‹ Cosmopolis (volume 2)Chapitre 13 sur 13 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

la fleur sans la cueillir, comme pour ne pas meurtrir une frêle créature de Dieu. Le vieux pape respira une seconde la jeune rose, et il reprit sa marche vers la voiture dont la silhouette se distinguait vaguement entre les fûts des chênes verts. Les chevaux noirs partirent d'un trot que l'on devina tout de suite extrêmement rapide, et Dorsenne, en se retournant vers Montfanon, aperçut de grosses larmes au bord des paupières de l'ancien zouave qui, oubliant le reste de leur conversation, dit avec un soupir :

— ce Et voilà son unique plaisir, à celui qui est pourtant le successeur du premier apôtre, respirer ses fleurs, et faire des lieues en voiture aussi vite que ses chevaux peuvent aller!... On a ménagé quatre malheureux kilomètres d'une route carrossable qui revient en lacet sur elle-même, au pied delà terrasse où nous étions il y aune demi-heure... Et il va, il va, se donnant ainsi un peu de l'illusion du vaste espace qui lui est interdit... J'ai vu bien des spectacles tragiques dans ma vie, allez. J'ai fait la guerre et j'ai passé une nuit entière blessé sur un champ de bataille couvert de neige, parmi les morts, frôlé par les roues de l'artillerie des vainqueurs qui défilaient en chantant... Rien ne m'a ému comme cette promenade de ce vieillard qui n'a jamais proféré une plainte et qui n'a plus à lui que cet arpent de terre où se mouvoir librement... Mais il y a un mot magnifique que le saint homme a écrit de sa main un jour au bas de son portrait

pour un missionnaire. Il est de Tertullien. Ce mot explique seul sa vie : Tlehitricem martyrii fidem, la foi est obligée au martyre. »

— (( Dehitricem martyrii fidem, » répéta Dorsenne; « que c'est beau, en effet. » Et il ajouta d'une voix profonde : ce Vous avez malmené bien rudement les I dilettantes et les sceptiques tout à l'heure. Mais pensez-vous qu'il y en ait un seul qui refusât le martyre s'il devait en même temps avoir la foi?... »

Jamais Montfanon n'avait entendu le jeune homme prononcer une phrase pareille et d'un tel accent. L'image lui revint, par contraste, du Dorsenne fringant et petit-maître, du dandy de lettres si gaiement sophiste et rieur, pour qui l'antique et vénérable Rome n'était qu'une ville de plaisir, une Cosmopolis plus paradoxale que Florence, que Nice, que Biarritz, que Saint-Moritz, que telle et telle autre ville d'hiver ou d'été internationale. Il sentit que, pour la première fois, cette âme était touchée dans sa profondeur. La mort tragique de la pauvre Alba allait devenir dans la conscience de l'écrivain le point de remords autour duquel se referait la vie morale de cet être supérieur et incomplet, exilé jusqu'ici de l'humanité simple par le plus invincible orgueil de l'esprit. Comme Montfanon était, en même temps qu'un chrétien très fervent, un ami très tendre, il comprit que toute nouvelle parole ferait du mal à ce cœur si blessé. Il eut peur de l'avoir sermonné déjà trop durement. Sans rien répliquer, il

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