‹ Correspondence inédite avec la cour de VienneChapitre 4 sur 49 · PREFACE. V · texte numérisé non relu

PREFACE. V

thentiques, les procès-verbaux manuscrits de presque toutes les jaqueries, les détails et les chiffres que nous retrouvons aujourd'hui dans les Archives nationales. De 1793 à 1798, par des correspondants bénévoles ou payés, il se procure des informations variées, intimes, complètes et de première main sur les événements de l'intérieur, sur la situation de Paris et des départements, sur l'état des finances et des armées, sur la composition et les projets de chaque faction, sur les effets de chaque crise. — Muni de cette éducation et pourvu de ces documents, un homme est en droit et en état de s'exprimer sur les affaires publiques; sinon, il parle à tort et à travers ; quand il a le bonheur ou le malheur d'être éloquent, il peut enfiler des raisonnements plausibles et faire ronfler de belles phrases; mais, en somme, il n'est qu'un bavard.

A cette compétence que l'on acquiert, joignez chez Mallet du Pan un talent qu'on n'acquiert point, la faculté de voir les âmes. — Ce qui détermine et provoque les actions humaines, ce sont des sentiments, la peur de la mort, la crainte de la douleur, le souci du pain quotidien, le désir du bien-être, des convoitises ou des ambitions de diverses sortes, l'attachement à des rites et à des usages, la confiance, la sympathie et la déférence pour tel personnage ou telle classe de personnes, parfois des inquiétudes de conscience, un instinct de devoir, le respect d'une règle , le besoin d'être honorable à ses propres yeux. Tous ces sentiments et beaucoup d'autres, plus ou moins énergiques ou faibles, intermittents ou continus, sont autant de

Tl PRÉFACE.

sources convergentes ou divergentes qui se déversent dans un même bassin pour en sortir par un seul courant, et ce courant est la volonté finale, active ou passive. Selon le tempérament de l'individu, selon son caractère, son intelligence, son éducation, ses antécédents et ses alentours, les sources sont de diverses grosseurs ; le plus souvent , l'individu lui-même les ignore; elles coulent en lui souterraines et obscures; il ne peut pas estimer leur force, ni prévoir leur direction; en temps de révolution surtout, plusieurs d'entre elles jaillissent à l'improviste avec un élan terrible; il est emporté par l'afflux surabondant; sa volonté, comme un torrent soudain, se précipite avec fracas dans un nouveau lit. — Mais, en tout cas, les sources font le courant, et, si l'on veut connaître le courant, ce sont les sources qu'il faut connaître. Cela exige un genre d'imagination particulier, une divination analogue à celle du romancier et de l'écrivain dramatique, du critique et de l'historien, mais plus circonspecte et plus sûre, plus flexible et plus étendue. Car, pour le politique, il s'agit de voir, non pas des âmes fabriquées , mais des âmes réelles , non pas des âmes éteintes, dont le développement est terminé et qui ont donné tout leur fruit, mais des âmes vivantes, dont le développement est incomplet et qui ont encore beaucoup d'actes à produire , bien plus , des groupes d'âmes, des groupes où les âmes se comptent par millions. Partisans et adversaires du gouvernement, personnel et recrues de tous les partis, personnel de l'ordre et personnel de l'émeute, fidèles et clergé de

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