‹ Correspondence intime du Comte de Vaudreuil et du Comte d'Artois pendant l'émigration (1789-1815); (volume 2)Chapitre 25 sur 49 · Alfred, qui vient après son frère · texte numérisé non relu

Alfred, qui vient après son frère

XYI. — l'^Gharles-Philippe-Louis Joseph-Alfred,néà Londres le 28 oetubi'e 1?9G, mort à Paris le 4 février 1880, sans postérité (t. II, p. 279).

XVI. — 2" Victor-Louis- Alfred, né le 31 décembre 1798, mort le 3 novembre 1.S34 (t. II, p. 29o) (1). Épousa M"« Collât, fille aînée du directeur général de la Monnaie de Paris, dont : Marguerite. Épousa, en 1853, le comte Gédéon de Clermont -Tonnerre; veuve le 14 décembre 18S1.

(1) En 18)4, au retour des Bourbons, il entra dans les clicvnu-légers, et, la niênie année, passa aux hussards de la garde royale. Nommé, en 1816, secrétaire délégation à Kuples, il fut transféré en "la niénic qualité à La Ila\e et à Cossel. Devenu secrétaire d'ambassade à Londres, puis à Lisbonne, il eut l'occasion, dans ce dernier jioste, de remplir les fonctions de chargé d'afl'aires. 11 remplissait également ces fonctions à Londres, en l'absence du duc de Laval, lorsqu'éclata la Révolution de 1830, et ce fut lui qui présenta le personnel de l'umbassade à Taileyrand, envoyé extraordinaire de Louis-Phili]jpe. Nommé chargé d'affaires à AVeimar, il devint, en 1832, ministre plénipotentiaire à Munich.

État des fonctions, grades et titres du comte de Vaudreuil.

Guidon des gendarmes de Berry (3 mai 1759). Enseigne des gendarmes d'Aquitaine (4 avril 1760). Sous-lieutenant des chevau-légers d'Orléans (20 février 1761). Sous-lieutenant aux gendarmes Écossais (1764). Mestre de camp au régiment Dauphin-Dragons (1770). Brigadier (3 janvier 1770).

Maréchal de camp (1" mars 1780).

Gouverneur de la citadelle de Lille

Grand fauconnier de France (1780).

Chevalier des ordres du Roi (1" janvier 1784).

Emigré en 1789 (1).

Pair de France (4 juin 1814).

Lieutenant général (9 septembre 1816).

Gouverneur du Louvre

Membre libre de l'Institut (Académie des beaux arts) (6 avril 1816).

(1) On a dit à tort qu'il avait exercé les fonctions de ministre de la guerre, à Coblence, auprès des Princes. 11 faisait simplement partie, sans titre spécial, de leur conseil privé. (Glermont-Galleraxde, Mémoires, t. III, p. 207.)

Les Collections Vaudreuil

Le comte de Vaudreuil a laissé la réputation d'un amateur distingué et d'un protecteur généreux des beaux-arls. 11 avait entassé chez lui des curiosités de tout genre, « tableaux d'Italie, de Flandre, de Hollande et de France, dessins montés des trois écoles, d'autres en feuilles, figures de marbre et de bronze, vases des mêmes matières, porcelaine coloriée du Japon, d'ancien craquelé lin, d'ancien violet, bleu céleste de la Chine, et autres porcelaines; pierres antiques gravées en relief et en creux, montées en bagues; boîtes en cailloux, émaux du célèbre Petitot, miniatures delà Rosalba, et autres dépiqué sur écaillC;, d'ancien la([ue du Japon, etc. (1) »

A trois reprises, Vaudreuil, sous le coup de nécessités diverses, dut aliéner ses richesses. Ses deux premières ventes, en 1784 et 1787, ont été cataloguées et décrites par Lebrun, mari de M""" Vigée-Lebrun. La troisième, composée d'épaves échappées à la confiscation révolutionnaire et elïectuée à l'étranger, n'eut lieu qu'en 17i]G (t. II, p. 240). Celle de 1784, qui fut la plus importante, rendit 300,000 livres, et les Mémoires de Bachainnonl (IG décembre 1784; nous indiquent en particulier les prix des toiles achetées pour le compte de Louis XVI.

Pour former son cabinet, Vaudreuil avait mis à profit la dispersion des collections réunies par les nombreux amateurs de celte époque, entre autres par le prince de Conti et U;indon du Boisset. Toutes les écoles de peinture étaient représentées dans sa galerie, diorgione, Titien, Corrège y figuraient à côté de Murillo, mais le plus grand nombre de ses tableaux étaient fiamand^

Cl) Catulosui' iinpriiiii' de la vciih; fuite on 1787.

et hollandais. Ils sont aujourd'hui dispersés à leur tour. Voici ceux qui ont passé de son hôtel dans les appartements de Louis XVI, et de là au Musée du Louvre:

PiETRO DE GûRTO.NE. — AlUancc (Ic Jcicob et de Laban (payé 36,000 francs).

GuEncHLN. — Loth et ses ftlles (acquis en 1817, avec quatre autres tableaux, moyennant 100,000 francs).

RuBENS. — Portrait d'Hélène Four ment et de deux de ses enfants (payé 20,000 livres).

Berghem. — Le gué (le prix d'achat n'est pas indiqué dans le catalogue du Louvre).

Dow (Gérard). — Portrait de femme r/^ec (payé avec le suivant 2,500 livres).

ScHALKEX. — Vieillard tenant luie lettre.

Rembrandt. — Le philosophe en méditation.

id. Même sujet, pendant du précédent (payés enscm-

semble 13,000 livres).

Van de Velde (Adrien). — La plage de Scheveningen (payé 0,801 livres).

Du Jardin (Karel). --Le gué (payé 2,400 livres).

id. Le pâturage (payé 8,901 livres).

PoTTER (Paul). — La prairie (payé lo,000 livres).

Van Dyck. — Portrait du président Ilichardot (piyé 16,001 livres).

Presque tous ces tableaux ont élé gravés dans les recueils de Filliol, de Landon et dans le Musée franrais.

Un Watteau, qui compte parmi les plus célèbres toiles du maitre. Les anaissmcnts champêtres, est aujourd'hui en Angleterre, chez sir Richard Wallace, après avoir passé par les galeries du cardinal Fesch et du duc de Morny.

Un autre chcl-d'œuvre, VLilérieur hollandais de Peter dcHoo;;h, appartient à M. de la Salle. On peut en voir la gravure dans la Gazette des beaux arts, 1''° série, t. XVI, p. 305.

Les contemporains signalent dans la galerie Vaudreuil deux œuvres importantes de M""" Vigée-Lsbrun,unej9aec7ia/?^e assise et une Vénus liant les ailes de l'amour. On y trouvait en outre huit grands panneaux, qui avaient élé commandés priniitiveineiit à Joseph Vernet par le financier de Laborde, et étaient destinés à orner le château de la Ferté-Vidame. (L. Lag range,. /oie; y A Ver)iet, pp. IDi-lUi.) Ils furent mis inutilement en vente en 1784, ;iu

APPE.XDICb: III 337

prix de 68,000 livres; leur dimension effraya sans doute les amateurs. Depuis on perd leur trace pour ne les retrouver qu'en 1824, époque à laquelle ils furent achetés par le Roi et placés à Saiut-Gloud. Ils ont péri en 1871 dans l'incendie du palais.

En mai 1785, Vaudreuil commanda à Joseph Vernet un Coudirrdc soleil destiné à faire pendant à une œuvre du même maître (ju'il possédait déjà. (L. LagrangE;, op. cit., p. 357 et 4:24.) Ce tableau inspira à un anonyme la pièce de vers suivante, qu'on peut lire à la Bibliothèque Nationale, département des Estampes, dans un volume ms. de la collection Deloynes,côté Y 6 281 hls, p. 493.

Vers adressés à M. {-Joseph) Vernet sur le tableau qu'il vient de faire pour M. le comte de VaudreuV. 1786.

Quoi ! pour l'anlomne de tes ans Les tleurs semblent renaître encore !

Aussi hrillanf qu'à son aurore.

Ton génie enchaîne le temps ! Est-ce un feu divin (pii t'aiime?

Ton pinceau ne peut-il vieillir ?

Ah ! de la palme légilime Qu'à Ion âge lu s:iis cueillir, Homme immortel, peintre sublime.

Tu peux, crois-moi, l'enorgueillir.

Bien moins heureux que toi, s; ns doute, Corneille, dans ses longs travaux, Est resté trop lard sur la roule Qu'il a frayée à ses rivaux.

Dans sa vieillesse languissante, L'auteur du Cid et de Cinna Esquissa d'ur.e main pesante Agésilas et Siirénu ; Mais loi, digne amant de la gloire, Conservant toujours ses faveurs, Et sans rivaux et sans vaiii([ueurs.

Tu cours au temple de Mémoire.

Poursuis; loin de le ralentir.

Permets que le nouveau Mécène Dont nos arts ont à s'applaudir Te retienne encore dans l'arène.

Où tes lauriers vont reverdir; Redouble d'effoits pour lui plaire ; iVun grand sans morgue et sar.s fi;rté,

:i38 APPEiM)ICE 111

D'un protecteur plein de bonté, Que ton talent soit tributaire.

Imite l'astre étincelant Qui, dans sa brillante carrière, Lorsqu'il arrive à son coucliant, Verse encor des flots de lumière.

APPENDICE lY

Les poésies de M. de Vaudreuil.

A une époque où l'influence sociale se partageait entre les gens de cour et les gens de lettres, une émulation réciproque animait les uns et les autres, ceux-ci prétendant aux bonnes manières, ceux-là aux talents poétiques. Sous le régne de Louis XYI, le goût des petits vers paraît avoirgagné jusqu'au trône. On a parlé de Marie- Antoinette musicienne et actrice du théàtredeTrianon ; mais qui connaît Marie-Antoinette poète? Voici pourtant des vers d'elle, les premiers, je crois, qu'on ait découverts; ils sont écrits de sa main sur un agenda qui a appartenu au comte de Fersen, à côté d'une miniature de la reine signé Boquet, 17 88 :

Qu'écriiez-vous sur ces tabicties?

Quels secrets leur confierez-vous?

Ali ! sans doute elles furent faites Pour les souvenirs les plus doux !

En attendant qu'à cet usage Ce souvenir soit employé, Qu'il soit permis à l'aniilié D'en remplir la première page.

A l'exemple de sa souveraine. Vaudreuil ne négligea point l'art, encore plus mondain que littéraire, de la versification. 11 savait et il aimait tourner, ordinairement en vers de huit syllabes, des compliments : il cultivait l'épigramme, la chanson, l'impromptu, mémo la comédie et la fable, et l'habitude de ce caquetage rythmé le poursuivra jusque dans la vieillesse et l'exil.

Voici d'abord, dès 177rj, des vers qui datent de l'arrivée de M"""^ de Poliffnac à la Cour :

En voyant la foule importune

De ces couiiisans empressés

Suivre et jalouser ta fortune,

Je pleure nos plaisirs passés

Et ce bonheur pur et tranquille

De ton ancienne obscurité.

Nous avons quitté cet asile

Où, sans faete et sansvanité,

Sans ambition, sans caprices,

Tes grâces, ta naïveté

Et tes talents et ta gi'ielé

Chaque jour faisaient les délices

D'une aimable société.

En aussi bonne compagnie.

Princes et rois n'ùtaie;it admis ;

De bons parents, de vrais amis

Formaient toute ta coteiie.

Sûrs de nous voir le lendemain.

Nous nous séparions avec peine !

Tels étaient de chaque semaine

L'heureux emploi, le doux refrain.

Quel démon jaloux et barbare

Vient troubler un bonheur si rare.

Dont nous sentions si bien le prix?

Jamais ton cœur ne fut épris

De cette faveur dangereuse,

De tout cet éclat emprunté

El de l'apparence trompeuse

D'un lionheur si clier acheté.

En vain une Reine charmante

Te promet de t'aimer toujours;

Crois-moi, ce n'est pas dans les Cours

Qu'habite l'amitié constante.

Tôt ou tard on te punira

D'être trop aimable et trop belle :

Ton triomphe un jourf déplaira.

Et quand ton cœur tendre et fidèle

De bonne foi s'attachera,

Une favorite nouvelle

A coup sûr te supplantera.

Libre d'une ciuiîne pesante,

Si dans ton paisible manoir

Tu pouvais revenir contente,

Vers celte époque consolante

Je dirigerais mon espoii'.

Mais c'est un malheur de déchoir, Et d'ailleurs la philosophie Qui fait dédaigner la grandeur ISe console pas un bon cœur Qui pleure l'amilié trahie.

Acteur lui-même à Trianon, Yaudreuil composa, sans doute pour son théâtre de Gennevilliers, quatre comédies en vers à rimes croisées, qui sont d'une médiocrité, pour ne pas dire d'une fadeur désolante. Elles portent les titres suivants : Le Fat coiTigé pariamour{^ actes); Les Demi-confidences (^ actes); Le Mari dédaigneux (3 actes); Cendrillon (2 actes), celle-ci précédée de cet avertissement : « Celte petite comédie a été faite sans prétentions, en deux jours, à la campagne, pour des enfants de dix, onze et douze ans, ce qui oblige de se refuser à beaucoup de plaisanteries et de se resserrer dans les bornes de la plus sévère circonspection. »

La Révolution ne brisa point la plume du courtisan versificateur; en 1790 on le voit de Venise envoyer au comte d'Artois une pièce composée par lui « en rêvant, la nuit » (t. 1, p. 281), et, pendant les années suivantes, il semble s'êtic complu à cet innocent exercice de la poésie dite légère, qui lui permettait de donner, dans la solitude et l'exil, satisfaction à ses affections ou à ses haines. Trois semaines après la mort de 31'"* de Polignac, il salue en ces termes la nouvelle année :

Du bon vieux temps suivant l'usage,

Quand Tannée achève son cours, De parents et d'amis le plus doux assemblage.

Minuit sonnant, porte toujours

Des vœux ardeuts, uu tendre hommage

A l'objet le plus adoré.

Jamais le nouvel an ne fut mieux célébré. Mille baisers reçus par le plus beau visage

Nous sont rendus avec candeur.

Une gaieté naïve, une décente ardeur Des plus purs sentiments nous présenlenl limage

Et seml)lcnt être le présage

D'un nouveau cercle de bonheur.

L'année expire, minuit sonne...

Courons... volons... arrête!.. Je frissonne... l'ius de vœux, plus d'espoir, ô transports superflus! Celle que nous aimons, que nous cherchons, n'est plus.

A la date de 1793 se rapportent un portrait assez prosaïque du prince de Ligne, une épitre à l'ambassadeur russe Razoumovsky à roccasion de sa fête, où il exprime ses vœux, pour l'accession active de Catherine II à la coalition, et surtout les hommages adressés par ce mondain soudain rajeuni à sa cousine et lîancée :

Est-il vrai qu'une main chérie Se charge d'essuyer mes pleurs Et sm- le reste de ma vie Veut encore semer des tleurs ?

Quoi ! j'ai passé l'âge de phiire, Et cependant je suis aimé!

Oui, ma Joséphine préfère L'amour dont Je suis enflammé A de plus brillantes conquêtes, Et sa tendresse changera Mes vieux jours en des jours de fêle Que le bonheur prolongera.

Plusieurs pièces sont consacrées à ce sujet de prédilection ; citons entre autres ces bouts-rimés :

Joignant un esprit fin au cœur le plus candide,

Fuyant l'éclat, aimant son logis, sou.... fauteuil-'

Eclairée au flambeau d'une raison lucide,

Embellissant les jours du Irop heureux.... Vaudreuil ; Par l'amour du travail repoussant la — paresse. Dans l'âge des plaisirs préférant la.... sagesse Aux cbarmes décevants d'un frivole... bonheur, Telle est Victoire : il faut la fuir comme un voleur.

Et lorsque la jeune femme s'afflige des calomnies répandues sur son compte, c'est encore en vers que son vieux mari la console ;

Aux vaines fureurs de l'envie, Joséphine, oppose ta vie, Le calme d'un cœur innocent Et îe charme du sentimenl.

Tendre mère, épouse chérie, Vois les grâces de ton enfant Qui te sourit ingénument, Et lis dans mon âme attendrie L'excès de mon ravissement.

Crois-tu donc être impunément

APPENDICE IV 3i3

Vertueuse, aimable et jolie ?

11 faut bien qu'on te calomnie, Puisque l'active jalousie Ne peut t'aîtaquer autrement.

Quand ta conduite est la censure Des mœurs de ce sièile empesté, Quand à la vertu la plus pure Tu joins l'esprit et la beauté, Tu dois exciter rimposlure, Et ta sagesse est une injure, Un tort pour la société.

D'un vieux époux moitié sans tache, Resplendissante de fraîcheur, Tu fais sa gloire et son bonheur, Et tu ne veux pas qu'on s'attache A troubler la paix de ton cœur !

Ah ! c'est trop exiger des femmes !

Laisse-les donc se déchaîner.

Enrager, au fond de leurs âmes, De ne pouvoir empoisonner Cette union qui fait le charme Et le bonheur de ton époux.

Jouis sans trouble et sans alarme De l'intérieur le plus doux.

Et ne répands plus une larme Dont triompheraient les jaloux.

A côté de ces galantes épit.i'es,oii reacontre des fables: Le moineau en cage et son maître, Li fronde, la pierre, le chasseur et Jupiter ; dei coaplels de circonstance; çà et là des noms, des vers, des strophes <jue ses scrupules de vieillard devenu dévot lui ont fait rayer. L'ancien hôte de Trianon accueillait cependant avec joie les plus tendres souvenirs du passé, sans se croire coupable envers le présent. C'est ainsi ([u'en 1801 il adresse ces vers à la duchesse de Guiclie, iille de M"" de Polignac:

Tu naquis dans le temps des roses ; Mais, plus heureuse que ces lleurs Qui se fanent à peine écloses.

Tu brilles des mêmes couleurs Que j'admirais dés ta naissance.

Aglaé, j'ai vu ton enfance Et les progrès de ta beauté ; Mais je donne la préférence A les grâces, à ta bonté, A ton aimable égalité

344 APPE.NDICK IV

Qui désarment la jalousie.

Quel moyen de porter envie

A ta séduisanle gaieté,

A ta douce coijuetterie

Qui réi)and le charme et la vie

Au sein de la société?

Comment résister au sourire

Qui pare tes moindres discours ?

Comment se soustraire à l'empire

Qui soumet en plaisant toujours ?

Auprès de ta charmante tille,

Qui jie te prendrait pour sa sœur?

C'est donc, — je cède à ma douleur, —

L'a privilège de famille.

Devais-je éveiller le regret

Le jour de ton anniversaire?

En louant son plus doux bienfait,

11 fallait bien i:ommer ta mère.

Pourquoi combattre un souvenir

Mêlé de douceurs et de charmes?

Hélas ! je n'ai plus de plaisir

Qui ne soit troublé par mes larmes.

Il se souvenait aussi de ses amis d'autrefois, devenus coui'tisans des puissances du jour, et il mettait le nom de Yigée en tête d'une épître qui ne parvint sans doute jamais à son adresse, mais oii il rappelait en ces termes ses relations avec cet écrivain:

Moins ennemi des grands, tu piisais les soupers D'un homme de la Cour à son Geiuievilliers. Je t'y voyais souvent jouer la comédie Et très flatté de vivre en telle compagnie. C'est bien là qu'on trouvait l'aimable égalité, Politesse obligeante et douce liberté.

Le maître du logis avait, à ce qu'on pense, Acquis des droits sacrés à ta reco:uiaissance; Tu paraissais l'aimer, et ses moindres désirs Te voyaient toujours prêt à charmer ses loisirs.

Il se consolait également de sa nullité politique en exprimant sous une forme rythmée des sentiments (ju'il lui était interdit désormais de traduire en actes; tantôt il se félicitait de la soumission des princes dOrléans au chef de leur famille ; tantôt il déplorait la paix d'Amiens, qui enlevait aux Bourbons leur dernière espérance, si faible qu'elle fût. Une seule fois, — c'était ia veille du jour où il apprit la conspiration de la machine infernale

APPExNDlCE IV 345

contre Bonaparte, — le regret d'être éloigné de son pays se confondit dans son àmeavec le désir de voir le premier Consul jouer le rôle de Monk, et il exprima ainsi, sous la forme de la romance, ce double sentiment :

0 lieux chéris de mon enfance, Mes yeux ne vous verront-ils plus?

Ai-jedonc perdu l'espérance?

Formé-je des vœux superflus?

Ce beau climat de ma patrie, Qui semble inviter au plaisir.

Pourrait seul prolonger ma vie Qui se consume en vain désir.

Le Ciel ne ni'a-t-il rendu père Presque dans l'hiver de mes ans Que pour gémir de la misère El de l'exil de mes enfants?

Au temps delà chevalerie, Ils au aient pu reconquérir Leur Roi, leur rang et leur patrie, Délivrer la France ou mourir.

Mais depuis qti'un tube perfide Lance au loin la foudre et hi mort.

Force ne peut ; l'or seul décide Et de la victoire et du sort.

LJoiiap irte, d itis la carrière Quilixait les droits et l'honneur, Le premier, sautant la barrière, J'aurais provoqué ta valeur.

Vaincu, d'une mort aussi belle Le Ciel m'aurait payé le prix.

Vainqueur, par ma g!oire immortelle.

J'aurais fait revivre les lis. Mais tu commandes une armée, Et l'Europe enchaîne nos bras.

Qu'elle sert bien la renommée, En nous éloignant des combats !

3'i6 APPI'XDICK IV

Conviens que tout Français fidèle Gomme toi sait braver la mort.

De plus, vers un Dieu qui l'appelle, 11 peut paraître sans remord.

Sa valeur n'est jamais féroce ; 11 saurait vaincre et pardonner, Tandis qu'un jacobin atroce Te flatte pour t'assassiner.

Puisqu'enfin dans tes mains heureuses Le Ciel a remis nos destins, Finis nos guerres désastreuses, Laisse respirer les humains.

Préfère une solide gloire A des triomphes passagers.

En faisant bénir ta mémoire Dérobe ta tête aux dangers.

Tu peux être l'amour du monde Dont tu n'es eneor que l'effroi; Que ta pure gloire se fonde En rendant le trône à son Roi.

Bonaparte, rends-nous un père, Rends à la France ses Bourbons.

Ta gloire à jamais sur la terre Effacera les plus grands noms.

Je me borne à citer les titres de pièces plus virulentes que spirituelles, Démission de M. Satan en faveur de M. Buonaparte, Soliloques vraisemblables de C archiduchesse deoenue concubine de Buonaparte. Dans celle-ci, il suppose Marie-Louise s'excitant, coiiiine Judith, à tuer l'homnie (ju'on lui a imposé pour époux, et à venger ainsi Andréas Hot'er, le héros du Tvrol.

Un fragment en alexandrins relate son retour aux idées et aux pratiques religieuses :

Envers mon Roi du moins mon cœur resté fidèle A touché de mon Dieu la pitié paternelle. J'eus recours à lui seul, il écouta mes vœux; Sans patrie et sans biens, par lui je suis heureux.

Une autre fois, cet ancien imitateur de Dorât gourmande les incrédules dans le style de J.-B. Rousseau, ou s'excite à la résignation selon les formules de Louis Racine.

En sommC;, il n'y a guère de genre où il ne se soit exercé ; il n'y a pas non plus de sentiment qu'il ne se soit essayé à traduire, avec plus de bonne volonté et de sincérité que de talent.

Elégie sur la mort de M. de Vandrenil PAR Brifaut.

L'auteur de cette pièce, homme d'esprit qui a fini par arriver à l'Académie française eu traversant les salons du faubourg Saint- Germain, avait fréquenté dans sa jeunesse la maison hospitalière de Vaudreuil revenu de l'exil et installé au Louvre. Il le met en scène plusieurs fois dans ses Souvenirs {Récits d'un vieux parrain à son jeune filleul. Œuvres, t. I, pp. 322etsuiv. — Passe-temps d'un reclus, t. II, pp. 38 et 44). Il l'appelle « Vana de la cour et le mémento diiVà Révolution. »Non content de recueillir quelquesuns de ses récits, il voulut honorer sa mémoire, et il lui consacra la pièce suivante, qui n'a pas été recueillie dans ses œuvres:

Quoi! les arts sont muels, et leur ami succombe!

Quoi ! le tribut de leurs rejjrets

N'a point eucor paré li tombe Du mortel qui sur eux versa tant de bienfaits! Réparez cet oubli ; venez, troupe sacrée. Pour qui réservez-vous votre encens et vos fleurs? A quels restes chéris donnerez-vous vos pleurs, Si vous en refusez à cette omln-e adorée '! Venez, rassemblez- vous dans un aui^uste deuil Au pied du monument où repose Vaudreuil,

Et que votre voix inspirée Par un chaut de dou!eur honore son cercueil.

Ainsi je m'ex['rimais, les yeux mouillés de larmes ;

Soudain ce cœur qui sut aimer Sous le m irbre attendri semble se ranimer. Je crus entendre encor des accents pleins de charmes : ï Non, non, je ne veux point de leurs pompeux apprêts ;

I Je sais le senliraent qui règne dans leur âme. t Qu'ai-je besoin qu'on le proclame,

I Les bras chargés d'encens et le front de cyprès ? « J'ai vécu sans orgueil; j'ai fait le bien sans faste.

« De ma carrière noble et vasie ( Je sors appauvri d'or, mais enrichi d'honneur, € Vous laissant, ô mes fils, un royal protecteur

« Et l'héritage d'un nom chaste; « C'est assez pour ma gloire et pour votre bonheur. »

Est-ce à moi d'obéir à son refus modeste ? Tairons-nous ses vertus, apanage céleste? Ah ! c'est trop exiger de nos respects pour lui ! En perdant un modèle, oui, le monde aujourd'hui

Veut qu'au moins son portrait nous reste. Quelle plus belle image à laisser aux humains ? Tout rayonnant d'esprit, de valeur et de grâces, Affable en ses grandeurs, constant dans ses disgrâces,

II paraissait toujours maître de ses destins. Heureux d'être chéri, plus heureux d'être ulile,

Combien son cœur était habile A voiler le bienfait qui sortait de ses mains ! Vous le savez, à vous, dont le zèle réclame Le droit de consacrer des traits si précieux, Vous que cherchaient au loin ses dons mystérieux. Comme un trésor d'amour, il répandait son âme : Il soutenait vos pas; il rapprochait de vous Cette palme de gloire où vous aspiriez tous. Dépouillant à vos yeux l'orgueil de la naissance, II ôt;:it sa rudesse à l'orgueil du (aient, El l'on ne voyait plus qu'un échange brillant

De soins et de reconnaissance.

D'autres sur la terre ont passé Commandant à la crainle un culte intéressé : Vaudreuil se lit aimer, ce fut là sa science.

Vers ton premier séjour va, reprends ton essor.

Habitant des sphères divines !

Dans mon triste pays entouré de ruinos. Tu vis sous un bon roi renaître l'âge d'or. Tu n'en as pas joui ; nous, enfants de la lyre. En chaulant ce bonheur ([ui revient nous sourire. Nous contemplons la cendre et nous pleurons encor.

Notice bibliographique et iconographique.

Les lettres et pièces contenues dans ces deux volumes sont toutes celles qu'on a pu recueillir de leur auteur. Elles proviennent de diverses collections publiques et privées, et leurs possesseurs les ont mises à ma disposition avec un empressement dont je ne saurais être trop reconnaissant.

D'autres ont existé, qui faisaient honneur à Vaudreuil parmi ses contemporains. Ainsi nous n'avons plus les lettres qu'il écrivait d'Espagne, en 1782, à M'""" Vigée-Lebrun, et dont la destinataire regrettait si vivement la perte. (Portraits à la suite des Souvenirs, art. Delille.) Il nous manque aussi celle qu'il écrivait au comte d'Artois en 1795, et où il s'adressait à lui, selon le témoignage de l'Espagnol Las Casas (dans Fop.nerox, Histoire générale des émigrés, t. II, p. 196), comme «un ange, avec une force, une éloquence, un sentiment qui m'ont enchanté, pour lui faire sentir que sa nullité le perd, et qu'il est forcé à se montrer ou qu'il se déshonore. »

La plus grande partie de celles-ci, notamment toutes les lettres du comte de Vaudreuil au comte d'Artois, proviennent de la bibliothèque de S. Exe. le prince Labanow, ambassadeur de Russie à Vienne. Elles forment, de la lettre III à la lettre LXXV, une série suivie et numérotée par l'auteur. M. de Vaudreuil attachait aux lettres qu'il écrivait de Rome, au début de l'é'.nigration, une certaine importance; elles lui semblaient propres à servir sa mémoire, en le montrant plus prudent et plus réservé dans ses conseils qu'on ne l'eût supposé d'après sa réputation; aussi pria-

t-il le comte d'Artois de les lui conserver (t. I, pp. 194, 211), et le prince les lui ayant renvoyées, il se proposait d'en faire « en ôtant tout ce qui n'est direct qu'aux sentiments... un petit monument historique. » (T. I", p. 223; cl", pp. 2.36 et 281.) On comprend de sa part cette dernière précaution, que sa situation à l'égard de son ami lui imposait; aujourd'hui elle serait inutile, fâcheuse même pour leur réputation à tous deux, et une publication intégiale s'imposait, dans l'intérêt de la vérité tout entière.

Diverses pièces n'affectant pas toutes le caractère épistolaire, notamment les n^^ XCH, XCYlll, CI, CIX, CCXXIl, CCXXXI, sont la propriété de M. Bégis, qui a bien voulu nous autoriser à en prendre copie.

Les lettres du comte d'Artois sont extraites des archives privées de S. M. le roi des Pays-Bas, Guillaume 111. Il est fâcheux que nous n'ayions pas ses réponses à son ami pendant les années 1790 et 1791, et pendant les années suivantes celles qui lui étaient adressées par Vaudreuil. Mais, comme dans une correspondance, une lettre fait souvent deviner le sens de celle qui la précède ou de celle qui la suit, nous avons en somme sous les yeux l'histoire à peu près complète des relations du comte d'Artois avec le plus fidèle de ses amis, le plus sincère, j'aurais voulu ajouter le plus ferme de ses conseillers, de 1789 à 1804.

Les lettres du comte de Vaudreuil à son ami le comte d'Antraigues ont été extraites du Dépôt des affaires étrangères, où elles se trouvent dans la série France , Collection des papiers de Louis XYIJI.

La lettre CCXXXIV existe en copie dans un des volumes manuscrits contenant les œuvres de Vaudreuil, et appartenant à sa petite-fille M"" la comtesse Gédéon de Clermont-Toniîcrrc.

La lettre CCXVI existe en copie dans les papiers du président de Yezet, et m'a été communiquée par iM. le comte Edouard de Vezct, son petit-fils.

Les portraits joints à ces deux volumes sont au nomi)re de quatre.

I. Le coiiile de VaudveiiU. L'original a été peint en 1784 par M""= Vigée-Lebrun, qui en a depuis exécuté cinq reproductions. M"'' la comtesse de Clermont-Tonnerre, à qui il appartient, a

bien voulu permettre d'eu prendre une photographie, d'après laquelle a été exécutée l'iiéliogravure ci-jointe.

II. M""^ de Poiignac (en chnpeau). L'original, peint en 1787 par M""^ Vigée-Lebrun, fait partie de la collection de portraits qui appartient à M""" le grand-duc de Saxe-Weimar. S. A. R. a bien voulu ordonner d'en faire une photographie pour l'exécution de l'héliogravure ci-jointe.

III. Le comte d' Artois. Portrait peint par Danloux, gravé par Schiavonetti, et qu'on trouve déjà dans les Mémoires de Weber, éd. de Londres, '180i-18(J9. Danloux a exécuté plusieurs portraits du comte d'Artois pendant l'émigration : 1' celui que nous offrons. Il doit avoir été gravé d'après un original dont le prince était peu satisfait (t. II, pp. 232, 2o7); 2" Celui qu'il paraît avoir commandé aussitôt après (t. II, pp. 263, 274), et qu'on peut voir en héliogravure dans la Revue de la Révolution, t. III; 3* un autre portrait gravé à Londres, en 180i,par A. Freschi, d'après l'original appartenant au comte François Des Gart {sic), me semble avoir été peint également par Danloux, bien que la gravure ne porte aucun nom de peintre.

IV. xl/"^^ de Poiignac. Peinte par M"^ Vigée-Lebrun, de souvenir, après sa mort (t. II, pp. 17i-175). C'est une ébauche largement dessinée, grandeur naturelle. Elle appartient à M""* la comtesse de Clermont-Tonnerre. Unegravure à l'eau-forte en a été faite à Vienne, en 1794, par Fischer. Au-dessous du titre, on a mis les armes des Polastron et celles des Poiignac, encadrées, de droite et de gauche, entre les vers suivants, probablement composés par Vaudreuil :

D'un tendre souvenir le merveilleux effort A pu sur la toile attendrie Donner une nouvelle vie A la beauté que nous ravit le sort.

Tu rends à nos regards la plus parfaite amie, Une épouse adorée, une mère chérie.

Lebiun, Ion art divin triomphe de la mort Par un sublime élan du cœur et du cénie.

Cette gravure est devenue excessivement rare, et la Bibliothèque Nationale ne la possède pas. Elle a été copiée [reingraved) à Londres par J. Smith, et notre héliogravure a été exécutée d'après cette copie.

M. DE VAUDREUIL AU COMTE d'aRTOIS

Indécision de l'Empereur. — Départ de Breteuil pour Bruxelles. — Druit d'une grande mésintelligence entre le comte d'Artois et le prince de Gondé. — Las Casas à l*adoue. — Gustave III. — Léopold et La Fayette. — Insurrection en Savoie. — Le Béarn, le Roussilion et le Vivarais vont éclater 1

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