II PREFACE
la maladie sociale; il n'a point été appelé aux affaires, il est demeuré dans son cabinet, il n'a jamais opéré de ses propres mains, il n'a été que médecin consultant. Mais, dans cet emploi restreint, il a fait preuve d'une capacité supérieure. Tel savant, physiologiste, anatomiste et clinicien, emploie dix ans de sa vie à l'étude d'une maladie nouvelle ou mal connue, l'albuminurie, le choléra asiatique ou la fièvre jaune; pareillement, Mallet a mis dix ans à faire la monographie de la fièvre révolutionnaire ; il l'a faite sur place, jour par jour, avec un diagnostic sûr, des pronostics vérifiés, une parfaite intelligence des causes et des crises ; il n'y aurait qu'à recueillir ses articles et ses brochures pour avoir une histoire complète de la Révolution.
Quand un homme entreprend d'étudier une maladie physique, ordinairement il n'est pas novice; pour peu qu'il ait le sens commun , il s'est donné l'éducation préalable et nécessaire; il a passé cinq ans à l'École de médecine et deux ans aux hôpitaux; il a disséqué; il sait se servir du microscope; il a suivi les cours des physiologistes spéciaux et la clinique des médecins éminents; il est au courant de la science; sinon il ne peut pas même commencer des recherches; le corps humain est un organisme trop compliqué et trop délicat. — Non moins délicat et non moins compliqué, le corps social est encore plus difficile à connaître; sa structure, son mécanisme, son jeu normal, ses affections chroniques ou aiguës exigent, pour être compris, une préparation aussi approfondie et aussi technique. Toute cette préparation, théorique et pra-
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tique, on la rencontre dans Mallet du Pan. En 1789, âgé de quarante ans, il avait déjà vingt ans d'éducation politique; car, toute sa vie, il avait réfléchi aux affaires d'État. Dès sa première jeunesse il avait longuement étudié le droit public, l'économie politique et l'histoire, non pas en écolier ou en amateur, mais en penseur original et en critique indépendant. Il avait séjourné ou voyagé en Suisse, en France, en Allemagne, en Angleterre, dans les Pays-Bas, et observé sur le vif les constitutions, les gouvernements et les mœurs. — Autre préparation plus fructueuse encore : il était citoyen de Genève, et, dans cette miniature d'État, il avait vu, de ses yeux, les conditions, les bienfaits et les dangers de la liberté, la lutte des classes, la défaite des vieilles familles patriciennes, le triomphe de la bourgeoisie commerçante , l'oppression et les réclamations des « natifs », les troubles de 1777, la révolution de 1782, un coup d'État, des arrestations, une dictature provisoire, puis l'anarchie parfaite, le peuple armé, furieux, dans la rue, prêt à se laisser entraîner jusque dans la folie et dans les massacres, bref, la répétition préalable, sur un petit théâtre, du drame qui, dix ans plus tard, devait se jouer à Paris avec un cinquième acte sanglant. Dans ce drame prolongé, Mallet avait été non-seulement témoin, mais encore acteur; dès le prologue, à vingt -deux ans, par sa première brochure, il prenait parti pour les opprimés ; en 1782, il était l'un des représentants chargés de négocier la capitulation de Genève. — Cependant il devenait publiciste de profession, et suivait au