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GOSIMA
La première représentation du drame de Cosima a été fort mal accueillie au Théâtre-Français. L'auteur ne s'est fait illusion ni la veille ni le lendemain sur l'issue de cette soirée. Il attend fort paisiblement un auditoire plus calme et plus indulgent. Il a droit à cette indulgence, il y compte. Il n'est peut-être pas plus ignorant qu'un autre de ce qu'on appelle l'art dramatique, car il a vu représenter beaucoup de chefsd'œuvre classiques; il en a senti profondément les beautés, et il a sincèrement admiré le mérite des œuvres remarquables de ses contemporains; mais il a voulu faire à sa manière et ne prendre conseil d'aucun d'eux. Il se sentait impuissant à produire de grands effets de situation, et il ne comprenait pas la nécessité de tenter une voie au-dessus de ses forces., dans un temps où l'énergie du drame à été portée si haut par de plus grands talents que le sien. Il a voulu marcher terre à terre et ne prendre qu'une face de leur manière. Plus modeste et moins ambitieux qu'on ne croit, il a été persuadé (et il l'est encore) qu'on pourrait intéresser aussi par le développement d'une passion sans incidents étrangers, sans surprise, sans terreur. Ce serait un intérêt d'un autre genre, un intérêt moins saisissant, moins rapide, sans doute; mais, dans tous i 1
les arts, chaque artiste exprime le sentiment qu'il a de la vie, dans la mesure de ses facultés, ou selon l'inspiration qu'il en reçoit au moment de son travail. S'il ne réussit pas à faire aimer son œuvre, c'est sa faute, sans nul doute, et c'est à son peu de talent qu'il doit s'en prendre. Mais lui contester avec emportement ou avec ironie le droit d'essayer une manière, n'est pas le fait d'un public artiste et judicieux.
L'auteur de Cosima abandonne donc de bon cœur à la critique le droit de condamner son œuvre; mais il ne lui reconnaît pas celui d'interdire à qui que ce soit l'emploi d'.une forme aussi compliquée ou aussi simple que possible. Parmi les drames de pur sentiment, personne n'admire et n'aime plus que lui Marion Delormc, Antony, Chatterton, la Fille du Cid. Et pourtant ce sont là des génies bien divers, des écoles bien distinctes. Il n'a pas eu la témérité de vouloir faire enregistrer son nom à côté de noms illustrés dans les archives du théâtre moderne. Il n'a pas voulu prouver que le romancier pouvait cumuler et joindre à son titre celui de dramaturge. Il déclare ne rien comprendre à ces questions d'amour-propre, et il est bien certain que les vrais auteurs dramatiques de son temps ne s'en préoccupent pas plus que lui. Ils ont laissé poindre des talents inférieurs, ils ont applaudi ou pardonné à des tentatives plus ou moins heureuses; ils verraient, sans colère, s'établir un genre de productions théâtrales naïves, analytiques de sentiments intimes, qui, sans avoir la prétention de changer le goût du public à l'égard des choses grandes et solennellement acceptées, l'habitueraient à savoir changer d'émotions et à s'intéresser aux petits événements de la famille après avoir frémi et applaudi avec transport au spectacle des grandes passions et des faits éclatants. En un mot, ils verraient sans s'alarmer, à coup sûr, d'humbles chaumières s'élever à côté de leurs superbes portiques, et eux-mêmes, dans un jour de délassement, ils pourraient s'essayer à ce genre, comme on fait une chanson après un poëme, un paysage après un tableau d'histoire.
Mais une portion du public, qui veut voir partout présomp-
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tion et rivalité, repousse avec précipitation ce qui dérange ses habitudes et ce qui n'est pas l'imitation senile des maîtres. Le public s'éclairera avec le temps, et, si la tentative de Cosima est repoussée, elle n'en ouvrira pas moins la porte à l'introduction d'une liberté nécessaire au théâtre. Les grands artistes font accepter ce qu'ils veulent, et, l'auteur sifflé hier le répète sans amertume, le mauvais accueil qu'il a reçu ne prouve rien contre ceux qui, avec plus de talent que lui, marcheront dans la voix qu'il indique.
L'auteur de Cosima n'en dira pas davantage pour justifier son essai dramatique en tant que production littéraire; mais il protestera avec force contre l'immoralité prétendue de son sujet.
On a crié à l'indécence durant la première représentation, avec une pensée d'interprétation si peu décente, que les gens d'un sentiment vraiment chaste se seraient volontiers voilé la face devant un public livré à des préoccupations si graveleuses. Comment m' aimez-vous? a semblé une équivoque malhonnête. Quel est donc mon crime? a excité des rires de mépris et d'indignation vraiment burlesques. L'auteur confesse qu'il riait aussi, au fond de sa loge, mais ce n'était pas de sa pièce seulement.
L'auteur d'Indiana et de Jacques a voulu mettre en scène l'intérieur d'un ménage. Il l'a fait souvent, il le fera souvent encore, n'importe sous quelle forme et devant quel public. Il y a beaucoup de choses dans ce sujet-là, et il y en a qu'on ne doit pas craindre de répéter toujours, au risque d'être accusé de stérilité ou d'obstination. La gloire de l'homme de lettres parait fort légère à sacrifier, quand on a une pensée sérieuse et une volonté tranquille dans l'âme. C'est fort peu de chose que d'être raillé, je vous assure; et je le dis à vous, jeunes artistes qui tremblez d'aborder telle ou telle carrière : si vous avez dans le cœur une bonne et généreuse conviction, vous ne sentirez pas le plus petit battement de cœur à cette première rencontre avec la masse, qu'on peut appeler sur toutes les scènes du monde le lever du rideau. Eussiez-vous care-sé
i THEATRE COMPLET DE GEORGE SAND
quelque désir de fortune ou de gloire, vous sentirez votre personnalité s'évanouir comme un rêve, à l'approche de ce combat où la vérité (le véritable enfant de vos entrailles, et non pas l'œuvre de l'artiste, mais celle de Dieu en vous) va lutter contre le préjugé ou l'ignorance. Vous vous sentirez bien fort, non pas comme artiste (qu'importe le sort de l'artiste!) mais comme homme, et c'est de cela que vous serez fier si, par malheur, vous vous trouvez ce jour-là le seul homme de l'assemblée 1
Ce malheur ne m'est point arrivé. Il y a eu dans l'auditoire des esprits généreux et sincères qui, sans s'abuser sur le peu de talent de l'auteur, ont sympathisé avec la pensée de son ouvrage. C'est pour cela que je ne suis point triste d'avoir entendu des murmures et des imprécations ; j'ai entendu aussi des encouragements et des vœux au-dessus delà région où éclatent ces sortes d'orages, et je n'ai point attribué ces applaudissements à l'éloquence de mon plaidoyer, mais à la vérité de ma cause. C'est pourquoi ils m'ont été doux et me tranquillisent sur l'avenir de mes croyances. Non, tous les hommes d'aujourd'hui ne sont pas livrés à des pensées de despotisme et de cruauté. Non, la vengeance n'est pas le seul * sentiment, le seul devoir de l'homme froissé dans son bonheur domestique et brisé dans les affections de son cœur. Non, la patience, le pardon et la bonté ne sont pas ridicules aux yeux de tous ; et, si la femme est encore faible, impressionnable et sujette à faillir, dans le temps où nous vivons, l'homme qui se pose auprès d'elle en protecteur, en ami et en médecin de l'âme, n'est ni lâche ni coupable : c'est là l'immoralité que j'ai voulu proclamer. L'idée n'était pas neuve ; la religion du Christ l'avait proclamée avant moi, et, si j'avais présenté le caractère d'un époux vraiment apostolique, j'aurais excité bien d'autres murmures. Je ne l'ai pas fait, parce que je ne suis pas catholique, je l'avoue. Si je l'étais, j'aurais le courage nécessaire pour le proclamer, même sur les planches d'un théâtre. Mais, si j'ai porté comme bien d'autres sur l'avenir des regards plus avides
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que ne le permet l'Église, je n'ai point abjuré la plus belle partie des vérités évangéliques, celle qui moralise les légiti-. mes affections et combat les instincts farouches.