut de cinquante ans! et que souvent nous sommes loin de nos espérances ! Vous souvenez-vous de Frapesle, quand j'y endormais madame Desgrès I j'ai endormi, je crois, bien du monde depuis ! mais que de choses, que d'illusions jetées en même temps par-dessus le bord! et croiriez-vous que, sauf l'affection qui va croissant, je ne sois pas plus avancé là où je suis? Quelle rapidité pour réclosion du mal et quels obstacles pour les choses du bonheur! Non! c'est à donner le dégoût de la vie. Voilà trois ans que j'arrange un nid qui a coûté ici une fortune (hélas!), et il y manque les oiseaux. Quand viendront-ils? Les années courent, nous vieillissons et tout se flétrira, même les étoffes et les meubles du nid. Vous voyez, chère, que tout n'est pas rose, pas même pour ceux qui, en apparence, ont la fortune. Cela devrait nous consoler et cela ne console personne, ni ceux et celles qui, dans l'opulence,
rêvent la liberté dont jouissent les malheureux qui, dans la liberté, veulent la fortune.
Le château où je suis est comme un îlot dans un océan; l'océan est le blé et des steppes d'une étendue asiatique; mais, dans ce château, l'on parle quelquefois de vous,, d'autant plus que le temps nous a manqué pour vous voir à Bourges. Nous sommes arrivés à neuf heures du soir et repartis à deux heures après midi, ayant vu la cathédrale, Jacques-Cœur et les Filles-Bleues. D'ailleurs, obtenez de femmes mises en costume de voyage d'aller en voir une autre inconnue sans les splendeurs de la toilette!... L'une des deux étrangères est maintenant mariée ; elle est la petite souveraine de quinze mille âmes, et elle est heureuse; au moins faut-il qu'il y ait des heureux pour qu'on sache ce qu'est le bonheur ici-bas.
Je sais qu'Ivan est bien placé, que X... est la dispensatrice des plaisirs d'Yorik; mais je voudrais avoir une lettre de vous pour en savoir plus que l'on ne m'en dit avec les généralités des lettres où les amis, quoi qu'on fasse, ont une phrase dans une page. Si vous ne voulez pas négliger un vieil ami d'enfance qui vous aime bien et qui vous est bien sincèrement attaché, vous pouvez m'écrire à l'adresse suivante : « M. de Balzac, àBerditchef, empire russe, par Berlin et Brody »; mais, si vous ne m'écrivez pas dans la huitaine qui suivra la réception de ma lettre, je ne recevrai peut-être pas la vôtre, car on me met en état de revenir, et il faut que je sois à Paris pour les premiers jours de février.
Allons, adieu ; le cosaque part pour aller porter les lettres à Berditchof, et je n'ai plus que le temps de vous-
embrasser de huit cents lieues de distance. Mille amitiés au commandant et à Borget. Resterez-vous à Bourges ou à Frapesle? Dites-moi bien vos projets. Viendrez-vous cet hiver à Paris? Allons, mille bien bonnes choses de votre tout dévoué.
Qu'est devenu Périollas? Où est-il? Est-il à Tournon? En avez-vous des nouvelles?
GGGLXIX.
A MADAME LAURE SURVILLE, A PARIS
Vierzschovnia, 2 9 novembre 1849.
Ma chère sœur,
ïa dernière lettre, reçue il y a deux jours, m'a fait gniiid plaisir; car enfin j'aperçois un terme à tes angoisses que j'entrevoyais et que nous partagions tous ici. Avec quelle impatience nous attendons ta lettre du 20 décembre prochain pour savoir si l'alTaire sera définitivement assurée I
Que je voudrais voir votre maison rebâtie pour en faire une belle et bonne maison de produit. Avec ce bien-là et une belle campagne en Touraine, vous auriez une honnête et douce aisance. Il est bien temps, car ton mari a énormément travaillé. Me voici arrivé à mes cinquante et un ans dans quelques mois. 11 me faut la même petite aisance. Hélas! dans le cas d'un heureux résultat, il nous faudra bien de l'économie pour atteindre à ce but. Je sais maintenant ce que c'est que d'avoir sa maison! 11 faut acheter encore trois terrains, pour pouvoir recevoir les enfants de la comtesse quand ils viendront, et bâtir I
Moi, j'ai repris le traitement de ma maladie de cœur, il y a huit jours. Notre docteur est un très-grand médecin, enseveli à Vierzschovnia, mais qui, semblable à beaucoup de génies, aime peu l'art où il excelle et ne l'exerce qu'à contre-cœur. Il est collectionneur de violons, d'armes et d'enfants, car il a beaucoup de ces produits naturels. Son aîné est un médecin qui poursuit sa profession avec ardeur, et qui promet d'être un grand médecin aussi. Comme médecin, le père a inventé les poudres. Il guérit par des substances réduites en poudre qu'on avale dans des pains à chanter; mais les effets en sont miraculeux. Il les varie, les dose, les compose au fur et à mesure des besoins du malade et des plus petites phases de la maladie. Gela exige des soins et des observations d'une minutie extrême; mais il se rend ainsi maître des maladies les plus désespérées. Il faut encore six ou huit mois de traitement pour que les valvules de mon cœur aient repris leur élasticité, leur force et leur jeunesse; car la cause de ma maladie était le dépérissement du sang veineux ; les deux sangs ne s'infusaient plus facilement; les valvules du cœur ne fonctionnaient plus bien, et le sang s'extravasait dans le poumon droit, puis sortait par les bronches au moindre effort. A Paris, je serais déjà mort, comme Soulié. Nos médecins de Paris sont trop occupés pour avoir des soins si minutieux, et surtout ils ont tous l'opinion préconçue de la morbidité incurable des maladies de cœur ; en outre, ils ignorent complètement les traitements à ordonner sdoH l2S tempéraments. Le docteur garde un si profond secret sur la composition de ses poudres, qu'il ne le livre pas même à son fils aîné. Il a radicalement guéri des gens
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plus malades que moi. En ce moment, je puis monter les vingt marches qui conduisent à mon appartement; mais trois marches de plus, je ne pourrais pas les franchir. En six semaines, il m'aura mis en état de voyager; et» Tannée prochaine, je reviendrai pour quelques mois achever la cure radicale. La fièvre céphalalgique m'a retardé de trois mois. Ah ! l'on ne connaît ce que c'est qu'un climat excessif, asiatique, qu'en le subissant!
Mes chers amis ont eu mille malheurs, cette année. Par exemple, un coup de tonnerre, pendant un orage où il n'a tonné que deux fois, a atteint un moulin à six cents mètres du château et l'a brûlé en cinq minutes, sous mes veux. D'un autre côté, il n'y a pas de récolte. Le blé a été remplacé, sans qu'on sache pourquoi, par une herbe stérile ayant les apparences du blé. Ce phénomène n'est pas particulier à nos terres, il a attligé toute l'Allemagne.
Tu dois être très-fière de tes deux petites ; elles ont écrit deux lettres qui sont charmantes, et qu'on a bien admirées ici. Cest la récompense de ta \ie que deux filles semblables; il ne faut pas être injuste envers la destinée, tu peux accepter bien des malheurs. C'est comme moi avec madame llanska. Le don de son affection m'explique tous mes chagrins, mes ennuis et mes traavux ; je payais par avance au mal le prix d'un pareil trésor; comme l'a dit Napoléon, tout se paye ici-bas, rien n'est volé. Je trouve même que j'ai payé très-peu. Ce n'est rien que vingt-cinq ans de travaux et de luttes pour acquérir un attachement si splendide , si radieux, si complet. Voilà quatorze mois que j6 suis ici, dans un désert, car c'est le désert, et il me semble qu'ils ont passé comme
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un songe, sans une heure d'ennui, sans une discussion, et cela après cinq ans de voyages et seize ans accomplis d'une connaissance constante. Les seules inquiétudes ont été causées par nos santés et par les affaires. Il est vrai que la comtesse Anna et le comte Georges sont deux perfections idéales ; je ne croyais pas que deux êtres pareils existassent. C'est une noblesse de vie et de sentiments, c'est une douceur de mœurs, une égalité d'humeur auxquelles on ne peut croire qu'en vivant avec eux ; un enjouement, une gaieté sans fatigue ni monotonie. Jamai,^ je n'ai été dans ma sphère comme là. Je ne pense pas à la France ni à Paris, mais je pense à toi, à ma mère, à mes nièces, et au bon Surville pour vous souhaiter le mieux que vous désirez. Aussi les petites auraient dû nous écrire leurs petits babillages tous les quinze jours.
Mon départ est fixé, je n'attends que le traînage; dans cette saison, il est impossible de se mettre on route tant que la neige n'est pas établie à une certaine hauteur et n'atteint pas une certaine consistance ; autrement , je pourrais rester quinze jours, un mois dans un village, après avoir fait cent lieues. Nous avons eu hier de la neige, mais insignifiante, elle fond. C'est une famine dans ce pays quand la neige no tombe pas sur le sol gelé par dix degrés de froid, et le froid n'a pas encore paru.
Adieu, ma chère Laure; écris-moi le 20 décembre où en sera ta grande affaire, car, jusque-là, nous serons inquiets. Dis-moi, en même temps, si tu me cèdes Marguerite; car je ne veux la prendre que si tu n'en as pas le moindre regret et si elle ne te suit pas en Languedoc.
Mille amitiés à Surville, dont j'admire les efforts; je no
dis rien pour tes filles, à qui j'écris collectivement. J'espère être à Paris à la fin de janvier; mes affaires l'exigent; mais celles d'ici dominent tout.
L'Iiistoire de Laurent-Jan, racontée par Valentine, m*a fait bien rire; il a trop d'instruction, trop d'esprit et de réelle valeur pour ne pas comprendre qu'il y a une époque de la vie où elle devient sérieuse, et les gamineries de l'atelier ne sont plus de mise à l'âge où nous arrivons, quelque spirituelles et plaisantes qu'elles soient; je l'aime beaucoup, et il fait semblant de l'ignorer. Fais-lui bien mes amitiés, et dis-lui que je compte tout à fait sur lui pour tous mes travaux de théâtre, que je veux lui faire partager.