‹ Cosmopolis (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · PAUL BOURGET · texte numérisé non relu

PAUL BOURGET

Paris, i6 novembre 1892.

uoiQUE l'étroite boutique, débordante de livres amoncelés et de papiers, laissât au visiteur juste la place de bouger, et quoique ce visiteur fût un de ses clients habituels, le vieux libraire ne daigna pas se déranger de l'escabeau où il était assis, en train d'écrire sur un pupitre mobile. A peine sa tête bizarre, dont les longs cheveux blancs débordaient un chapeau de feutre jadis noir et à larges bords, s'était-elle relevée au bruit de la porte ouverte et refermée. Il avait montré au nouveau venu une face décharnée et

crispée de maniaque, où clignaienc derrière des besicles rondes deux yeux bruns d'une malice sauvage. Puis le chapeau avait replongé sur le papier que les agiles doigts noueux aux ongles noirs couvraient de lignes raturées et inégales tracées avec une écriture digne d'un autre âge, et, du torse mince mais gigantesque que drapait une souquenille aujourd'hui verdâtre, une voix éteinte, la voix d'un homme étranglé par une inguérissable laryngite, était sortie, prononçant pour toute excuse, avec un fort accent italien, cette phrase française :

— « Un moment, monsieur le marquis, mais la Muse n'attend pas... »

— (( Hé bien ! J'attendrai, moi, qui ne suis pas la Muse... Inspirez-vous, Ribalta, tout à'Votre aise... » répondit en riant celui que le vendeur de bouquins accueillait avec cet original sans-gêne. Il était visiblement accoutumé aux excentricités de cet étrange marchand. Mais à Rome, — car cette petite scène de mœurs avait pour théâtre un rez-de-chaussée au fond d'une des plus anciennes rues de la Ville Éternelle, à quelques pas de la place d'Espagne, si connue des voyageurs, — dans cette cité qui sert de confluent à tant de destinées venues de tous les points du monde, cette sensation de l'étrange ne s'abolit-elle point par la multiplicité même des types singuliers et anormaux, échoués ou abrités là? Vous y trouverez des révolutionnaires comme ce rustre de Ribalta qui achèvent dans un paisible décor de bricà-brac une existence plus accidentée que les plus

accidentées du xvi^ siècle. Issu d'une bonne famille de Corse, le personnage est venu à Rome tout jeune vers 183 y, et il a d'abord été séminariste. Sur le point d'être ordonné prêtre, il s'est enfui pour ne reparaître qu'en 1849, républicain si forcené qu'il fut condamné à mort par contumace lors du rétablissement du gouvernement pontifical. Il servit alors de secrétaire à Mazzini, avec lequel il se brouilla pour des raisons qui ne paraissent pas avoir été à son honneur. Une passion pour une femme, morte depuis, l'aurait-elle entraîné à quelque indélicatesse d'argent? Toujours est-il que, devenu de plus en plus radical et socialiste, il se retrouva parmi les Mille et dans les combattants de Mentana, sans que jamais Garibaldi ait pu vaincre à son égard une répugnance d'autant plus remarquée qu'elle était plus rare. Depuis 1870, Ribalta est rentré à Rome, où il a ouvert, si l'on peut appliquer un pareil terme à un pareil taudis, une boutique de libraire. Mais c'est un libraire amateur et qui vous refusera sa porte si vous lui déplaisez. Ayant hérité quelques petites rentes, il vend ou il ne vend pas, suivant sa fantaisie ou les besoins de ses propres achats, aujourd'hui vous demandant vingt francs d'une mauvaise gravure qu'il a payée dix sous, demain vous cédant a vil prix un livre précieux et dont il sait la valeur. Gallophobe enragé, U n'a pas plus pardonné à son ancien général la campagne de Dijon qu'il n'a pardonné à Victor-Emmanuel d'avoir laissé le Vatican à Pie IX. a La maison de Savoie et la papauté, » dit-il

quand il est en confiance et avec sa voix malade, « sont deux œufs qu'il nous faudra manger dans le même plat... » Et il vous parle d'un certain pilier de Saint-Pierre cvidé en escalier par le Bernin, où une cartouche de dynamite a sa place toute marquée. Si vous le poussez plus avant et si vous lui demandez pourquoi il s'est établi revendeur de livres, il vous priera de franchir une haie de papiers, de cartonnages et d'in-folios. Puis il vous montrera une chambre immense, un hangar plutôt, où des milliers de brochures s'empilent le long des murs et transversalement : « Ce sont ici les règles de tous les couvents supprimés d'Italie. J'écrirai leur histoire... » Alors il vous dévisage. Il appréhende que vous ne soyez un espion dépêché par le roi, à seule fin de savoir les projets de son plus dangereux ennemi, — un de ces espions dont il a si peur que personne ne sait depuis vingt ans où il couche, où il mange, où il se cache, lorsque, pendant des huit jours, les volets de sa boutique de la rue Borgognona sont fermés. Il a dû à son passé de redoutable démocrate et à ses manières clandestines d'être arrêté lors de l'attentat de Passanante comme un des membres de ces Circoli 'Barsand, auxquels un caporal rebelle et fusillé en cette qualité a donné son nom. Mais en fouillant les poussiéreux cartons du farouche libraire, la police n'a rien découvert qu'une prodigieuse quantité de grotesques factums en vers dirigés contre les Piémontais tour à tour et les Français, contre les Allemands et la triple alliance, contre les républi-

cains italiens et les ministres, contre Cavour et contre M. Crispi, contre l'Université de Rome er l'Inquisition, contre les moines et contre les capitalistes! C'était sans doute une de ces pasquinades que son client, reçu d'une manière si brusque, le regardait achever en songeant, malgré l'habitude, combien Rome abonde en paradoxales rencontres. Car en 1867, ce même ancien garibaldien échangeait des coups de fusil à Mentana avec les zouaves du Pape, parmi lesquels le marquis de Montfanon — ainsi s'appelait le visiteur — se trouvait luimême. Vingt-trois ans avaient suffi pour faire des deux soldats passionnés d'alors deux maniaques inoffensifs et dont l'un vendait de vieux volumes à l'autre! Et voilà encore une figure comme vous n'en trouverez guère ailleurs, que celle de ce gentilhomme français, retiré ici pour y mourir plus près de Saint-Pierre. Croiriez-vous même, à le voir chaussé de grosses bottes, vêtu d'une jaquette toute simple, un peu râpée, un chapeau rond coiffant sa vieille tête grisonnante, que vous avez devant vous un des célèbres élégants du Paris de 1 864? Ecoutez cette autre histoire. Des scrupules de dévotion survenus à la suite d'une maladie mortelle jetèrent tout d'un coup l'habitué du Café Anglais et des joyeux soupers d'alors dans les rangs de ces zouaves pontificaux. Un premier séjour à Rome durant les quatre dernières années du gouvernement de Pie IX, dans cette ville incomparable à qui le pressentiment de k fin prochaine d'un Etat séculaire, l'approche du

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concile et l'occupation française donnaient encore un caractère plus particulier, fut un enchantement. Tous les germes de piété déposés dans le gentilhomme par l'éducation des Jésuites de Brugelette achevèrent de refleurir, pour une moisson de nobles vertus aux jours d'épreuve. Ils vinrent trop vite. Montfanon fit la campagne de France avec les autres zouaves, et la manche vide qui se replie à la place de son bras gauche, atteste avec quel courage il se battit à Patay, lors de cette charge sublime où l'héroïque général de Sonis fit déployer la bannière du Sacré-Cœur. Il fut duelliste, sportsman, joueur, amoureux, et, pour ceux de ses anciens camarades de plaisir que le hasard amène à Rome, ce n'est plus qu'un dévot qui vit petitement, malgré qu'il garde les débris d'une grande fortune, entre des aumônes, des retraites, de la lecture et une collection, lui aussi. — Tout le monde prend plus ou moins ce vice dans cette Rome qui est par elle-même le plus étonnant des musées d'histoire et d'art. — Montfanon amasse des documents pour écrire l'histoire des rapports de la noblesse française et de l'Eglise. Ses maîtresses du temps où il était le rival des Gramont- Caderousse et des Demidoff ne le reconnaîtraient certes pas plus qu'il ne les reconnaîtrait lui-même. Mais sont-elles aussi gaies qu'il semble l'être resté à travers son existence de renoncement? Il y a du rire dans ses yeux bleus, qui attestent sa pure origine germanique et qui éclairent son visage aux grands traits, un de ces visages de féodaux comme

on en voit dans les portraits suspendus aux murs des prieurés de Malte, où la laideur a de la race. Une grosse moustache blanchissante, dans l'épaisseur de laquelle flotte un vague reflet d'or, cache à demi une cicatrice qui donnerait à cette face un peu rouge une physionomie terrible sans l'expression de ces yeux où il y a de la ferveur mêlée à cette gaieté. Car Montfanon est aussi fanatique sur certains sujets qu'il est bonhomme et jovial sur d'autres. S'il avait le pouvoir, il ferait sans doute arrêter, juger et condamner Ribalta par exemple, pour crime de librepensée, dans les vingt-quatre heures. Ne l'ayant pas, il s'en divertit, d'autant plus que le catholique vaincu et le socialiste mécontent ont quelques haines communes. Et ce matin encore, on a vu avec cuelle indulgence il avait supporté le coup de boutoir du vieux Ubraire qu'il demeura bien dix minutes à regarder sans se fâcher davantage. Enfin le farouche révolutionnaire parut avoir trouvé la pointe de son épigramme, car, avec un mauvais rire silencieux, il plia soigneusement la feuille en quatre, il l'enferma dans un coffret de bois dont il serra la clef, et redressant son long et maigre corps :

— « Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le marquis?... » demanda-t-il sans plus s'excuser.

— « Il y a d'abord que vous auriez pu me lire votre morceau, vieille chemise rouge, » dit Montfanon, « quand ce ne serait que pour me récompenser d'avoir attendu votre bon plaisir plus patiemment qu'un ambassadeur. Voyons, qui injuriez-vous dans

ces vers? Est-ce don Ciccio ou Sa Majesté?... Vous ne voulez pas répondre? Avez-vous peur que je ne vous dénonce au Quirinal?... »

— «/n bocca chiusa, non c entra mosca*,y) répondit l'ancien conspirateur en justifiant ce proverbe parla manière dont il ferma sa bouche édentée où ne serait en effet entré en ce moment ni une mouche, ni même le plus petit grain de poussière.

— ce Bon dicton, » répliqua le marquis en riant, « et que je voudrais voir gravé sur la façade de tous les parlements modernes. Mais entre votre poésie et vos adages, avez-vous pris le temps d'écrire pour moi à ce bouquiniste de Vienne qui possède le dernier exemplaire de cette introuvable brochure sur lo procès de ce bandit de Hafner?... »

— oc Patience, » répondit le marchand, a j'écrirai... »

— c( Et mes pièces sur le siège de Rome par Bourbon, ces trois actes notariés que vous m'avez promis, me les avez-vous dénichées?... »

— ce Patience, patience, » reprit le marchand, et il ajouta, montrant avec un comique mélange d'ironie et de désespoir le désordre effroyable de sa boutique : ce Comment voulez-vous que je me reconnaisse dans tout cela?... »

— (c Patience, patience, » répéta Montfanon, ce il y a un mois que vous me serinez ce refrain... Si, au lieu de composer de méchants vers, vous vous

* Dans une bouche fermée il n'entre pas de mouche.

occupiez de votre correspondance, et si, au lieu d'acheter toujours, vous classiez un peu ce fatras?... D'ailleurs, » fit-il en cessant de rire, avec un geste de brusquerie, « j'ai tort de vous les reprocher, vos achats, puisque je suis venu pour vous parler d'un des derniers. Le cardinal Guérillot m'a dit que vous lui aviez montré, l'autre jour, un livre d'heures intéressant quoique en très mauvais état, que vous avez découvert en Toscane. Oii est-il?... »

— a Le voici, » dit Ribalta qui, franchissant plusieurs piles de volumes et écartant du pied un tas énorme de cartons, avisa le tiroir poudreux d'une armoire branlante. Dans ce tiroir, il prit, parmi un amas indescriptible d'objets dépareillés : vieilles médailles et vieux clous, reliures vides et gravures décolorées, un assez gros étui de cuir, mangé aux vers, sur lequel se discernait un blason à demi effacé. Il ouvrit cet étui et il tendit à Montfanon un volume dont la reliure de bois, recouverte en cuir aussi et cloutée, s'en allait par morceaux. Un des fermoirs était brisé, et quand le marquis se mit à feuilleter le livre, il put constater que l'intérieur n'avait pas été plus ménagé que l'extérieur. Des enluminures avaient primitivement orné le précieux ouvrage; elles étaient presque toutes effacées. Le parchemin jauni avait été lacéré par places. Enfin, c'était un débris informe que le curieux gentilhomme examina cependant avec le plus grand soin, tandis que Ribalta se décidait cette fois à parler :

— « C'est une veuve de Montalcino, en Toscane,

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qui me l'a vendu... Elle m'en a demandé un prix énorme, et il le vaut, quoiqu'il soit un peu endommagé. Car ce sont des miniatures de Matteo da Siena, qui les avait faites pour le pape Pie 1 1 Piccolomini. Regardez celle où il y a le Saint Biagio* qui bénit les lions et les panthères. C'est la mieux conservée... Est-elle assez fine?... »

— « Pourquoi essayez-vous de me tromper, Ribalta?» interrompit Montfanon avec un nouveau geste d'impatience. «Vous savez mieux que moi que ces miniatures sont très médiocres et qu'elles ne rappellent ni de près ni de loin le faire si serré de Matteo, et une autre preuve, c'est que le livre d'heures est daté... lyy^. Tenez... » et de son unique main, très adroitement, il montrait les chiffres au marchand, « et comme j'ai quelque mémoire des dates et que je me suis occupé de Sienne, je n'ai pas oublié que Matteo est mort avant lyoo... Moi, qui ne suis pas allé au collège chez Machiavel, » continua-t-il avec la même brusquerie, « je vous dirai ce que le cardinal vous aurait dit si vous n'aviez pas prétendu l'embricoler de vos finasseries, comme moi tout à l'heure... Regardez cette signature à moitié effacée et que vous n'avez pas su lire... Je vais vous la déchiffrer, moi. Biaise de Mo... et puis un c avec quelques lettres qui manquent, juste trois... Et cela fait Monluc, avec l'orthographe du temps, et le b tracé d'une écriture que vous auriez pu aller véri-

• S.iint Biaise.

fier aux archives de cette même Sienne, puisque vous en venez, un b minuscule mais si large et si haut... Et maintenant, au tour de ce blason,» et il referma le livre pour détailler à Tautre stupéfait les armoiries à peine visibles de cette couverture, « reconnaissez-vous un loup, qui primitivement a dû être d'or, et des tourteaux qui ont dû être de gueules? Ce sont les armes que Montluc a portées depuis cette année iff4, où il fut créé citoyen de Sienne pour l'avoir défendue si bravement contre le terrible marquis de Marignan... Quant à l'étui, » et il le prit à son tour pour l'étudier, « ce sont bien les demilunes des Piccolomini... Mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'après le siège, et justement quand il fallut se retirer à Montalcino, Montluc donna son livre d'heures, par façon de souvenir, à quelqu'un de cette famille. Et puis le volume aura été égaré, volé presque tout de suite, et enfin réduit à l'état où il se trouve... C'est encore la preuve, ce livre-ci, qu'un peu de sang français a coulé au service de l'Italie. Mais ceux qui l'ont vendu ont oublié cela comme Magenta et Solferino... Ici, vous n'avez de mémoire que pour la haine... Maintenant que vous savez pourquoi j'en ai envie, moi, de votre livre d'heures, voulez-vous me le céder pour cinq cents francs?»

Le libraire avait écouté ce discours avec ving-t passages d'idées contradictoires sur sa figure. Il éprouvait d'habitude pour Montfanon une sorte de respect mélangé d'animosité qui lui rendait visiblement très pénible d'avoir été surpris en flagrant délit

de mensonge. Il faut, pour être juste, ajouter qu'en parlant du grand peintre Matteo et du grand pape Pie II, à l'occasion de ce malheureux volume, il n'avait pas cru que le marquis, d'ordinaire très économe et qui restreignait ses achats au strict domaine de l'histoire ecclésiastique, eût la moindre envie de ce livre d'heures. Il avait magnifié l'objet en vue d'une légende à former et de quelque riche amateur ignorant à exploiter. D'autre part, si le nom de Montluc ne lui disait absolument rien, il n'en était pas de même de la directe et brutale allusion que son interlocuteur avait faite à la guerre de 18^9. C'est l'épine toujours enfoncée dans le cœur de ceux de nos voisins d'au delà des Alpes qui ne nous aiment pas. La fierté du garibaldien ne voulut pas être en retard sur la générosité de l'ancien zouave. Avec une brusquerie égale à celle de Montfanon il reprit le volume, et il grommelait en le retournant entre ses doigts tachés d'encre : ■

— ce Je ne le donnerais pas pour six cents francs... Non, pour six cents francs je ne le donnerais pas... »

— ce C'est une très grosse somme, » reprit Montfanon.

— « Non, » continua le bonhomme, « je ne le donnerais pas... » Puis, le tendant au marquis et avec une visible fureur: ce Mais, à vous, je vous le passerai pour quatre cents francs... »

— « Mais puisque je vous en offre cinq cents, » dit l'acheteur interloqué, a Et vous savez que c'est déjà un prix très faible pour une pareille curiosité?...

— « Prenez-le pour quatre, » insista Ribalta, de plus en plus furieux, « pas un sou de moins, pas un sou de plus. C'est ce qu'il m'a coûté. Et vous aurez vos documents dans deux jours, et le dossier Hafner cette semaine. Mais ce Bourbon qui a saccagé Rome, » continua-t-il, ce était-ce un Français, celuilà?... Et ce Charles d'Anjou qui nous est tombé dessus pour se faire roi des Deux-Siciles ? Et ce Charles VIII, qui est entré par la porte du Peuple? Etaient-ce des Français? Et Oudinot, était-ce un Français ? Pourquoi venaient-ils se mêler de nos affaires?... Ah! si l'on comptait bien, et ce que vous nous devez?... Est-ce que nous ne vous avons pas donné Mazarin, Masséna et Bonaparte, et tant d'autres qui sont allés mourir dans votre armée en Russie, en Espagne et ailleurs? Et à Dijon? Est-ce que Garibaldi n'est pas venu se battre pour vous, stupidement, quoique vous lui eussiez pris sa patrie?... Nous sommes quittes pour les services, allez, allez... Mais emportez votre livre d'heures et bonsoir, bonsoir... Vous me le paierez plus tard... »

Et il poussa littéralement le marquis hors de la boutique, en gesticulant et jetant les Uvres par terre de tous les côtés. Montfanon se trouva sur la chaussée de la rue Borgognona avant d'avoir pu tirer de sa poche l'argent qu'il avait préparé :

— ce Quel braque! Mon Dieu! quel braque! » se dit-il en riant. Il s'éloigna delà boutique d'un pied resté leste, et gaiement, avec le précieux livre sous son bras. Puis comme il connaissait, pour les avoir

beaucoup fréquentées, ces natures méridionales, dans lesquelles l'escroquerie et la chevalerie se coudoient sans se faire tort : — des Don Quichotte qui mettent leurs moulins en actions, — il se demanda : (( Combien peut-il encore gagner après s'être payé les gants de faire le gentilhomme devant moi?...» [1 ne devait jamais savoir à quel point sa question était justifiée, ni que Ribalta avait eu le rare volume dans un lot de papiers, de gravures et de bouquins, payés vingt-cinq francs le tout. D'ailleurs deux rencontres qu'il fit coup sur coup au sortir de cette boutique l'empêchèrent de méditer sur ce problème de psychologie commerciale. Il s'était arrêté une minute au débouché de la rue pour jeter un coup d'œil à cette place d'Espagne qu'il aimait en sa qualité de vieux Romain, comme un des coins demeurés pareils à eux-mêmes depuis ces derniers trente ans. Par cette matinée des premiers jours de mai, la longue place au bord sinueux était en effet charmante de mouvement et de lumière, avec la couleur brune des maisons irrégulières qui la contournaient, déjà tout éveillées, avec le double escalier de la Trinité-des-Monts semé de paresseux, avec l'eau qui jaillissait de la grande vasque en forme de barque placée au centre, — un des innombrables caprices auxquels s'est divertie la fantaisie du Bernin, ce décorateur prestigieux qui eut le génie de la fontaine vivante où la nappe d'eau continue le frisson du bronze et du marbre. Et, à cette heure-ci et sous cette clarté, cette fontaine était aussi vivante en

effet que les lestes maraudeurs qui couraient, tendant au bout de leurs bras dressés des corbeilles remplies de pâles roses, de blonds narcisses, de rouges anémones, de fragiles cyclamens et de sombres pensées. Pieds nus, une flamme noire aux yeux, la supplique aux lèvres, ils se glissaient entre les voitures qui filaient prestement, moins nombreuses qu'en pleine saison, mais cependant bien nombreuses encore, car le printemps était venu très tard cette année, et il s'annonçait comme délicieux de fraîclieur. Ces fleuristes assiégeaient les passants pressés, comme ceux qui s'attardaient au réveil des étalages, et le catholique fervent qu'était Montfanon goûtait devant ce tableau pittoresque d'un joli matin sur la plus jolie place de sa ville préférée le plaisir d'achever cette impression d'une minute radieuse par une rêverie d'éternité. Il n'avait qu'à tourner son regard à droite vers le collège de la Propagande, séminaire de martyrs d'où partent toutes les missions du monde. Il était pourtant écrit que le passionné gentilhomme ne jouirait en paix ni du bibelot bibliographique obtenu à si bon compte et qu'il serrait sous son unique bras, ni de cette sensation si romaine : une soudaine échappée sur les choses d'en haut surprise au détour d'une rue, sur un angle de trottoir. Il suffit pour que ses prunelles i claires perdissent leur sérénité qu'une voiture passât tout près de lui, admirablement attelée, malgré ^ l'heure matinale, de deux chevaux noirs, et dans laquelle causaient deux femmes. L'une était visible-

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ment une inférieure, quelque dame de compagnie chargée de servir de chaperon à l'autre, une jeune fille d'une beauté presque sublime, avec de grands yeux noirs qui brûlaient dans un teint pâle, d'une pâleur chaude et vivante. Son profil d'une pureté orientale réalisait trop complètement le type de la beauté juive pour laisser un doute sur l'origine hébraïque de cette créature, véritable apparition qui semblait devoir, comme dit le poète, ce traîner tous les cœurs derrière elle. » Mais non. La joviale et bienveillante physionomie du marquis s'était soudain assombrie d'une véritable crispation de méchanceté à suivre du regard cette jeune fille en train de tourner le coin de la rue, le temps d'échanger un salut avec un jeune homme très élégant, qui lui-même connaissait sans doute beaucoup l'ancien zouave pontifical, car il l'aborda familièrement en lui disant d'un ton goguenard et dans un français, qui, celui-là, venait tout droit de France :

— « Hé bien! je vous y prends, monsieur le marquis Claude-François de Montfanon!... EUe a paru", vous avez vu, vous avez été vaincu... La dévoriez-vous des yeux, la divine Fanny Hafner?... Tremblez. Je vais vous dénoncer à Son Eminence le cardinal Guérillot; et quand vous lui direz du mal de sa charmante catéchiste, je serai là pour témoigner que je vous ai vu hypnotisé sur son passage, comme les Troyens par Hélène. Et je suis bien certain qu'Hélène n'avait pas cette grâce si moderne, cette âme dans la beauté, ce profil idéal, ce regard pro-

UN DILETTANTE ET UN CROYANT l"]

fond, cette bouche songeuse et ce sourire... Ah! qu'elle est belle!... Quand vous faites-vous présenter?... »

— « Si maître Julien Dorsenne, » répondit Montfanon sur le même ton goguenard, « ne met pas plus d'observation dans son prochain roman qu'il n'en déploie à cette minute, je plains son éditeur... Venez ici, » ajouta-t-il brusquement, et il entraîna lejeunehommejusqu'àl'angledelarueBorgognona.

« Voyez-vous la Victoria s'arrêter devant le 1 5, là?... Et la divine Fanny, comme vous l'appelez, en descendre, là?... Et elle entre dans la boutique de ce vieux coquin de Ribalta... Elle n'y restera pas longtemps, allez... Et elle en sort, là, tenez, et elle reparc avec sa voiture... C'est dommage qu'elle ne repasse point par ici. Nous aurions eu la joie d'observer sa mine désappointée. Et voilà ce qu'elle allait chercher, » ajouta-t-il avec un rire gai, en montrant son emplette, « et qu'elle n'aura pas quand elle devrait en offrir tous les millions que son honnête homme de père a volés aux gogos de Vienne... Hé! Hé! » conclut-il en riant plus fort, « M. de Montfanon s'est levé le premier, et il n'a pas perdu sa matinée. Et vous, monsieur l'observateur, devinez un peu ce que j'ai soustrait au musée de cette cabotine, qui ne fera pas joujou du moins avec cet objet-ci... » ajouta-t-il en présentant le volume à son interlocuteur qu'il regardait avec la plus comique moue de triomphe.

— « Je n'ai pas besoin de le regarder, votre volume, » répondit Dorsenne. « Mais oui, mais oui, »

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insista-t-il sur un hochement de Montfanon, « en ma qualité de romancier et d'observateur, puisque vous me la jetez à la tête, je sais déjà ce que c'est... Que parions-nous? C'est un livre d'heures qui porte la signature du maréchal de Montlucetque le cûrdinal Guérillot a découvert. Est-ce exact? Il en a parlé à M"^ Hafner, et il a cru désarmer votre animosité contre elle en vous racontant qu'elle en était enthousiaste et qu'elle voulait l'acheter. Est-ce exact encore? Et vous, vilain homme, vous n'avez eu qu'une idée, souffler ce bibelot à cette pauvre petite. Est-ce exact encore ? Et je ne suis même pas sûr que vous y teniez vraiment, tandis qu'elle!... Avant-hier, nous avons passé la soirée ensemble chez la comtesse Sténo, elle n'a fait que me dire sa joie d'avoir ce volume sur lequel a prié ce grand soldat, ce grand croyant. Enfin, elle m'a joué toute la guitare des convictions héroïques. Je croyais vous entendre, ma parole d'honneur! Et elle a dû y aller pour l'acheter dès hier. Mais la boutique était fermée, je l'ai remarqué en passant, et vous y êtes allé certainement, vous aussi. Est-ce toujours exact?... Et maintenant que je vous ai conté votre histoire de point en point, m'expliquerez-vous comment, vous qui êtes un juste, vous poursuivez d'une antipathie aussi acharnée et presque puérile, passez-moi le mot, une innocente jeune fille qui n'a jamais fait de spéculations de bourse, elle, qui est charitable comme tout un couvent, elle, et en bon train de devenir presque aussi dévote que vous ? N'était son père qui ne veut pas entendre parler

de conversion avant le mariage, elle serait déjà catholique, et, tout protestants qu'ils sont pour le quart d'heure, elle ne va jamais qu'à l'église... Mais quand el'.e sera catholique tout à fait, et sous la protection d'une sainte Claudine et d'une sainte Françoise, comme vous sous celle de saint Claude et de saint François, il vous faudra bien rendre les armes, vieux ligueur, et reconnaître la sincérité des sentiments religieux de cette enfant qui ne vous a pourtant rien fait... »

— « Comment! Elle ne m'a rien fait?... » interrompit Montfanon. « Mais c'est tout naturel qu'un sceptique ne le comprenne pas ce qu'elle m'a fait, ce qu'elle me fait tous les jours, pas à ma personne, mais à mes idées. Quand on a comme vous appris l'acrobatie intellectuelle dans le cirque des Sainte- Beuve et des Renan, on doit trouver cela exquis que le catholicisme, cette très grande chose, serve de sport élégant à cette fille d'un pirate de bourse qui vise un mariage aristocratique. Cela peut divertir aussi votre ironie que mon saint ami, le cardinal Guérillot, soit la dupe de cette intrigante... Mais moi, monsieur, qui ai communié à côté d'un Sonis par des matins de bataille, je n'admets pas que l'on se serve de ce qiy fut la foi de ce héros et de ce qui est la mienne pour se pousser dans le monde. Je n'admets pas qu'on fasse jouer un rôle de>dupe et de complice à un vieillard que je vénère et que j'éclairerai, je vous en donne ma parole... Et quant à cette relique, » insista-t-il en montrant de nouveau le

volume, (( vous pouvez trouver puéril que je n'aie pas voulu qu'on la mêlât à cette honteuse comédie. Mais moi, non. Et on ne l'y mê-le-ra pas. On ne montrera pas avec des phrases, des yeux noyés et des mines confites, ce bréviaire sur lequel a prié ce grand soldat, oui, monsieur, ce grand croyant qui vous eût branchés haut et court, vous et elle, et Ribalta avec, et il n'eût pas eu si tort... Elle ne m'a rien fait! » répéta-t-il en s'échauffant davantage, et son rouge visage s'empourprait de colère, ce mais c'est la quintessence de ce que je déteste le plus, des gens comme elle et comme son père! C'est l'incarnation du monde moderne dans ce qu'il a de plus haïssable que ces aventuriers cosmopolites, qui jouent aux grands seigneurs avec des millions flibustes dans quelque coup de bourse. Ça n'a pas de patrie, d'abord. Qu'est-ce qu'il est, ce baron Justus Hafner, Allemand, Autrichien, Italien? Est-ce que vous le savez, vous?... Ça n'a pas de religion. Le nom, le masque du père, celui de la fille, tout les proclame Juifs, et ils sont protestants, — pour le quart d'heure, comme vous avez dit trop justement, en attendant qu'ils se fassent schismatiques, musulmans ou n'importe quoi. Pour le quart d'heure, quand il s'agit de Dieu!... Ça n'a pas de famille. Où a-t-il été élevé, ce monsieur ? Qiie faisaient son père, sa mère, ses frères, ses sœurs? Où a-t-il grandi? Où sont ses traditions? Où est son passé, tout ce qui constitue, tout ce qui établit l'homme moral?... Cherchez un peu. Tout est ténèbres dans ce personnage, excepté ceci qui est

très clair : s'il y avait eu des juges à Vienne, lors du procès du Crédit cAustro-Valmare, en i8So, il serait au bagne, au lieu d'être à Rome... Les faits sont là. Il y a eu d'innombrables ruines. J'en sais quelque chose. Mon pauvre cousin de Saint-Rémy, qui était auprès de Monseigneur le comte de Chambord, y a perdu le pain de sa vieillesse et la dot de sa fille. Il y a eu des suicides, et d'atroces : notamment celui d'un certain Schrœder, qui est devenu Ibu lors de ce krach et qui s'est tué, après avoir tué sa femme et ses deux enfants. Et M. le baron est sorti de là indemne. Il n'y a pas dix ans de cette affaire, et c'est oublié. Et quand il est venu s'établir à Rome, il a trouvé les portes ouvertes, les mains tendues^ comme il les aurait trouvées à Madrid, à Londres et à Paris d'ailleurs, car toute l'Europe se vaut depuis 8g. Et on va chez lui, et on le reçoit! Et vous voulez que je croie à la dévotion de la fille de cet homme?... Non, mille fois non, et vous-même, Dorsenne, avec votre manie du paradoxe et du sophisme, vous avez l'âme droite au fond, et ces gens vous font horreur, comme à moi... »

— « Mais pas le moins du monde, » répliqua l'écrivain qui avait regardé le marquis débiter sa tirade avec un visible intérêt, mais aussi avec des sourires peu convaincus, et il répéta : a Mais pas le moins du monde... Vous m'avez traité d'acrobate, je ne m'en fâche pas, parce que c'est vous, et que je sais que vous m'aimez bien. Laissez-moi au moins en avoir la souplesse. D'abord avant de porter un jugement sur une affaire financière, j'attendrai de

m'y connaître. Hafner a été acquitté. Ça me suffit, et d'un. Il serait même le pire des forbans que cela n'empêcherait pas sa fille d'être un ange, et de deux. Enfin, quant à ce cosmopolitisme que vous lui reprochez, voyez comme nous n'avons pas le crâne fait de même, c'est justement ce qui m'intéresse en lui. Et de trois... Mais c'est-à-dire que je ne croirais pas avoir perdu mes six mois de Rome quand je n'y aurais connu que lui. Ne me regardez pas comme si j'étais un des patrons du cirque, l'oncle Beuve ou ce pauvre M. Renan lui-même, » continua-t-il en touchant le marquis à l'épaule, ce je vous jure que je suis très sérieux. Il n'y a rien qui m'intéresse davantage que ces déplacements de milieux, que ces êtres qui ont traversé des deux, des trois, des quatre formes d'existence. C'est mon musée à moi que ces individus-là, et vous voudriez que je vous sacrifie une de mes plus belles pièces? Et puis, d'ailleurs... » et la malice de la taquinerie qu'il préparait fit briller les yeux du jeune homme. c( Reprochez tout ce que vous voudrez au baron Hafner, » continuait-il, « traitez-le de voleur et de snob, d'intrigant et de fourbe, comme il vous plaira. Mais quant a être un déraciné et qui ne vit pas où ont vécu ses pères, je vous répondrai comme le Bonhomet de mon confrère Villiers de l'Isle-Adam, lorsqu'il arrive au ciel et que Dieu lui dit : « 1 oujours fumiste, monsieur Bonhomet? » — ce Et vousmême. Seigneur?...» Car enfin vous êtes né en Bourgogne, vous, monsieur de Montfanon, dune

vieille famille de Bourgogne, apparenté à toute la noblesse de Bourgogne, ayant un château en Bourgogne et des vignes en Bourgogne, — ce dont je vous félicite... — Et vous voici établi à Rome depuis tantôt vingt-quatre ans, autant dire dans ce Cosmopolis que vous maudissez... »

— « D'abord, » répliqua le vieux soldat du pape, en montrant son bras mutilé, a je pourrais vous dire que je ne compte plus. Je ne vis pas, moi, j'achève de mourir... Et puis, » son visage s'exalta de nouveau et le fond vraiment rare de cette intelligence étroite, aveugle souvent mais très haute, apparut tout d'un coup, « et puis, ma Rome à moi, monsieur, n'a rien de commun avec celle de M. Hafner ni avec la vôtre puisque vous venez, parait-il, y poursuivre des études comparées de tératologie morale. Rome pour moi ce n'est pas Cosmopolis comme vous dites, c'est zMeiropolis, c'est la ville-mère. Vous oubliez que je suis catholique comme je respire, et je suis chez moi ici, dans ma patrie d'âme. J'y suis encore parce que je suis monarchiste,. parce que je crois à la vieille France comme vous croyez au monde moderne, et je la sers, ma vieille France, à ma façon qui n'est pas bien efficace, mais c'en est une tout de même. Cette place d'administrateur de Saint-Louis, que j'ai acceptée de Corcelle, c'est ma faction à moi, et je la monte comme autrefois en guerre, le mieux que je peux... Ah ! cette vieille France, comme on sent sa grandeur ici et quelle part elle avait su se tailler dans la chrétienté!... C'est cette corde-là que

je voudrais entendre vibrer dans un écrivain éloquent comme vous et non pas ce paradoxe toujours et toujours ce sophisme. Mais qu'est-ce que cela vous fait, à vous autres qui datez d'hier et qui vous en vantez, » insista-t-il presque douloureusement, « qu'il tienne des siècles de votre histoire dans les moindres coins de cette ville? Est-ce que le cœur vous bat de voir sur la façade de cette église de Saint- Louis la salamandre de François I^'' e?t les lys? Est-ce que vous savez seulement pourquoi cette rue Borgognona s'appelle ainsi et qu'il y a là à deux pa^Saint- Claude des Bourguignons, notre église? Avez-vous visité, vous qui êtes des Vosges, celle de votre province, Saint-Nicolas des Lorrains ? Eç Saint- Yves des Bretons, le connaissez- vous?... Mais, » cette fois son accent redevint gai, «vous vous«çtes payé ma tête, comme vous dites dans votre abominable argot de boulevardier, en me faisant charger à fond ce scélérat de Hafner. Je vous l'ai tendue sans la marchander, puisque je viens de vous parler, comme je'. sens, avec tout mon cœur, quand il ne s'agit pour vous que d'un badinage... Vous allez en être puni, car je ne vous lâche plus... Je vous y emmène, dans cette France d'autrefois. Vous déjeunerez avec moi, à midi, et d'ici là nous aurons fait le tour de ces églises que je viens de nommer. Pendant cette heure nous vivrons à cent cinquante ans en arrière, dans ce monde où il n'y avait ni cosmopohtes, ni dilettantes, ni gentilshommes de coulisse non plus. — C'était le vieux monde, mais il était robuste, et la

preuve c'est qu'il a vieilli, c'est-à-dire duré, au lieu que votre société issue de la Révolution, regardez OLi elle en est après cent ans, en France, en Italie, eii Angleterre, bientôt, grâce à ce détestable Gladstone dont l'orgueil fait un nouveau Nabuchodonosor... Elle est comme la Russie, cette société, d'après le seul beau mot de l'obscène Diderot, pourrie avant d'être mûre!... Allons, venez-vous?»

— (c €e ne serait pas de refus, » répondit l'écrivain, ce car vous vous trompez en croyant que je ne l'aime pas, votre vieille France, ce qui ne m'empêche DJ^ de goûter beaucoup la nouvelle. On aime bien re bordeaux et le Champagne à la fois. Mais je ne suis pas /libre. Je dois visiter ce matin l'exposition du palais Castagna...*»

-^ « Vous ne ferez pas cela, » s'écria le fougueux Montfanon dont le rude visage exprmia derechef une de ces tontrariétés qu'il soulageait par des tirades passionnées quand il était avec quelqu'un qu'il aitnait comme il aimait Dorsenneicc Vous ne seriez pas allé voir assassiner le roi jdfi 95, que fliable? Et c'est presque aussi tragique, cette mise à l'encan delà vieille .demeure du pape Urbain VII, le successeur de Sixte-Quirft!... C'est le commencement de l'agonie de cette autre très grande chose qui fut Ja noblesse romaine... Je sais. Je sais. Ils ont tout mérité puisqu'ils ne se sont pas fait tuer jusqu'au'dernier sur les marches du Vatican quand les Italiens ont pris la ville. Nous l'eussions fait, nous qui n'avions pas de papes parmi nos grands-oncles,

si nous n'eussions été occupés à nous battre ailleurs... Ce n'en est pas moins une pitié que de voir le marteau des commissaires-priseurs levé sur un palais où il tient des siècles d'histoire. Jour de ma X^ vie! Si j'étais né prince d'Ardea, si j'avais hérité le ,' sang, la maison, les titres des Castagna et qu'il me i fallût penser que je ne laisserai rien après moi de • ce qu'avaient amassé mes pères, je vous le jure, Dorsenne, j'en mourrais de douleur. Et si vous songez que ce malheureux garçon est un enfant gâté de vingt-huit ans entouré de flatteurs, sans parents, sans amis, sans conseillers, qu'il est allé jouer son patrimoine à la Bourse contre des bandits de la loyauté du sieur Hafner,que tous les trésors amassés par cette suite de papes, de cardinaux, d'hommes de guerre, de diplomates, auront servi à enrichir des boursicotiers véreux et d'ignobles brasseurs d'affaires, hé bien, vous trouverez cette aventure trop lamentable pour vous y mêler, même comme spectateur... Allons, je vous emmène à Saint-Claude... » — ce Et moi je vous répète que je suis attendu, » répondit Dorsenne en dégageant son bras que son despotique ami avait déjà saisi de la main, « c'est même très plaisant que je vous aie rencontré sur la route, ayant le rendez-vous que j'ai. xMoi qui raffole des contrastes, je n'aurai pas non plus perdu ma matinée. Avez-vous la patience d'écouter l'énumération des personnes que je m'en vais rejoindre de ce pas? Ce ne sera pas très long, mais ne m'interrompez pas. Vous vous indignerez ensuite, si vous

survivez au coup que je vous porte... Ah! vous ne voulez pas que j'appelle votre Rome une Cosmopolis, et que direz-vous de la compagnie avec laquelle je visiterai, dans vingt minutes, le vieux palais d'Urbain VII ?... Nous aurons votre belle ennemie Fanny Hafner d'abord et son baron de père pour représenter un peu d'Allemagne, un peu d'Autriche, un peu d'Italie et un peu de Hollande. Mais oui. Car il paraît que la mère du baron était de Rotterdam. N'interrompez pas. Nous aurons la comtesse Sténo pour représenter Venise, et sa charmante fille Alba pour représenter un petit coin de Russie, car la chronique prétend que la comtesse l'a eue, non pas de feu Sténo, mais de Werekiew, André, vous savez, celui qui s'est tué à Paris, il y a cinq ou six ans, en se jetant dans la Seine, peu aristocratiquement, du haut du pont de la Concorde? Nous aurons un peintre, le célèbre Lincoln Maitland, pour représenter l'Amérique. C'est l'amant actuel de la Sténo qu'il a soufflée à Gorka, pendant le voyage de ce dernier en Pologne. Nous aurons la femme de ce peintre, Lydia Maitland, et le frère de cette femme, Florent Chapron,pour représenter un peu de France, un peu d'Amérique et un peu d'Afrique. Car leur grand-père était ce fameux colonel Chapron dont il est parlé dans le zMémorial, et qui s'en est allé après 181 y faire le planteur dans l'Alabama. Ce vieux grognard sans préjugés a eu d'une mulâtresse un fils qu'il a reconnu et auquel il a laissé je ne sais combien de dollars. Inde Lydia et Florent.

N'interrompez pas, c'est presque fini. Nous aurons pour représenter l'Angleterre, catholique encore et mariée à la Pologne, M"^^ Gorka, la femme de Boleslas, et enfin Paris sous lafiarme de votre serviteur. C'est moi maintenant qui vais essayer de vous entraîner, car si vous vouliez vous joindre à notre troupe, vous, le féodal, ce serait complet... Venezvous?... »

— (( C'est pour le coup que vous vous la payeriez, ma pauvre tête grise, n'est-ce pas? » répliqua Montfanon. c( Et il a du talent, le malheureux, » s'écriat-il en parlant de Dorsenne comme si ce dernier n'eût pas été là, c< et il a écrit dix pages sur Rhodes qui valent du Chateaubriand, et il a reçu de Dieu les plus beaux dons : la poésie, l'esprit, le sens de l'histoire, et voilà dans quelle société il se délecte!... Mais, là, voyons, une fois pour toutes, expliquez-moi le plaisir qu'un homme de votre valeur peut trouver à fréquenter cette bohème internationale plus ou moins dorée, chez laquelle il n'y a pas un être qui soit à sa place, dans sa tradition et dans son milieu. Je ne vous parle plus de ce forban de Hafner et de sa cabotine de fille, puisque vous avez pour elle, tout romancier d'analyse que vous êtes, les yeux de monseigneur Guérillot. Mais cette comtesse Sténo, à quarante ans qu'elle doit avoir, avec cette grande fille à côté d'elle, est-ce qu'elle ne devrait pas se tenir tranquille et vivre dans son palais de Venise, honnêtement, bravement, au lieu de tenir ici cette espèce de salon-passage où défilent tous les rasta-

quouères d'Europe, et de prendre amant sur amant, un Polonais après un Russe, un Américain après ce Polonais? Et ce Maitland, pourquoi n'a-t-il pas obéi au seul bon sentiment qu'ait son pays, à cette aversion pour le sang noir qui fait que vous ne trouveriez pas deux de ses compatriotes pour faire ce qu'il a fait, pour épouser cette octavonne, avec dix fois plus de millions et une demi-douzaine de maréchaux de Bonaparte à la clef? Et cette jeune femme, si elle se sait trompée, elle aussi, c'est affreux, et c'est plus affreux si elle ne le sait pas. Et cette M"^'= Gorka, cette honnête créature, car je crois qu'elle l'est, et vraiment pieuse, qui ne s'est pas aperçue pendant deux ans que son mari était l'amant de la comtesse, et qui ne s'aperçoit sans doute pas davantage que c'est le tour du Maitland! Et cette pauvre Alba Sténo, cette enfant de vingt ans que l'on promène à travers ces malpropres intrigues !... Et ce Florent Chapron, pourquoi ne met-il pas le holà aux adultères du mari de sa sœur? Je le connais, lui. Il est venu me voir à l'occasion d'un monument qu'il a fait élever à Saint-Louis en souvenir d'un sien cousin. Il respecte les morts, et cela m'avait plu. C'est encore une dupe dans cette sinistre comédie à laquelle vous assistez, vous qui savez tout, sans que le cœur vous lève... »

— « Mais, pardon, pardon, » interrompit Dorsenne, ce il ne s'agir pas de cela, homme inhabitable... Vous allez, vous allez, vous allez, et vous oubliez votre question... Quel plaisir je trouve à cette mo-

saïque humaine que je vous ai détaillée, je vais vous le dire, et nous ne parlerons pas morale si vous voulez bien, quand il s'agit uniquement d'intellect. Je ne me pique pas de juger la vie, moi, monsieur le ligueur, j'aime à la regarder et à la comprendre, et parmi tous les spectacles qu'elle peut donner, je n'en connais pas beaucoup de plus suggestifs, de plus particuliers et de plus modernes que celui-ci : vous vous trouvez dans un salon, à une table de dîner, à une partie comme celle oii je vais ce matin. Vous êtes avec une dizaine de personnes qui toutes parlent la même langue, sont habillées par les mêmes fournisseurs, ont lu le même journal le matin, croient avoir les mêmes idées et les mêmes sentiments... Seulement ces personnes sont comme celles que je viens de vous énumérer, des créatures arrivées de points très divers du monde et de l'histoire. Vous '; les étudiez avec tout ce que vous savez de leur ori- I gine et de leurs hérédités, et, petit à petit, sous le

(vernis du cosmopolite vous démêlez la race, l'irrésistible, l'indestructible race!... Sous la maîtresse de maison très élégante, très cultivée et très accueillante qu'est une M™^ Sténo, vous découvrez l'héritière des doges, la patricienne du quinzième siècle, avec une physiologie de reine des mers, une énergie dans le désir et une candeur dans l'immoraUté incomparables, tandis que chez un Florent Chapron ou chez une Lydia vous découvrez l'esclave primitif, le noir iiypnorisé parle blanc, l'être inaffranchissable qu'ont fabriqué des siècles de servitude, — tandis que chez

une M'"^ Gorka vous reconnaissez sous l'amabilité souriante le fanatisme de vérité qui a fait les Puritains Anglais, — tandis que derrière les raffinements d'artistes d'un Lincoln Maitland vous retrouvez le squatter invinciblement robuste et brutal, — comme dans Boleslas Gorka toute l'irritabilité nerveuse du Slave qui a ruiné la Pologne... Ces linéaments de la race sont à peine visibles dans le civilisé qui parle couramment trois ou quatre langues, qui a vécu à Paris, à Nice, à Florence, ici, de cette même vie élégante, si banale en apparence, et si monotone. Mais que la passion donne son coup de pouce, que ) l'homme soit touché bien à fond, et c'est alors des I conflits de caractères, et presque d'espèces, d'autant I plus étonnants lorsque les gens mis ainsi en face les uns des autres sont venus de plus loin. Ce sont alors des drames qui font tenir dans un angle de salon de véritables batailles de races... Et voilà pourquoi, » conclut-il en riant, « j'ai passé six mois à Rome sans presque voir de Romains, tout occupé à observer ce petit clan qui vous révolte si fort. C'est le vingtième peut-être que j'étudie ainsi, et j'en étudierai sans doute vingt autres, car étant tous produits par le hasard des rencontres, aucun d'eux ne ressemble à un autre... Etes-vous plus indulgent pour moi, maintenant que vous vous êtes, vous aussi, payé ma tête, en me faisant disserter sur ce coin de place, comme un héros de roman russe?... Allons, adieu... » Montfanon avait eu pour écouter ce petit discours ^une mine impayable. Dans la solitude pieuse où il

achevait de mourir, comme il disait, nul plaisir n'était plus vif pour lui que les discussions d'idées. Mais il y apportait la flamme d'un homme qui sent avec une ardeur extrême, et quand il se heurtait au dilettantisme à moitié ironique de Dorsenne, il en restait déconcerté parfois jusqu'à la souffrance, d'autant plus que l'écrivain et lui avaient quelques théories ■communes, notamment un souci extrême de l'hérédité et de la race. Mais ils en éprouvaient une émotion si différente que cette communauté de doctrine irritait le vieux gentilhomme autant qu'elle l'attirait. Une espèce de grimace mécontentée crispa son visage trop expressif 11 fit claquer sa langue avec une mauvaise humeur non dissimulée, et il dit :

— (( Une question encore?... Et le résultat de tout cela, le but?... Enfin à quoi toute cette observation vous mène-t-elle?... »

— « A quoi voulez-vous qu'elle me mène? A comprendre, comme je vous ai dit, » répondit Dorsenne.

— « Et ensuite? »

— « Il n'y a pas d'ensuite à la pensée, » répondit le jeune homme, « c'est une débauche comme une autre, et c'est la mienne... »

— c( Mais parmi ces gens que vous regardez vivre ainsi, » continua Montfanon après un silence, ce il y en a pourtant que vous aimez et que vous haïssez, que vous méprisez et que vous estimez? Vous n'avez pas l'idée qu'avec votre grande intelligence vous avez quelques devoirs envers eux, que vous pouvez les aider à valoir davantage?... »

— « Ça, » dit Dorsenne, « c'est un autre sujet de discussion, que nous reprendrons un autre jour, car j'ai peur maintenant d'être en retard... Adieu. »

— « Adieu, » dit le marquis avec un visible regret de se séparer de son interlocuteur. Puis brusquement : c( Je ne sais pas pourquoi je vous aime tant, car au fond vous incarnez, vous aussi, un des vices d'esprit qui me fait le plus d'horreur, ce dilettantisme, mis à la mode par les disciples de M. Renan et qui est le fond du fond de la décadence. Mais vous en guérirez, j'en ai bon espoir. Vous êtes si jeune !... » Puis, redevenu jovial et moqueur : « Amusez-vous bien dans votre descente de la Courtille, et puis, j'oubliais que j'ai une commission à vous donner pour un des comparses de votre troupe. Voulez-vous dire à Gorka que j'ai déniché le livre qu'il m'avait demandé avant son départ, sur la noblesse de son pays?... »

— « Gorka, » répondit Julien, « mais il est à Varsovie depuis trois mois, pour des affaires de famille. Je vous ai même conté comment ça lui a coûté sa maîtresse, ce voyage-là. »

— « Comment, » dit Montfanon, « à Varsovie? Je l'ai vu ce matin comme je vous vois, qui passait en fiacre devant la fontaine du Triton. Si je n'avais pas été si pressé d'arriver chez ce jacobin de Ribalta, à temps pour sauver le Montluc, je l'aurais arrêté, mais nous filions trop vite tous les deux. »

— « Vous êtes sûr que Gorka est à Rome, Boleslas Gorka?... » insista Dorsenne.

— (( Qu'y a-t-il d'étonnant à cela? » dit Montfanon, qui continuait à goguenarder. « C'est assez naturel cependant qu'il ne veuille pas rester longtemps absent d'une ville où il a sa femme et sa mai tresse, d'hier, d'aujourd'hui ou de demain. Je suppose qu'ils n'ont pas non plus de préjugés, votre Uave et votre Anglo-Saxon, et qu'ils se partagent eurs sensations Vénitiennes avec un dilettantisme out à fait moderne... Ce serait assez cosmopohte, cela... Allons, encore adieu... Transmettez-lui mon message si vous le voyez, et puis, » et son visage exprima de nouveau l'enfantine joie du bon tour joué à quelqu'un qu'il n'aimait pas, « et puis, ne manquez pas de dire à M'^^ Hafner que la fille de son papa n'aura jamais, jamais ce volume. Ce n'est pas pour des cabotines et des intrigantes, cela, Biaise de Montluc, monsieur, M. de Montluc, l'homme de Sienne et de Rabastens !... » Et riant comme un écolier en escapade, il serra le livre sous son bras plus énergiquement encore en répétant : ce Elle ne l'aura pas... Entendez-vous? Et dites-le-lui bien. Elle-ne-l'aura-pas!... »

LE COMMENCEMENT d'uN DRAME

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oiLA pourtant un homme intelligent qui ne cloute jamais de ses idées, » se dit Dorsenne quand le marquis l'eut quitté, ce C'est comme les socialistes de bonne foi, cela m'étonne toujours. M'en a-t-ii servi, des tirades, mais quelle jeunesse d'âme dans cette vieille machine usée!... » Et il accompagna des yeux pendant une minute encore, avec un regard où il entrait au moins autant d'envie que de pitié, le mutilé de Patay en train de s'éloigner par la rue de la Propagande. Cette mutilation faisait encore ressortir la hauteur et la maigreur de la taille de Montfanon, qui marchait, en se redressant, de ce pas rapide propre aux maniaques. Ils suivent leurs idées au lieu de ' prendre garde aux objets. Cependant le soin que celui-ci avait eu d'éviter la ligne du soleil pour celle

16 COSMQPOLÎS

de l'ombre attestair l'instinct du vieux Romain qui sait le danger des premiers rayons du printemps sous ce ciel bleu, si aisément meurtrier. A une minute, Montfanon s'arrêta pour faire à un des nombreux mendiants qui foisonnent aux alentours de la place d'Espagne une aumône d'autant plus méritoire qu'avec son unique bras et chargé du livre d'heures, il lui fallait un véritable effort pour chercher dans sa poche. Dorsenne était assez lié avec cet original personnage pour savoir que jamais le gentilhomme n'avait pu dire « non » à qui lui demandait une charité petite ou grande. Grâce à ce système, cet ennemi de la belle Fanny Hafner se trouvait sans cesse gêné avec quarante mille francs de rente et l'existence la plus simple. Aussi l'achat coûteux de la relique de Montluc prouvait-il que cette antipathie conçue contre la charmante fille du baron Justus était devenue une espèce de passion. En toute autre circonstance, le romancier, qui se délectait à de telles remarques, n'eût pas manqué de méditer ironiquement sur cette nuance d'âme, assez facile d'ailleurs à .expliquer. Il y entrait beaucoup plus d'instinct irraisonné que Montfanon ne le soupçonnait lui-même. Le vieux ligueur n'aurait pas été logique, s'il n'eût eu en matière de races une impartialité d'inquisiteur, et le simple soupçon de l'origine juive l'eût déjà très mal disposé pour Fanny. Mais c'était un juste, comme le lui avait dit Dorsenne, et si la jeune fille avait été une Juive avouée, pratiquant sa religion avec ferveur, il l'eût estimée en l'évitant et jamais il

LE COiMMENCEMENT D UN DRAME 37

n'en eût oarlé avec cette amertume. Le vrai motif de son antipathie, c'est qu'il aimait le cardinal Guérillot, comme il faisait toutes choses, avec passion et avec jalousie, et il ne pouvait pardonner à M^^^ Hafner d'être entrée dans l'intimité de ce saint prélat malgré lui, Montfanon, qui avait vainement prémuni l'ancien évêque de Clermont contre celle qu'il considérait comme la plus dangereuse des intrigantes. Elle avait beau, depuis des mois, multiplier les preuves de sa vérité de cœur, et le cardinal les rapporter au terrible marquis, l'entêté personnage s'obstinait à ne pas y croire, et chaque nouvelle bonne action de son ennemie augmentait sa haine en exaspérant le malaise que lui donnait, malgré tout, un vague sentiment de son iniquité. Mais Dorsenne n'eut pas plutôt commencé de marcher lui-même dans la direction du palais Castagna qu'il oublia vite et M^'^ Hafner et les préjugés de Montfanon, pour ne plus penser qu'à une seule des phrases qu'avait prononcées ce dernier, à celle qui se rapportait au retour de Boleslas Gorka. Il fallait que cette nouvelle fût bien inattendue et qu'elle éveillât chez l'écrivain des préoccupations bien graves, car il ne jeta même pas un regard sur l'étalage du libraire français à l'angle du Corso, pour voir si l'étiquette désirée du ce Quatorzième Mille » flamboyait enfin sur la couverture jaune de son dernier volume, de cette Êglogue (^Mondaine parue en automne avec un succès que son absence de Paris depuis six mois, loin de toute coterie, avait pourtant rogné et diminué. Il

ne pensa pas davantage à constater si le régime qu'il pratiquait, à l'imitation de lord Byron, contre l'embonpoint, lui conservait l'élégante silhouette dont sa fatuité de joli homme était si fière, et cependant les glaces des devantures sont nombreuses sur la route qu'il suivit pour aller de la place d'Espagne au palais Castagna, lequel dresse sa masse sombre au bord du Tibre, à l'extrémité de la via Giulia et comme un pendant à l'admirable palais Sacchetti, ce chef-d'œuvre de Sangallo. Dorsenne ne s'amusa pas davantage à son plaisir accoutumé, à cette tapisserie bariolée de souvenirs que la promenade à travers les rues de Rome déploie dans la mémoire de tout homme qui a de la lecture. Et cependant il longea, durant les vingt minutes qu'il mit à gagner son rendez-vous, une suite d'édifices où il tenait des siècles d'histoire. Ce fut d'abord le vaste palais Borghèse, le piano des Borghèse, comme l'a fait surnommer la forme de clavecin adoptée par l'architecte, monument de splendeur qui devait, moins de deux ans plus tard, servir de théâtre à une exposition plus mélancolique encore que celle du palais Castagna et à une ruine qui, elle, n'était pas méritée comme celle du viveur cosmopolite qu'avait été Ardea. Toute la Rome papale ne s'évoquait-elle pas devant cette masse imposante baptisée au nom du pontife qui a terminé Saint-Pierre et inscrit sur le fronton à côté du prince des Apôtres son orgueilleux Taulus V 'Burghesius T^omanus ? Dorsenne n'eut même pas un coup d'œil distrait pour la somptueuse bâ-

tisse, pas plus qu'il ne remarqua dix minutes plus tard la façade de Saint-Louis, objet du culte de Montfanon. Si l'écrivain ne professait pas pour cette relique de la vieille France la piété du marquis, il ne manquait jamais d'y entrer pour faire ses dévotions littéraires à la tombe de Madame de Beaumont, à ce Quià non sunt d'une épitaphe que Chateaubriand a inscrite sur la pierre de cette douce morte avec plus de vanité, hélas! que de tendresse. Pour la première fois Dorsenne n'y songea point, il oublia aussi de se réjouir les regards à la fontaine rococo de la place Navone, de cette place où Domitien avait son cirque et qui rappelle les fastes cruels de la Rome impériale, — comme, à deux pas, la statue tronquée qui fait l'angle du palais Braschi, ce Ménélas devenu par l'ironie du sort le Pasquin des Pasquinades, rappelle la conquête morale de Rome par les artistes Hellènes, — comme, à deux autres pas, la grande artère du corso Victor- Emmanuel démontre l'effort de renaissance de la Rome actuelle, — comme, à deux pas encore, la masse du palais Farnèse rappelle tout ensemble les grandeurs de l'art moderne et la tragédie des monarchies contemporaines. La pensée de Michel- Ange ne semble-t-elle pas encore empreinte dans le sombre travertin de cet immense sarcophage, qui fut le refuge du dernier roi de Naples? Mais il faut avoir l'âme entièrement libre pour se livrer à ce charme du dilettantisme historique qui émane des villes construites de passé, et quoique Julien se piquât, non sans motif, d'être un

intellectuel supérieur à l'émotion, quoiqu'il admirât par-dessus tout le mot de celui qui prétendait n'avoir jamais éprouvé de chagrin dont une heure de lecture ne l'eût consolé, il n'avait pas sonindépcndance habituelle d'esprit durant cette course à pied qui le conduisait vers sa « mosaïque humaine », comme il avait dit pittoresquement, et il tournait et retournait sans cesse les questions suivantes :

— « Boleslas Gorka revenu? Et il y a deux jours j'ai vu sa femme qui ne l'attendait pas avant le mois prochain. Montfanon n'est cependant pas un halluciné... Boleslas Gorka revenu? Et au moment où iVjme Sténo est réellement folle de Maitland, car elle en est folle. Avant-hier, chez elle, à dîner, elle le regardait, c'en était scandaleux. Gorka l'avait déjà pressenti cet hiver. Quand l'Américain a dû faire le portrait d'Alba une première fois, le Polonais a tout empêché. Il est bon, lui, Montfanon, lorsqu'il parle de partage entre ces deux hommes. Quand Boleslas est parti pour Varsovie, à peine si Maitland et la comtesse se connaissaient, et maintenant!... S'il est revenu ainsi, c'est qu'il aura su son remplacement. Quelqu'un l'aura averti, un ennemi de la comtesse, un confrère de Maitland. Case fait entre bons petits camarades, ces infamies-là... Que Gorka, qui tire le pistolet comme Casai, tue Maitland en duel, cela fera quelques faux Velasquez de moins et je m'en soucie comme de mon premier article. Qu'il se venge sur sa maîtresse de cette trahison, voilà qui me serait égal encore, car cette Catherine Sténo est une trop

grande coquine... iMais ma petite amie, ma pauvre charmante Aiba, que va-t-elie devenir s'il y a un scandale, du sang peut-être autour des folies de sa terrible mère, elle qui, par moment, soupçonne tout déjà et à qui cela tait tant de peine?... Gorka revenu?... Et il ne me l'a pas écrit, à moi qui ai reçu plusieurs lettres de lui depuis qu'il est parti, à moi, qu'il était venu prendre l'automne dernier pour confident de ses jalousies, sous prétexte que je connais les femmes, et avec la jolie petite vanité du romaii à m'inspirer... Ce silence et ce retour, cela ne sent plus le roman, mais le drame, et avec un Slave aussi Slave que ce Slave-ci, on doit s'attendre à tout. Je saurai à quoi m'en tenir tout de suite, car il va être au palais Castagna. Il aura tenu à accompagner sa femme pour revoir son ancienne maîtresse une matinée plus tôt. Ancienne maîtresse?... Non. Ce n'est pas réglé, cette situation-là... Je l'aimais mieux sur la Vistule, décidément, il y était plus rassurant !... Pauvre charmante Alba!... »

Ce petit monologue intérieur n'était pas très différent de celui que se serait prononcé dans une circonstance analogue n'importe quel jeune homme intéressé par une jeune fille dont la mère se conduit mal. C'est une situation attendrissante, mais assez commune, et il n'était nul besoin que le romancier vînt l'étudier à Rome, .tout un hiver et tout un printemps, au plus grand dam de ses ambitions littéraires. Si cet intérêt dépassait celui d'une étude, Dorsenne possédait un moyen très simple pour em-

pêcher que sa « petite amie », comme il disait, ne fût malheureuse des déportements de cette mère que l'âge n'assagissait pas. Que ne demandait-il sa main? Il était riche d'un patrimoine que ses succès de librairie avaient encore augmenté. Car depuis le premier livre qui avait établi sa réputation, ces Études de Femmes publiées en 1879, pas un seul de ses quinze romans ou recueils de nouvelles n'était resté inaperçu. Sa célébrité personnelle pouvait, à la rigueur, se parer d'une célébrité de famille, car son grand-père était le petit-cousin de ce brave général Dorsenne que Napoléon ne put remplacer à la tête de la garde que par Priant. C'est tout dire d'un mot. Quoique les héritiers du héros de l'Empire n'eussent jamais reconnu ce cousinage, Julien y croyait, et quand il lui arrivait de dire, en réponse à des compliments sur ses livres : ce A mon âge, mon grand-oncle, le colonel de la garde, avait fait bien autre chose... » il était de bonne foi. Cette prétention douteuse n'était même pas nécessaire pour que, posé comme il l'était, la comtesse Sténo qui, elle-même, s'était vaguement déclassée par sa galanterie, l'acceptât pour gendre. Quant à se faire aimer de la jeune fille, avec sa belle physionomie, toute en intelligence et en finesse, et la tournure élégante qu'il gardait malgré ses trente-cinq ans, il y pouvait évidemment prétendre. Rien cependant n'était plus loin de sa pensée qu'un projet de cet ordre, car, en montant les marches de l'escalier du palais jadis habité par Urbain VII,; il continuait

en de tout autres termes le monologue poursuivi durant le chemin, cette espèce de copie involontaire qui s'écrit d'instinct dans le cerveau de l'homme de lettres, quand il a trop aimé la littérature. Elle prend par instants une forme presque rédigée, et c'est la plus marquée des déformations professionnelles, la plus inintelligible aussi aux illettrés, qui pensent flottant et qui ne subissent pas, heureusement pour eux, la continuelle servitude du mot trop précis et de l'idée trop consciente.

— « Oui, pauvre charmante Alba! » se répétait-il. « Quel malheur que ce mariage avec le frère de la comtesse Gorka ne se soit pas arrangé il y a quatre mois!... C'était passablement immoral que cette entrée dans la famille de la femme de l'amant de sa mère. Mais elle aurait eu moins de chances encore de jamais rien savoir, et la combinaison commode par laquelle cette mère l'a liée d'amitié avec cette femme afin de mieux les aveugler toutes deux, aurait abouti à un peu de bien. Alba serait lady Ardrahan aujourd'hui, prise dans cette forte existence anglaise, qui vous refait de la vie morale comme la montagne vous refait du sang, au lieu qu'on va la marier à un imbécile quelconque d'ici ou d'ailleurs. Puis elle le trompera comme sa mère a trompé feu Sténo, avec moi peut-être, par souvenir de notre jolie et pure intimité de maintenant, — ce qui sera par trop mélancolique... Allons! n'y pensons pas!... C'est l'avenir dont nou^e savons point s'il existe, au lieu que le présent existe, lui,

et il a tous les droits... Le présent, c'est que j'aurai dû à la Contcssina mes plus fines sensations de Rome, cette vision de sa jeunesse, pas très heureuse, dans ce décor d'un si grand passé. Et c'est une sensation encore qu'il faut savoir goûter, que celle-ci : visiter ce palais à l'encan avec cette adorable enfant sur qui pèse cette menace de drame. Que veut la lo — gique, comme aurait dit mon ami Beyle? Me réjouir de ce que la comtesse Sténo soit galante, car autrement la maison n'aurait pas ce ton, et je n'aurais jamais vécu dans la familiarité de la petite. Me réjouir qu'Ardea soit un viveur doublé d'un fou, qu'il ait perdu sa fortune à la Bourse et que le syndicat de ses créanciers, présidé par le sieur Ancona, ait fait main basse sur son palais. Car autrement je ne serais pas à monter les marches de cet escalier papal, ni à regarder ces débris de sarcophages grecs encastrés dans les murs, et ce jardin d'un vert si intense. — Quant à Gorka, il peut être revenu pour trente-six motifs autres que la jalousie, et Montfanon a raison, la Caterina est assez fine pour les rouler tous deux, le peintre et lui. Elle fera croire au Maitland qu'elle reçoit Gorka à cause de M'"^ Gorka, et pourl'empêcher de ruiner au jeu cette excellente femme. Elle racontera au Boleslas qu'il ne s'agit entre elle et Maitland que de dissertations platoniques sur les mérites comparés de Raphaël et de Pérugin... Et moi, je serais plus dupe que ces deux dupes en perdant cette visite-ci. Ce n'est pas tous les jours que l'on a la chance de voir vendre,

comme un simple bohème, rarrière-petit-ncveu d'un pape... »

Cette seconde suite de réflexions ressemblait plus que la première au vrai Dorsenne, et à la sorte de dilettantisme raisonné dont il avait livré à Montfanon une confession atténuée qui le rendait inexplicable souvent même à ses meilleurs amis. Ce jeune homme aux grands yeux noirs, largement ouverts dans un visage aux traits délicats, avec un teint olivâtre de moine espagnol rongé d'ascétisme n'avait jamais eu qu'une passion, trop exceptionnelle pour ne pas dérouter l'observateur ordinaire, et développée dans un sens si singulier qu'elle devait revêtir tour à tour pour les plus bienveillants des apparences d'une attitude presque outrageante ou bien celles d'un abominable égoisme et d'une profonde corruption, Dorsenne l'avait dit avec sincérité, il aimait à comprendre — pour comprendre, — comme le joueur aime à jouer, l'avare à entasser de l'argent, l'ambitieux à conquérir des places. Il y avait en lui cet appétit, ce goiàt, cette manie plutôt des idées qui fait le savant et le philosophe. Mais c'était un philosophe cousu par le caprice de la nature à un artiste, et par celui de la fortune et de l'éducation à un mondain et à un voyageur. Les spéculations abstraites du métaphysicien ne lui eussent pas suffi, non plus que la création continue, jaillissante et simple du conteur qui conte pour s'amuser de sa verve, non plus que l'ardeur à demi animale de l'homme de plaisir qui s'abandonne à

la frénésie du vice. Il s'était inventé, un peu par instinct, un peu par méthode, un compromis entre ses tendances contradictoires qu'il formulait d'une façon légèrement pédantesque, quand il disait que son unique but était « d'intellectualiser des sensations vives ». En termes plus clairs, il rêvait d'éprouver de l'existence humaine le plus grand nombre des impressions qu'elle peut donner et de les penser après les avoir éprouvées. Il croyait, à tort ou à raison, démêler dans les deux écrivains qu'il appréciait le plus, Goethe et Stendhal, une application constante d'un principe pareil. Sa constante étude avait donc consisté, depuis environ quatorze ans qu'il avait commencé de vivre et d'écrire, à traverser le plus de milieux différents qu'il lui avait été possible. Mais il les avait traversés en s'y prêtant sans jamais s'y donner, avec cette idée toujours présente dans l'arrière-fonds de son esprit qu'il existait de par ailleurs d'autres moeurs à connaître, d'autres caractères à regarder, d'autres personnages à revêtir, d'autres sensations sous lesquelles vibrer. L'instant oii il devait se renouveler lui était marqué par l'achèvement de chacun des livres qu'il composait de la sorte, persuadé qu'une fois écrite et traduite, une expérience sentimentale ou sociale ne vaut plus la peine d'être prolongée. Ainsi s'expHque l'incohérence d'habitudes et les contrastes d'atmosphère, si l'on peut dire, qui font la marque de son œuvre. Prenez au hasard son premier recueil de nouvelles, ces Études de Femmes qui l'ont fait connaître. Elles sont d'un

sentimental qui a mal aimé et qui a perdu des heures après des heures à prendre au sérieux par excès de romanesque le demi-monde avoué ou déguisé. A côté de cela, Sans T)ieu, ce récit d'un drame de conscience scientifique, atteste une fréquentation continue du Muséum, de la Sorbonne et du Collège de France, tandis que zMonsieur le Tremier demeure l'un des tableaux les plus ressemblants du monde politique contemporain et qui ne peut avoir été tracé que par un familier du Palais Bourbon et des bureaux de journaux. Mais n'a-t-on pas appris à Paris, un beau matin, que Dorsenne était candidat à la dépuration, — où il a d'ailleurs échoué, — par réclame, ont dit ses ennemis, par caprice, ont dit ses amis, au lieu qu'il n'avait d'autre but que de se figurer la sensibilité spéciale à l'homme d'action? D'autre part, les deux volumes de voyage assez prétentieusement dénommés Tourisme, les Tortraiis d'étrangères, et cette Églogue mondaine dont le cadre flotte entre Florence et Londres, La Maloja et Bayreuth, révèlent de longs séjours hors de France, une analyse sur le vif des mondes Italien, Anglais et Allemand, enfin une connaissance superficielle, mais exacte, des langues, des histoires et des littératures qui ne s'accorde guère avec Vodor difemmina comme répandue sur toutes ces pages. Ces contrastes sont de ceux qui supposent une âme douée de qualités étrangement complexes, dominée par une volonté assez ferme, et, il faut bien le dire, d'une sensibilité très médiocre. Ce dernier point

paraîtra inconciliable avec l'extrême et presque morbide délicatesse de certaines œuvres de Dorsennc. C'était ainsi cependant. Il avait très peu de cœur. Mais en revanche il avait beaucoup de nerfs, et si le cœur est nécessaire pour sentir véritablement jusqu'à ce don complet de soi qui ne recule même pas devant la mort, les nerfs et leur irritabilité souffrante suffisent à celui qui veut peindre les passions humaines, l'amour surtout, avec ses joies et ses douleurs que l'on tait lorsqu'on les éprouve à un certain degré. Quoique Julien n'ait jamais eu qu'une demi-gloire, le succès était venu le prendre trop jeune pour ne pas lui avoir donné l'occasion de quelques aventures. Il passait pour en avoir eu bien davantage, à cause du goût très vif qu'il avait toujours professé pour la conversation féminine. Dans chacun des milieux traversés au cours de son vagabondage sentimental, toujours il essayait de trouver une femme qui résumât dans son charme tout le charme épars de ce milieu. Il avait ébauché ainsi d'innombrables intimités. Quelques-unes avaient été franchement galantes. La plupart étaient demeurées platoniques. D'autres avaient consisté dans une simple coquetterie d'amitié, comme c'était le cas aujourd'hui avec M^'^ Sténo. Le jeune homme n'y avait jamais apporté plus d'amour-propre que d'entrainement. Toute femme, maîtresse ou amie, n'avait jamais été pour lui qu'une curiosité à satisfaire neuf fois sur dix, et cette dixième fois une volupté à goûter ou un parfum d'âme à respirer, puis un modèle à

peindre. Mais comme il s'était sans cesse appliqué à ce que le modèle ne pût être reconnu à aucun signe extérieur, il n'avait jamais pensé qu'il fût coupable, en utilisant son prestige d'écrivain connu pour ce qu'il appelait sa « culture ». Il ne se doutait même pas de ce qu'il y avait de dépravé dans cet épicuréisme cérébral fondé sur un constant abus de sa propre âme d'abord et de celle des autres. Il était capable de justice, la défense qu'il avait faite de Fanny Hafner à Montfanon l'a prouvé; d'admiration, son respect pour les nobles côtés de ce même Montfanon en faisait foi; de pitié, car il n'aurait pas sans cela appréhendé tout de suite avec tant de sympathie le contre-coup que le retour du comte Gorka aurait sur la destmée de l'innocente Alba Sténo. Mais la volte-face soudaine qui s'était accomplie dans ses pensées, rien qu'à s'engager dans la cage du vaste escalier Castagna, s'accomplissait pour lui dans chaque circonstance analogue. L'excès de la réflexion venait sans cesse corrompre ou dissoudre sa sensibilité naturelle, et c'est ainsi qu'après avoir été vraiment bouleversé par cette nouvelle inattendue, par cette rentrée à Rome de l'amant que trompait M*"^ Sténo, au point de se détailler, dans un quart d'heure de douloureuse inquiétude, tous les dangers que cette rentrée représentait pour Alba, il s'était repris en main avant même d'avoir revu la jeune fille. Et au lieu de s'empresser, comme il était naturel, pour savoir du moms à quoi s'en tenir, il s'était arrêté à une fenêtre et il griffonnait sur un

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mince cahier de notes tiré de sa poche, avec la pointe d'un crayon toujours à portée de ses doigts, d'une écriture ferme, précise et nette, comme il voulait que fussent son esprit et son art, cette petite note peu teintée de sentimentalisme :

— « 2^ avril ÇO. — Valais Castagna. zMerveilleux escalier tournant construit par 'Balthayir Teruiii, si large et si long, avec de doubles colonnettes de dix marches en dix marches, comme celui de Santa Colomba près de Sienne. Goûté surtout la vue d'un jardin intérieur si fermé, si encadré, si dessiné que les buissons rouges de fleurs, la sèche régularité des arbustes verts, les lignes nettes des allées sablées et grises, semblent autant de traits d'un visage. Idée du jardin latin, opposé au jardin germanique ou anglo-saxon, ce dernier respectant l'indéterminé de la nature, l'autre tout en ordre, tout en règle, humanisant et administrant jusqu'aux parterres. Soumettre la complexité de la vie à une pensée d'ensemble et très claire, marque constante de ce génie latin, pour un bouquet d'arbres comme pour tout unpeuple, comme pour toute une religion. — Catholicisme. — C'est le contraire dans les races du ^T^ord. Trofondeur du mot : les forêts ont appris à l'homme la liberté... »

Il avait à peine fini d'écrire cette citation, assez bizarrement interprétée, et il refermait le petit carnet

qu'il appelait tantôt son garde-manger, et tantôt, plus brutalement encore, son crachoir, lorsque le son d'une voix qu'il connaissait très bien le fit se retourner subitement. Il n'avait pas entendu monter un personnage qui s'était amusé à le laisser écrire, et qui n'était autre qu'un des acteurs de sa ce troupe », pour parler toujours comme lui-même, une des personnes avec lesquelles la partie de ce matin s'était organisée l'avant-veille chez M"^^ Sténo, et celle justement que l'intolérant marquis avait déchirée avec le plus d'ardeur, le père de la belle Fanny Hafner, le baron Justus lui-même. L'ancien écumeur des marchés de Berlin et de Vienne, le trop fameux fondateur du Crédit cAustro-Valmare, était un petit homme très maigre, avec des yeux bleus, d'une acuité presque insupportable, dans un visage d'un teint comme neutre et d'une physionomie comme éteinte. Son attitude toujours également courtoise,( sa mise toujours également simple et soignée, sal parole toujours également sobre et retenue lui donnaient cette espèce de distinction effacée qui joue la supériorité chez tant de vieux diplomates. Mais le dangereux aventurier se trahissait par ce regard que Hafner n'était pas arrivé à voiler d'amabilité indifférente. L'homme du monde qu'il se piquait d'être devenu laissait transparaître, malgré tout, par des riens indéfinissables et surtout par ces prunelles, d'une inquiétude si singulière dans un personnage si riche, un énigmatique et amer passé de luttes obscures et contrastées, d'âpres convoitises, de froids

calculs et d'indomptable énergie. Le fanatique Montfanon, qui se méprenait avec tant d'iniquité sur la fille, y voyait juste pour le père, — ou presque juste, car il y a plus de nuances et moins de parti-p.is même dans un type aussi complet de faiseur international que ce personnage qui n'a en effet ni religion, ni famille, ni patrie. Mais c'est la naissance qui fa voulu. Fils d'un juif de Berlin et d'une Hollandaise protestante, Justus Hafner a été inscrit sur les registres de l'état civil comme appartenant au culte de sa mère. Seulement il a perdu cette mère dès le plus bas âge, et il n'a été élevé dans aucune autre liturgie que celle de l'argent. Chez son père, petit joaillier très persévérant et très habile, mais trop prudent pour hasarder et gagner beaucoup, il apprit le commerce des pierres précieuses, auquel il adjoignait bientôt celui des dentelles, des tableaux, des vieilles étoffes, des tapisseries, des meubles rares. Un coup d'œil infaillible, une patience d'Allemand mâtiné d'Israélite et d'Hollandais eurent bientôt fait de lui conquérir un premier capital, que l'héritage du père vint augmenter. A vingt-sept ans Justus n'avait pas moins de cinq cent mille marks. Deux opérations de Bourse imprudentes, entreprises pour forcer la chance et atteindre le premier million, dépouillèrent le trop audacieux courtier, qui recommença l'édifice de sa fortune en brocantant de nouveau des diamants et des bijoux. Il vint à Paris, et c'est là, dans un pauvre petit appartement de la rue Montmartre, qu'il reforma, en trois ans, son second capital. Il le, manœuvra

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cette fois d'une manière si supérieure qu'en 1870 et à l'époque de la guerre il ayaic reconquis sa mise de fonds. L'armistice le trouva en Angleterre, où il s'était marié avec la fille d'un agent d'affaires viennois, venu à Londres afin de monter une vaste entreprise de ravitaillements pour les armées belligérantes. Les gains énormes faits par le beau-père et le gendre dans cette année-là les décidèrent à fonder une maison de banque qui eut son siège principal à Vienne et une succursale à Berlin. Justus Hafner, admirateur passionné de M. de Bismarck, commandita en outre un grand journal. Mais il faisait double emploi entre les mains du célèbre homme d'État, qui refusa d'aider l'ancien placier en pierres à satisfaire des ambitions politiques caressées dès le premier âge. Ce fut un cruel écroulement, tout moral celui-ci, dans la vie du laborieux personnage qui, ayant jugé son avenir en Prusse, émigra définitivement à Vienne. La création du Crédit cAustro-T)almaie, lancé avec une extraordinaire supériorité de réclame, lui permit de réaliser enfin une au moins de ses chimères. Sa fortune, sans égaler celle des puissants financiers de l'époque s'éleva avec une rapidité presque fantasmagorique à un chiffre assez haut pour lui permettre, dès 1879, ce luxe supérieur qui ne convient qu'aux cinq cent mille francs de rente. Contrairement aux habitudes des agioteurs de cette espèce, Hafner sut et put réaliser cette fortune à temps, et mettre ce prodigieux bénéfice en placements sûrs. Il se croyait donc à l'abri, lorsque le coup de foudre du procès de 1880

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faillit détruire à jamais cet édifice si péniblement construit. Le Crédit cAustro-Valmare avait sombré d'une manière retentissante parmi d'innombrables désastres publics et privés, et des scandales tels que le suicide de la famille Schrœder. Des poursuites furent ordonnées contre tout un groupe de fondateurs, dont était Justus Hafner. Il fut parmi les acquittés, mais avec des considérants si cruels pour sa moralité financière, et au milieu d'une telle indignation publique, qu'il abandonna l'Autriche pour l'Italie, et Vienne pour Rome. Là, sans se préoccuper des premières rebuffades, il entreprit de réaliser ce qui avait été le troisième grand objectif de sa vie : la conquête d'une situation mondaine. A la période de l'avidité avait succédé, comme il arrive chez ces redoutables manieurs d'argent, la période de vanité. Devenu veuf, il prépara le mariage de sa fille avec une force de vouloir et une complication de combinaisons égales à son effort d'autrefois, et ce struggle for high life était déguisé sous le parti-pris de haute politesse et de noble tenue le plus systématiquement adopté. Comment avait-il trouvé le moyen, à travers tant de luttes et si âpres, de se rafîiner assez pour que le brocanteur primitif et le boursicotier véreux ne fussent pas trop reconnaissables chez le baron de cinquante-quatre ans, décoré de plusieurs ordres, installé dans un magnifique palais, père d'une charmante fille, et lui-même aimable causeur, cavalier courtois, élégant sportsman ? C'est le secret de ces natures taillées pour la conquête sociale comme

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un Napoléon pour la guerre et un Talleyrand pour la diplomatie. Cette question, Dorsenne se la posait sans cesse et il ne la résolvait pas. Quoiqu'il se fût vanté de res^arder le baron avec une curiosité tout intellectuelle, il ne parvenait pas non plus à se défaire d'un frisson d'antipathie chaque fois qu'il rencontrait les terribles yeux de ce terrible homme. Et encore ce matin-là, dans ce tournant d'escalier, il lui fut parfaitement désagréable que ces yeux l'eussent vu en train de prendre sa note innocente, quoiqu'il y eût à peine une nuance de douce ironie mondaine, — celle d'un grand seigneur qui protège un grand artiste, — dans la manière dont Hafner l'interpella :

— a Ne vous dérangez pas pour moi, cher maître, » lui disait-il. a Vous travaillez d'après nature et vous avez bien raison... Je vois que votre prochain roman va rouler sur la ruine de notre pauvre prince d'Ardea... Ne soyez pas trop dur pour lui, ni pour nous... »

L'écrivain ne put s'empêcher de rougir à cette bénigne plaisanterie. Aucune ne l'affectait plus péniblement peut-être parce qu'elle était à la fois très juste et très injuste. Comment expliquer l'espèce d'alchimie littéraire grâce à laquelle il avait le droit d'affirmer qu'il ne faisait jamais de portrait, quoique pas une ligne de ses quinze volumes ne fût tracée sans un modèle vivant? Aussi mit-il une certaine mauvaise humeur à répondre :

— (£ Vous vous trompez, mon cher baron. Je ne

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prends de notes sur personne et je n'ai pas l'habitude d'écrire des livres à clef... »

— « Les auteurs disent tous cela, » reprit le baron en haussant les épaules avec la bonhomie jouée dont il se départait si rarement, « et ils ont encore raison... En tout cas, c'est fort heureux que vous ayez eu ces quelques mots à écrire, car nous serons deux à arriver en retard à un rendez-vous où il y a des dames... Il est tout près d'onze heures et quart, et nous devions être là à onze heures précises... Mais j'ai une excuse, j'ai attendu ma fille... »

— (c Et elle ne vient pas?... » demanda Dorsenne.

— ce Non, » répondit Hafner, ce au dernier moment elle n'a pu se décider... Elle a eu une petite contrariété ce matin, je ne sais quel vieux livre qu'elle voulait acheter. Un plus malin a su qu'elle en avait envie et il le lui a soufflé. Elle en sera quitte pour payer cette fantaisie vingt-cinq louis de plus... Mais ce n'est pas la vraie cause. La vraie cause, c'est qu'elle est trop sensible et elle trouve cela si triste, cette mise en vente de tout le mobilier de cette vieille famille... Enfin, je n'ai pas insisté. Que serait-ce si elle avait connu feula princesse Nicoletta, la mère de Peppino? Quand je suis venu à Rome en visite pour la première fois, vers 7^, si vous saviez ce que c'était que ce salon et comme la princesse était princesse!... C'était une Condolmieri, elle, de la famille d'Eugène IV, un pape du plus pur quinzième... »

— - ce Comme la vanité rend sot l'homme le plus fin!» songeait Julien tout en emboîtant le pas au

baron, « il voudrait me faire croire qu'il a été reçu chez cette femme qui a été la plus noire des noires, la plus difficile sur le recrutement de son salon.., Mais aussi comme la vie est plus complexe que ne la voient les Montfanon, tout de même! Cette fille qui sent d'instinct ce que ce chouan de marquis sent par doctrine : la mélancolie de ces fins de noblesse, avec ce père qui laisse passer le bout de l'oreille du brocanteur et qui parle des papes du moyen-âge comme d'un bibelot!... Le plus pur quinzième!... Pendant que nous sommes seuls, il faut que je lui demande, à ce vieux renard, ce qu'il sait du retour de Boleslas Gorka. Il est l'âme damnée de M™^ Sténo. Il doit être renseigné sur les faits et gestes du Polonais... » Précisément cette amitié de Hafner à l'égard de la comtesse, dont il était le conseiller financier, eût dû être pour Dorsenne une raison d'éviter à tout prix un sujet pareil, d'autant plus qu'il était très sûr de l'antipathie de cet homme. Le baron pouvait, par un seul mot perfidement répété, lui nuire beaucoup auprès delà mère d'Alba. Mais le romancier, pareil sur ce point à la plupart des observateurs professionnels, n'avait de puissance d'analyse que d'une façon rétrospective. Jamais sa pénétrante intelligence ne lui avait servi à éviter une de ces petites fautes de langage qui sont les grandes fautes de conduite sur le mesquin échiquier du monde. Heureusement pour lui, il ne nourrissait aucune sorte d'ambition, que de son plaisir et de son art. Sans quoi il eût trouvé le moyen de se faire, et ^rr^tuitement,

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assez d'ennemis pour manquer toutes les académies et toutes les croix. Il choisit donc le moment où le baron, arrivé sur le palier du premier étage, respirait avec un peu d'essoufflement, et où l'agent de l'entrepreneur des ventes préposé au guichet vérifiait leur permis d'entrée à tous deux, pour dire à son compagnon :

— c( Est-ce que vous avez vu Gorka depuis son arrivée? »

— « Comment? Boleslas est ici? » demanda Justus Hafner, qui ne manifesta d'ailleurs son étonnement d'aucune autre manière, sinon en ajoutant : « Je le croyais toujours en Pologne... »

— (( Je ne l'ai pas vu moi-même, » dit Dorsenne. Il regrettait déjà d'avoir parlé trop vite. Il est toujours plus prudent de ne pas colporter le premier certaines nouvelles. Mais l'ignorance où le meilleur ami de la comtesse Sténo et qui la voyait presque tous les jours était de ce retour, avait frappé le jeune homme d'une surprise trop vive pour qu'il n'insistât point. « Quelqu'un l'a rencontré ce matin, de la véracité de qui je ne peux pas douter... » Puis, brusquement : ce Cela ne vous fait pas peur à vous, cette rentrée subite?... »

— (( Peur? » répondit le baron. « Et pourquoi?... » Il avait regardé l'écrivain en prononçant cette phrase, avec cette même physionomie impassible qu'il avait toujours, et que démentait cependant un très petit indice, bien significatif pour qui le connaissait. Les deux hommes avaient passé, en échangeant ces quel-

LE COMMENCEMENT D UN DRAME fÇ

ques mots, dans la première salle de l'exposition des « objets d'art ayant appartenu à l'appartement de S. E. le prince d'Ardea », comme disait le catalogue, et le baron n'avait pas pris, comme c'était son geste habituel, le lorgnon d'or qu'il posait à la pointe de son nez devant le moindre étalage de bric-à-brac. Pour qu'il cheminât de son pied lent, — un pied qui mesurait son pas avec une prudence de policier, — à travers les bustes et les statues de cette première salle, dite « des Marbres » sur le catalogue, sans donner son coup d'œil d'ancien marchand aux tapisseries des Gobelins pendues sur les murs, il fallait que lui-même considérât comme très grave la révélation du romancier. Ce dernier en avait trop dit pour ne pas continuer :

— c( Hé bien! Moi qui ne suis pas lié avec ^me Sceno depuis des années comme vous, j'ai eu froid pour elle quand on m'a annoncé ce retour. Elle ne sait pas ce que c'est que Gorka jaloux, et ce dont il est capable... »

— ce Jaloux? Et au nom de quoi?... » interrompit Hafner. ce Ce n'est pas la première fois que j'entends prononcer le nom de ce pauvre Boleslas à propos de la comtesse... J'avoue que je n'ai jamais pris ces ragots au sérieux, et je n'aurais pas cru que vous, un habitué de son salon, un de ses amis, vous hésitiez là-dessus. Tranquillisez-vous... Gorka est amoureux de sa charmante femme, et il ne peut pas mieux choisir. La comtesse Caterinaest une excellente personne, très Italienne, très en dehors. Elle s'intéresse

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à lui, comme à vous, comme à Maicland, comme à moi, avec son expansion naturelle, à vous parce que vous écrivez de si beaux ouvrages, à Maidand parce qu'il peine comme nos meilleurs maîtres, à Boleslas à cause du chagrin qu'il a eu lors de la mort de son premier enfant, à moi parce que j'ai la charge si délicate de diriger une jeune fille... C'est mieux qu'une excellente personne, c'est une femme vraiment supérieure, très supérieure... »

Il avait débité ce discours hypocrite avec une tranquillité si complète que Dorsenne en demeura abasourdi et en même temps irrité. Que Hafner ne pensât pas un traître mot de ce qu'il disait, le romancier en était sûr, lui qui, par les indiscrètes confidences de Gorka, savait à quoi s'en tenir sur les mœurs de la Vénitienne, et il connaissait le coup d'œil du baron! En tout autre instant, il eût admiré la politique du vieux routier, si dressé aux ménagements de la plus timorée circonspection, qu'il appréhendait de même avoir écouté ce dont il était plus sûr que n'importe qui. En ce moment, l'écrivain jugea cette réserve d'autant plus puérile qu'elle lui faisait jouer un rôle, assez ordinaire mais peu élégant, celui d'un calomniateur qui déshonore une femme chez laquelle il a dîné l'avant-veille. Il pressa donc le pas, autant que la politesse le lui permettait, afin de ne pas demeurer en tête-à-tête avec le baron et aussi pour rejoindre les personnes de leur partie arrivées déjà. Us sortirent ainsi de cette première salle, pour entrer dans une seconde, dite « des

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porcelaines », puis dans une troisième, dite « de la fresque de Périn del Vaga », à cause du plafond où ce maître a peint une réplique de son vigoureux morceau de Gênes : Jupiter foudroyant les Géants, et enfin dans une quatrième, dite « des cArani », à cause des panneaux merveilleux dont elle est décorée. De rares visiteurs s'y promenaient, car la saison était un peu avancée, et le choix singulier qu'avait fait de cette date le sieur Ancona, pour procéder à l'exécution immobilière du prince, attestait ou bien le calcul d'une haine profonde ou bien la ruse adroite d^un syndicat de revendeurs. Toutes les magnificences du palais allaient être adjugées pour la moitié de la valeur qu'elles auraient eue quelques mois plus tôt ou plus tard. Ce petit nombre de curieux faisait encore ressortir, par le contraste, la proi'usion de meubles, d'étoffes, d'objets d'art de toute nature qui encombraient ces vastes pièces. C'était un résidu étonnant de cinq cents ans de puissance et de luxe, où des chefs-d'œuvre dignes des grands Médicis et d'ailleurs exécutés de leur temps, alternaient avec des fanfreluches du xviii^ siècle, et des bronzes du Premier Empire avec des bibelots d'argent commandés à Londres hier. Le baron Justus n'avait pu y tenir. U avait enfin placé sur son nez son fameux lorgnon, et il interpellait Dorsenne pour lui montrer un fauteuil curieux, la ciselure d'un cartel, la broderie d'une étoffe. Un regard lui suffisait pour juger sans se tromper. Si le romancier avait eu l'esprit capable d'observer, peut-être aurait-il aperçu aussi dans la

connaissance minutieuse où le banquier était du catalogue, la trace d'une étude trop approfondie pour ne pas s'accorder à quelque projet mystérieux.

— « Il y a des trésors ici, » disait-il. « Tenez, ces deux potiches à couvercle bombé avec ce fond ^ orange rehaussé de dorures, voilà des pièces qui ne i se font plus en Chine. C'est perdu... Et ce tête-àtête en vieux Saxe décoré de fleurs!... Et cette chape pluviale dans cette vitrine! Quelle merveille!... Cela vaut celle de Pie II qui est à Pienza et qu'on avait volée. J'ai failli l'acheter à l'époque pour quinze cents francs. Elle en vaut quinze mille, vingt mille, tout ce qu'on veut... Voilà maintenant de la faïence Hispano-Mauresque. Elle aura été rapportée d'Espagne lorsque le cardinal Castagna, depuis Urbain VI 1, est allé à Madrid et qu'il a remplacé Pie V comme parrain de l'infante Isabelle. Ah! Que de richesses!... Mais vous allez comme le vent, » ajoutat-il, c( et c'est peut-être mieux, car je m'arrêterais, et le cavalier Fossati, l'entrepreneur à qui ces terribles créanciers de Peppino ont confié sa vente, a des espions partout. Vous remarquez un objet, vous êtes connu pour être un solider zMann, comme on dit en Allemagne. Vous êtes noté. Je dois être sur sa liste... Je me suis tant laissé rouler par lui... Hé! C'est un homme très lin... Mais, tenez, j'aperçois ces dames. Nous aurions dû penser qu'elles étaient là. »

Et en souriant, — mais de qui? de Fossati, de luimême, ou de son compagnon? — il fit lire à ce der-

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nier le cartouche suspendu à la porte d'entrée d'une chambre transversale, avec cette inscription : — « Salon des coffres de mariage. » — Il y avait, en Fet, rangées le long des murs, une quinzaine de s caisses de bois peint et sculpté, de ces cassoni i ce fut la mode autrefois, dans les grandes familles iliennes, d'enfermer les trousseaux destinés aux )uvelles épousées. Ceux de la famille Castagna testaient, par leurs écussons, quelles alliances le •rnier des petits-neveux d'Urbain VII, l'actuel ince d'Ardea, compromettait dans cette faillite : sa fortune héréditaire. Trois jeunes femmes très fgantes étaient occupées à les examiner, dans leslelles Dorsenne reconnut aussitôt la blonde et frêle Alba Sténo, M"^^ Gorka, avec sa haute taille, sa chevelure blonde aussi et son profil énergique d'Anglaise au menton trop fort, la jolie M""^ Maitland et son teint comme doré qui semblait n'avoir pris du sang noir que juste de quoi bistrer son fin visage. Florent Chapron, le beau-frère du peintre, était le seul homme qui tînt compagnie à ces trois dames. La comtesse Sténo et Lincoln Maitland étaient absents, et l'on entendait la voix musicale d'Alba qui épelait les blasons sculptés sur les targes de ces coffres, jadis ouverts avec des frémissements de curiosité tendre par des jeunes filles rieuses et rêveuses comme elle, dans d'autres moments :

— « Regarde, Maud, » disait-elle à M™^ Gorka, « voilà le chêne des Délia Rovere, et, tiens, les étoiles des Altieri... »

— c( Et moi, j'ai trouvé la colonne des Colonna, » répondait Maud Gorka.

— « Et vous, Lydia? » demandait iVi'^^ Sténo à M"^« Maitiand.

— (( Et moi les abeilles des Barberini. »

— « Et moi les lys des Farnèse, » dit à son tour Florent Ciiapron, qui, s'étant relevé le premier, aperçut les nouveaux venus. Il les salua gaiement de son bon rire qui semblait illuminer jusqu'au reflet bleuté de blanc de ses yeux, et qui montrait ses dents si blanches, ce Nous ne vous attendions plus, messieurs. Tout le monde a fait faux bond à notre rendez-vous. Lincoln était en train, il n'a pas voulu quitter son atelier. Il paraît que M'^^ Hafner s'est déjà dégagée hier auprès de ces dames. La comtesse Sténo a un peu de migraine. Nous ne comptions plus sur le baron, qui est connu pour n'être jamais arrivé cinq minutes trop tard... »

— « Moi, j'étais sûre que Dorsenne ne nous manquerait pas, » fit Alba, en regardant le jeune homme avec ses larges prunelles d'un bleu aussi clair que celles de M"^^ Gorka étaient sombres, oc Seulement je m'attendais que nous le rencontrerions dans l'escalier en ' ms en allant, et qu'il nous dirait avec stupeur: Comment? Je ne suis pas exact?... » Et elle continua : ce Ne vous excusez pas, et répondez à l'examen d'histoire Romaine que nous allons vous faire passer... C'est un véritable cours que nous venons de suivre ici, avec tous ces vieux bahuts... Quelles sont les armes de cette famille-ci? » insista-

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t-elle en invitant le jeune homme à se pencher sur la paroi d'un des coffres, a Vous ne savez pas ?... Les Carafa, monsieur l'homme célèbre. Et quel pape ont-ils eu? Vous ne savez pas non plus? Paul IV, monsieurrécrivam...Si jamais vous venez nous voira Venise, c'est là que je vous étonnerai sur les Doges... » Elle avait mis une grâce si affectueuse à ce petit discours, et elle était si visiblement dans une de ses heures — trop rares, hélas ! — d'enfantine joie, que Dorsenne, préoccupé comme il venait de l'être à cause d'elle, en eut le cœur serré. Cette défection simultanée de M'"^ Sténo et de Lincoln Maitland pouvait n'être que fortuite. Mais, persuadé comme l'était le jeune homme que la comtesse aimait Lincoln et ne doutant pas qu'elle ne fût sa maîtresse, cette double absence devait lui paraître singulière^ ment suspecte. Une pareille idée aurait suffi pour que l'innocente gaieté de la jeune fille lui fit un peu mal. Cette gaieté devenait tragique s'il était vrai que l'autre amant de la comtesse fût revenu à l'improviste, averti par quelque dénonciation. Aussi Dorsenne éprouvait-il une émotion véritable en demandant, comme il fit, à M"^^ Gorka :

— « Comment se porte Boleslas?... »

— « Mais bien, je suppose, » dit la jeune femme. « Je n'ai pas de lettre aujourd'hui... Est-ce que ce n'est pas un de vos proverbes : Pas de nouvelle, bonne nouvelle? »

Le baron Hafner se tenait à côté de Maud Gorka

lorsqu'elle prononça cette phrase. Involontairement Dorsenne le regarda, et involontairement, si maître qu'il fût de lui-même, il regarda Dorsenne. Il ne s'agissait plus, cette fois, d'une simple hypothèse. Que Boleslas Gorka fût revenu à Rome à l'insu de sa femme, constituait, pour quiconque savait ses relations avec M™^ Sténo et l'infidélité de cette dernière, un événement gros de trop redoutables conséquences pour que les deux hommes ne fussent pas saisis de la même pensée : est-il temps encore d'empêcher un malheur? Mais chacun d'eux devait, dans cette circonstance, comme il arrive dans les crises importantes de la vie, montrer le fond même de son caractère. Pas un muscle du visage de Hafner ne tressaillit. Il s'agissait peut-être de rendre un service capital à une femme en danger, et qu'il aimait d'amitié autant qu'il pouvait aimer. Cette femme était la cheville ouvrière de sa situation mondaine à Rome. Elle était davantage encore : — tout un plan de mariage pour Fanny, encore secret quoique sur le point d'aboutir, reposait surM'"^ Sténo. Mais il se trouvait ne pouvoir rendre ce service qu'après avoir passé une demi-heure dans les salles du palais Castagna, et il se mit en mesure d'employer cette demi-heure de la manière qui fût le plus profitable à ses achats possibles, — à moins qu'il n'eût encore un intérêt plus compliqué. Car il se retourna vers M™^ Gorka, et lui dit, avec cette politesse un peu soulignée qui lui était habituelle :

— ce Comtesse, si vous me permettez de vous

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donner un conseil, ne vous attardez pas devant ces coffres, tout intéressants qu'ils soient... D'abord, comme je le racontais tout à l'heure à Dorsenne, le cavalier Fossati, l'entrepreneur de la vente, a sa police partout ici... Votre station, à vous quatre, est déjà remarquée, soyez-en sûrs, en sorte que, si la fantaisie vous prend d'un de ces bahuts, il le saura d'avance et il s'arrangera pour que vous le payiez le double, le triple et au delà... Et puis, nous avons à voir tant d'autres richesses, notamment un carton de douze dessins de maîtres que d'Ardea ne soupçonnait même pas et que Fossati a découverts, le croiriez-vous ? mangés aux vers dans une armoire d'un des greniers... »

— « Voilà qui intéresse votre collection, » reprit Florent, ce et celle de mon beau-frère. »

— « Allons, » répondit M"^^ Gorka, avec sa bonne humeur habituelle, « il y a au moins deux de ces coffres dont je raffole et que je veux avoir... Je l'ai dit si haut que ce n'est plus la peine d'espérer que votre cavalier Fossati ne le sache pas, s'il a vraiment ce joli procédé d'espionnage... Mais quarante à cinquante livres de plus ne valent pas un mensonge, — ni même quarante mille... »

— ce Hafner va te dire que ce ton n'est pas encore assez baissé, » dit Alba Sténo en riant, ce et il ajoutera son grand mot: Vous ne serez jamais diplomate... Mais, » ajouta la jeune fille en se tournant vers Dorsenne, après s'être effacée devant la silencieuse Lydia Maitland, et s'arrangeant pour rester en arrière avec

le jeune homme, ce je viens de l'être, moi, un peu, diplomate, afin de savoir si vous avez quelque ennui... » Et son mobile visage avait changé d'expression pour regarder celui de Julien avec une véritable anxiété, ce Oui, » dit-elle, a je ne vous ai jamais vu préoccupé comme vous semblez l'être ce matm. Est-ce que vous ne vous sentez pas bien? Est-ce que vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle de Paris? Enfin qu'avez- vous?... »

— « Moi, préoccupé, » répliqua Dorsenne, « mais vous vous trompez, je n'ai absolument rien, je vous l'assure. » Il était impossible de mentir avec une maladresse plus évidente, et si quelqu'un méritait l'épigramme et le mépris du baron Hafner, c'était assurément lui. A peine M'"^ Gorka avait-elle parlé, qu'il avait, avec la rapidité des hommes d'imagination, vu en pensée la comtesse Sténo et Maitland surpris par Gorka à cette minute même dans quelque appartement de rendez-vous, et une provocation, un meurtre immédiat peut-être. Et comme Alba continuait de rire de son rire clair, son impression du triste sort de cette enfant s'était faite si forte que sa physionomie s'en était, en effet, comme voilée. Il se sentit ému à constater, quand elle le questionna, combien elle lui portait une amitié vivante et vraie. Mais son effort pour cacher cette émotion rendit sa voix si sèche, que la jeune fille reprit:

— ce Je vous ai fâché en vous questionnant? »

— ce Pas le moins du monde, » répondit-ii, sans pouvoir trouver une parole d'amitié. Il se sentait,

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en ce moment, incapable de causer, comme ils faisaient d'ordinaire, sur ce ton d'une intimité à moitié moqueuse, à moitié sentimentale, et il ajouta: «Je trouve seulement que cette exposition est un peu mélancolique, voilà tout... » Et avec un sourire : « Mais ne perdons pas l'occasion de nous la faire montrer par cet incomparable cicérone, » et il la contraignit, en hâtant le pas, de regagner le groupe dingé par Hafner parmi les magnificences de cet appartement presque désert. Et la promenade continua, et l'on entendait tour à tour la voix assourdie du baron commenter la mise en scène que le commissaire-priseur avait su donner à toutes choses, puis les voix claires des visiteuses et des visiteurs qui l'interrogeaient.

— ce Voyez, » disait l'ancien brocanteur de Berlin et de Paris, — devenu un amateur éclairé ! — a. Voyez comme ce charlatan de Fossati a eu soin de ne plus multiplier les bibelots maintenant que nous sommes dans les salons de réception... Ces fauteuils semblent attendre les invités. Ils sont connus. On les a publiés dans une Revue des arts décoratifs, à Paris... Et cette salle à manger à travers cette porte, avec toute la vaisselle plate dressée sur la table, ne croirait-on pas une fête préparée?...»

— « Baron, » demandait M'"^ Gorka, « regardez donc cette étoffe, c'est du xviii^ siècle, n'est-ce pas?... »

— « Baron, » interrogeait M'"^ iMaitland, ce cette tasse à couvercle, c'est du Vieux-Vienne ou du Capodimonte?... »

— « Baron, » disait Florent Chapron, « c'est un travail Florentin ou Milanais, cette dossière d'armure?... »

Et le lorgnon remuait sur le bout mince et mobile du nez busqué du baron, et ses petits yeux clignaient, ses lèvres se plissaient, et il répondait d'un mot aussi juste que s'il eût étudié par le menu tous les détails du catalogue, et c'étaient des « mercis », aussitôt suivis d'autres questions auxquelles deux voix seulement ne se mêlaient pas, celle d'Alba Sténo et celle de Dorsenne. Dans toute autre circonstance, ce dernier eût essayé de dissiper la tristesse grandissante de la jeune fille, qui ne lui parlait plus depuis qu'il avait repoussé son amicale inquiétude. Au fond il n'y attachait pas grande importance. Ces passages d'une excessive gaieté à une dépression soudaine étaient si habituels à la contessina, surtout auprès de lui. Quoiqu'ils fussent l'indiscutable indice d'un sentiment trop vif, le jeune homme n'y voulait voir qu'un signe de déséquilibre nerveux, et, d'ailleurs, il avait sa pensée trop absorbée d'un autre côté. Il était en train de se demander si, à tout hasard, après la manière dont M™^ Gorka avait parlé, il ne serait pas plus prudent de faire connaître à Lincoln Maitland le retour clandestin de son rival. Peut-être le drame n'avait-il pas encore eu lieu, et si seulement les deux personnes menacées savaient à quoi s'en tenir? Sans doute Hafner avertirait la comtesse Sténo. Mais quand la verrait-il? Au lieu que lui, Dorsenne, pouvait annoncer

LE COMMENCEMENT DUN DRAME Jl

tout de suite cette rentrée en scène de Gorka au beau-frère de Maitland, à ce Florent Chapron qu'il regardait en ce moment même promener sur tous les objets de cette exposition princière son beau regard tendre d'esclave dévoué? C'était une chose énorme que cette démarche et qui eût paru telle à tout autre que Julien. Mais ce dernier était en proie à cette sensation des heures comptées qui fait perdre tout sang-froid aux gens très nerveux et plus encore aux écrivains, habitués par leur métier à ne jamais bien distinguer le possible du réel. En outre les relations de Florent Chapron et de Lincoln Maitland étaient d'une nature très spéciale et qui avaient trop intéressé le romancier pour que, dans cette minute d'extrême angoisse, il ne tînt pas compte de ses précédentes observations. Il savait que Florent, envoyé tout jeune chez les Jésuites de Beaumont en Angleterre par un père soucieux de lui éviter les humiliations que son sang lui réservait en Amérique, s'y était pris pour Lincoln, élève lui aussi de cette pension, d'une amitié exaltée. Il savait que cette amitié pour le camarade d'école s'était tournée en un enthousiasme égal pour l'artiste, quand le talent de son ancien camarade avait commencé de se révéler. Il savait que le mariage qui avait mis la fortune de Lydia au service du développement du peintre avait été l'œuvre de cet enthousiasme, aune époque oii Maitland, ruiné par la mauvaise administration de sa mère et encore trop peu apprécié du public pour vivre de son pinceau, était tenté par

le disespoir. Le caractère exceptionnel de ce mariage aurait étonné un homme moins soucieux des smgularités morales que n'était Dorsenne. Celui-ci avait trop remarqué le silence et l'effacement de cette sœur pour ne pas la considérer comme une sacrifiée. Il pensait que le culte pour la gloire de son beau-frère aveuglait Florent au point qu'il était le tout premier artisan de ce sacrifice.

— « Drame pour drame, » se dit-il au moment où la visite approchait de sa fin et après un assez long débat intérieur, « j'aime mieux qu'il y en ait un dans cette famille-là que dans l'autre. Je me reprocherais toute ma vie de n'avoir pas touttenté... » On était dans la dernière salle et le baron Hahier achevait de renouer avec ses longs doigts agiles les cordons de l'album de dessins apporté par un des employés de la vente, lorsque cette résolution s'empara du jeune homme dune manière définitive. Alba Sténo, qui avait continué de se taire, le regardait de nouveau, avec des yeux qui révélaient le combat de son intérêt pour lui et de sa fierté froissée. Elle voulait sans doute, au moment oii ils allaient se séparer, lui demander, suivant leur intime et charmante coutume, quand ils se reverraient. Il n'y prit pas garde, — non plus qu'à d'autres yeux qui lui disaient d'être très prudent et qui étaient ceux du baron, — non plus qu'à l'observanon de M'"^ Gorka qui, ayant enfin remarqué la mauvaise humeur d'Alba, en cherchait la cause où elle avait depuis longtemps deviné qu'était le cœur de la

jeune fille, — non plus qu'à l'attitude de M'"*^ Maitland dont les prunelles lançaient quelquefois des éclairs d'une perfidie égale à la douceur de son frère. Il attira ce dernier par le bras en lui disant t3ut haut :

— ce Comme je voudrais avoir votre impression sur un petit portrait que j'ai remarqué dans l'autre pièce, mon cher Chapron... » Puis, quand ils furent tous deux devant la toile quelconque qui avait servi de prétexte à cet aparté, il continua, d'une voix basse : « J'ai appris ce matin une nouvelle bien étrange. Imaginez-vous que Boleslas Gorka est à Rome à l'insu de sa femme... »

— ce C'est bien étrange en effet, » répondit le beau-frère de Maitland,qui ajouta simplement, après un silence: « Vous en êtes très certain?... »

— c( Aussi certain que nous sommes ici, » dit Dorsenne. « Un de mes amis, le marquis de Mont fanon, l'a rencontré ce matin. »

Il y eut un nouveau silence entre les deux interlocuteurs, durant lequel Julien sentit que le bras sur lequel il appuyait le sien frémissait. Puis ils recommencèrent de marcher du côté des autres pendant que Florent disait, mais à voix haute : ce C'est un excellent morceau de peinture qui a été malheureusement trop reverni... »

— ce Q uc j'ai eu raison ! » pensa Julien, ce II m'a compris... »

L n'y avait pas dix minutes que Dorsenne avait parlé comme il avait fait à Florent Chapron, et déjà l'imprudent écrivain commençait de se demander s'il n'eût pas été plus raisonnable en ne se mêlant ni de près ni de loin à une aventure où son intervention était à tout le moins inutile. Cette appréhension d'un drame immédiat qui l'avait affolé, une première fois, à la suite de l'entretien avec Montfanon, et une seconde fois d'une manière plus forte en constatant l'ignorance de M""^ Gorka au sujet du retour de son mari, — cette effrayante et irrésistible évocation d'une chambre clandestine, soudain pleine de sang, allait s'évanouir par le plus simple des événements. Les six visiteurs échangeaient leurs dernières impressions sur les mé-

lancolies et les splendeurs de l'apparcemenr Castagna, et ils achevaient de descendre ce vaste et svelte escalier à colonnettes, à travers les fenêtres duquel continuait de sourire sous le brûlant soleil, parmi les sombres verdures et les fleurs éclatantes, l'étroit jardin que Dorsenne avait comparé à un visage. Le jeune homme marchait un peu en avant auprès d'Alba Sténo dont il essayait maintenant, mais en vain, d'égayer à nouveau la physionomie hostile et fermée. Tout d'un coup, au dernier détour des larges et longues marches qui adoucissaient si élégamment la pente, cette physionomie s'éclaira d'un étonnement et d'un plaisir, La contessina jeta un léger cri et elle dit : a Mais voilà ma mère !... » Et Julien aperçut cette M™^ Sténo qu'il avait vue, dans un accès presque insensé d'inquiétude, surprise, brutalisée, assassinée par un amant trahi. Elle se tenait debout sur la mosaïque grise et noire du péristyle, vêtue de la plus délicieuse et de la plus souple toilette du matin, en petit drap Anglais, Ses cheveux toujours dorés étaient massés sous un grand chapeau à fleurs qu'enveloppait un voile blanc, sa main jouait avec la poignée d'argent ciselé d'une ombrelle blanche, et, dans le reflet de cette blancheur, avec son beau teint clair de blonde, avec ses beaux yeux bleus où la passion et l'intelligence éclataient, avec ses admirables dents qui brillaient dans son sourire, avec sa taille demeurée mince malgré Topulence de son buste, elle semblait une créature si jeune, si vigoureuse, si peu touchée par

la vie, que jamais un étranger ne l'aurait crue la mère de cette grande jeune fille qui était déjà auprès d'elle et qui lui disait :

— et Quelle imprudence! Souffrante comme tu étais ce matin, être sortie avec ce soleil, et pourquoi?... »

— ce Mais pour venir te prendre et te ramener! » dit gaiement la comtesse, ce J'ai eu honte de m'être écoutée. Je me suis levée, et me voici... Bonjour, Dorsenne. J'espère que vous avez ouvert les yeuxtout grands là-haut. Il y a un roman à écrire avec cette affaire d'Ardea. Je vous le conterai... Bonjour, Maud. Que vous êtes gentille d'avoir fait faire un peu d'exercice à cette paresseuse d'Alba! Elle aurait un autre teint si elle employait toutes ses matinées à marcher... Bonjour, Florent. Bonjour, Lydia. Et le Maître n'est pas là?... Et vous, vieil ami, qu'avez-vous fait de Fanny ?... »

Elle avait eu, pour distribuer ces simples « bonjours », une grâce si nuancée, un sourire si particulier pour chacun, — tendre pour sa fille, spirituel pour l'écrivain, reconnaissant pour M'"^ Gorka, amicalement étonné pour Chapron et M'"^ Mait land, — familier et confiant pour Vieil oimi, comme elle appelait le baron; elle était si évidemment l'âme de cette petite société que sa seule présence avait comme allumé de la vie dans tous les yeux. Chacun commença de lui répondre à la fois, et elle répondait à chacun en marchant vers les voitures qui avaient attendu dans une cour d'honneur capable de con-

tenir vingt carrosses de gala. Et, l'une après l'autre, ces voitures s'avancèrent : le duc de Hafner, le vis-àvis de M"^'^ Gorka, la Victoria de M™^ Maitland. Les chevaux piaffaient. Les harnais brillaient. Les valets de pied et les cochers se tenaient dans des livrées si correctes, le suisse du palais Castagna, avec sa longue redingote sur les boutons de laquelle se voyaient les châtaignes symboliques de la famille, avait sous son chapeau galonné une si magnifique prestance, que Julien se trouva tout d'un coup grotesque d'avoir imaginé un drame brutal et passionné à l'occasion de pareilles gens. Demeuré le dernier, et regardant ce ' départ, il éprouva une fois de plus cette sensation, ! si habituelle à ceux qui connaissent le dessous des splendeurs du monde et qui en perçoivent avec force la misère morale et l'enfantillage, une sorte de gaieté ironique tout ensemble et indulgente :

— « Vous venez d'être un grand sot, mon ami Dorsenne, » se disait-il en s'asseyant plus démocratiquement dans un de ces petits fiacres ouverts qu'on appelle à Rome une bone,, « Avoir peur d'une aventure tragique pour cette femme-là et qui se possède à ce degré, c'est à peu près comme si l'on avait envie de se jeter à l'eau pour empêcher un requin de se noyer... Si elle n'avait pas sur sa bouche les baisers de Maidand, je ne m'y connais pas, et dans les yeux toutes les flammes du plaisir!... Elle sortait de son rendez-vous. C'était écrit, pour moi, dans sa toilette commode, dans le rose de ses joues, dans ses petits souliers, faciles à enlever, qui n'avaient pas fait

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trente pas à pied. Et avec quelle maestria elle a jeté son filet de mensonges! Sa fille, M'"^ Gorka, la Maitl'and, comme elle vous a ramassé tout ce fretin prestement ! Voilà pourquoi je n'aime pas le théâtre. Où trouver une actrice qui ait ce ton pour laisser tomber son : — Le maître n'est pas là?... » Il se prit à rire tout haut, puis, comme il lui arrivait sans cesse d'imaginer des situations de caractères par delà les situations de sentiments que présente la réalité, sa rêverie affranchie de toute anxiété galopa sur ce nouveau chemin, et employant le mot familier aux cosmopolites d'origine allemande pour désigner une sottise de conduite : ce J'ai fait une jolie schlemylade, » songea-t-il, a comme dirait Hafner, en allant raconter à Florent l'arrivée imprévue de Gorka. Autant aurait valu lui annoncer en propres termes que Maitland est l'amant de la comtesse... Voilà une conversation à laquelle je voudrais pourtant assister, celle qui va se tenir entre les deux beaux-frères. Serais-je bien surpris d'apprendre que ce nègre en disponibilité est le confident de son grand homme? C'est un sujet à peindre que celui-là, qui n'a jamais été bien traité : ces amitiés passionnées d'un Tattet pour un Musset, d'un Eckermann pour un Gœthe, d'un Asselineau pour un Baudelaire, cette totale absorption de l'admirateur dans l'admiré. Florent a trouvé que le génie de son grand peintre avait besoin d'une fortune et il lui a donné celle de sa sœur. S'il trouve que ce génie a besoin d'une passion pour se développer plus encore, il s'entremettra avec délices... Ma parole

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d'honneur! Il regardait la comtesse tout à l'heure avec reconnaissance. Pourquoi pas, après tout? Lincoln est un coloriste de premier ordre, quoique son désir d'être au courant l'ait égaré dans trop d'imitations. Mais c'est de sa race. La jeune M""^ Maitland a de l'esprit comme une anse de panier; et M"^ Sténo est une de ces femmes extraordinaires, vraiment créées pour exalter la vitalité d'un artiste. Jamais celui-là n'avait rien fait comme le portrait d'Alba... J'entends le dialogue tout à l'heure: — Tu sais, le Polonais est revenu. — Quel Polonais? — Celui de ta comtesse. — Comment! tu crois à ces calomnies?... Maitland sera très beau en disant cette phrase inévitable... Ah! Que de comédies on manque ici-bas! Bon. Ce cocher a commis lui aussi sa schlemylade. Je lui ai dit rue Sistina, près de la Trinité-des-Monts, et le voici qui prend par la place Barbcrini au lieu de couper par Capo le Case. C'est ma faute aussi. Je ne regarde plus rien quand la folle du logis se met ea branle... Admirons du moins le Triton du Bernin qui souffle de l'eau dans sa conque. Quel sculpteur génial que ce grand homme, et il n'a jamais pensé à la nature que pour la fausser! Faites donc des esthétiques après cela... »

Ces incohérentes réflexions, durant lesquelles l'écrivain avait de nouveau traversé un tiers de Rome, se résumaient dans une bonne humeur décidément optimiste, comme on peut voir, lorsque le fiacre s'arrêta enfin devant l'adresse donnée. C'était celle

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d'un fort modeste restaurant décoré de cette enseigne toute toscane : « Tranoria al zMariocco ». Et le c( (^fariocco », le lion symbolique de Florence, était représenté au-dessus de la porte, appuyant sa patte sur l'écusson orné du lys national. L'apparence de cette devanture ne justifiait guère le choix que l'élégant Dorsenne avait fait de cet endroit pour y manger chaque fois qu'il ne dînait pas dans le monde. Mais son dilettantisme n'adorait rien tant que ces sautes subites de sociétés, et le sieur Egiste Brancadori qui tenait le zMariocco était un de ces bouffons inconscients comme il allait en cherchant sans cesse dans la vie réelle, de ceux qu'il appelait ses c( Thcbains », par souvenir du roi Lear, ce Je veux dire encore un mot à ce savant Thébain, » s'écrie, on ne sait pourquoi, le prince devenu fou, lorsqu'il rencontre le pauvre Tom dans la lande. Pour que les amis parisiens de Dorsenne, les Casai, les Machault, les de Vardes, ces habitués de la table du petit Cercle, ne le jugent pas trop sévèrement, il convient d'ajouter que ce Thébain né à Florence était en même temps un cuisinier de premier ordre et que le modeste restaurant avait sa légende. Elle divertissait toujours le paradoxal observateur qu'était Julien. Il disait souvent : « Qui osera jamais écrire la vérité de l'histoire? Celle-ci par exemple : le pape Pie IX ayant demandé à l'empereur Napoléon III de lui prêter quelques troupes pour protéger ses Etats, ce dernier y consentit, occupation qui eut deux résultats, une haine corse de la moitié de l'Italie contre

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la France et la fondation du (iMariocco par Egiste Brancadori, dit le Thébain, ou le Docteur. » — C'était encore une plaisanterie du romancier, qui prétendait avoir guéri sa dyspepsie en Italie, grâce à la savante et saine cuisine dudit Egiste. En réalité, et plus simplement, Brancadori était l'ancien chef d'un grand seigneur russe, d'un des Wérékiew, le propre cousin du véritable père de la jolie Alba Sténo. Ce Wérékiew, renommé à Rome pour la délicatesse de ses dîners, était mort subitement en 1 866. Quelques-uns des habitués de sa maison, conseillés en effet par un officier français de l'armée d'occupation et lassés des clubs, des hôtels et des restaurants ordinaires, s'étaient avisés de se syndiquer et de commanditer à leur profit le cuisinier du défunt. Ils avaient fondé avec lui, dans un petit local, une popotte d'espèce supérieure', qu'ils auraient pu avec un peu de vanité décorer du nom de cercle culinaire. En lui assurant un minimum de seize repas à sept francs par tête, ils avaient eu pendant quatre années une table exquise à laquelle s'était assis tout ce que Rome comptait alors de voyageurs distingués. L'année 1870 avait dispersé cette petite société de gourmets et de causeurs, et le cercle fermé s'était métamorphosé en un restaurant, mais presque inconnu, sinon de quelques artistes ou des diplomates qu'attiraient la tradition des anciennes splendeurs de l'endroit et surtout la connaissance des talents du (( docteur ». Il n'était pas rare que les trois petites salles qui composaient l'établissement fussent rem-

plies, vers les huit heures, de cravates blanches, de gilets blancs et de fracs de soirée. Pour le cosmopolite Dorsenne c'était un coup d'œil singulièrement divertissant que celui-là : un coin d'ambassade d'Angleterre ici, un coin d'ambassade russe plus loin, deux attachés allemands ailleurs, deux secrétaires français auprès du Saint-Siège, un autre auprès du Quirinal. Ce qui intéressait davantage encore le romancier, c'était la conversation du ce docteur » luimême, du génial Brancadori, qui ne savait ni lire, ni écrire. Mais il avait gardé un souvenir vivant de tous ses anciens convives, et quand il se sentait en confiance, debout au seuil de sa cuisine dont la propreté le rendait insolemment fier, il mimait des anecdotes de la Rome si curieuse de sa jeunesse. Ses gestes d'illettré, si conformes à la physionomie des choses, son masque mobile et son parler toscan, ce fin parler qui adoucit en h tous les c durs entre deux voyelles, donnaient une saveur à ses récits dont un curieux de vérité locale devait raffoler. C'était le matin surtout, quand il n'y avait guère personne dans le restaurant, qu'il abandonnait volontiers ses fourneaux pour bavarder, et si Dorsenne avait donné l'adresse du zMariocco à son cocher en sortant du palais Castagna, c'avait été dans l'espoir que le vieux chef lui esquisserait à sa manière l'histoire de la ruine d'Ardea. Brancadori était justement debout auprès du comptoir où trônait sa nièce, la signorina Sabatina, charmant visage florentin au menton un peu long, au front un peu large, au nez un peu court, à

la bouche sinueuse, aux grands yeux noirs dans un teint doré, avec des cheveux ondulés, qui rappelait d'une manière saisissante le type favori du premier des Ghirlandajo.

— c( Tenez, mon oncle, » dit cette jeune fille aussitôt qu'elle eut aperçu Dorsenne, « où avez-vous mis la lettre que l'on a apportée pour le prince?,.. » En Italie, tout étranger est prince ou comte, et la profonde bonhomie qui règne dans les mœurs donne à ces titres, dans la bouche de celui qui les décerne ainsi, une amabilité le plus souvent exempte de calcul. Il n'y a pas de pays au monde où règne une plus véritable et plus charmante familiarité de classe à classe, et Brancadori en donna une preuve tout de suite en traitant de ce caro lei y>, c'est-à-dire de a mon cher », celui que sa nièce avait blasonné d'une couronne fermée, et il s'écriait, en fouillant dans les poches de la veste en alpaga qu'il portait par-dessus son tablier d'office :

— (( c4 testa hianca spesso cervello manca...* — Je l'avais mise dans la poche de mon habit, pour être plus sûr de ne pas l'oublier... Et j'ai changé d'habit parce qu'il faisait chaud, je l'ai laissé avec la lettre à l'appartement... »

— a Vous l'enverrez chercher après le déjeuner, » dit Dorsenne.

— « Non, » reprit la jeune fille en se levant, a c'est à deux pas et j'y cours. C'est le concierge

* A tête blanche souvent la cerselle manque.

du palais où habite Son Excellence qui l'a apportée lui-même en insistant pour qu'on la remette tout de suite... »

— « Hé bien, allez la chercher, » répondit Julien qui ne put, malgré l'habitude, s'empêcher de sourire de cet ennoblissement de sa maison après celui de sa personne, « et moi je resterai à causer avec mon docteur en attendant qu'il me donne son ordonnance de ce matin, c'est-à-dire son menu... Devinez d'où je viens, Brancadori, » ajouta-t-il, sûr de provoquer la curiosité d'abord, puis le bavardage du cuisinier; a du palais Castagna, où l'on va tout vendre... »

— c( Ah ! Per Bacco ! » s'écria le Toscan avec une visible douleur sur son vieux parchemin de visage roussi au feu de quarante ans de casseroles, a si défunt le prince Urbain voit cela dans l'autre monde, le cœur lui en crève, je vous le jure... La dernière fois qu'il est venu dîner ici, c'était il y a dix ans, c'était pour la Saint-Joseph, il m'avait dit: «Vous (c me ferez des beignets, Egiste, comme ceux que (c nous mangions autrefois avec M. d'Épinay, « M. Clairin, Fortuny et ce pauvre Henri Regnault. » Et il était content ! Il s'attardait à me parler : « Egiste, » me disait-il, « je peux aller à mon destin! « Je n'ai qu'un fils, mais je lui laisse six millions et « le palais. Si c'était Gigi, je serais moins tranquille, « mais avec Peppino... » — Gigi, c'était l'autre, l'aîné, qui est mort, le gai, qui venait ici tous les jours, du temps de ces messieurs, un brave garçon, mais si mauvais sujet!... Il fallait l'entendre raconter

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sa visite chez Pie IX le jour où il eut converti un Anglais. Oui, Excellence, il l'avait converti, en lui prêtant, par erreur, un livre de piété au lieu d'un roman. Cet Anglais prend le livre, le lit, en lit un autre à la suite, un troisième, et se fait catholique. Le Gigi, qui n'était pas très bien au Vatican, court se vanter de ce haut fait au Saint-Père... « Regarde a un peu, mon fils, » dit Pie IX, « de quels moyens a notre bon Seigneur Dieu va se servir!... » Ah! Ceiui-là les aurait du moins mangés en s'amusant, ces miUions, au lieu que Peppino!... Ils ont tous passé dans les signatures. Pensez donc, le prince d'Ardea, ce nom en valait, de l'argent! Il joue à la Bourse, il perd, il rejoue, il perd encore, et le voilà à parapher des lettres de change après des lettres de change... Et je paraphe, et je paraphe, et chaque fois qu'il faisait ce petit geste, comme moi avec mon crayon, — seulement moi je ne sais pas signer mon nom, — c'étaient des cent mille, des deux cent mille francs qui couraient le monde... Et maintenant il va falloir qu'il quitte sa maison et qu'il quitte Rome... Qu'est-ce qu'il y ferait, Excellence, je vous le demande? » et, secouant sa tête, il ajouta : « Il devra reconstruire sa fortune à l'étranger... Nous disons cela en Toscane : a Celui qui gaspille l'or avec « les mains, ira le chercher avec les pieds... » Mais voilà Sabatina qui revient. Elle a fait la chose, leste comme un chat... »

• L'impayable mimique du bonhomme, ses proverbes, le joli tonds d'habitudes dessiné derrière

son récit par le souvenir de cette (ète de Saint-Joseph où toutes les boutiques de friture portent écrit le sacramentel: ce Bignè », le mot du goguenard Pie IX reproduit avec l'accent du vieux pape, l'originale évocation de l'héritier des Castagna signant et signant toujours, cette explication grossière de sa ruine, très vraie au demeurant, — tout dans ce récit avait amusé Dorsenne. Il savait assez l'Italien pour apprécier les intraduisibles finesses de langue de cet homme du peuple. — Mais, est-on jamais du peuple quand on est de Florence ? — Il était donc en train de rire encore au moment où la madone en rupture de fresque, comme il appelait quelquefois la jeune fille, lui remit une enveloppe dont la suscription changea aussitôt son sourire en une moue de contrariété non dissimulée. Il repoussa de la main le menu du jour que lui présentait le vieux cuisinier et il dit avec brusquerie : ce Je crains bien de ne pas rester à déjeuner... » Puis, ouvrant la lettre : ce Non, je ne peux pas, adieu. » Et il sortit, d'une manière si évidemment troublée et précipitée que l'oncle et la nièce échangèrent un regard en souriant. Ces véritables méridionaux ne pouvaient croire chez un beau jeune homme tel que Dorsenne à d'autres soucis qu'à des soucis de cœur :

— ce Chi ha l'amor nel petio... » dit la signorina Sabatina.

— ce Ha lo spron nei fianchi... » répondit l'oncle. Ce naïf adage, qui assimile au coup d'éperon

donné dans les flancs du cheval la pointe aiguë que

la passion nous enfonce dans la poitrine, n'était pas vrai de Dorsenne. L'application de ce proverbe à la circonstance n'était cependant pas entièrement fausse et le romancier le commentait lui-même à sa façon, quoique sous une autre forme, en se répétant le long de la rue Sistina, pleine d'un soleil qui augmentait son énervement : a Non, pour ça, non, je ne veux pas me mêler de cette affaire-là, et je vais le lui dire haut et ferme... » Et il reprenait le billet dont la lecture lui avait soudain donné une crise d'inquiétude plus forte encore que les deux premières éprouvées déjà dans la matinée. Il ne s'était pas trompé en reconnaissant sur l'enveloppe l'écriture de Boleslas Gorka, et voici en quels termes, effrayants de mystère dans la situation présente, ce court message était rédigé :

a Je vous sais tellement mon ami, cher Julien, et J'ai pour votre caractère si chevaleresque et si français une telle estime que j'ai décidé de m' adresser à vous dans une circonstance de ma vie tout à fait tragique. J'ai besoin de vous voir immédiatement, et je vous attends chei vous. Jenvoie un billet pareil au Cercle de la Chasse, un chei le libraire du Corso, un autre che^ votre antiquaire. Où que mon appel vous trouve, quitte^ tout tt vene^. Vous me sauver ei plus que la vie. Tour une raison que je vous dirai, mon retour est absolument secret. Personne, vous entende^, ne le connaît que vous.

Je n'ai pas besoin d'en écrire davantage à l'ami si sûr que vous ères et que f embrasse de cœur.

— « Il est parfait! » se répétait Dorsenne en froissant cette lettre avec une colère croissante. « Il m'embrasse de cœur!... Je suis son plus sûr ami!... Je suis chevaleresque, français, la seule personne qu'il estime!... Quelle commission va-t-il me prier de faire pour lui, affreusement désagréable? Dans quel guêpier va-t-il me demander de me jeter, à moins qu'il m'y ait jeté déjà?... Je la connais, cette école des gaffeurs à protestations. — C'est entre nous à la vie et à la mort, n'est-ce pas? Rendez -moi service!... — Et ils vous bouleversent vos habitudes, ils vous saccagent votre temps, ils vous embarquent dans des tragédies, et quand vous leur dites : Non, — là, carrément, — ils vous accusent d'égoïsme ou de trahison!... C'est ma faute aussi. Pourquoi ai-je écouté ses confidences? Est-ce que je ne sais pas cela depuis des années qu'un homme qui vous raconte ses amours, quand il ne vous connaît pas plus que nous ne nous connaissons, lui et moi, est une canaille, un cabotin ou un fou, les trois quelquefois. Et avec les canailles, les cabotins et les fous, il n'y a pas de relations possibles... Mais voilà. Il m'amusait dans le commencement quand il me détaillait son intrigue, sans me nommer la personne, comme ils font

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tous d'abord. Il m'a encore amusé par son manège pour arriver à me la nommer sans manquer à ce que les gens du monde appellent l'honneur. Et dire que les femmes y croient, à cet honneur et à cette discrétion ! ... Et puis c'était le plus sûr moyen d'avoir mes grandes et petites entrées chez la Sténo et d'approcher d'Alba... Je crois que je vais la payer, ma flirtation Romaine... Nous allons bien voir. Si Gorka est Polonais, je suis Lorrain. Il y a un proverbe sur notre nom aussi, à nous autres, et l'héritier des Castellans ne me fera faire que ce qui me conviendra, pas un geste de plus. »

C'est avec cette mauvaise humeur et cette résolution que Julien s'engagea sous la porte de sa maison. Si cette demeure n'était pas le palais célébré par la signorina Sabatina, elle n'était pas non plus la banale caserne moderne qui se multiplie aujourd'hui dans la Rome nouvelle, comme dans le Paris contemporain, comme dans le récent Berlin, comme dans certaines rues de Londres ouvertes ces temps derniers aux environs de Hyde Park, C'était une vieille bâtisse, dressée en promontoire sur la place de la Trinité-des-Monts, à l'angle des deux rues Sistina et Gregoriana. Quoiqu'elle se trouvât réduite à l'état de simple pension plus ou moins bourgeoise, cette maison a son surnom marqué dans certains guidés, et comme tous les coins de la vieille Rome elle garde les traces d'une glorieuse légende artistique. Les petites colonnes du porche qui la précède la font appeler le Tempierw, ou petit temple, et plu-

sieurs personnages chers aux lettrés y ont habité, depuis le paysagiste Claude Lorrain jusqu'au poète François Coppée. A deux pas de là, presque en face, a vécu Poussin, et l'un des plus grands parmi les lyriques Anglais modernes, Keats, est mort tout auprès, ce John Keats dont le tombeau se voit à Rome aussi, dans le cimetière que domine la pyramide de Cestius, avec cette mélancolique épitaphe tracée par lui-même :

Hère lies one whose name was writ on uiater...

Il était rare que Dorsenne rentrât chez lui sans se répéter la traduction qu'il avait essayée de ce beau vers :

Ci-gît lin dont le nom fut écrit sur de l'eau...

ou bien il se redisait, quand c'était le soir, ce fragment délicieux des Intimités, suave et triste comme un fond de toile de Léonard :

Le ciel se nuançait de vert tendre et de rose. . .

Cette fois ce fut d'une manière beaucoup plus prosaïque qu'il effectua son entrée. Car il s'adressa au concierge avec l'accent d'un mari jaloux ou d'un débiteur traqué par des créanciers :

— « Vous avez donc donné la clef à quelqu'un, Tonino?... » demanda-t-il.

— (( Mais M. le comte Gorka a dit que Son Excellence l'avait prié de l'attendre chez lui, » répondit le

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vieil homme avec une timidité rendue plus comique par ia coupe formidable de sa moustache grise et de sa barbiche blanche qui faisaient de lui une caricature du feu roi Victor-Emmanuel. Il avait servi en yç sous le Galantuomo, et il rendait ainsi son hommage de vétéran de Solférino à cette glorieuse mémoire. Ses gros yeux toujours effarouchés roulaient avec épouvante sous des sourcils de grenadier au moindre embarras, et il répétait : « Oui, que Son Excellence l'avait prié de l'attendre... » tandis que Dorsenne montait l'escalier quatre à quatre en disant luimême tout haut :

— a De plus en plus parfait... Mais cette fois, la familiarité passe les bornes, et c'est presque tant mieux. Je vais me montrer si étonné et si mécontent dès l'abord que je serai tout à mon aise pour refuser à cet indiscret ce qu'il me demandera... » En se raidissant dans sa colère, l'écrivain se prémunissait à l'avance contre la faiblesse qu'il se connaissait et qui dérivait chez lui, non pas d'une volonté insuffisante, mais d'une perception trop vive des motifs et des mobiles auxquels obéissaient les personnes avec lesquelles il était en conflit. Il allait éprouver une fois de plus, la porte à peine ouverte, qu'il n'y a pas de pire dissolvant de la rancune que la curiosité intelligente. La sienne fut en effet éveillée aussitôt, quoiqu'il en eût, par un bien simple détail, mais qui achevait de prouver dans quelles conditions étranges le Polonais avait voyagé : son nécessaire, son pardessus et son chapeau étaient posés sur la table de

l'antichambre, encore blanchis de la poussière du train. Evidemment il s'était abattu tout droit de Varsovie sur la place de la Trinité-des-Monts. En proie à quel délire de passion? Dorsenne n'eut pas plus le loisir de se le demander qu'il n'eut la présence d'esprit de se composer une attitude serrée qui coupât court à la familiarité de son étrange visiteur. Au bruit qu'avait fait en s'ouvrant la porte de l'antichambre, Boleslas s'était précipité. Et déjà il saisissait les deux mains de l'hôte dont il avait violé le domicile. Il les lui serrait. Il le contemplait avec des yeux de fièvre, de ces yeux qui n'ont pas dormi depuis des heures et des heures, et il balbutiait en l'entraînant dans le petit salon :

— « Vous voilà, Julien, vous voilà!... Ah! merci d'être venu à mon appel et tout de suite !... Laissezmoi vous regarder, que je sois bien sûr que j'ai un ami auprès de moi, quelqu'un en qui croire, avec qui parler, sur qui m'appuyer... Si cette solitude avait duré, je vous le jure, je serais devenu fou... »

Quoique l'amant de M™^ Sténo appartînt à cette race des nerveux excitables qui outrent sans cesse l'expression de leurs sentiments les plus sincères par une inconsciente griserie de la parole et du geste, son visage portait la trace d'un trouble trop profond pour n'être pas saisissant. Julien, qui l'avait vu partir, trois mois auparavant, si radieux d'une beauté presque lumineuse, resta saisi de le retrouver changé à ce point par cette courte absence. C'était bien toujours le même Boleslas Gorka, célèbre comme

joli homme, cet admirable animal humain si fin et si fort dans lequel il tenait des siècles d'aristocratie. — Les comtes de Gorka appartiennent à cette antique maison de Lodzia à laquelle se rattachent tant d'illustres familles polonaises, les Opalenice-Opalenski, les Bnin-Bninski, les Ponin-Poninski et beaucoup d'autres. — Seulement ses joues étaient maigres sous la longue barbe brune à reflets fauves, une fatigue immense se lisait dans les paupières comme mâchurées de veilles, dans les méplats du masque creusé, dans les narines qui semblaient pincées, dans le teint dont la noble pâleur se fonçait en taches terreuses. Les traces de la souillure du voyage empreintes sur ce visage en accentuaient encore la cruelle altération. Et cependant l'élégance native de cette physionomie et de ce corps donnait de la grâce à cette lassitude. Boleslas, dans la vigoureuse et souple maturité de ses trente-quatre ans, réalisait un de ces types de beauté virile si accomplis qu'ils résistent aux plus dures épreuves. Les excès de l'émotion, comme ceux du libertinage, semblent parer seulement ces hommes-là d'un nouveau prestige; et le fait est que dans le décor tout intellectuel de cette chambre d'écrivain, parmi cet amas de livres, de photographies, de gravures, de tableaux et de moulages, cette apparition d'une figure rongée par les acres souffrances de la passion revêtait une poésie à laquelle Dorsenne ne pouvait demeurer entièrement insensible. L'atmosphère imprégnée de tabac russe et la vapeur bleuâtre qui flottait dans

cette chambre révélaient de quelle manière l'amant trahi avait trompé son impatience, et, au milieu du bureau, une coupe Italo-Grecque avec une bacchanale peinte en rouge sur fond noir, dont Julien était très fier, montrait les débris d'une trentaine de cigarettes presque aussitôt jetées qu'allumées. Les bouts de carton en avaient été mâchonnés avec un énervement qui se lisait dans l'être tout entier du jeune homme, pendant qu'il répétait d'un accent à faire trembler tant il était sombre :

— « Oui, je serais devenu fou... »

— c( Calmez-vous, mon cher Boleslas, je vous en supplie, » répondait Dorsenne. Qi^i'était devenue sa mauvaise humeur de l'escalier? iMais comment la conserver en présence d'un personnage si évidemment hors de lui-même? Et Julien continuait, parlant à son compagnon comme on parle à un enfant malade : « Voyons, asseyez-vous... Soyez un peu plus tranquille, puisque je suis là, et vous avez eu raison de compter sur mon amitié... Parlez-moi. Expliquezmoi ce qui se passe. S'il y a un conseil à vous donner, je suis prêt. Un service à vous rendre, je suis prêt encore... Mon Dieu! Dans quel état je vous retrouve... »

— « N'est-ce pas? » dit l'autre avec une espèce d'ironique orgueil. Il suffisait qu'il eût un spectateur de ses chagrins, pour qu'il les étalât avec une secrète vanité, si réels fussent-ils. ce N'est-ce pas, » insista-t-il, « que Ton voit comme j'ai souffert?... Et là ce n'est rien, » il montra son visage d'un gùs^e

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découragé, ce C'est ici qu'il faudrait lire, » et il se frappa la poitrine. Puis, passant ses mains sur son front et ses yeux, comme pour exorciser un cauchemar : (( Mais vous avez raison. Il me faut du calme. Ou je suis perdu... » Et après un silence durant lequel il paraissait avoir ramassé ses idées et pris de nouveau une pleine conscience de sa volonté, car sa voix s'était faite décidée et brève, il commença : « Vous savez que je suis ici à l'insu de tout le monde et même de ma femme?... »

— « Je le sais, » répondit Dorsenne, a je quitte la comtesse à l'instant même. Nous avons visité ce matin le palais Castagna avec elle, Hatner, ]^me Maitland, Florent Chapron. » Il prit un temps et il ajouta, pensant qu'il valait mieux ne pas mentir sur des points inutiles : « Il y avait aussi M"^^ Sténo et Alba... »

— « Et personne d'autre? » interrogea Boslelas avec un regard si aigu, que l'écrivain dut déployer toute sa force pour voiler lui-même le sien, et il répondit :

— « Personne d'autre. »

Il y eut un silence entre les deux hommes. Dorsenne venait de comprendre à cette déconcertante interrogation, davantage encore, de quelle allure marcherait un entretien engagé de la sorte. Gorka, couché maintenant plutôt qu'assis sur le divan de l'étroite pièce, avait dans le reploiement de toute sa personne sur elle-même quelque chose d'une bête

qui, dans une minute, bondira. Visiblement il était arrivé chez Julien en proie à cette folie de savoir qui est pour la jalousie ce qu'est la soif pour certains supplices. Quand on aura bu cette goutte d'eau amère de la certitude, on n'agonisera pas moins. Pourtant on marcherait vers elle, les pieds nus sur des pavés ardents, sans même sentir cette brûlure. Les motifs qui avaient décidé Boleslas à choisir l'écrivain français pour lui arracher une révélation étaient d'ordre très divers et démontraient que le caractère félin de sa physionomie ne trompait pas. Il connaissait Dorsenne beaucoup mieux que Dorsenne ne le soupçonnait. Il le savait étourdi et nerveux d'une part, et de l'autre assez perspicace. Si donc il y avait une intrigue entre Maitland et M"^^ Sténo, Julien l'avait pénétrée certainement, et, attaqué d'une certaine manière, il se trahirait non moins certainement. En outre, — car cette nature de violence, de ruse et d'étalage abondait en complexités, — Boleslas, qui admirait passionnément le talent du romancier, éprouvait une sorte d'indéfinissable attrait à se montrer devant lui sous son jour d'amant frénétique et déchaîné. Il était de ces gens qui se feraient photographier sur leur lit de mort, tant ils attachent d'importance naïve à leur personne, — ce qui ne les empêche pas de mourir vraiment et quelquefois très bravement! Il se fût sans doute indigné, de la meilleure foi du monde, si l'auteur à' Une Églogue zMondaine l'eût portraituré vivant dans un livre, lui et ses amours avec la com-

cesse Sceno, et cependant il ne s'était rapproché de l'écrivain cet hiver et il ne l'avait choisi pour confident qu'avec un vague désir de l'impressionner. Il avait rêvé de lui suggérer quelque création à sa ressemblance, tout en croyant céder simplement, et cédant en effet au besoin de se raconter dont on étouffe dans certaines crises morales. Oui, tout était complexe dans Gorka, car il ne se contentait pas de tromper sa femme avec la profondeur d'hypocrisie que supposait cette affreuse organisation de son adultère : cette noble et confiante créature liée d'amitié avec la fille de la maîtresse de son mari. Il prétendait la tromper avec remords, et n'avoir jamais cessé de lui porter une affection aussi douloureuse que respectueuse. C'était vrai aussi. Mais il fallait être Dorsenne pour admettre de pareilles anomalies, et cette sensation rare d'être compris dans les égarements les plus invraisemblables de son cœur achevait d'attacher le jeune comte à quelqu'un qui était tout ensemble un sûr confident, un peintre possible, un complice moral. Il s'agissait maintenant d'en faire, ce qui était moins facile, son policier involontaire.

— « Vous voyez, » reprit-il tout d'un coup, « à quelles misérables enquêtes de détail j'en suis descendu, moi qui ai toujours eu horreur de l'espionnage comme d'un affreux avilissement. Je viens de vous questionner sans franchise, quand vous êtes mon ami, et quel ami!... Ah! C'est toute mon histoire, ces deux mouvements que j'ai eus devant vous

depuis deux minutes. J'ai voulu ruser avec vous, et puis j'ai eu honte... La passion me prend. Elle me tord. N'importe quelle infamie se présente : tout à l'heure une vilenie, à un autre moment une action pire. Je m'y précipite, et puis j'ai peur. Oui, j'ai peur de moi!... Mais c'est que je viens de tant souffrir!... Vous ne comprenez pas? Hé bien! Ecoutez, » continua-t-il en enveloppant de nouveau Dorsenne d'un de ces regards dont l'avidité scrutatrice ne laisse pas échapper un geste, un mouvement de paupières chez celui que l'on observe ainsi, a et dites si vous avez imaginé jamais pour un de vos romans une situation pareille à la mienne... Vous vous rappelez les transes mortelles où j'ai vécu cet hiver, avec la présence de mon beau-frère chez moi, et ce danger continu qu'il ne se fît mon dénonciateur auprès de ma pauvre Maud, par sottise, par vertu Britannique, par antipathie. Est-ce qu'on sait jamais?,.. Vous Ij vous rappelez aussi comme ce voyage en Pologne | m'a coûté, après ces longs mois d'angoisse? Cet embarras d'affaires et cette maladie de ma tante survenus juste à l'époque où j'étais délivré d'Ardrahan me donnèrent une funeste impression... J'ai toujours cru aux pressentiments. J'en avais un, comme au jeu : je sentais la série noire. Je ne me trompais pas. Dès la première lettre que je reçus, — de qui, vous devinez, — je compris qu'il se passait à Rome quelque chose qui me menaçait dans ce que j'avais de plus cher au monde, dans cet amour auquel j'ai tout sacrifié, vers lequel j'ai marché en piétinant le

plus noble cœur... Catherine allait-elle cesser de m'aimer? Quand on a enfermé deux années de vie dans une passion, — et quelles années, — on y tient par des fibres cruellement profondes! Je vous passe le récit de ces premières semaines employées à courir de-ci de-là, à faire des visites à des parents, à converser avec des hommes de loi, à soigner ma vieille malade, à remplir mon devoir envers mon fils enfin, puisque la moitié de cette fortune lui reviendra. Et toujours, toujours cette idée fixe : Elle ne m'écrit plus comme autrefois, elle ne m'aime plus... Ah! si je pouvais vous les montrer, ses lettres des autres absences?... Vous avez bien du talent, Julien, vous n'en avez jamais composé de plus belles... »

Il se tut, comme si la partie de sa confession de laquelle il s'approchait lui coûtait un trop grand effort, et Dorsenne insista à son tour :

— ce Un changement de ton dans une correspon dance ne suffit cependant pas à expliquer la fièvre où je vous vois... »

— « Non, » reprit Gorka, « mais il n'y eut pas qu'un changement de ton. Je me plaignis. Pour la première fois ma plainte ne trouva pas d'écho. Je menaçai de cesser d'écrire. Elle ne me répondit pas. J'écrivis pour demander pardon. Comme on est lâche. Je reçus une lettre si froide que j'en écrivis à mon tour une de rupture. Nouveau silence... Ah! Vous vous rendrez compte à présent du terrible effet que me produisit dans un trouble pareil une autre lettre, non signée, celle-là, que je reçus il y a

lOO COSMOPOLIS

quinze jours. Elle m'arriva un matin, toute seule. Elle portait le timbre de Rome, Je ne reconnus pas l'écriture. J'ouvris. Je vis deux feuilles de papier sur lesquelles étaient collés des mots imprimés, découpés à même un journal français. Je vous répète, pas de signature. C'était un billet anonyme... »

— « Et vous l'avez lu?» interrompit Dorsenne. « Quelle folie!... »

— « Et je l'ai lu, » répondit le comte. « Il débutait par des phrases d'une effrayante exactitude sur ma propre situation... Que nos histoires, à nous, soient connues des autres, nous devrions le savoir, puisque nous connaissons les leurs... Nous devrions penser par conséquent que nous sommes en proie à la férocité de leur indiscrétion, comme ils sont en proie à la nôtre. Cela fait cruellement mal pourtant, je vous le jure, de le constater. Mais ce qui rendait cette exactitude du début de ce billet vraiment infernale, c'est qu'elle servait de garantie et de preuve à l'exactitude de la fin. Et la fin, c'était le récit détaillé, minutieux, implacable, d'une intrigue que M"'^ Sténo avait nourrie pendant mon absence, et avec qui? avec l'homme de qui je me suis toujours le plus défié, avec ce gâcheur de couleurs, qui a dû faire une première fois le portrait d'Alba, — et cette fois, je l'ai empêché, — cela m'a bien servi d'ailleurs! — avec ce drôle qui s'est abaissé à ce honteux mariage d'argent et qui se dit artiste, avec cet Américain de table d'hôte, avec Lincoln Maitland!... »

Quoique la haine enfantine et injuste des ja-

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loux, — cette haine qui nous dégrade en abaissant celui qui nous est préféré, — eût empoisonné de son flot amer le cœur de Gorka, comme elle empoisonnait cette fin de son discours, il n'avait pas cessé de surveiller Dorsenne. Il s'était levé à moitié sur le divan, et, appuyé à ses poignets, il avait avancé la tête en prononçant le nom de son rival, comme pour envelopper l'écrivain de son observation. Ce dernier, par bonheur, avait été saisi d'indignation à la nouvelle de la lettre anonyme, et il répétait avec un étonnement qui ne permettait à son interlocuteur de rien deviner :

— « Quelle infamie! Mais quelle infamie !... »

— « Attendez, » reprit Boleslas, a et ce n'était qu'un début... Le lendemain je recevais une autre lettre, écrite et envoyée dans les mêmes conditions; le surlendemain, une troisième. J'en ai douze, entendez-vous, — douze, — dans mon portefeuille, et toutes composées avec cette même atroce connaissance du milieu où nous vivons qui m'avait affolé dès la première. Concevez-vous cela comme supplice? Je recevais en même temps des lettres de ma pauvre femme, et tout concordait, dans cette triste série, d'une concordance affreuse. La lettre anonyme me disait : ce Aujourd'hui ils ont eu un rendez-vous (c de deux heures à quatre, » et Maud m'écrivait : c( Je n'ai pas pu sortir aujourd'hui, comme c'était « convenu avec M""^ Sténo, elle avait la migraine. » Et ce portrait d'Alba, que l'on m'avait annoncé comme en courant? Les lettres anonymes m'en ra-

contaient les péripéties, les prolongations de séance, de ces commodes séances, tandis que ma femme m'écrivait : ce Nous sommes encore allés voir le « portrait d'Alba, hier. Le peintre a défait ce qu'il ce avait fait... » Enfin, il m'a été impossible d'y tenir. Avec leur abominable précision de détails, les lettres anonymes m'avaient donné même l'adresse du lieu de leurs rendez-vous !... Je suis parti. Je me suis dit : Si j'annonce mon arrivée à ma femme, ils la sauront, ils m'échapperont. Je voulais les surprendre. Je voulais... Est-ce que je le sais, ce que je voulais? Je voulais ne plus souffrir cette agonie d'incertitude. Je monte dans le train. Je ne m'arrête ni jour ni nuit. Je laisse mon valet de chambre hier à Florence. Et ce matin j'étais à Rome... Mon plan s'était dessiné en route. Je prenais un appartement en face du leur, dans la même rue, dans la même maison peut-être. Je les épiais, un jour, deux jours, une semaine. Et puis... Le croiriez-vous? C'est dans le fiacre qui me conduisait droit vers cette rue que j'ai vu clair soudain en moi, et que j'ai eu peur. J'avais ma main sur la crosse de ce revolver, » et il tira l'arme de sa poche pour la jeter sur le divan, comme s'il voulait repousser une nouvelle tentation. « Je m'aperçus aussi clairement que je vous vois, tuant ces deux êtres, si je les surprenais, comme deux bêtes... En même temps je vis mon fils et ma femme... Entre l'assassinat et moi, il y avait peut-être juste la distance qui me séparait de cette fatale rue... Et j'ai senti qu'il fallait fuir tout de suite, fuir cette rue, fuir ces cou-

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pables, s'ils le sont vraiment, me fuir moi-même! Votre nom a traversé mon esprit et je suis venu vous crier : Mon ami, voilà où j'en suis, je me noie, je suis perdu, sauvez-moi... »

— « Mais vous l'avez trouvé vous-même, le salut, » répondit Dorsenne. « C'est votre fils et c'est votre femme. Revoyez-les d'abord, et, si je ne vous promets pas que vous ne souffrirez plus, vous ne serez plus tenté par cette épouvantable idée... » Et il montra lui aussi le pistolet, dont le canon brillait sous le coup d'un rayon de soleil insinué par la croisée. Puis, comme la pitié très vraie dont l'avait secoué le récit de Boleslas n'abolissait pas plus l'auteur en lui que l'émotion n'avait aboli la finesse et la vanité chez le conteur lui-même, il ajouta : ce Et vous l'aurez d'autant moins, cette idée, que vous aurez pu vérifier de visu ce que valent ces lettres anonymes. Douze lettres en quinze jours et composées avec ce procédé, du menu découpage de combien de journaux? Et l'on prétend que nous inventons des noirceurs dans nos livres !... Si vous voulez, nous chercherons ensemble qui peut bien avoir élaboré cette jolie petite scélératesse. C'est Judas, Rodin, lago, — ou laga... Mais ce n'est pas le moment de nous perdre dans ces hypothèses... Êtesvous sûr de votre valet de chambre? Oui, puisque vous l'avez emmené. Vous lui envoyez une dépêche, et dans cette dépêche la copie d'une autre dépêche adressée à M'"^ Gorka et que votre homme expédiera ce soir même. Vous annoncez votre arrivée

pour demain en faisant allusion à une lettre soi-disant écrite de Varsovie et qui se sera perdue. Vous prenez ce soir ici le train pour Florence d'où vous repartez cette nuit même. — Vous êtes à Rome demain matin de nouveau et officiellement. Vous aurez évité, non pas le malheur de devenir un assassin, car vous n'auriez surpris personne, j'en suis bien sûr, mais celui beaucoup plus grave, avec votre cœur et vos chagrins, d'éveiller les soupçons de M°^^ Gorka. — Est-ce promis?... » Et Dorsenne se leva pour préparer sur sa table une plume, du papier : ce Allons, faites la dépêche tout de suite, et rendez grâce à votre bon génie, qui vous a conduit chez un amù dont le métier consiste à imaginer le moyen de résoudre des situations insolubles... »

— « Vous avez raison, » dit Boleslas après avoir pris en main la plume que lui tendait l'autre, « c'est le salut, c'est la sagesse... » Puis, jetant cette plume comme il avait fait le revolver : « Je ne peux pas... Non, je ne peux pas, tant que j'ai ce doute en moi... Ah ! c'est trop horrible. Je les vois trop... Vous me parlez de ma femme. Mais vous oubliez qu'elle m'aime. Et au premier regard elle lira en moi, comme vous y lisez... Vous ne vous rendez pas compte de ce qu'il m'a fallu d'efforts depuis deux ans pour ne jamais éveiller ses soupçons. J'étais heureux, et il est aisé de tromper quand on n'a rien à cacher que du bonheur... Aujourd'hui, nous ne serions pas ensemble depuis cinq minutes qu'elle chercherait, — et qu'elle trouverait... Non. Non. Je

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ne peux pas. Autre chose. Il me faut autre chose... » — « Mais, malheureux, » répondit Julien, a je ne peux pas vous la donner, cette autre chose. Il n'y a point d'opium pour endormir des doutes comme celui que ces horribles lettres anonymes ont mis en vous. On ne fait pas des piqûres de confiance, que diable! comme des piqûres de morphine... Ce que je sais, c'est que si vous ne suivez pas mon conseil, ce n'est pas un doute qu'aura M'"^ Gorka, c'est une certitude. Il est déjà trop tard peut-être. Voulez-vous que je vous dise ce que je vous ai caché tout à l'heure, quand je vous ai vu si troublé? Vous n'avez pas employé beaucoup de temps pour venir de la gare chez moi, et probablement vous n'avez pas mis deux fois la tête hors de votre fiacre. Hé bien! On vous a rencontré. Qui? Montfanon. Et il me l'a dit ce matin presque sur le seuil du palais Castagna. Si je n'avais pas compris par une phrase de votre femme qu'elle ignorait votre présence à Rome, c'est moi, entendez-vous? moi qui la lui dénonçais... Jugez maintenant votre situation!... »

Il avait parlé avec une émotion qui n'était pas jouée, tant il se sentait troublé par l'évidence du danger que représentait l'obstination de Gorka. Ce dernier, qui avait recommencé de se replier sur luimême, eut un éclair étrange dans ses yeux jaunes. Sans doute cet énervement de son interlocuteur marquait la minute qu'il attendait pour frapper un coup décisif. Il se leva d'un élan si brusque qu'il

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fit reculer Dorsenne. Il lui prit les deux mains comme tout à l'heure, mais avec une telle force que pas un tressaillement de celui qu'il serrait ainsi ne pût lui échapper :

— (( Si, Julien, vous l'avez, ce moyen de me soulager, vous l'avez... » dit-il d'une voix devenue rauque par l'excès de l'anxiété.

— (( Mais lequel? » demanda l'écrivain.

— « Lequel? — Vous êtes un honnête homme, Dorsenne, vous êtes un grand artiste, vous êtes mon ami, et un ami lié à moi d'un lien sacré, presque un frère d'armes, vous, le petit-neveu d'un héros qui a versé son sang à côté de mon grand-père à Somo- Sierra!... Donnez-moi votre parole d'honneur que vous êtes absolument certain que M™^ Sténo n'est pas la maîtresse de Maitland, que vous ne l'avez jamais ni pensé, ni entendu dire, et je vous croirai, et je vous obéirai. — Allons donc!... » continua-t-il en serrant les mains de l'écrivain avec plus de fièvre encore. « Vous voyez bien que vous hésitez!... »

— « Non, » dit Julien en se dégageant de cette farouche étreinte, ce je n'hésite pas... Je vous plains. Quand je vous l'aurai donnée, cette parole, est-ce qu'elle aura cinq minutes de valeur pour vous?... Est-ce que vous ne serez pas persuadé tout de suite que je me parjure pour éviter un malheur?... »

— « Vous hésitez, » interrompit Boleslas qui répéta ces mots deux fois encore. Puis, avec un éclat de rire terrible, tant il y passait de férocité frémissante: « C'était donc vrai! D'ailleurs j'aime mieux

cela. C'est affreux de savoir, mais on souffre moins... De savoir!... Comme si je ne savais pas qu'elle a eu des amants avant moi, comme si ce n'était pas écrit dans tous les traits d'Alba qu'elle est la fille de Wérékiew, comme si je n'avais pas entendu raconter vingt fois avant de la connaître qu'elle avait eu Branciforte, San-Giobbe, Strabane, dix autres. Avant, pendant ou après, quelle différence y a-t-il?... Ah! j'étais bien sûr qu'en frappant chez vous, à cette porte de l'honneur, j'aurais la vérité, que je la toucherais, comme je touche cet objet, » et il saisit sur la table une tête de marbre que ses doigs palpèrent avec frénésie. « Vous voyez que je la supporte en homme, cette vérité. Vous pouvez me parler maintenant. Qui sait? C'est un grand amputeur de passions que le dégoût? Je vous écoute. Ne me ménagez pas!... » — (c Vous vous trompez, Gorka^ » répondit Dorsenne; « ce que je vous ai dit, je vous l'ai dit très simplement. — J'étais et je suis persuadé que dans un quart d'heure, mettons dans une heure, mettons demain, mettons après-demain, vous me prendrez pour un menteur ou pour un imbécile. Mais puisque vous interprétez ainsi mon silence, mon devoir est en effet de parler et je parle... Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai jamais eu la moindre idée d'une aventure entre M""^ Sténo et Maitland, ni que leurs rapports m'aient paru avoir changé une seconde depuis votre absence. Je vous donne ma parole d'honneur que personne, entendez-vous? personne n'en a parlé devant moi. Et maintenant, agissez

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comme vous voulez, pensez comme vous voulez. Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire... »

L'écrivain avait prononcé ces mots avec une fiévreuse énergie qui provenait de l'horrible contrainte qu'il faisait à sa conscience. Mais le rire de Gorka l'avait d'autant plus épouvanté qu'au même instant la main libre du jaloux s'était, volontairement ou non, avancée du côté de l'armç qui continuait de luire, immobile, sur le canapé. Une vision nouvelle d'une catastrophe prochaine, immédiate, cette fois inévitable, s'était imposée à Julien. Sa bouche avait parlé, comme son bras se serait tendu, par un irrésistible instinct de sauver plusieurs vies humaines, et il avait fait ce faux serment, le premier et sans doute le dernier de son existence, sans plus réfléchir. Il ne l'eut pas plutôt proféré qu'il éprouva un tel accès de fureur intime qu'il eût presque mieux aimé à cette seconde-là ne pas être cru. Ce lui eût été un soulagement que son redoutable visiteur lui répondît par une de ces négations outrageantes qui permettent à un homme d'en souffleter un autre, tant son irritation de cette parole d'honneur ainsi arrachée était violente... Il vit au contraire la face de l'amant de M"^^ Sténo se tourner vers lui avec une indicible expression de reconnaissance. Les lèvres de Boleslas tremblèrent, ses mains se joignirent, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux brûlés et roulèrent sur ses joues creusées. Puis, quand il fut capable de parler à son tour :

— « Ah ! mon ami, » gémit-il, a que vous m'avez

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tait du bien ! De quel cauchemar vous venez de me guérir! Ah! C'est maintenant que je suis sauvé! Je vous crois, vous, je vous crois. Vous êtes de leur intimité. Vous les voyez presque chaque jour... S'il y avait entre eux quoi que ce fût, vous le sauriez. Vous l'auriez entendu raconter. Ah! Merci! Donnez-moi votre main que je vous remercie... Oubliez ce que je vous ai dit tout à l'heure, ces calomnies que j'ai répétées dans un accès de délire. Je sais si bien qu'elles sont fausses. Et tenez, laissez-moi vous embrasser comme je vous embrasserais si j'avais vraiment risqué de me noyer et si vous m'aviez tiré de l'eau... Ah! mon ami, mon seul ami!... »

Et il s'élança pour serrer contre sa poitrine l'écrivain qui lui répondait les mots du commencement de leur entretien : « Calmez-vous, je vous en supplie, calmez-vous, » et en lui-même, l'homme très brave et très loyal qu'était Dorsenne se répétait : ce Je ne pouvais pourtant pas agir autrement, mais que c'est dur!... »

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ON, je ne pouvais pas agir autrement... » se répétait Dorsenne au soir de cette terrible journée. Il avait perdu toute son après-midi à soigner Gorka. Il l'avait fait déjeuner. Il l'avait fait se coucher. Il l'avait veillé. Il l'avait conduit en voiture fermée à la gare de Portonaccio qui est la première halte sur la ligne de Florence. Enfin il s'était appliqué de toute manière à ne pas laisser une minute seul cet homme dont il avait plutôt suspendu qu'apaisé la frénésie, — au prix, hélas! de son propre repos. Car une fois rendu luimême à la solitude et rentré dans cet appartement de la place de la Trinité, où vingt détails attestaient le passage du visiteur disparu, le poids de cette parole d'honneur faussement donnée commença d'être bien lourd à l'écrivain, — d'autant plus lourd

qu'il se rendit compte enfin du plan de calcul suivi par Boleslas. La pénétration tardive dont il était cou-, tumier, lui permit de dégager la ligne générale de leur entretien. Il comprit que pas une des phrases de son interlocuteur, même les plus exaltées, n'avait été prononcée au hasard. De répHque en réplique, de confidence en confidence, il avait été, lui, Dorsenne, acculé à ce cruel dilemme qu'il n'avait su ni prévoir ni éviter : il avait dû ou bien accuser une femme, ou bien mentir d'un de ces mensonges qu'une con science virile ne se pardonne pas facilement. Et il ne se le pardonnait pas.

— a C'est d'autant plus pénible, » se disait-il, « que cela n'empêchera rien. Du moment qu'il existe, de par le monde, une personne assez scélérate pour avoir écrit ces lettres anonymes, cette personne ne s'en tiendra pas là. Elle trouvera vite le moyen de déchaîner de nouveau ce furieux... Mais, ont-elles été écrites, ces lettres? C'est un passionné terriblement lucide et retors que Gorka, et fort capable d'avoir forgé ce noir roman, à lui tout seul, pour avoir le droit de me poser la question qu'il m'a posée... Et cependant, non. Il y a deux faits indiscutables, c'est son état de jalousie exaspérée, et c'est son extraordinaire retour. L'un et l'autre en suppose un troisième, un avertissement. — Mais donné par qui?... Faisons la part du côté Slave. Il m'a parlé de douze lettres anonymes. Mettons qu'il en a reçu une ou deux. Mais cette une ou ces deux, quel en est l'auteur?... »

Tout le développement immédiat du drame au-

quel Julien se trouvait mêlé tenait dans la réponse à cette question. Elle n'était pas aisée à formuler. Les Italiens ont un proverbe d'une singulière profondeur, dont l'écrivain français se souvint à ce moment même. Il en avait tant ri quand il l'avait entendu citer par le sentencieux Egiste Brancadori. Il se le redit tout d'un coup et il en comprit la portée. c( Chi non sa Jîngersi amico, non sa essere nemico... Qui ne sait pas se déguiser en ami, ne sait pas être ennemi... » Dans le petit coin de société où se mouvaient la comtesse Sténo, les Gorka et Lincoln Maitland, qui donc était assez hypocrite et assez haineux pour pratiquer ce conseil? Car une dénonciation vraiment positive et munie de faits précis avait pu seule toucher Boleslas au vif de sa jalousie, et de telles dénonciations supposent la familiarité quotidienne.

— « Ce n'est pourtant pas M™^ Sténo, » songea Julien, « qui s'est amusée à tout raconter elle-même à son amant, pour se donner des émotions?... J'ai connu le cas. Mais il s'agissait de Parisiennes détraquées et non pas de cette magnifique force amoureuse, de cette dogaresse du xvi^ siècle, retrouvée intacte dans la Venise de nos jours, comme un sequin de cette époque-là qui aurait gardé sa fleur de coin. Êliminons-la... Eliminons aussi M'"^ Gorka, cette créature de vérité qui ne peut même pas condescendre au plus léger mensonge pour un bibelot qu'elle désire. C'est d'ailleurs ce qui la rend si facile à tromper. Quelle ironie!... Éliminons Florent. Il se

teraic tuer au besoin comme un mameluck à la porte de la chambre où son génial beau-frère batifolerait avec sa comtesse... Eliminons l'Américain lui-même. J'ai encore rencontré ce cas : un amant fatigué d'une maîtresse et se dénonçant à qui de droit, afin d'être débarrassé d'une corvée d'amour. Mais c'étaient des roués, et ils n'avaient rien de commun avec ce butor, qui a du talent pour peindre, comme les éléphants ont une trompe, — un outil degénialité cousu à un goujat. Quelle autre ironie! Il a pu épouser son octavonne pour avoir de l'argent, — et c'est déjà énorme ! Mais c'était une bassesse commise une fois pour toutes, qui l'affranchissait du commerce, et qui lui permettait de peindre tout ce qu'il voulait, et comme il voulait. Il se laisse aimer par la Sténo, parce qu'elle est diablement belle, malgré ses quarante ans, et puis c'est une vraie grande dame, et qu'il soufflait à un vrai grand seigneur. Ça l'a flatté, ce plébéien. Il n'a pas pour un dollar de délicatesse morale dans le cœur. Mais de la rouerie pas davantage... Eliminons aussi sa femme. En voilà une véritable esclave et que la présence seule d'un blanc annihile au point qu'elle n'ose pas regarder en face son négrier de mari... Ce n'est pas Hafner. Le subtil renard est capable de tout par finesse, même d'une bonne action. Mais d'une coquinerie inutile et dangereuse? Jamais... Fanny est une sainte échappée toute vive de la légende dorée, quoi qu'en pense Montfanon. Autre ironie!... J'ai bien passé en revue le cercle des tout proches... J'allais oublier Alba...

Mais c'est trop extravagant de même y penser... Trop extravagant? Pourquoi?... »

Dorsenne était, quand il se formula cette fantastique interrogation, sur le point de se mettre au lit. Il prit, comme d'habitude, un des livres préparés sur sa table, pour en méditer quelques pages, une fois couché. Il avait ainsi à portée de sa main les quelques ouvrages où il retrempait sans cesse sa doctrine d'intransigeante intellectualité : c'étaient les Sfc'moires de Gœthe, le volume de la correspondance de George Sand, où se trouvent les lettres à Flaubert, le 'Discours de la cMéthode de Descartes et l'essai de Burckhart sur la T{enaissance. Mais après avoir, le coude sur son oreiller, feuilleté l'un de ces volumes, il le ferma sans en avoir lu vingt lignes. Il éteignit sa lampe et ne put dormir. L'étrange soupçon qui venait de traverser son esprit avait quelque chose de monstrueux, gratuitement appliqué ainsi à une jeune fille. Quel soupçon et quelle jeune fille! L'amie préférée de tout son hiver, celle à cause de qui le romancier prolongeait son séjour à Rome, parce qu'elle était la plus gracieuse apparition de délicatesse et de mélancolie dans ce cadre d'un tragique et solennel passé! Tout autre que Dorsenne n'aurait pas admis une pareille idée, fût-ce une seconde, sans se faire horreur à lui-même. Celui-ci, au contraire, se mit soudain à creuser cette sinistre hypothèse, à la pousser, à la justifier. Personne plus que lui ne souffrait d'une déformation morale que l'abus d'un certain travail littéraire inflige à quelques écrivains. Ils sont telle-

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ment habitués à combiner des caractères artificiels à propos des créations de leur fantaisie, qu'il leur arrive sans cesse d'accomplir une besogne analogue à propos des individus qu'ils connaissent le mieux. Ils ont un ami qui leur est cher, qu'ils voient presque chaque jour, qui ne leur cache rien et auquel ils ne cachent rien. Puis s'ils vous parlent de lui à un an de distance, vous demeurez surpris de constater que, tout en continuant de l'aimer, ils vous en tracent deux portraits contradictoires avec la même sincérité et la même probabilité. Us ont une maîtresse, et cette femme les voit avec épouvante changer d'attitude vis-à-vis d'elle qui a la conscience d'être demeurée la même, dans l'espace quelquefois d'un jour. C'est qu'ils ont, développée en eux à un degré très intense, l'imagination de l'âme humaine, et qu'observer ne leur est jamais qu'un prétexte à construire. Cette maladive infirmité avait dominé la vie de Julien depuis sa première adolescence. Elle s'était rarement manifestée d'une manière plus inattendue qu'à l'occasion de cette charmante Alba Sténo qui rêvait peut-être de lui, au moment même où, dans le grand silence de la nuit, il s'efforçait de se prouver qu'elle était capable de cette espèce de parricide épistolaire.

— « Après tout, » se répétait-il, non sans volupté, car il y a de l'iconoclaste dans les intellectuels excessifs, et ils aiment à détruire leurs plus chères idoles morales ou sentimentales, comme pour se prouver mieux leur force, « après tout, est-ce que

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j ai vraiment compris quoi que ce soit a ses rapports avec sa mère? Lorsque je suis arrivé à Rome en novembre, et quand j'ai dû être présenté à la comtesse, que m'a-t-on dit, non pas une personne, mais neuf ou dix? M'"^ Sténo a une liaison affichée avec le mari de la meilleure amie de sa fille, et cette petite en meurt de chagrin. Je suis allé dans la maison. J'ai vu cette enfant. Elle était triste ce soir-là. Je lui ai trouvé la physionomie de cette situation, et j'ai eu la curiosité de lire dans son cœur... Or il y a six longs mois de cela. Nous nous sommes rencontrés presque tous les jours, souvent deux fois par jour. Elle est si hermétiquement boutonnée que je suis un tout petit peu moins avancé qu'au premier de ces jours. Je l'ai vue qui regardait sa mère, comme ce matin, avec des yeux tout amour et toute admiration. Puis je l'ai vue qui souffrait d'un mot de cette mère, d'une attitude, au point d'en pâlir. Je l'ai vue qui embrassait Maud Gorka comme on embrasse une amie que l'on plaint d'une pitié profonde, et je l'ai vue qui jouait au tennis avec cette même amie, si gaiement, si enfantinement. Je l'ai vue qui ne pouvait pas supporter la présence de Maitland dans une chambre, et puis c'est elle qui a demandé que l'Américain fît son portrait... Est-ce une innocente? Est-ce une hypocrite? Ou bien est-elle tourmentée par le doute, devinant, ne devinant pas, croyant à sa mère, n'y croyant pas?... Est-elle assez ténébreuse en tout cas, avec ses yeux de la couleur de l'eau? A-t-elle assez une âme ambiguë de Russe et d'Italienne à la

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fois?... Ce serait une solution au problème, cela, qu'elle fût une fille d'une énergie intérieure extraordinaire, et que, sachant les deux intrigues de sa mère, et les détestant d'une égale haine, elle eût imaginé de précipiter les deux hommes l'un sur l'autre... C'est égal. Pour une jeune fille l'action est énorme... Avec cela que l'énorme n'est pas le quotidien de la vie passionnelle. Le moindre fait-divers d'un journal n'est-il pas là pour nous montrer que le mot impossible ne doit jamais être prononcé quand il s'agit des aberrations du cœur?... J'irai chez la comtesse demain soir et je m'amuserai à retourner Alba, pour voir... Si elle est innocente, mon jeu sera bien inoffensif. Si par hasard elle ne l'était pas?... Ce serait un : — quel dommage ! — à dire de plus devant un visage de madone... J'en ai tant dit!... »

On a beau professer vis-à-vis de son propre cœur un complaisant dandysme de misanthropie, des réflexions pareilles laissent après elles un arrière-goût de remords, surtout lorsqu'elles sont, comme cellesci, absolument fantaisistes et fondées sur un simple paradoxe de dilettante. Quoiqu'on en ait, on subit cette impression de la calomnie si haïssable pour quiconque en a une fois souffert soit dans soi-même, soit dans un être aimé. On sent trop l'inhumanité de certains soupçons, fussent-ils à l'état de vague et fîottante hypothèse. Aussi Dorsenne éprouva-t-il une véritable honte lorsqu'il se réveilla le lendemain matin et que, pensant au mystère des lettres ano-

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nymes reçuespar Gorka, il se rappela quel criminel roman il avait édifié autour du charmant et tendre visage de sa petite amie. Heureusement pour ses nerfs qui se fussent exaspérés à retourner ce redoutable problème : « Si ce n'est personne de la société de la comtesse, qui donc les a écrites, ces lettres? » il reçut au saut du lit un volumineux paquet d'épreuves avec la suscription : « urgentes ». Il se préparait à donner au public, en guise de carte de visite, tout un recueil de ses premiers articles demeurés épars dans vingt-cinq numéros de journaux, sous ce titre dont il était enchanté : Toussière d'idées. C'était un vaillant ouvrier littéraire que Dorsenne, malgré la prétention de titres semblables, ce qui est rare,

)et malgré les dispersions de sa vie passionnelle ou mondaine, ce qui est plus rare encore. D'habitude les étiquettes compliquées servent à masquer, en librairie, des marchandises de pacotille, et quant aux romanciers ou aux auteurs dramatiques qui se piquent de vivre pour écrire et qui cherchent l'inspiration ailleurs que dans la régularité des habitudes et qu'à leur table de travail, leur œuvre est frappée

\ de stérilité par avance. Obscur ou célèbre, riche ou pauvre, un artiste doit être d'abord un artisan et en pratiqueras vertus fécondes : l'application patiente, la technicité consciencieuse, l'absorption modeste dans la besogne. Quand il s'asseyait à son « établi », — c'est par cette métaphore de menuisier qu'il désignait son bureau, — Dorsenne était tout entier à son affaire. Il condamnait sa porte, il n'ouvrait nr

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lettres ni télégrammes, et il passait des dix heures d'affilée sans rien prendre que deux œufs et du café noir, comme il fit ce jour-là, repétrissant les essais de sa vingt-cinquième année avec le talent de la trente-cinquième, retouchant ici un mot, là une phrase, ailleurs rédigeant à nouveau la page entière, mécontent ici, là souriant à sa pensée. Et la plume allait, emportant avec elle toute la sensibilité de ce monstre intellectuel qui avait complètement oublié et M'"^ Sténo, et Gorka, et Maitland, et la calomniée contessina, jusqu'à ce qu'il s'éveilla de cette ivresse' lucide à la nuit tombante. Puis comme il comptait, en rangeant les placards, le nombre des articles ainsi mis au point, il constata qu'ils étaient douze.

— « Comme les lettres de Gorka, » dit-il tout haut en riant. Il sentait maintenant circuler dans ses veines cette allégresse légère que connaissent tous les écrivains de race quand ils ont peiné sur un travail qu'ils croient bon. « J'ai gagné ma soirée, » ajouta-t-il, toujours à voix haute. « Il faut nous habiller et aller chez M'"^ Sténo. Un bon dîner chez le Docteur. Une petite demi-heure de marche ensuite par un beau chemin. La nuit promet d'être divine. Je saurai si l'on a des no"7elles du Palatin, » c'était le surnom qu'il donnait à Gorka dans ses instants de gaie humeur, « et je m'amuserai à imiter mon patron Hamlet quand il fit jouer le trébucher devant son oncle. Je vais parler tout haut de lettres anonymes. Si l'auteur de celles qu'a reçues Boleslas est là, je serai aux premières loges pour m'amuser.

Pourvu que ce ne soit pas Alba... Décidément le — quel dommage! — serait trop triste... »

Il était dix heures du soir quand le jeune homme, fidèle à ce programme, arriva devant la porte de la grande maison que M™^ Sténo occupait rue du Vingt Septembre, à l'angle de la rue Porta Salara. C'était une vaste construction moderne distribuée en deux portions distinctes : une bâtisse de rapport à gauche, et à droite un hôtel dans le style de ceux qui foisonnent aux alentours du parc Monceau. Cette villa Sténo, comme disait l'inscription gravée en or sur le marbre noir de la porte, racontait l'histoire entière de la fortune de la comtesse, — cette fortune évaluée par la renommée avec le grossissement habituel, tantôt à vingt, tantôt à trente millions. Elle avait en réalité deux cent cinquante mille francs de rente. Mais comme en 1873 ^^ comte Michel Sténo, son mari, était mort en ne laissant que des dettes, un palais à Venise à moitié écroulé, et un lot de propriétés aussi mal affermées que fortement hypothéquées, ce chiffre de revenu justifiait le mot de « femme supérieure » appliqué par ses amis à la mère d'Alba. Ses amies ajoutaient : « Elle a été la maîtresse de Hafner qui l'a payée en conseils de finance... » atroce calomnie d'autant plus fausse que c'était avant même de connaître le baron qu'elle avait commencé de s'enrichir. Voici comment : à la fin de 1873, comme la jeune veuve, retirée dans cette somptueuse et délabrée demeure sur le Grand

Canal, luttait de son mieux avec les créanciers, un des plus grands banquiers de Rome était venu lui proposer une très avantageuse affaire. Il s'agissait d'un vaste terrain que la succession Sténo se trouvait posséder à Rome, dans les faubourgs, entre la Porta Salara et la Porta Pia, sorte de villino à demi abandonné que le défunt cardinal Sténo, l'oncle du comte Michel, avait commencé de planter. Lui disparu, le terrain avait été loué par pièces à des maraîchers et à des jardiniers, et il était estimé à ce que l'on appelle là-bas le prix de vigne, c'est-à-dire qu'il valait environ quarante centimes le mètre carré. Le financier en offrait quatre francs, sous le prétexte d'une usine à fonder sur cet emplacement. C'était une assez grosse somme d'argent, touchable aussitôt. La comtesse demanda vingt-quatre heures pour réfléchir, et elle refusa, ce qui lui acquit à jamais l'admiration des hommes d'affaires qui connurent ce refus. En 1882, moins de dix ans plus tard, elle vendait ce même terrain quatre-vingt-dix francs le mètre. Elle avait compris, en jetant les yeux sur un plan de Rome et en songeant à l'Italie moderne, d'abord que les nouveaux maîtres de la Ville Eternelle mettraient toute leur ambition à la rebâtir, puis que la partie comprise entre le Quirinal et les deux portes Salara et Pia serait un des points principaux de ce développement, enfin que l'agiotage lui vaudrait une plus-value énorme sur la première offre, si elle savait attendre. Et elle avait attendu, s'appliquant à surveiller l'administration de ses biens

comme le plus sévère des intendants, améliorant les baux, se privant elle-même, bouchant des trous avec des bénéfices inespérés. — Elle avait ainsi vendu en 187)", à la National Gallery, une suite de quatre panneaux de Carpaccio retrouvée dans une de ses maisons de campagne, cent vingt mille francs. — Enfin elle avait été aussi active et pratique dans sa vie matérielle que corrompue et audacieuse dans sa vie sentimentale ou plutôt galante. La légende qui voulait qu'elle eût trompé Sténo avec Wérékiew, à Pétersbourg où le diplomate était attaché, dès la première année de son mariage, fut confirmée par la légèreté de conduite dont elle fit preuve aussitôt libre. A Rome où elle était venue habiter une partie de l'année après la vente de ses terrains sur lesquels elle s'était réservé de quoi se bâtir cette double maison, elle avait continué de s'afficher comme à Venise, et de gérer sa fortune avec la même intelligence. Un placement très avantageux en cAcqua zMarcia lui avait permis de doubler en cinq ans l'énorme bénéfice de sa première opération. Et ce qui prouvera davantage encore la force singulière du bon sens don,t cette femme était douée quand il ne s'agissait pas des choses de l'amour, elle s'était arrêtée sur ces deux gains, justement à l'époque où l'aristocrate Romaine,possédée du délire de la Bourse, commençait de spéculer sur des valeurs montées à leur plus haut cours. Passer la soirée à la villa Sténo, après avoir passé la matinée de la veille au palais Castagna, c'était réaliser un de ces paradoxes de sensations

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contradictoires comme les aimait Dorsenne, car le pauvre Ardea avait été ruiné pour avoir voulu faire quelques années plus tard ce que la comtesse Catherine avait fait au bon moment. Lui aussi avait espéré une plus-value de terrains. Seulement il les avait achetés, ces terrains, à soixante-dix francs le mètre, et en 90 ils n'en valaient plus vingt-cinq. Lui aussi avait calculé que Rome s'agrandirait, et sur ces terrains payés si cher il avait commencé de faire bâtir des rues tout entières, s'imaginant qu'il deviendrait, comme les ducs de Bedford et de Westminster à Londres, un propriétaire d'immenses quartiers. Seulement les entrepreneurs l'avaient volé. Ses maisons achevées ne se louaient pas. Pour achever les autres, il avait emprunté. Il avait joué à la Bourse afin de payer ses dettes, perdu, puis fait de nouvelles dettes afin de payer les différences. Sa signature, comme avait raconté grossièrement le maître du Marzocco, s'était mise à courir le monde sous les formes variées que revêt la fatale, l'inexorable lettre de change. Le résultat était que sur tous les murs de Rome, y compris celui de la rue du Vingt Septembre qui touchait à la villa Sténo, des affiches multicolores annonçaient la mise en vente, par les soins du cavalier Fossati, de la collection et des objets d'ameublement réunis au palais Castagna. — « Prévoir c'est pouvoir, » se disait Dorsenne en sonnant à la porte de M"^^ Sténo et résumant ainsi l'invincible association d'idées qui venait de lui rappeler le palais du prince Romain ruiné, devant

la villa de la Vénitienne triomphante : « Voilà le véritable alpha et oméga... Ils ont la manie ici de mettre ces deux lettres sur tous les bijoux. Ils devraient y joindre ce commentaire.., »

Cette comparaison entre la destinée de M"'^ Sténo et celle de l'héritier des Castagna avait déjà fait presque oublier à l'inconstant écrivain son projet d'enquête sur l'auteur des lettres anonymes. Elle devait s'imposer à lui davantage quand il entra dans le %ali où la comtesse recevait chaque soir. Ardea lui-même s'y trouvait en effet, au milieu d'un groupe composé d'Alba Sténo, de M™^ Maitland, de Fanny Hafner et du richissime baron qui, seul debout, et appuyé contre une console, semblait un indulgeiit et honorable vieillard sur le point de bénir toute cette jeunesse. Julien ne s'étonna pas de voir si peu de personnes dans ce vaste salon, pas plus qu'il ne s'étonna de l'aspect de cette pièce, encombrée de vieilles étoffes, de bibelots, de fleurs, de meubles de style, de divans garnis d'innombrables coussins. Il avait eu tout l'hiver pour observer, avec la conscience de tapissier qui distingue les romanciers modernes, cet intérieur pareil à des centaines d'autres à Vienne, à Madrid, à Florence, à Berlin, partout enfin où une maîtresse de maison plus ou moins cosmopolite s'applique à réaliser un idéal d'élégances Parisiennes. Il s'était amusé, pendant des soirs innombrables, à démêler, dans ce décor presque international, les traits locaux, ceux qui distinguaient cette pièce de

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toutes les autres du même genre. Aucun être humain n'arrive à être absolument factice, ni dans son habitation, ni dans son écriture. L'écrivain avait ainsi noté que ce salon portait une date, celle du dernier voyage de la comtesse à Paris en 1 880. Elle en était encore à la peluche et à la soie coulissée des grands rideaux. La tonalité générale, où dominait le vert, impertinence assez égoïste chez une blonde au teint éclatant, avait une gamme trop chaude et qui trahissait l'Italie. L'Italie se retrouvait aussi dans le plafond peint et dans la frise qui courait tout autour, comme dans les quelques tableaux distribués de part et d'autre et qui ne se rencontrent pas aux ventes de l'Hôtel Drouot ou des amateurs parisiens. Il y avait là deux panneaux du iMoretto de Brescia, notamment, dans la seconde manière de ce maître, dite sa manière d'argent à cause de la fluidité tendre et transparente du coloris, un Souper chei le Tharisien et un Jésus ressuscité sur le rivage qui ne pouvaient provenir que d'un très vieux palais d'une très vieille famille. Dorsenne savait tout cela et il savait aussi pour quelles raisons il retrouvait presque vide à ce moment de l'année ce hall si animé pendant tout l'hiver et dans lequel il avait vu défiler un véritable carnaval de visiteurs de passage : — grands seigneurs, artistes, hommes politiques Russes et Autrichiens, Anglais et Français, — pêle-mêle. La comtesse était loin d'occuper à Rome la position mondaine qu'auraient dû lui assurer son intelligence, sa fortune et son nom. — Car, étant née une Navagero, elle

unissait sur son blason la croix d'or de ce Sebastien Navagero qui monta le premier sur les murailles de Lépante à l'étoile du grand doge Michel. — Mais un trait de caractère particulier l'avait toujours empêchée de réussir de ce côté-là. Elle ne pouvait supporter ni l'ennui ni la contrainte d'une part, et de Jautre elle n'avait aucune vanité. Elle était positive et passionnée, à la manière de ces hommes d'argent auxquels leurs combinaisons réfléchies servent à mieux assurer les conditions de leurs plaisirs. Jamais M™^ Sténo n'avait su, par exemple, faire des frais pour quelqu'un qui lui déplaisait, smon dans l'intérêt de ses passions. Jamais elle n'avait déployé de diplomatie dans les volte-face de ces passions ellesmêmes, et elles avaient été nombreuses avant l'avènement de Gorka auquel elle était demeurée fidèle deux ans, chose invraisemblable ! Jamais elle n'avait, sauf dans son intérieur immédiat, observé la moindre mesure, lorsqu'il s'agissait pour elle d'aller vers l'objet de son désir. En outre elle n'avait à Rome pour la soutenir aucun membre de cette grande famille à qui elle appartenait, et elle ne s'était rattachée à aucune des deux coteries entre lesquelles se distribue depuis 70 la société de cette ville. D'esprit trop moderne et de mœurs trop hardies pour s'affilier au monde noir, elle n'avait pas été acceptée par la femme admirable qui règne au Quirinal et qui a su imposer autour d'elle une atmosphère de si noble élévation. Ces diverses causes auraient amené une sorte de demi-ostracisme si la comtesse ne s'en était

rendu compte à l'avance, et si elle ne s'était appliquée à se faire un salon à côté qui se recrutait presque uniquement parmi des étrangers. Le va-etvient des nouveaux visages, l'imprévu des conversations, l'agrément des relations sans devoirs, tout dans ce monde mouvant plaisait à la soif de divertissement qui s'unissait, dans cette nature puissante, spontanée et presque virilement immorale, à une vision très juste et très nette des réalités. Si Julien demeura une mmute surpris à la porte du hall, ce ne fut donc pas de le retrouver, une fois de plus, dépeuplé par cette fin de saison, ce fut d'y voir, parmi les personnes mtimes, ce Peppino Ardea qu'il n'y avait pas rencontré de tout l'hiver. Et, véritablement, c'était une époque singulière pour se montrer dans des endroits nouveaux que celle où le marteau du commissairepriseur^tait déjà levé sur tout ce qui avait été l'orgueil et la splendeur de son nom. Mais véritablement aussi l'arrière-petit-neveu d'Urbain VII assis entre la sublime Fanny Hafner en bleu pâle et la jolie Alba Sténo en rouge feu, en face de M'^^Maitland si gracieuse dans sa toilette mauve, n'avait en aucune taçon la physionomie d'un homme foudroyé par l'adversité. Le demi-jour savamment distribué des lampes hautes et basses éclairait d'un délicat reflet son fier et mâle profil, qui n'avait rien perdu de sa hauteur gaie. C'étaient les deux notes dominantes de ce visage, irrégulier et frappant, où il y avait de la fatuité jointe à de la bonhomie. Les yeux très noirs, très brillants et très mobiles, semblaient pou-

voir, presque dans le même regard, mépriser et sourire, tandis que la bouche avait, sous le voile de la moustache brune, du dédain tout ensemble et delà gourmandise, un pli de dégoût à la fois et de sensualité. Le menton rasé montrait des nuances bleuâtres qui achevaient de donner à la tonalité de tout le visage une expression de force, démentie par le corps un peu grêle et visiblement trop nerveux. L'héritier des Castagna était vêtu avec cette recherche d'anglomanie particulière à certains Italiens, mais qui détonne toujours un peu, comme le salon de la comtesse. Ceiui-ci portait trop de bagues à ses doigts, un bouquet trop gros à sa boutonnière, et surtout il faisait trop de gestes et de trop vifs, pour permettre, avec son teint trop brun, une illusion d'une minute sur sa nationalité. Ce fut lui qui, de tout le groupe, aperçut le premier Julien, et il lui dit, ou plutôt il lui cria familièrement :

— « Tiens, Dorsenne ! Je vous croyais parti. On ne vous a pas vu au cercle depuis quinze jours... »

— « Il a travaillé, » répondit Hafner, a à quelque nouveau chef-d'œuvre, à un roman qui se passe dans le monde Romain, j'en suis sûr... Méfiez-vous, mon prince, et vous, mesdames, désarmez le portraitiste... »

— (.(. Moi, » reprit Ardea en riant de plus belle, « je lui donnerai des notes sur moi, s'il le veut, gros comme cela... Et je lui illustrerai son roman pardessus le marché, avec les photographies que j'ai eu la rage de faire autrefois... Tenez, mademoiselle, »

ajouta-t-ii en se tournant vers Fanny, « voilà encore comment on se ruine. J'avais la manie des instantanés. C'est un petit jeu très innocent, n'est-ce pas? Ça m'a coûté trente mille francs par an, pendant quatre ans... »

Dorsenne avait bien entendu dire que c'était un mot d'ordre entre Peppino Ardea et ses amis, de prendre légèrement le désastre qui frappait la famille Castagna dans son dernier et unique rejeton. Il ne soupçonnait pas une pareille désinvolture. Il en demeura si déconcerté qu'il négligea de relever l'épigramme du baron, comme il eût fait à tout autre moment. Jamais l'ancien fondateur du Crédit c4usTro-Valmate ne manquait de manifester ainsi d'une manière quelconque sa profonde aversion pour le romancier. Les hommes de son espèce, profondément cyniques et calculateurs, redoutent et dédaignent à la fois une certaine littérature. Elle leur parait énoncer des vérités tout ensemble dangereuses à écrire et très médiocres en regard des partis-pris qu'ils professent eux-mêmes dans la pratique. Celui-ci en outre avait trop de tact pour ne pas sentir la répulsion instinctive qu'il inspirait à Julien. Mais pour Hafner, toute force sociale était tarifée, et le succès littéraire autant qu'une autre. Aussi eut-il peur, comme la veille dans l'escalier du palais Castagna, d'être allé trop loin, et il reprit, en mettant familièrement sur l'épaule de l'écrivain sa main aux longs doigts souples, qui ne se donnait jamais tout entière comme s'il lésinait même sur l'étreinte.

— « Voilà ce que j'admire en lui, c'est qu'il se laisse taquiner par des profanes comme nous, sans jamais se fâcher. C'est le seul auteur célèbre qui soit aussi simple... Mais c'est mieux qu'un auteur. C'est un véritable homme du monde... »

— (( La comtesse n'est pas là?... » demanda Dorsenne en s'adressant à Alba Sténo et sans plus répondre à la courtoisie si involontairement insultante du baron qu'il n'avait fait à sa malice ni à l'offre bouffonne du prince. L'absence de M"^^ Sténo lui avait de nouveau infligé une appréhension que la jeune fille dissipa en répliquant :

— « Ma mère est sur la terrasse. Nous avons eu peur qu'il ne fît trop frais pour Fanny... » C'était une phrase très simple que la contessina avait prononcée tout simplement, en s'éventantavec un grand éventail de blanches plumes souples et frisées. Chaque battement faisait comme s'envoler en auréole les mèches de ses cheveux blonds qu'elle portait bouclées sur son front un peu haut. Julien la connaissait trop pour ne pas se rendre compte cependant que sa voix, son geste, son regard, tout son être enfin trahissaient une nervosité poussée, à cette minute-là, jusqu'à la douleur. Etait-elle encore sous l'impression de la bouderie de la veille, ou bien se trouvait-elle en proie à un de ces inexplicables passages qui avaient amené Dorsenne dans sa méditation de cette nuit à de si étranges soupçons? Ils lui revinrent, ces soupçons, avec le sentiment que, de toutes les personnes ici présentes, Alba était la seule

dont l'aspect parût traduire une conscience du drame qui se préparait sans doute. Il se promit de chercher tout à l'heure, et une fois de plus, le mot de la vivante énigme qu'était cette singulière fille. Qu'elle lui semblait belle, ce soir, avec celle de ses deux expressions qui lui donnait un masque presque tragique! Les coins de sa bouche tombaient un peu, sa lèvre d'en haut presque trop courte découvrait ses dents serrées, et c'était dans ce bas de son pâle visage une amertume si précocement douloureuse ! — Pourquoi ? — Ce n'était pas le moment de procéder à cette enquête. Il fallait d'abord que le jeune homme allât Miuer M™^ Sténo sur cette terrasse qui terminait, en un paradis de volupté Italienne, le salon meublé à l'imitadon de Paris. Des arbustes y frémissaient dans de grands vases de terre cuite ornementés de stucs. Des bustes s'y dessinaient sur la balustrade, et, au delà, les pins parasols de la villa Bonaparte découpaient leurs noires ombelles sur un ciel d'un bleu de velours, brodé de larges étoiles. Un vague arôme d'acacias, venu d'un jardin tout rapproché, flottait dans l'air qui avait comme la souplesse d'une étoffe, tant il était léger et caressant, subtil et tiède. Cette atmosphère, douce jusqu'à en être moelleuse, suffisait à convaincre de mensonge la contessina qui avait évidemment voulu justifier le tête-à-tête de sa mère et de Maitland. Les deux amants étaient en effet auprès l'un de l'autre dans le parfum, le mystère et la solitude de cette obscure et paisible terrasse. Dorsenne, qui arrivait de la pleine lumière du salon,

i32 COSMOPOLIS

mit une minute à distinguer, dans la pénombre, les traits de la comtesse qui, toute vêtue de blanc, était étendue sur une chaise longue en paille garnie de coussins de soie molle. Elle fumait une cigarette dont le petit point de feu, à chaque aspiration nouvelle, l'éclairait assez pour montrer que, malgré la fraîcheur de la nuit, son beau cou long et flexible, où se tordait un collier de perles, était nu, nue la naissance de sa gorge et de ses blondes épaules, nu son bras admirable qui apparaissait, chargé de bracelets, hors de la grande manche flottante. En s'approchant, Juhen reconnut, à travers les senteurs végétales de cette nuit de printemps, l'odeur très particulière du tabac de Virginie, dont usait M™^ Sténo depuis qu'elle s'était éprise de Maitland, au lieu des « papyros » russes auxquels Gorka l'avait habituée. C'est à des traits de cette insignifiance que se reconnaissent les femmes amoureuses d'un amour profondément, insatiablement sensuel, le seul dont la Vénitienne fût capable. Leur passionné besoin de se donner toujours davantage veut qu'elles épousent, pour ainsi dire, les moindres habitudes de l'homme qu'elles amient de la sorte. Ainsi s'expliquent ces métamorphoses de goûts, d'idées, d'apparence même, si totales, qu'à six mois, qu'à trois mois de distance elles sont une autre personne. Auprès de ce gracieux et souple fantôme, Lincoln Maitland se tenait assis, sur une chaise trop basse pour que l'on pût juger de la hauteur de sa taille. Mais ses larges épaules, que le frac de soirée dégageait dans leur amplitude, attes-

DANGERPROCHAIN I"}")

raient qu'avant d'avoir étudié l'Art. — c4n! il fallait l'entendre prononcer ce mot à l'Américaine, — et même en l'étudiant, il n'avait pas cessé de pratiquer les sports les plus athlétiques de son éducation tout Anglaise. C'était ce terme de large qui s'évoquait aussitôt qu'il était question de lui. Il montrait en effet au-dessus de ce large torse un large visage un peu rouge, coupé en deux par une large moustache rousse qui découvrait, dans de larges rires, les larges palettes blanches de ses fortes dents. De larges bagues brillaient sur ses larges mains. Enfin, il présentait le type exactement contraire à celui de Boleslas Gorka. Si le petit-fils des Castellans polonais rappelait la dangereuse finesse d'un félin, d'une mince et jolie panthère, Maitland pouvait être comparé à quelque brutal et puissant molosse, à un de ces dogues de la légende, d'une mâchoire et d'une musculature assez fortes pour étrangler des lions. Le peintre, en lui, résidait uniquement dans l'œil et dans la main, par suite d'un don aussi physique que la conformation du gosier chez un ténor. Mais cet instinct presque anormal avait été développé, cultivé, fécondé à outrance par cette énergie de volonté dans le raffinement, trait si marqué des Anglo- Saxons du Nouveau Monde, lorsqu'ils s'éprennent de l'Europe au lieu de la détester. Pour l'heure actuelle, ce désir de raffinement paraissait réduit à la respiration passionnée de cette divine rose blonde d'amour qu'était M'"^ Sténo, — rose presque trop épanouie et que l'automne de la quarantaine allait

commencer de faner. Mais qu'elle était délicieuse en- ;ore et comme Maitiand semblait peu se soucier que sa femme fût dans la pièce à côté, dont les portesfenêtres projetaient une clarté qui faisait mieux ressortir l'ombre propice de la voluptueuse terrasse ! Il tenait dans sa main la main de sa maîtresse qu'il abandonna quand il aperçut Dorsenne, lequel avait eu grand soin de déranger assez bruyamment une chaise en s'approchant du couple, et de dire à voix très haute avec un rire gai :

— « J'aurais fait un bien mauvais abbé galant du siècle dernier, car, la nuit, je n'y vois vraiment plus rien. Si votre cigarette ne m'avait pas servi de phare, comtesse, je serais allé donner droit sur la balustrade... »

— <( Ah! C'est vous, Dorsenne, » répondit M™^ Sténo avec une sécheresse qui démentait trop son amabilité habituelle pour que le romancier n'en tirât pas une double conclusion, d'abord qu'il était le Terio Incomodo des comédies classiques, puis que Hafner avait rapporté ses propos inconsidérés de la veille. « Tant pis! » songea-t-il. ce Je l'aurai prévenue... A la réflexion elle m'en saura gré. Il est vrai qu'il ne s'agit guère de réflexion en ce moment-ci... » Tout en se prononçant cette petite phrase à voix basse et pour lui-même, il en prononçait d'autres, à haute voix, sur la température de la journée, sur les probabilités du temps pour le lendemain, sur la bonne humeur d'Ardea... Enfin ce furent vingt propos inutiles, afin de gagner le moment où il s'en

DANGER PROCHAIN I •J y

irait de la terrasse et rendrait les amoureux à leur tête-à-tête, sans que sa discrétion eût cette hâte indiscrète, aussi désagréable que l'insistance.

— (( Quand pourra-t-on retourner voir le portrait fini dans votre atelier, Maitland?... » demanda-t-il, tout on continuant à rester debout pour se ménager sa sortie.

— « Fini!... » s'écria la comtesse, iqui ajouta en se servant d'un diminutif qu'elle donnait à son ami depuis ces dernières semaines : « Vous ne savez donc pas que Linco a de nouveau effacé toute la tête?... »

— « Toute la tête, non, » dit le peintre, « mais c'est vrai que le profil est à reprendre... Vous vous rappelez, Dorsenne, ces deux toiles par Pier délia Francesca qui sont à Florence : le duc Federigo d'Urbino, et sa femme Battista Sforza?... Vous ne les voyez pas, dans la même salle que la Calomnie de BotticcUi, avec un paysage dans le fond?... C'est dessiné, comme ceci, » et il fit un geste du pouce, (c avec un clou de fresque... Et ça y est. Ah! comme ça y est!... Voilà ce que je cherche, cette ligne nécessaire, ce profil dans lequel il tient tous les profits... Ce peintre-là, voyez-vous, Fra Carnevale et Melozzo, il n'y a rien de mieux en Italie... »

— « Et Titien, et Raphaël? » interrompit M'"" Stcno.

— « Et les Siennois, et les Lorenzetti dont vous raffoliez autrefois? Vous m'en avez écrit, à propos de mon article sur votre exposition de 86, vous ne vous souvenez pas?... » continua l'écrivain.

— « Raphaël?... » répliqua Maitland. « Au fond, voulez-vous que je vous dise ce que c'était que Raphaël? Un sublime entrepreneur. Et Titien? Un sublime tapissier. — Les Siennois, c'est vrai, je les ai bien aimés, » ajouta-t-il en se tournant vers Dorsenne, « j'ai passé trois mois à copier le Simone iMartini du municipe, ce Guido Riccio qui chevauche entre deux places fortes dans une lande grise, où il ne se dresse pas un arbre, pas une maison, mais seulement des lances et des tours. — Et ce Lorenzetti, si je me le rappelle! Surtout cette fresque à San Francesco où le Saint François présente son ordre au pape. C'est ce qu'il a fait de mieux... Il y a là un cardinal qui met son pouce sur sa bouche, comme cela!... » et un nouveau geste. « Hé bien! J'en suis revenu, parce que, voyez-vous, c'est de l'anecdote. C'est du reportage sur une muraille. — Oh! du grand reportage! — Mais sans le sujet, flutt... » et il fit avec ses lèvres un petit sifflement, (.(. au lieu que Pier délia Francesca, Carnevale, Melozzo... » il s'arrêta pour chercher un mot qui résumât l'idée très compliquée qui s'agitait dans sa tête, et il conclut: « C'est de la peinture!... »

— « Pourtant YcAssunm de Titien et la Transfiguration de Raphaël, » reprit la comtesse qui ajouta en Italien avec un accent d'enthousiasme : <c cAh! Che belleiia. »

— « Ne vous tourmentez pas, comtesse, » dit Dorsenne en riant de plus en plus, « c'est des opinions d'artiste... Tel que vous me voyez, j'ai im-

primé, il y a dix ans, que Victor Hugo était un amateur et Alfred de Musset un bourgeois. Ils ne s'en portent pas plus mal, ni moi non plus... Mais, » ajouta-t-il, ce comme je ne descends ni des doges ni des Tilgrim Fathers, moi, pauvre Gallo-Romain dégénéré, j'ai peur de l'humidité pour mes rhumatismes et je vais vous demander la permission de rentrer... » Puis, tandis qu'il repassait la porte du salon : « Raphaël : un entrepreneur! Titien : un tapissier! Lorenzetti : un reporter! » se répétait-il. (( Et la dogaresse qui écoute ces discours sérieusement, elle dont l'Idéal doit être une bonne madone en chromo! C'est de premier ordre!... Quant à Gorka, s'il ne m'avait pas fait perdre toute ma journée d'hier, je croirais que j'ai rêvé, tant il en est peu question... Et Ardea qui continue à blaguer sa ruine. Ce n'est pas mal pour un Italien. Mais il va tomber dans le mauvais goût et en parler trop!... » Comme il se dirigeait en effet vers le groupe réuni dans l'angle du salon, juste au-dessous d'un des Morctto, il entendait le prince raconter une anecdote de ce cavalier Fossati à qui se trouvait confié le soin de sa vente :

— « Combien pensez-vous gagner sur le tout, ai-je fini par lui demander? — Oh! m'a-t-il répondu, peu de chose... Mais un peu, et encore un peu, ça finit par faire beaucoup. — Et avec quel air il a ajouté : E già il moschino è conte. Et déjà le moucheron est comte!... Ce moucheron, c'était lui. On l'appelait ainsi quand il faisait le brocanteur sur les

routes d'Ombrie. — Encore quelques ventes comme la vôtre, mon prince, et mon fils, des comtes Fossati, a le demi-million, il entre au club et il vous dit : tu, en jouant contre vous au goffb. — Voilà ce qu'il y avait dans ce già!... Ma parole d'honneur, je ne me suis jamais autant amusé que depuis que je n'ai plus le sou... »

— « C'est que vous êtes optimiste, mon prince, » dit Hafner, « et quoi que prétende notre ami Dorsenne ici présent, il faut être optimiste dans la vie... »

— « Vous allez encore l'attaquer, mon père... » interrompit Fanny d'un ton de respectueux reproche,

— « Lui, non, » reprit la baron, c mais ses idées, oui, et surtout celles de son école... Mais oui, mais oui, » insista-t-il, soit qu'il voulût détourner la conversation qu'Ardea s'obstinait à mettre sur sa ruine, soit que, trouvant très bien organisé un monde où des coups comme celui du Crédit cAustro-TDalmare sont possibles, il éprouvât réellement une aversion profonde pour la mélancolie et le pessimisme, un peu factices d'ailleurs, dont les œuvres de JuUen sont teintées. Et il continuait : « En vous écoutant, Ardea, tout à l'heure, et voyant s'approcher ce grand écrivain-là, je pensais par contraste à cette mode qu'ils ont aujourd'hui de voir la vie en noir... »

— « Vous la trouvez très gaie, vous?... » demanda brusquement Alba.

— c( Bon, » répondit Hafner, ce j'étais sûr qu'en parlant contre le pessimisme, je ferais causer la contessina. .. Très gaie? non, » continua-t-il, ce mais quand

je pense aux malheurs qui auraient pu nous arriver à tous ici, par exemple, je la trouve très, mais très tolérable... Rien que de naître dans une autre époque, par exemple. Vous voyez-vous il y a cent cinquante ans, vous, contessina, à Venise, et exposée à être arrêtée tous les jours sur une dénonciation au Conseil des Dix? Et vous, Dorsenne, exposé à être hâtonné comme M. de Voltaire, par quelque grand seigneur jaloux? Et le prince d'Ardea risquant d'être assassiné ou dépouillé à chaque changement de pape? Et moi-même, en ma qualité de protestant, chassé de France, persécuté en Autriche, inquiété en Italie, brûlé en Espagne?... »

Comme on voit, il avait soin de choisir entre ses deux hérédités. Il l'avait fait avec une bonhomie énigmatique qui était presque de l'ironie. Il s'arrêta pour ne pas mentionner ce qu'aurait pu être ^[me Maitland avant la suppression de l'esclavage. Il savait que cette très jolie et très élégante jeune femme partageait les pires préjugés de ses compatriotes Américains contre le sang noir et qu'elle s'employait de toute sa force à cacher cette tare originelle au point de ne jamais quitter ses gants. Il est juste d'ajouter qu'à peine si la nuance légèrement dorée de son teint, ses cheveux légèrement crêpelés et un vague reflet bleuâtre dans le blanc de ses yeux pouvaient révéler le mélange de la race. Elle ne parut pas avoir compris le silence du baron, mais elle disposa d'un air distrait les plis de sa robe mauve, tandis que Dorsenne répliquait :

— « C'est un beau raisonnement et spécieux... Il n'a d'autre tort que de n'avoir pas beaucoup de sens. Car je vous défie bien de vous imaginer ce que vous auriez été dans cette époque dont vous parlez... On dit toujours cela : Si j'avais vécu il y a cent ans... Et l'on oublie qu'il y a cent ans on n'aurait pas été le même, que l'on n'aurait eu ni les mêmes idées, ni les mêmes goûts, ni les mêmes besoins. C'est à peu près comme si vous aviez la prétention de vous imaginer ce que vous penseriez comme oiseau ou comme serpent... »

— (( On peut toujours bien s'imaginer ce que ce serait que de n'être jamais née... » interrompit Alba Sténo. Elle avait dit cette phrase d'une manière si étrange que la petite discussion soulevée par Hafner en tomba du coup. Les paroles trop senties produisent cet effet dans ces causeries d'oisifs qui ne tiennent qu'à moitié aux idées qu'ils émettent. Et quoiqu'il y ait toujours un paradoxe à condamner l'existence dans un décor de luxe et quand on n'a pas plus de vingt ans, la contessina était évidemment sincère. D'où venait cette sincérité ? De quel coin de son jeune cœur blessé jusqu'à l'ulcération? Dorsenne fut le seul à se le demander, car l'entretien tourna tout de suite, Lydia Maitland ayant montré de son éventail la manchette d'Alba, qui était à deux places d'elle, pour lui poser cette question d'une ironie aussi charmante, après le mot de la jeune fille, que certes involontaire :

— « C'est de la mousseline de soie, n'est-ce pas?...»

DANGERPROCHAIN I4I

— « Oui, » répondit la contessina qui se leva, en cambrant sa taille, et elle tendit à la curiosité de sa jolie voisine son bras qui apparaissait frêle, nerveux et duveté de blond, à travers la transparence de la molle étoffe rouge qu'un nœud de ruban de la même couleur nouait sur sa mince épaule et sur son poignet gracile. Et l'on entendait Ardea, penché du côté de Fanny, qui disait à la fille du baron Justus, plus belle que jamais ce soir-là, dans sa pâleur teintée d'un peu de rose par quelque secret intérêt :

— (( Vous avez visité mon palais hier, mademoiselle?... »

— « Non, » répondit-elle.

— « Demandez-lui pourquoi, mon prince?... » dit Hafner.

— c( Mon père!... » die Fanny avec une supplication dans ses yeux noirs, à laquelle Ardea eut la délicatesse d'obéir en reprenant :

— « C'est dommage. Tout y est très ordinaire. Mais vous eussiez été intéressée par la chapelle. Au fond, c'est ce que j'en regretterai le plus, ces objets devant lesquels les miens ont prié si longtemps et qui finissent numéros dans un catalogue!... Jusqu'au reliquaire qu'ils m'ont pris, parce qu'il était d'Ugolino da Siena!... J'en rachèterai le plus que je pourrai... Votre père vante mon courage. Je ne crois pas que j'aurai celui de me séparer de ces objets-là sans un vrai chagrin... »

— « C'est le sentiment qu'elle a pour tout le palais...» dit le baron.

— « Mon père... » interrompit de nouveau Fanny.

— (( Allons, tranquillise-toi, je ne te trahirai pas... » reprit Hafner tandis qu'Alba, profitant de ce qu'elle était debout, sortait du petit cercle des causeurs. Elle marcha vers une table dressée à l'autre extrémité de la pièce et chargée du plus pur appareil de style anglais à thé et à boissons glacées, en interpellant Julien qui la suivait :

— « Voulez-vous que je vous prépare votre soda et votre eau-de-vie, Dorsenne?... »

— ce Qu'avez-vous, contessina? » demanda le jeune homme à mi-voix, quand ils furent tous deux auprès de ce grand plateau où le cristal à facettes des verres et la monture des objets d'argent brillaient d'un éclat si blanc et si neuf sur le fond intense de la pièce... a Oui, » insista-t-il, « qu'avez-vous? Etesvous toujours fâchée contre moi?... »

— « Contre vous? » dit-elle, ce Mais je ne l'ai jamais été... Pourquoi l'aurais-je été?» répéta-t-elle. a Vous ne m'avez jamais rien fait, vous... »

— « Quelqu'un vous a donc fait quelque chose? » interrogea Julien. Il voyait qu'elle était de bonne foi et qu'elle se rappelait à peine la mauvaise humeur de la veille. « Ce n'est pas un ami tel que moi que vous pouvez tromper, » continua-t-il. a Rien qu'à vous voir vous éventer, j'ai compris que c'était à votre tour d'avoir un ennui. Allez, je vous connais si bien... »

— (( Je n'ai aucun ennui, » répondit-elle avec un

froncement impatienté de ses longs et soyeux sourcils dont la fin mettait comme une ombre d'or à ses tempes, a Je ne peux pas supporter d'entendre mentir d'une certaine manière. Voilà tout!... »

— a Et qui a menti? » reprit Dorsenne.

— « Vous n'avez donc pas écouté Ardea parler de sa chapelle tout à l'heure, lui qui croit en Dieu à peu près autant que Hafner, dont personne n'a jamais su s'il était juif ou chrétien?... Vous n'avez pas regardé cette pauvre Fanny le regarder pendant ce temps-là? Et vous n'avez pas remarqué avec quel tact le baron a fait cette allusion à la délicatesse qui avait empêché sa fille de visiter avec nous le palais Castagna? Et cette comédie de ces deux hommes ne vous a rien donné à penser?... »

— ce Voilà donc pourquoi Peppino est ici ? » dit Julien. « Alors il y aurait projet de mariage entre l'héritière des millions du papa Hafner et l'arrièrepetit-neveu du pape Urbain VII... Voilà qui va me faire un joli sujet de causerie avec quelqu'un de ma connaissance!... » Et la seule idée de Montfanon apprenant une pareille nouvelle lui donna un accès de fou rire tandis qu'il continuait: a Ne me regardez pas avec indignation, chère contessina... Mais je ne peux pas trouver matière à grande mélancolie dans toute cette histoire. Fanny épousant Peppino? Et pourquoi pas? Vous-même vous m'avez déjà conté qu'elle est à moitié catholique, et que son père veut seulement qu'elle attende son mariage pour se faire baptiser. Elle sera donc heureuse. Ardea gardera le

beau palais que nous avons vu hier et le baron couronnera sa carrière en rendant à un gogo ruiné à la Bourse, sous forme de dot, ce qu'il aura pris à d'autres. Les gendres des bandits de finance comme celui-là, c'est la revanche de l'actionnaire!... »

— « Taisez-vous, » dit la jeune fille d'une voix plus sombre, « vous allez me faire horreur. — Qu'Ardea ait perdu tout scrupule et qu'il veuille vendre son nom de prince Romain le plus cher possible à n'importe quel acheteur, voilà qui m'est d'autant plus égal que nous autres Vénitiens nous ne nous en laissons pas imposer par la noblesse de Rome. Nous avions tous eu des doges dans nos familles, quand les pères de tous ces gens-là faisaient encore les bandits dans la campagne en attendant qu'un pauvre moine de leur nom devînt pape. Que M. le baron Hafner place sa fille comme on prétend qu'il a placé des bijoux en doublé dans sa jeunesse, voilà qui m'est bien égal aussi... Mais elle, vous ne ia connaissez pas... Vous ne savez pas quel être charmant et enthousiaste, et simple, et sincère, et qui jamais, jamais ne se doutera, d'abord que son père est un voleur, et puis qu'il la brocante comme un bibelot pour avoir des petits-fils qui soient en même temps arrière-petits-neveux de pape, et enfin que ce Peppino ne l'aime pas, qu'il veut sa dot, et qu'il aura pour elle à peu près les sentiments que l'on a pour celle-ci, » et elle montra M'"^ Maitland du regard. — « C'est encore plus affreux que je ne vous le dis... » fit-elle énigmatiquement, comme quelqu'un qui se

sent emporté par sa propre parole et qui en a presque peur.

— « Oui, » dit Julien, « ce serait bien triste, mais êtes-vous sûre que vous n'exagérez pas? Il n'y a pas tant de calcul dans la vie, allez... C'est plus médiocre et plus facile... Peut-être le prince et le baron ont-ils un vague projet... »

— ce Un vague projet!... » interrompit Alba en crispant ses minces épaules. « Il n'y a jamais rien de vague avec un Hafner, sachez-le... Et si je vous disais que je suis sûre, entendez-vous, sûre, que c'est lui qui tient entre les doigts le plus gros morceau des créances du prince et qui le fait vendre par cet Ancona pour lui mettre le marché à la main?... »

— ce C'est impossible! » s'écria Dorsenne. «Vous l'avez vu hier vous-même qui méditait d'acheter tel ou tel objet... »

— «c Ne me faites pas parler davantage, » fit Alba en passant sur son front et sur ses yeux à deux ou trois reprises sa main où ne brillait la pierre d'aucune bague, cette main très souple et très blanche dont les mouvements trahissaient son extrême nervosité. c( Je vous en ai déjà trop dit... Ce ne sont pas mes affaires et la pauvre Fanny n'est pour moi qu'une amie route récente, quoique je la trouve si touchante et si tendre... Je pense qu'elle est sur le point d'engager toute sa vie et qu'il n'y a, qu'il ne peuty avoir personne pour lui crier: On vous ment!... Cela me fait une excessive pitié... Voilà tout... C'est enfantin!... »

Il est toujours cruellement pénible de constater chez un être jeune cette vision exacte des dessous sinistres de la vie, qui, une fois entrée dans un esprit et dans un cœur, ne permet jamais plus l'insouciance si naturelle à la vingtième année. Cette impression d'un précoce désenchantement, Alba Sténo l'avait donnée bien des fois à Dorsenne, et c'avait même été son principal attrait pour ce curieux de nature féminine, qui encore à cette minute demeura saisi devant la terrible absence d'illusion que révélait un pareil coup d'œil et si âprement net sur les projets du père de Fanny. D'où les savait-elle? Evidemment de M"^^ Sténo elle-même, soit que le baron et la comtesse eussent parlé devant la jeune fille trop ouvertement pour lui permettre un doute, soit qu'elle eût deviné les intentions qu'on ne lui disait pas, derrière et par-dessous les mots qu'on lui disait. En la voyant ainsi, la bouche amère, les yeux aigus, si visiblement en proie à une sourde fièvre de révolte intérieure, de nouveau Dorsenne eut l'intuition qu'il avait eue déjà si souvent de sa complète perspicacité. Elle ne pouvait pas n'avoir pas appliqué la même force de pensée à la conduite de sa mère. Il lui sembla que tout en remontant, comme elle était en train de le faire, la mèche de la lampe d'argent sous la grande théière, elle regardait du côté de la terrasse où l'extrémité de la robe blanche de la comtesse s'entrevoyait à travers l'ombre. Tout d'un coup les folles idées qui l'avaient tant agité la veille lui revinrent à la mémoire, et ce projet qu'il avait

formé d'imiter son patron Hamlet, comme il avait dit, en jouant dans le salon de M"^^ Sténo le jeu du prince Danois devant son oncle. Distraitement, avec l'air de son indifférence habituelle, il releva la fin de la phrase que venait de prononcer la jeune fille, et il reprit :

— (c Soyez tranquille, Ardea ne manque pas d'ennemis. Hafner en a davantage. Il se trouvera bien quelqu'un pour dénoncer leur petit manège, s'il y a manège, à la belle Fanny... Une lettre anonyme est si vite écrite... »

Il n'eut pas plutôt prononcé ces mots qu'il s'interrompit, avec le saisissement d'un homme qui manie une arme qu'il croit déchargée et qui entend soudain la balle partir. C'était, au fiDnd, par acquit de conscience vis-à-vis de son propre scepticisme qu'il avait parlé de la sorte, et il ne s'attendait pas à voir un nouveau nuage de douleur passer sur le fier et mobile visage d'Alba. Elle eut dans le pli de sa bouche une expression plus dégoûtée, ses yeux traduisirent plus de sombre mépris, en même temps que ses mains, occupées à la besogne du thé, tremblèrent davantage, et elle dit, d'un accent trop ému pour ne pas faire regretter à son ami ce jeu d'une si cruelle curiosité :

— « Ah! Ne lui souhaitez pas cela! Ce serait pire encore que son ignorance présente. Au moins, maintenant elle ne sait rien du tout, et, si quelque misérable faisait ce que vous venez de dire, elle saurait à moitié, sans être sûre... Mais comment pouvez-

VOUS sourire à des suppositions pareilles?... Non! Pauvre douce Fanny! J'espère qu'elle ne recevra pas de lettres anonymes. C'est si lâche et cela fait si mal!... »

— «Je vous demande pardon si je vous ai froissée, » répondit Dorsenne. Il venait de toucher, il le sentait, à une place saignante de ce cœur, et de comprendre avec épouvante que non seulement Alba Sténo n'avait pas écrit les lettres anonymes adressées à Gorka, mais qu'au contraire elle en avait, elle-même, reçu. Et de qui? Quel était le mystérieux dénonciateur qui avertissait de cette manière abominable la fille de M'"^ Sténo après l'amant? Julien en frissonna jusque dans les moelles, et il continuait: « Si j'ai souri, c'est que je crois M"^ Hafner, au cas où ce malheur lui arriverait, assez intelligente pour traiter de semblables avis comme ils le méritent. Une lettre anonyme, ça ne doit même pas se lire. Quelqu'un d'assez infâme pour se servir d'armes de cette sorte ne mérite pas qu'on lui fasse l'honneur de seulement regarder ce qu'il écrit... »

— « N'est-ce pas? » dit la jeune fille. Elle avait eu dans ses prunelles, soudain dilatées, un éclair d'une véritable reconnaissance qui acheva de convaincre son interlocuteur que cette fois il avait vu juste. Il venait de prononcer précisément la parole dont elle avait besoin. Il eut soudain, devant cette évidence, un accès de honte et de pitié, — de honte, parce qu'il avait fait dans ses pensées une si gratuite insulte à cette malheureuse créature, de pitié, parce

qu'elle devait avoir subi un coup bien meurtrier si, vraiment, on lui avait dénoncé sa mère. Et il ne pouvait pas plus le lui demander qu'elle-même n'avait pu montrer la lettre infâme à cette mère qui disait souvent : ce J'élève ma fille d'après les principes Anglais, dans la plus complète indépendance... » Elle avait d'heureux résultats, cette indépendance qui permettait à un billet de cet ordre d'arriver droit à la pauvre petite! C'était dans l'après-midi de la veille ou ce matin qu'elle avait dû recevoir l'horrible lettre, car, dans la visite au palais Castagna, elle avait été gaie tour à tour et boudeuse, mais si enfantineraent, au lieu que ce soir, ce n'était plus l'enfant qui souffrait, c'était la femme. Et Dorsenne insista :

— a V^ous comprenez si nous autres écrivains nous y sommes exposés, à ces abominations-là. Un livre qui réussit, une pièce qui plaît, un article que l'on vante, et les envieux de se mettre à la besogne pour nous insulter sans signer, ou nous-mêmes, ou ceux que nous aimons... Dans ce cas-là, je vous le répète, je brûle sans lire, et si jamais dans la vie pareille misère vous arrive, croyez-moi, petite comtesse, suivez la recette de votre ami Dorsenne. Car il est votre ami, vous le sentez, n'est-ce pas? Votre vrai ami?... »

— « Moi, » fit vivement la jeune fille, a pourquoi voulez-vous que l'on m'écrive des lettres anonymes? Je n'ai pas de gloire, moi, ni de beauté, ni de millions, et pas d'envieux... » Et comme Dorsenne la regardait avec le regret d'en avoir trop dit puis-

qu'elle se repliait de nouveau devant lui, elle força sa bouche triste à sourire, et elle reprit : ce Si vous êtes vraiment mon ami, au lieu de me faire perdre mon temps à des conseils dont je pense bien n'avoir jamais besoin, à moins que je ne devienne un grand écrivain, aidez-moi à servir le thé, voulez-vous?... Il doit être prêt... » Et elle souleva de ses doigts minces le couvercle de la bouilloire qu'elle pencha ensuite sur la théière en ajoutant : ce Allez demander à mistress Maitland si elle en prend ce soir, et aussi à Fanny... Ardea, lui, est un homme à grogs, et le baron un homme à eaux minérales... Il faut même sonner pour qu'on lui apporte son verre de Vichy... Bon... Vous m'avez mise en retard. Voici une nouvelle visite et rien ne sera prêt... Tiens, » s'écriat-elle, ce c'est Maud!... » et tout de suite, avec une stupeur qui lui arracha une demi-exclamation, a et son mari!... »

Les deux battants de la porte du hall venaient en effet de s'ouvrir et de donner passage à Maud Gorka, toujours belle de cette beauté britannique si grande et si forte, toute rayonnante de bonheur dans sa robe de crêpe de Chine noire avec des nœuds orange, qui faisait ressortir sa fraîche et ferme carnation. Derrière elle était apparu Boleslas. Mais ce n'était plus le voyageur qui, trente-six heures auparavant, débarquait place de la Trinité-des-Monts, fou ij d'inquiétude, frénétique de jalousie, souillé de toute la poussière du wagon, les cheveux épars, les cils

DANGER PROCHAIN Ip

poudreux, les mains noires. C'était, un peu amaigri, mais à peine lassé, le comte Gorka élégant que Dorsenne connaissait, mince et musqué dans son frac de soirée, un brin de muguet à la boutonnière, la bouche souriante, et portant beau. Pour l'écrivain, et sachant ce qu'il savait, ce sourire et ce sang-froid avaient quelque chose de plus terrible que la colère de la veille. Il le comprit à la manière dont le Polo nais lui donna la main. Une nuit et un jour de réflexion avaient détruit son œuvre, et si Boleslas avait joué la comédie au point d'endormir la défiance de sa femme et de la décider à cette visite de ce soir, c'est qu'il était résolu à ne plus consulter personne et à mener lui-même son enquête. Il réussissait du premier coup d'ailleurs, et son regard fauve avait certainement aperçu la robe blanche de M'"^ Sténo sur la terrasse, tandis que l'heureuse Maud expliquait ce retour inattendu avec sa noble ingénuité :

— « Voilà ce que c'est que de donner à un père qui n'est pas raisonnable de mauvaises nouvelles de notre boy... Je lui écris que Luc a un peu de fièvre l'autre jour. Il me répond pour me demander ce qui en est. Je ne reçois pas sa lettre... Il s'affole et * le voici... »

— « Je vais prévenir maman,» dit Alba qui passa en effet sur la terrasse, avec un empressement trop lent encore au gré de Dorsenne. Il avait un tel sentiment du danger qu'il ne pensa pas à sourire, comme il eût fait en toute autre occasion, devant la réussite absolue du mensonge assez grossier qu'ils

Ip COSMOrOLlS

avaient, Boleslas et lui, imaginé la veille, et dont le comte avait dit avec une fatuité trop justifiée : c( Maud sera si heureuse de me revoir, qu'elle croira tout. » — C'était une scène si simple à la fois, et si tragique, — de ce tragique mondain où les événements sont d'autant plus effrayants qu'ils s'accomplissent sans éclat de voix, sans un geste, parmi des phrases de convention et dans un décor de fête! Deux des spectateurs au moins, outre Julien, en comprenaient l'importance : Ardea et Hafner. Car ni l'un ni l'autre ne se faisait certes la moindre illusion sur les rapports présents de M'"^ Sténo et de Maitland, non plus que sur sa situation passée visà-vis de Gorka. L'écrivain, le grand seigneur et l'homme d'affaires avaient, malgré les différences d'âge et de milieu, une grande expérience de circonstances analogues. Us savaient de quelle présence d'esprit une femme courageuse est capable, quand elle est surprise comme l'était la Vénitienne. Tous les trois ont déclaré depuis qu'ils n'avaient jamais même imaginé un plus admirable sang-froid, une sérénité plus superbement audacieuse que celle dont M™^ Sténo fit preuve à ce moment décisif. Elle parut sur le seuil de la porte-fenêtre, étonnée et ravie, — juste dans la mesure où il convenait qu'elle le fût. Son teint de blonde, que les moindres émotions devaient empourprer de sang, resta aussi délicieu- il scment rose. Pas un battement de ses longues pau- 1 pières d'une grâce turque ne voila ses profonds yeux bleus, qu'un rayonnement intérieur continua d'illu-

DANGER PROCHAIN If^

miner. Avec son sourire qui découvrait ses belles dents de la couleur des grosses perles dont était paré son cou, avec les émeraudes mêlées à ses cheveux blonds, avec ses puissantes épaules apparues dans les échancrures de son blanc corsage, avec sa taille opulente et fine, avec la splendeur de ses bras dont elle avait enlevé les gants pour se caresser aux baisers de Maitland et qu'éclairaient d'autres émeraudes, avec sa démarche empreinte d'une certitude altière, elle était véritablement une femme d'un autre âge, la sœur de ces radieuses princesses que les peintres de sa Venise évoquent sous des portiques de marbre, parmi des apôtres et des martyrs qui sont des magnifiques et des matelots. Elle alla droit à Maud Gorka qu'elle embrassa tendrement, puis, serrant la main de Boleslas, elle dit de sa voix si chaude où il y avait par instants comme des passages de contralto, adoucis par l'habitude du dialecte caressant de la lagune :

— ce Mais quelle bonne surprise!... Et vous ne pouviez pas venir dîner avec nous?,.. Voyons, asseyezvous là tous deux et racontez- moi l'odyssée du voyageur... » et se tournant vers Maitland qui l'avait suivie dans le salon avec la double et insolente tranquilUté du géant et de l'homme aimé : « Soyez gentil, mon petit Linco, et allez me chercher mon éventail et mes gants que j'ai oubliés sur l'appui de la chaise longue... »

A cette seconde, Dorsenne, qui n'avait plus qu'une peur, celle de rencontrer les yeux de Gorka, — il

ne les aurait pas supportés, — se trouvait de nouveau près d'Alba Sténo. Le visage de la jeune fille tout à l'heure si fermé, comme serré d'angoisse, était maintenant illuminé. Il semblait qu'un poids immense eût été enlevé à la pensée de la jolie contessina.

— a Pauvre enfant, » songea le romancier, « elle ne peut pas croire que sa mère aurait ce calme si elle était coupable. C'est la réponse à la lettre anonyme que l'attitude de la comtesse. On lui avait donc tout écrit?... Mon Dieu! Qui cela peut-il être? Que va-t-il sortir du drame engagé maintenant de cette manière?... »

Et il tomba dans une rêverie profonde que n'interrompit point le bruit des conversations auxquelles il ne se mêla plus. Il lui aurait suffi d'observer au lieu de méditer, pour que la vérité sur l'auteur des lettres anonymes lui apparût, claire comme le courage de M"*^ Sténo à affronter le danger, — comme la con fiance aveugle de M"^^Gorka, — comme l'imperturbabilité dédaigneuse de Maitland devant son rival et la rage contenue de ce rival, — comme la finesse de Hafner à soutenir la conversation générale, — comme l'assiduité d'Ardea auprès de la riche Fanny et l'émotion de cette dernière, — claire enfin comme la joie délivrée d'Alba. Tous ces visages, à l'entrée de Boleslas, avaient traduit des sentiments différents. Un seul avait, pendant quelques minutes, exprimé la joie du crime et l'avidité de la haine enfin

DANGER PROCHAIN I|f

satisfaite. Mais comme c'était celui de cette petite M'^^Maitiaad, de cette silencieuse, traitée sicouram ment par lui de sotte et d'insignifiante, Dorsenne n'y prit pas plus garde que les autres témoins de cette réapparition foudroyante de l'amant trahi. Toutes les nations ont une métaphore pour exprimer cette idée qu'il n'est pire eau que l'eau dormante. Les eaux tranquilles roulent profondes, — disent • les Anglais, et les Italiens : — les eaux tranquilles ruinent les ponts. — Ces divers adages ne seraient pas exacts si on ne les oubliait pas dans la pratique, et l'analyste professionnel du cœur féminin les avait parfaitement oubliés ce soir-là.

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OUR une femme moins courageuse que la comtesse, moins capable de regarder en -^(^ face une situation et de marcher droit sur elle, une pareille soirée eût marqué le prélude d'une de ces nuits d'insomnie où l'imagination, affolée, épuise à l'avance toutes les angoisses d'un danger seulement probable. Ces crises de terreur aboutissent d'ordinaire à ces résolutions de ruse, à ces partis-pris d'un mensonge presque acharné, objet de l'indignation de l'homme qui ne comprend pas que l'hypocrisie est la seule force de l'être faible. La comtesse Sténo, elle, ne savait pas ce que c'était que la faiblesse et que la peur. Créature d'énergie et d'action, qui se sentait d'avance à la hauteur de tous les dangers, elle n'attachait pas de sens au mot inquiétude. Aussi dormit-elle, durant la nuit qui

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suivit cette soirée, d'un sommeil aussi profond, aussi réparateur que si Gorka n'était jamais revenu la vengeance au cœur, la menace aux yeux. Vers les dix heures, le lendemain matin, elle se trouvait dans le petit salon, ou mieux le bureau attenant à sa chambre à coucher, en train de vérifier quelques comptes apportés par un de ses hommes d'affaires. Levée à sept heures, suivant son habitude, elle avait pris le bain glacé dans lequel, été comme hiver, elle fouettait chaque jour son magnifique sang de blonde vigoureuse. Elle avait déjeuné, à l'anglaise, suivant le principe auquel elle prétendait devoir la conservation de son estomac, d'œufs, de viande froide et de thé. Elle avait fait une toilette compliquée de jolie femme, passé chez sa fille pour savoir comment la petite avait dormi, écrit cinq lettres; — car son salon cosmopolite l'astreignait à la corvée d'une immense correspondance, qui rayonnait entre le Caire et New- York, Saint-Pétersbourg et Bombay en passant par Munich, Londres et Madère, et elle était aussi fidèle en amitié qu'elle était inconstante en amour. Sa grande et haute écriture, si élégante dans sa correction apprise, avait couvert des pages et des pages sans qu'elle nourrît, à l'égard de son ancien amant, d'autres préoccupations que celle-ci : a J'ai rendez-vous chez Maitland à onze heures. Ardea doit être ici à dix pour causer de son mariage. J'ai les comptes de Finoli à vérifier. Pourvu que Gorka n'ait pas l'idée de venir, lui aussi, ce matin. . . » Les personnes chez qui la sensation de l'amour est

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très complète, mais très physique, sont ainsi. Elles se donnent et elles se reprennent tout entières. La comtesse n'éprouvait pas plus de pitié que de peur en pensant à l'amant trahi. Elle était décidée à lui dire : a Je ne vous aime plus, » franchement, nettement, carrément, et à lui offrir le choix entre la brouille définitive et une solide amitié. Son unique contrariété portait sur l'instant de cette explication, qu'elle souhaitait voir reculée jusqu'à l'après-midi, où elle serait libre, — contrariété qui ne l'empêchait pas d'ailleurs de refaire, avec sa certitude accoutumée, les additions et les multiplications de l'intendant. Il se tenait debout, montrant une de ces larges faces bronzées à ossature puissante et à bajoues tombantes, comme Bonifazio en donne à ses pharisiens et à ses mauvais riches. Il administrait les sept cents hectares de la terre de Piove, près de Padoue, celle de ses propriétés que M"^^ Sténo préférait. Elle en avait décuplé le revenu par le dessèchement d'une lagune stérile et souvent fiévreuse, dont le fond, situé d'un mètre au-dessous du niveau de la mer, s'était ! trouvé d'une fertilité surprenante, et elle discutait les 1 opérations probables des semaines à venir, avec cette l connaissance détaillée et précise de l'exploitation rurale, qui reste le véritable trait de l'aristocratie I Italienne et la raison permanente de sa vitalité. Toute | \ noblesse dure, même sans privilèges légaux, quand j elle demeure profondément historique et terrienne : — « Alors tu estimes la récolte des vers à soie à environ cinquante kilos de cocons par once?... »

LA COMTESSE STENO l^Ç

— « Oui, Excellence, » répondait l'incendanc.

— « Cent onces de jaunes : cent fois cinquante font cinq mille... » reprit la comtesse. « Et à quatre francs cinquante r... »

— (S. Peut-être cinq, Excellence, » reprit l'intendant.

— c( Mettons vingt-deux mille cinq cents, » dit la comtesse, ce et autant pour les Japonais... Cela nous ferait rentrer dans nos dépenses de bâtisses... »

— « Oui, Excellence. Et pour le vin? »

— « Je suis d'avis, après ce que tu m'as dit de la vigne, que tu vendes au plus vite à l'agent des Kauffmann tout ce qui reste de la récolte passée, mais pas à moins de six francs la Brentina. Tu sais qu'il faut que nos fûts soient débarrassés et réparés dès le mois d'août... Si nous en manquions cette fois, pour la première année où nous fabriquons notre vin avec la nouvelle machine, ce serait trop déraisonnable... »

— (c Oui, Excellence. Et pour les chevaux? »

— « Je crois que c'est une occasion à ne pas laisser échapper non plus. Mon avis est que tu prennes l'express de Florence, aujourd'hui même, à deux heures. Tu es à Vérone demain matin. Tu conclus l'affaire. Les chevaux seront rendus à Piove le soir même... Nous avons fini juste à temps, » conclut-elle en rangeant les papiers de l'intendant. Elle les mit elle-même dans leur enveloppe qu'elle lui rendit. Elle avait une ouïe d'une finesse extrême, et elle venait d'entendre ouvrir la porte de l'anti-

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chambre. Il semblait que le gros administrateur emportât, dans son gros portefeuille, toutes les préoccupations d'argent de cette femme extraordinaire. Car, après avoir conclu par des chiffres et des ordres de cette précision cet entretien, ou plutôt ce monologue, elle eut son plus clair et son plus léger sourire pour recevoir le nouvel arrivant, qui était heureusement le prince d'Ardea. Elle dit au domestique :

— « J'ai à causer avec le prince. Si on m*e demande, ne recevez pas et ne renvoyez pas non plus. Apportez la carte... » Puis se tournant vers le jeune homme: «Hé bien! Simpancone?... y) C'était le gentil surnom qu'elle lui donnait, ce Comment avezvous achevé votre soirée d'hier?... »

— « Vous allez ne pas y croire, » répondit Peppino Ardea en riant, « moi qui n'ai plus rien à moi, pas même mon lit bientôt!... Je suis allé au cercle et j'ai joué... Je me suis mis en banque, et pour la première fois de ma vie j'ai gagné... »

Il était si gai en racontant cette enfantine équipée, il gaminait de nouveau si sincèrement avec sa ruine, que la comtesse le regarda presque avec stupeur, comme lui-même l'avait regardée, elle, en entrant. On se connaît si peu soi-même, et l'on se rend si peu compte de ses propres singularités de caractère, que chacun d'eux s'étonnait à part soi de trouver l'autre si calme. Ardea ne comprenait pas Jl que M'"^ Sténo ne fût pas au moins inquiète du retour de Gorka et des conséquences qui en pouvaient résulter. Elle admirait, elle, que dans le désastre de

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sa fortune, cet étrange garçon trouvât cette jovialité à son service. Il avait visiblement pioché sa toilette du matin avec autant de complaisance que s'il n'eût pas eu à tenter une démarche capitale pour son avenir, et son veston à carreaux joliment contrariés, la couleur de sa chemise, celle de sa cravate, ses souliers jaunes, la fleur de sa boutonnière, tout s'harmonisait pour faire de lui une aimable et incorrigible poupée de frivolité spirituelle. Il avait payé si cher cette irréflexion que la comtesse se mit tout d'un coup à le plaindre. Elle éprouva ce besoin que les êtres robustes ont devant les êtres désarmés, celui d'agir pour cet enfant, de le secouer malgré lui, et elle attaqua aussitôt cette question du mariage avec Fanny Hafner. Dans son solide bon sens et avec son instinct de toujours tout arranger, M"^^ Sténo apercevait dans cette union tant d'avantages pour tout le monde qu'elle avait une hâte de la conclure aussi vive que s'il se fût agi d'une affaire personnelle. Ce mariage convenait au baron qui lui en parlait depuis des mois. Il convenait à Fanny qui se convertirait au catholicisme avec le consentement de son père. Il convenait au prince qui serait tiré du coup de tous ses ennuis. Il convenait enfin au nom de Castagna. Quoique Peppino en fût le seul représentant en ce moment, et que, par une vieille tradition de famille, il portât un titre différent du titre patronymique du pape Urbain VII, cette vente à l'encan du célèbre palais produisait un scandale dans la presse et l'opinion qu'il était décent de faire cesser.

La comtesse oubliait qu'elle avait assisté sans protester aux dessous ténébreux de cette mise en vente. N'avait-elle pas su autrefois par Hafner qu'il se trouvait avoir acheté à vil prix un lot énorme de lettres de change du prince? Ne connaissait-elle pas assez le baron pour être sûre que le sieur Noé Ancona, le créancier implacable qui faisait vendre le palais, n'était que l'homme de paille de son terrible ami ? Dans un mouvement de mauvaise humeur contre le baron, ne l'avait-elle pas, elle-même, accusé auprès d'Alba de ce plan très simple : acculer Ardea à la catastrophe définitive pour lui offrir le salut sous la forme de l'union avec Fanny, et pour exécuter en même temps une excellente opération ? Car une fois débarrassés des hypothèques qui les grevaient, et pour peu que l'on pût attendre, les terrains du prince et ses constructions reprendraient leur vraie valeur, et l'imprudent spéculateur se retrouverait de nouveau tout aussi riche, peut-être davantage. N'était-ce pas encore une raison de plus pour vaincre au plus tôt les dernières hésitations du jeune homme devant ce mariage sauveur?

— <c Voyons, » lui dit-elle après un instant de silence et sans autre préambule, « il s'agit maintenant de parler affaires... Vous avez dîné à côté de ma petite amie, hier, vous avez eu toute la soirée pour l'étudier... Répondez -moi franchement : ne ferait-elle pas la plus jolie petite princesse Romaine qui soit allée s'agenouiller dans sa robe de noce au tombeau des apôtres ? Vous ne la voyez pas dans sa

toilette blanche et sous son voile, descendant, devant cet admirable escalier de Saint-Pierre, du huit-ressorts attelé de superbes chevaux que lui aura donnés son père? Fermez les yeux et regardez-la en pensée... Serait-elle jolie? Le serait-elle?... »

— « Très jolie, » répondit Ardea en souriant à la vision tentatrice que M"^^ Sténo venait d'évoquer, « bien qu'elle ne soit pas blonde. Et vous savez, pour moi, une femme qui n'est pas blonde... Ah! Comtesse! Quel dommage qu'à Venise, il y a cinq ans, un certain soir... Vous vous rappelez?... »

— (c Comme ça vous ressemble! » interrompitelle en riant très haut de son rire sonore et clair. « Vous venez me voir ce matin pour me parler d'un mariage, inespéré avec votre réputation de joueur, de soupeur et de mauvais sujet, d'un mariage qui remplit des conditions presque folles, tant elles sont complètes: beauté, jeunesse, intelligence, fortune, et même, chose invraisemblable, si j'ai su bien regarder ma petite amie, commencement d'intérêt, d'un très vifintérêt...Etpour unpeu,c'està moi que vous allez faire une déclaration... Allons, allons! » et elle lui tendit à baiser sa belle main où brillaient les larges émeraudes. « Vous êtes pardonné. Mais répondez par oui ou par non... Faut-il que je fasse la demande? Si c'est oui, je vais vers les deux heures au palais Savorelli. Je parle à mon ami Hafner. Il parle à sa fille, et il ne dépendra pas de moi que vous n'ayez leur réponse à eux ce soir ou demain. Est-ce oui? Est-ce non?... »

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— « Ce soir!... Demain!... » s'écria le prince en secouant la tête avec le geste du plus comique effarement. « Mais je ne peux pas me décider comme cela. C'est un guet-apens! J'arrive pour causer, pour vous consulter... »

— c( Et sur quoi? » fit M"^^ Sténo, avec une vivacité presque impatientée. « Qu'est-ce que je peux bien vous dire que vous ne sachiez déjà? Dans vingtquatre heures, dans quarante-huit, dans six mois, qu'y aura-t-il de changé, je vous prie?... Il faut voir les choses telles qu'elles sont cependant. Demain, après-demain, les jours suivants, serez-vous moins ruiné?... »

— (c Non, » dit le prince, ce Mais... »

— « Il n'y a pas de mais, » reprit-elle sans plus le laisser parler qu'elle n'avait laissé parler son intendant. Le despotisme naturel aux personnalités puissantes dédaignait de se déguiser chez elle, quand il s'agissait de décisions pratiques sur lesquelles elle avait pris parti : « La seule objection sérieuse que vous m'ayez faite quand je vous ai parlé de ce mariage, il y a six mois, c'était que Fanny ne fût pas catholique. Je sais aujourd'hui qu'elle ne demande qu'à se convertir. N'en parlons donc point... »

— « Non, » dit le prince, ce Mais... »

— « Quant à Hafner, » reprit la comtesse, ce vous me direz que c'est mon ami et que je suis partiale; mais cette partialité même est une opinion... C'est précisément le beau-père qu'il vous faut... Ne hochez pas la tête... Il vous réparera tout ce qui peut être

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réparé de votre fortune... Vous avez été volé, mon pauvre Peppino, comme dans un bois. Vous me le racontiez vous-même... Devenez le gendre du baron et vous me direz des nouvelles de vos voleurs... Je sais... Il y a les origines du baron et le procès d'il y a dix ans avec tous les penegoleiji auxquels il a donné lieu. Tout cela n'a pas le sens commun. Le baron a eu des commencements rudes. Il était d'une famille juive d'origine, — vous voyez, je ne vous prends pas en traître, — mais convertie depuis deux générations, en sorte que l'histoire de son changement de religion depuis qu'il habite l'Italie esc une calomnie comme le reste. Il a eu un procès dont il est sorti acquitté. Vous ne voulez pas être plus juste que la justice, n'est-ce pas?... »

— (c Non, mais... »

— a Qu'attendez-vousalors,» conclut M™^ Sténo. « Que ce soit trop tard? Comme pour vos terrains?... »

— (c Hé! Laissez-moi souffler, respirer, m'éventer, » dit Ardea, qui prit en effet l'éventail de la comtesse sur le bureau. « Moi qui n'ai jamais su le matin ce que je ferais le soir, moi qui ai toujours vécu comme on voyage, suivant ma fantaisie, vous me demandez de prendre, en cinq minutes, la résolution de me lier pour toujours!... »

— « Je vous demande de savoir ce que vous voulez, T) reprit la comtesse. « C'est très amusant d'être un fantaisiste quand on voyage, justement. Mais quand il s'agit d'arranger sa vie, ces enfantil-

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lages-là sont trop dangereux. Je ne connais qu'une chose, moi : voir son but et y marcher tout droit. Le vôtre est très net : sortir de ce désastre. La route n'est pas moins nette : c'est le mariage avec une fille qui a cinq millions de dot. — Oui ou non, voulezvous la prendre?... Ah! » fit-elle tout d'un coup en s'interrompant, « je n'aurai pas une minute à moi ce matin, et j'ai rendez-vous à onze heures!...» Elle regarda la pendule de voyage, posée sur sa table, qui marquait dix heures vingt-cinq. Elle avait entendu la porte s'ouvrir. C'était le valet de pied qui ^ tenait déjà devant elle et qui lui présentait 'une carte sur un plateau. Elle prit cette carte, la regarda, fronça la barre de ses beaux sourcils blonds, regarda de nouveau la pendule, parut hésiter, puis : « Faites attendre dans le petit salon rond et dites que je viens tout de suite, » reprit-elle, et se retournant vers Ardea : ce Vous vous croyez sauvé. Vous ne l'êtes pas. Je ne vous permets pas de vous en aller avant que je ne revienne. J'en ai pour un petit quart d'heure... Voulez-vous des journaux? En voici... Des livres? En voilà... Du tabac? Cette boîte est pleine de cigarettes... Dans un quart d'heure je suis là et j'aurai votre réponse. Je la veux, entendez-vous. Je la veux... » Et sur le seuil, avec un nouveau sourire, employant cette fi^is un petit terme de patois usuel dans l'Italie du nord et qui n'est qu'une corruption de schiavo ou serviteur : « Ciac, Simpaiicone... »

— « Quelle femme!... » se dit Peppino Ardea

quand la porte se fut refermée sur la robe claire de la comtesse, a Oui, quel dommage qu'à Venise, il y a cinq ans, je n'aie pas été libre!... Qui sait? Si j'avais osé quand elle m'a reconduit à mon hôtel dans sa gondole?... Elle venait de quitter San Giobbe. Elle n'avait pas encore Boleslas. Elle m'aurait conseillé, dirigé. J'aurais joué à la Bourse comme elle, avec les conseils de Hafner. Mais pas en qualité de gendre! Je n'en serais pas acculé au Rastaquouérisme conjugal... Et elle n'aurait pas d'aussi mauvais tabac... » Il venait d'allumer une des cigarettes de Virginie, présent de Maitland. Il la jeta en faisant la grimace avec son sans-façon d'enfant peu élevé, au risque de brûler la natte mince qui couvrait le marbre frais du sol, et il passa dans l'antichambre, afin de prendre son étui à lui, dans la poche du léger pardessus avec lequel il était prudemment sorti dès huit heures. Tout en allumant une des cigarettes de cet étui, rempli d'un soi-disant tabac égyptien, mêlé d'opium et de salpêtre, que la mode lui rendait préférable au tabac très authentique de l'Américain, il jeta les yeux machinalement sur le plateau que le domestique avait reposé au sortir de la chambre. La carte du visiteur inconnu pour lequel M""^ Sténo l'avait quitté s'y voyait encore. Ardeay lut, avec un étonnement qui confinait à la stupeur, ces mots : « Comte Boleslas Gorka... »

— « Elle est plus admirable que je ne croyais, » songea-t-il en rentrant dans le bureau désert. « Elle n'avait pas besoin de me demander de ne pas m'en

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aller. Je le crois bien, que je resterai pour la revoir au sortir de cette conversation-là!... »

C'était en effet Boleslas que la comtesse avait retrouvé dans le salon rond qu'elle avait choisi aussitôt comme la pièce la plus propice à l'orageuse explication qu'elle prévoyait. Il était isolé à une des extrémités du hall, et faisait comme pendant à la terrasse. C'était avec la salle à manger tout le rezde-chaussée, ou mieux l'entresol de l'hôtel. L'appartement de M'"^ Sténo, ainsi que l'autre petit salon où se tenait Peppino, étaient au premier, de même que les chambres réservées à la contessina et à sa gouvernante allemande Frâulein Weber, pour le moment en voyage. La comtesse ne s'y était pas trompée. Au premier coup d'œil échangé la veille avec Gorka, elle avait deviné qu'il savait tout. Elle s'en était d'ailleurs bien doutée lorsque Hafner lui avait transmis les quelques mots de l'indiscret Dorsenne sur la présence clandestine du Polonais à Rome. Elle ne se méprit pas davantage cette fois aux intentions de Boleslas, et elle ne l'eut pas plutôt regardé en face qu'elle se sentit en péril. Quand un homme a été l'amant d'une femme comme cet homme avait été le sien, avec une vibrante communion de volupté renouvelée sans cesse pendant deux années, cette femme garde à son égard une sorte d'instinct physiologique et quasi animal. Un geste de lui, l'accent d'une parole, un souffle, une rougeur ou une pâleur sont des signes

pour elle que son intuition traduit aussitôt avec une infaillible certitude. Comment et pourquoi cet instinct divinatoire s'accompagne-t-il de l'oubli absolu des anciennes caresses? C'est un cas particulier de cet insoluble et mélancolique problème de la naissance et de la mort de l'amour. M™^ Sténo, elle, n'avait aucune sorte de goût pour des réflexions de cet ordre. Comme toutes les créatures très vigoureuses et très simples, elle se constatait et elle s'acceptait. De même que la veille, elle se rendit compte que la présence de son ancien amant ne remuait plus dans son être cette corde intime qui l'avait rendue si faible pour lui pendant vingt-cinq mois, si indulgente à ses moindres caprices. Elle demeurait aussi froide que le marbre du bas-relief de Mino da Fiesole encastré dans le mur juste au-dessus du haut fauteuil au dossier duquel il s'appuyait. Et luimême, malgré la crise de fureur lucide qu'il subissait en ce moment et qui le rendait capable des pires violences, il eut de son côté l'intuition de cette complète insensibilité où sa présence la laissait. Il l'avait vue si souvent, au cours de leur longue liaison, lui arriver à des rendez-vous du matin, vers cette heure-ci, dans des toilettes semblables, si fraîche, si souple, si jeune dans sa maturité, si gourmande de baisers, si frémissante de désir. Elle avait maintenant dans ses yeux bleus, dans son sourire, dans toute sa personne, ce je ne sais quoi de gracieux et d'inaccessible à la fois qui donne à un amant abandonné la frénésie de brutaliser, de frap-

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per, de meurtrir une femme qui lui sourit de ce sourire-là, pour qu'elle sente du moins par lui, quand ce serait de la douleur. En même temps elle était si belle, dans la lumière du matin tamisée par les stores baissés, qu'elle lui inspirait une égale envie de la prendre dans ses bras, qu'elle le voulût ou non. Il avait reconnu, dès qu'elle était entrée dans la pièce, le violent arôme d'une composition ambrée dont elle se servait pour son bain, et ce rien avait achevé d'exaspérer sa passion d'autant plus que, le domestique lui ayant d'abord répondu que M"^^ Sténo avait une visite, il s'était demandé si elle n'était pas en conversation avec Maitland. Ces sentiments passionnés, mais encore contenus, frémissaient dans l'accent de la phrase bien simple avec laquelle il l'accueillit. A de certaines minutes, les mots ne sont rien, c'est le ton qui est tout. Et pour la comtesse celui du jeune homme était terrible :

— « Je vous dérange? » dit-il en s'inclinant et sans prendre que du bout des doigts la main qu'elle lui avait tendue en entrant. « Excusez-moi, je vous croyais seule. Et si vous voulez me fixer un autre moment pour le petit entretien que je prends la liberté de vous demander?... »

— « Mais non, mais non, » répondit-elle sans lui permettre de finir sa phrase; « j'étais avec Peppino Ardea qui m'attendra, qui nous attendra, » repritelle gentiment. « D'ailleurs vous me connaissez, en toutes choses je suis pour le tout de suite. Quand on a quelque chose à se dire, il faut se le dire, un,

deux, trois... D'abord ce n'est plus à dire, et puis, c'est mieux dit. Il n'est rien de tel que d'attendre et de se taire pour rendre les plus faciles explications difficiles et brouiller les meilleurs amis... »

— « Je suis très heureux de vous trouver dans des dispositions pareilles, » répliqua Boleslas avec une ironie qui crispa son beau visage dans un sourire de haine atroce. La bonne humeur tranquille et simple qu'elle venait d'étaler lui perçait le cœur, et il continua, déjà moins maître de lui : « C'est en effet une explication que j'ai cru avoir le droit de vous réclamer et que je viens vous réclamer... »

— <c Réclamez, mon cher, » dit la comtesse en le regardant bien en face et sans baisser ses yeux fiers où ce mot impératif avait allumé une flamme. Si elle avait été admirable la veille, en affrontant, comme elle avait fait, le retour de son ancien amant au sortir de son tête-à-tête avec le nouveau, peut-être le fut-elle davantage à cette seconde où elle n'avait plus, pour la soutenir, la galerie de ses intimes. Elle n'était pas bien sûre que le forcené à qui elle tenait tête ne fm pas armé, et elle le croyait parfaitement capable de la tuer, là, sans qu'elle pût se défendre. Mais c'était une partie à jouer, ou plus tôt, ou plus tard; et elle la jouait sans trembler. Elle n'avait pas menti en disant tout à l'heure à Peppino Ardea : « Je ne connais qu'une chose, voir son but et y marcher droit... » Elle voulait une rupture définitive avec Boleslas. Pourquoi eût-elle hésité sur le moyen? Lui s'était tu, cherchant ses mots. Il reprit:

— « Me permettrez-vous de remonter à près de crois mois en arrière, quoique ce soit, paraît-il, un long espace de temps pour une mémoire de femme? Je ne sais si vous vous rappelez notre dernière entrevue? Pardon. Je veux dire notre avant-dernière, puisque nous nous sommes revus hier au soir. Conviendrez-vous que la façon dont nous nous sommes quittés alors ne paraissait pas annoncer la façon dont nous nous sommes retrouvés?... »

— ce J'en conviendrai, » dit la comtesse avec un nouvel éclair d'orgueil blessé dans ses yeux, « quoique je ne goûte pas beaucoup cette manière de vous exprimer. C'est la seconde fois que vous me parlez comme un accusateur, et si vous preniez cette attitude il serait inutile de continuer... »

— « Catherine!... » Ce cri du jeune homme, chez qui la colère grandissait, acheva de décider celle qj'il interpellait ainsi à brusquer le dénouement d'un entretien où chaque répUque devait être un éclat nouveau de rancune.

— « Hé bien?... » interrogea-t-elle en croisant ses bras dans un geste si impérieux qu'il s'arrêta de sa menace, et elle reprit : ce Ecoutez, Bbleslas, voici dix minutes que nous nous parlons pour ne rien nous dire, parce que nous n'avons ni l'un ni l'autre le courage de poser la question entre nous telle qu'elle est, telle que nous la savons et la sentons. Au lieu de m'écrire, comme vous l'avez fait, des lettres qui m'ont rendu les réponses impossibles, au lieu de revenir à Rome comme un malfaiteur en vous

cachant, au lieu d'arriver chez moi, hier au soir, avec ce visage de menace, au lieu de m'aborder ce matin avec la solennité d'un juge, pourquoi ne m'avez-vous pas questionnée tout simplement, tout franchement, comme quelqu'un qui sait que je l'ai beaucoup, beaucoup aimé?... Avoir été amants, c'est donc une raison pour se détester quand on cesse de l'être?... T>

— « Quand on cesse de l'être!... » répondit Gorka. c( Ainsi, vous ne m'aimez plus? Ah! je le savais, je l'avais deviné dès la première semaine de cette fatale absence!... Mais de croire que vous me le diriez un jour, comme cela, de cette voix tranquille qui est un blasphème horrible pour tout notre cher passé. Non, je ne l'ai pas cru. Je ne le crois pas encore, même en l'entendant... Ah! C'est trop, c'est trop infâme... »

— a Et pourquoi? » interrompit la comtesse en redressant sa tête avec plus de hauteur encore. « Il n'y a qu'une chose infâme en amour, c'est le mensonge... Hé! Je le sais, vous autres hommes, vous n'êtes pas habitués à rencontrer des femmes vraies, et qui aient le respect, la religion de leur sentiment. Mais je l'ai, moi, ce respect; je la pratique, cette religion. Je vous répète que je vous ai beaucoup aimé, Boleslas. Je ne vous l'ai pas caché autrefois. Je ne me suis pas disputée à vous. J'ai été loyale avec vous, comme la vérité même... J'ai la conscience de l'être encore en me reprenant et en vous offrant, comme je le fais, une amitié solide, une amitié

d'homme à homme qui ne demande qu'à vous prouver la sincérité de son dévouement. »

— « Moi, une amitié avec vous, moi, moi, moi?... » s'écria Boleslas. « Ai-je eu assez de patience en vous écoutant comme je vous ai écoutée?... Je vous regardais me mentir et flétrir le mensonge dans la même haleine!... Et pourquoi ne me demandez-vous pas d'avoir aussi de l'amitié pour celui par qui vous m'avez remplacé?... Ah çà! Vous me prenez donc pour un aveugle, et vous vous imaginez que je n'ai pas vu hier ce Maitland auprès de vous, et que je n'ai pas su au premier coup d'œil quel rôle il jouait dans votre intimité? Vous n'avez donc pas compris que je devais avoir une forte raison pour revenir comme je suis revenu? Vous ne savez donc pas que l'on ne joue point avec quelqu'un qui vous aime comme je vous aime?... Ce n'est pas vrai. Vous n'avez pas été loyale avec moi, puisque vous avez pris cet homme pour amant quand vous étiez encore ma maîtresse. Et vous n'en aviez pas le droit, non, non, non, vous ne l'aviez pas!... Et quel homme! Si c'était Ardea, Dorsenne, n'importe qui dont je n'eusse pas à rougir pour vous?... Mais cette brute, ce drôle qui n'a rien, rien pour lui, ni beauté, ni naissance, ni élégance, ni esprit, ni talent, car il n'a point de talent, il n'en a pas !... Il n'a rien... que son encolure de taureau ! — C'est comme si vous m'aviez trompé avec un laquais... Non. C'est trop hideux. Ah! Catherine, jure-moi que ce n'est pas vrai. Dis-moi que tu ne m'aimes plus, je me soumet-

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trai, je m'en irai, tout, j'accepterai tout, pourvu que tu me jures que tu n'aimes pas cet homme... Mais jure, jure donc... » ajouta-t-il en lui prenant la main d'une étreinte si violente qu'elle jeta un petit cri et se dégagea en lui disant :

— ce Laissez-moi, vous me faites mal. » Et elle continua : a Vous êtes fou, Gorka, et c'est votre seule excuse... Je n'ai rien à vous jurer. Ce que je sens, ce que je pense, ce que je fais ne vous regarde plus après ce que je vous ai dit... Croyez ce qu'il vous conviendra de croire... Mais, » et l'irritation de la femme amoureuse, blessée dans l'homme qu'elle adore, la remuait tout entière, « vous ne me parlerez pas deux fois d'un de mes amis comme vous venez de vous le permettre... Vous m'avez manqué gravement et je ne vous le pardonnerai pas... Au lieu de cette amitié que je vous offrais si honnêtement, nous n'aurons plus ensemble que des rapports de monde... Voilà ce que vous avez voulu... Tâchez de ne pas vous les rendre impossibles, à vous-même. Soyez correct, au moins dans la forme. Souvenez-vous que vous avez une femme, que j'ai une fille, et que nous leur devons de leur épargner le contre-coup de cette triste rupture... Dieu m'est témoin que je l'aurais voulue tellement autre!... »

— a Ma femme! Votre fille!... » dit le jeune homme avec une amertume affreuse, a C'est bien l'heure en efî'et de vous en souvenir et de les mettre entre vous et ma juste vengeance!... Elles ne vous ont pas gênée antrcfois, les deux pauvres créatures,

quand vous avez commencé de vous faire aimer de moi?... Cela vous était commode alors qu'elles fussent amies. Et je m'y suis prêté!... Et j'ai accepté cette bassesse, — pour que vous veniez aujourd'hui vous abriter derrière ces deux innocentes!... Non, cela non plus ne sera pas. Non, vous ne me quitterez pas ainsi. Puisque c'est l'unique point où je puisse vous' frapper, je vous y frapperai. Je vous tiens par là, entendez-vous, et je vous garde. Ou bien vous mettrez cet homme à la porte, ou je ne respecte plus rien. Ma femme saura tout?... Hé! Tant mieux! Il y a trop longtemps que j'étouffe de mentir... Votre fille saura tout? Elle vous jugera plus tôt comme elle doit vous juger un jour... »

Il avait marché sur elle en parlant de la sorte avec un geste si cruel qu'elle avait dû reculer. Encore quelques minutes, et cet homme réalisait sa menace. Il allait la frapper, briser les objets autour de lui, provoquer un scandale affreux. Elle eut la présence d'esprit d'une audace plus courageuse encore. Un bouton de sonnette électrique se trouvait à la portée de sa main. Elle le pressa tandis que Gorka lui disait avec un rire de mépris :

— « Il ne vous restait plus que cet affront à me faire d'appeler vos domestiques pour vous défendre... »

— « Vous vous trompez, » répondit-elle, « je n'ai pas peur. Je vous répète que vous êtes fou et je veux seulement vous le prouver en vous rappelant à la

réalité de votre situation... Priez M^'^ Alba de descendre, » dit-elle à l'homme que son coup de sonnette avait fait venir. Ce fut, cette petite phrase, la goutte d'eau froide qui brise soudain un jet furieux de vapeur. Elle avait trouvé le seul moyen d'arrêter net cette terrible scène. Car, malgré la menace de tout à l'heure, elle savait que le mari de Maud reculerait toujours devant la jeune fille, amie de sa femme, et dont il connaissait si bien la délicatesse et la sensibilité. Gorka était capable des plus dangereux égarements et des plus cruels dans un accès de passion encore exaspéré par la vanité. Il y avait en lui un élément chevaleresque qui devait paralyser toute sa frénésie devant Alba. Quant à l'immoralité de cette combinaison de défense qui mêlait sa fille à sa rupture avec un amant vindicatif, la comtesse n'y songea point. Elle disait souvent : « C'est ma camarade, c'est mon amie... » Et elle le pensait. S'appuyer sur elle dans ce moment de crise lui fut aussi naturel que de prêter elle-même son épaule à la main de son enfant lorsqu'elles nageaient toutes deux en été au Lido, et qu'elles allaient un peu trop loin en pleine mer. Dans la tempête d'indignation qui secouait Gorka, ce subit appel à l'innocente Alba devait lui paraître et lui parut un dernier degré de cynisme. Durant le court espace de temps qui sépara la sortie du valet de pied et l'arrivée de la jeune fille, il ne prononça plus que ces mots répétés en se promenant de long en large tandis que son ancienne maîtresse le défiait de son hardi regard :

— « Je vous méprise... Je vous méprise. Ah! que je vous méprise!... » Puis, quand il entendit la porte s'ouvrir : ce Nous reprendrons cette conversation, madame... »

— « Quand vous voudrez, » répondit Catherine Sténo ; et à sa fille qui entrait: « Tu sais que la voiture nous attend pour onze heures moins dix et qu'il est déjà moins le quart. Es-tu prête?... »

— « Tu vois, » dit la jeune fille en montrant à ses mains des gants gris-perle à côtes noires qu'elle achevait de boutonner, et, sur sa tête, un large chapeau de tulle noir qui faisait comme une grande auréole obscure et transparente à ses cheveux blonds. Son buste mince était serré dans le corsage très ajusté que Maitland avait choisi pour son portrait, sorte de cuirasse d'une étoffe d'un bleu obscur, qui s'achevait à son cou et à ses poignets par des bandes de velours d'une nuance plus sombre. La ligne blanche d'un petit col et de manchettes d'homme achevait de donner à cette fi-êle silhouette une grâce d'adolescence plus jeune que son âge. Elle était visiblement descendue sur l'invitation de sa mère avec la hâte et le sourire de cet âge. Puis de voir l'expression de Gorka et l'éclat fiévreux des prunelles de la comtesse lui avait de nouveau donné ce qu'elle appelait, d'un terme bizarre mais trop juste, la sensation de « l'aiguille au cœur », d'une pointe aiguë et fine qui lui traversait la poitrine à gauche. Elle avait dormi d'un sommeil si profond, elle aussi, après cette soirée de la veille où elle avait

cru trouver dans l'attitude de sa mère entre le comte Polonais et le peintre Américain une preuve si certaine d'innocence. Elle l'admirait tant, cette mère, elle la trouvait si intelligente, si belle, si bonne, que de douter d'elle lui était un supplice à ne pas le supporter! Et il y avait des mois qu'elle en doutait. Une conversation affreuse sur la comtesse, surprise dans un bal entre deux femmes qui ne savaient pas Alba derrière elles, avait été le principe de ce doute, qui tour à tour avait grandi et diminué, qui l'avait abandonnée ou terrassée suivant des signes aussi peu décisifs que la tranquillité de M'"^ Sténo la veille ou que son trouble ce matin. Ce ne fut qu'une impression, toute rapide, tout instantanée, vraiment ce passage d'une aiguille qui ne laisse après elle qu'une gouttelette de sang, et elle avait encore son sourire de l'entrée pour demander à Boleslas : — a Comment Maud a-t-elle reposé? Comment va-t-elle ce matin? Et mon petit ami Luc?... » — ce Mais ils vont très bien, » répondit Corka. Le dernier frémissement de sa colère, arrêtée tout d'un coup par la présence de la jeune fille, se manifesta, mais pour la comtesse seulement, par cette phrase pourtant bien simple, à laquelle sa voix et son regard donnèrent une amertume extrême : « Je les ai retrouvés comme je les avais quittés... Ah! Ils m'aiment beaucoup... Je vous rends à Peppino, comtesse, » ajouta-t-il en marchant vers la porte. « Et vous, mademoiselle, je ferai vos ami,tiés à Maud... » Il avait retrouvé, pour s'en aller ainsi,

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toute la gentilhommerie qu'une longue ascendance de grands seigneurs sauvages, mais de grands seigneurs tout de même, avait déposée en lui. S'il fut correct dans son salut à M™^ Sténo, il sut mettre une grâce spéciale dans l'inclinaison plus profonde qu'il eut pour prendre congé de la contessina. Ce n'était qu'un rien, mais que la comtesse était trop fine pour ne pas sentir. Elle en fut remuée, elle que les désespoirs, les fureurs et les menaces avaient trouvée si impassible ou si courroucée. Toute la souplesse de cette nature Slave qui l'avait si longtemps charmée n'était-elle pas dans la volte-face qu'il avait eu le tact d'exécuter sans la moindre apparence de contrainte? Pendant un instant, elle demeura vaguement humiliée du succès qu'elle venait de remporter sur cet homme, qu'elle aurait volontiers, cinq minutes plus tôt, fait jeter à la porte par ses gens. Elle se taisait, oubliant jusqu'à la présence de sa fille, quand celle-ci la rappela à la sensation de la réalité en lui disant :

— (c Alors je remonte prendre mon voile et mon ombrelle?... »

— <( Et tu me rejoins dans le petit bureau, où je vais finir de causer avec Ardea, » répondit la mère, qui ajouta : ce J'aurai peut-être une nouvelle à t'annoncer en voiture, qui te fera plaisir!... » Elle avait retrouvé son vaillant sourire, et elle ne se doutait pas, tandis qu'elle reprenait elle-même sa conversation avec Peppino, que la pauvre Alba, aussitôt rentrée dans sa chambre, avait essuyé sur ses joues pâles

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deux grosses larmes et qu'elle avait rouvert, pour la relire, l'infâme lettre anonyme reçue la veille. Elle en savait cependant par cœur toutes les perfides phrases .'...Fallait-il que l'esprit qui les avait composées fut infernalement égaré par la vengeance, pour n'avoir pas craint de faire tenir à cette innocente enfant une dénonciation ainsi rédigée... a Un ami véritable de cM^'' S... la prévient quelle se compromet plus qu'il ne convient à une Jeune fille encore à marier, en jouant auprès de zM. cMaitland le rôle quelle a déjà joué auprès de cM. Gorka. Il y a des aveuglements si volontaires qu'ils deviennent des complicités?... » Ces mots, énigmatiques pour tout autre, mais pour la contessina d'une horrible clarté, avaient été, comme ceux des lettres dont Boleslas parlait à Dorsenne, découpés à même un journal, mis ensemble, puis collés sur une feuille d'un papier trop impersonnel pour permettre aucune recherche. Le raffinement d'une haine acharnée se reconnaissait à la difficulté que le Judas avait dû vaincre pour découvrir les noms propres imprimés, sans doute dans quelque compte rendu d'une fête mondaine. Dieu! Comme Alba avait tremblé de tout son corps la veille au matin, en lisant ce billet, d'une émotion redoublée par l'horreur de sentir planer sur elle et sur sa mère une haine d'une pareille cruauté de scélératesse! Comme ensuite les quelques paroles échangées avec Dorsenne lui avaient fait du bien et surtout cette sérénité de la comtesse à l'entrée de Boleslas Gorka! Fragile paix et qui s'en était allée rien qu'à voir sa

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mère et le mari de sa meilleure amie vis-à-vis l'un de l'autre, avec les traces dans leurs yeux, dans leur* gestes, sur leur visage, de cette effroyable scène Cette idée: ce Pourquoi étaient-ils ainsi? Que st sont-ils dit? » lui faisait trop mal de nouveau. Tou* d'un coup elle froissa dans sa main, avec violence, cette maudite lettre anonyme qui donnait comme une forme concrète à sa douleur et à son soupçon, et, allumant une bougie, elle en approcha le papier que la flamme eut bien vite transformé en un débris noir. Elle le broya, ce débris, elle le roula entre ses petites mains jusqu'à ce qu'il ne fût plus qu'une poignée de cendres, qu'elle dispersa au vent par la fenêtre. Puis elle regarda ses gants, d'un gris si tendre tout à l'heure et maintenant flétris de cette poussière couleur de fumée. C'était le symbole, ce résidu de souillure, de la tache que cette lettre, même brûlée, devait laisser sur sa pensée. Eux aussi, ces gants, lui firent horreur. Elle se les arracha des doigts plutôt qu'elle ne les quitta, et, quand elle descendit pour rejoindre M™^ Sténo, il n'était pas plus possible de saisir sur ses mains, gantées à nouveau, les traces de ce tragique enfantillage, qu'il n'était possible de discerner sous le grand voile qu'elle avait noué autour de son chapeau la trace des larmes de ses yeux. Elle la trouva, cette mère, dont elle souffrait tant, coiffée elle aussi d'un large chapeau de soleil, mais clair, avec un voile blanc, à l'intérieur duquel ses cheveux blonds, ses yeux bleus et son teint rose mettaient comme une lumière, la taille prise dans

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une robe de couturier, d'une étoffe et d'une coupe plus jeunes que celle de sa fille, et, rayonnante de plaisir maintenant':

— c( Hé bien! » disait-elle à Peppino Ardea, ce je vous félicite d'avoir pris votre parti. La démarche sera faite aujourd'hui même, et vous me remercierez toutes les heures de votre vie. »

— a En attendant, » répondit le jeune homm^ a je me connais. Je vais regretter ma résolution toute l'après-midi... Il est vrai, » ajouta-t-il philosophiquement, « que je regretterais tout autant de ne pas l'avoir prise... »

— ce Tu as deviné qu'il s'agit du mariage de Fanny, » disait M'"^ Sténo à sa fille quelques minutes plus tard, toutes les deux assises, comme deux sœurs, dans la victoria qui les emportait vers l'atelier de Maitland.

— ce Alors, » demanda la contessina, ce tu penses que cela se fera? »

— ce C'est fait, » répondit gaiement M™^ Sténo, a Je suis chargée de la demande... Vont-ils être heureux tous les trois!... Ce diable de Hafner a-t-il visé cela longtemps! Quand je pense qu'en 1880, après son procès, tu entends, il est venu me voir à Venise,

— vous jouiez, Fanny et toi, sur le balcon du palais,

— il me questionna beaucoup sur le Quirinal, sur le Vatican, sur le monde noir et sur l'autre... Puis il conclut en me montrant sa fille : a Je ferai de la « petite une princesse Romaine!... »

La Dogaresse était si heureuse à la pensée du succès de sa négociation, si heureuse aussi d'aller, comme elle y allait, à l'atelier de Maitland au trot de ses deux cobs anglais qui marchaient si vite qu'elle n'aperçut pas du tout sur le trottoir Boleslas Gorka qui la regardait passer! Alba était de son côté si troublée par cette nouvelle preuve, et indiscutable celle-là, de l'inconscience de sa mère, qu'elle ne remarqua pas non plus le mari de Maud. Ce qui lui avait rendu presque insupportable la veille l'attitude du baron Hafner et du prince d'Ardea vis-à-vis de Fanny, c'avait été de pressentir, sans se l'avouer, une douloureuse analogie entre l'atmosphère de mensonge où vivait la pauvre fille et l'atmosphère où elle croyait parfois vivre elle-même. Cette analogie la ressaisit et elle sentit de nouveau ce l'aiguille au cœur » à se souvenir de ce qu'elle avait appris autrefois parla comtesse sur l'intrigue dont le baron Justus Hafner avait en effet enlacé son futur gendre. Elle eut un accès d'infinie mélancolie, et elle tomba dans un de ses silences accoutumés, tandis que la comtesse racontait, en riant toujours, les indécisions de Peppino. Que lui importaient les fureurs de Boleslas en ce moment? Et que pouvait-il contre elle? Cette insouciance absolue de la scène qui venait d'avoir lieu entre eux, Gorka s'en était bien rendu compte, rien qu'à voir passer la Victoria. Longtemps il resta immobile sur le trottoir, à suivre du regard le grand chapeau clair et le grand chapeau sombre

LA COMTESSE STENO • iSf

qui descendaient dans le fourmillement de la large rue du Vingt Septembre. Une idée s'empara de lui tout d'un coup : M"^^ Sténo et sa fille allaient ainsi à l'atelier du peintre Maitland?... Il n'eut pas plutôt conçu ce cruel soupçon qu'il lui devint impossible de ne pas le vérifier sur l'heure. Il s'clança dans un fiacre qui passait, juste au moment où Ardea, sorti de la villa Sténo après lui, le rejoignait en lui disant :

— « Où vas-tu? Peux-tu me prendre avec toi, que nous causions?... »

— « Impossible, » répondit-il, « j'ai un rendezvous très pressé; mais dans une heure j'aurai peutêtre besoin de te demander un service... Où seras-tu?...»

— « Chez moi, » dit Peppino, « viens déjeuner. »

— « C'est entendu, » reprit Gorka, et se dressant, il dit à l'oreille du cocher, trop bas pour que son ami pût l'entendre : « Dix francs de bonne main pour toi si tu me mets en cinq minutes au coin de la rue Napoléon III et de la place Victor- Emmanuel... » Le cocher ramassa ses guides, et, par la souveraine magie de la manda, la rosse éreintée qui traînait la botte se trouva transformée en un bon et solide cheval de race Romaine, la hotte ellemême en une voiture légère comme la plus rapide des carrojiêUe toscanes, et le tout disparut par une ruelle transversale tandis que le sage Peppino se disait à part lui :

— « Voilà un brave garçon qui ferait beaucoup

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mieux de rester avec son ami Ardea, au lieu de courir où il court. Cette histoire-là finira par quelque duel... Si je n'avais pas cette sottise à liquider, » et il se montrait à lui-même avec la pointe de sa canne une affiche de vente de son propre palais, « je m'amuserais à leur prendre la Caterina à tous deux... Mais c'est pour après mon mariage ces petites fêtes. En ce moment, opéra séria sur toute l'affiche. »

Comme on l'a vu, le fin matois qu'était le prince ne s'était pas trompé sur la direction du fiacre hélé par Gorka. C'était bien du côté de l'atelier occupé par Maitland que courait l'amant délaissé, mais pas encore vers cet atelier. L'insensé voulait se démontrer à lui-même que toute la mise à nu de sa douleur n'avait servi de rien, et qu'à peine débarrassée de lui, M"^^ Sténo s'était rendue chez l'autre. A quoi cela lui servirait-il de le savoir et que prouverait cette évidence? La comtesse s'était-elle cachée de ces séances, — de ces commodes séances, — comme le jaloux avait dit à Dorsenne? Leur seule image brûlait ses veines d'un feu plus fiévreux que l'image des autres rendez-vous. Car de ces derniers, malgré les lettres dénonciatrices, malgré le tête-à-tête de la terrasse, malgré l'insolent Linco qu'elle avait proféré devant lui, malgré la scène de tout à l'heure, il pouvait douter encore, au lieu que les longues intimités de l'atelier lui étaient certaines. Elles l'affolaient, *t, en même temps, par cette étrange contradiction qui est le signe commun de toutes les jalousies, il

avait comme faim ec comme soif de se les rendre plus présentes. Il était donc descendu de sa voiture au coin qu'il avait indiqué à son cocher et d'où il pouvait fouiller du regard la longue rue Leopardi où se trouvait la maison de son rival. C'était une grande bâtisse de style moresque construite par le célèbre artiste espagnol Juan Santigosa, qui avait dû tout vendre cinq ans auparavant, maison, atelier, chevaux, tableaux finis, ébauches commencées, pour acquitter d'immenses pertes de jeu. Florent Chapron avait acheté à ce moment-là cette espèce de faux .Alhambra aux portes cintrées dont il louait une partie à son beau-frère. Pendant les quelques minutes qu'il attendit sur cet angle de trottoir, Boleslas Gorka se souvint d'avoir visité cet hôtel l'année précédente, au cours d'une de ces tournées dont les femmes du monde sont si friandes, à Rome aussi bien qu'à Paris, en compagnie de M"^^ Sténo, d'Alba, de Maud et de Hafner. Un instinct irraisonné lui avait rendu le peintre et sa peinture antipathiques dès cette première rencontre. Avait-il eu assez raison?... Tout d'un coup, en se penchant un peu de manière à voir sans être vu, il aperçut une Victoria qui entrait dans cette longue rue Leopardi, et dans cette victoria le chapeau noir de M^'^ Sténo et le chapeau éclatant de sa mère. Encore deux minutes et l'élégante voiture s'arrêta devant la maison moresque dont la blancheur brillait au milieu des autres bâtisses de cette rue, pour la plupart inachevées, avec une sorte d'insolente somptuosité. Les

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deux femmes descendirent et elles disparurent derrière la porte qui se referma, tandis que le cocher faisait repartir ses chevaux au pas de bêtes qui vont rentrer à leur écurie. Il les contenait pour qu'ils ne s'échauffassent point, et les braves cobs frémissaient d'impatience dans leurs harnais qu'ils avaient besoin de baigner d'écume. Evidemment la comtesse et Alba étaient dans l'atelier pour une longue séance. Qu'avait appris Boleslas qu'il ne sût déjà? Ètait-il assez ridicule sur le trottoir de ce square au centre duquel se dresse la ruine d'un réservoir antique appelée, pour une raison plus que douteuse : le trophée de Marius? D'un regard le jeune homme enveloppa tout ce tableau : la victoria vide qui tournait en sens inverse, la vaste place, cette ruine, la ligne des hautes maisons, son fiacre. Il s'apparut à luimême comme si grotesque d'être ici à espionner ce dont il était trop sûr, qu'il éclata d'un rire nerveux, et il remonta dans sa voiture en donnant sa propre adresse au cocher : « Palazzetto Doria. Place de Venise. » Le fiacre s'ébranla lentement cette fois, car l'homme avait compris que la frénésie d'arriver vite ne bouleverserait plus son client. Par une nouvelle métamorphose, le rapide cheval Romain était redevenu une vulgaire rosse, et le véhicule une pesante, une sordide machine qui roulait le long des rues à la grâce de Dieu. Boleslas s'abandonnait lui-même à cet affaissement, réaction inévitable d'un accès de violence comme celui qu'il venait de traverser. Ce calme ne devait pas, ne pouvait pas durer.

La vision de l'atelier dans lequel se trouvait maintenant M°'^ Sténo recommença de se préciser pour le jaloux avec plus de netteté à mesure qu'il s'éloignait. Il aperçut en pensée son ancienne maîtresse qui se promenait dans ce décor de tapisseries, d'armures, d'études commencées, comme il l'avait vue si souvent se promener dans son fumoir, à lui, avec le sourire de la femme amoureuse en train de toucher aux objets parmi lesquels vit son amant. Il aperçut Alba immobile et qui servait de chaperon à cette nouvelle intrigue de sa mère, avec la même naïveté qu'elle avait mise autrefois à protéger leur liaison. Il aperçut Maitland avec son regard indifférent de la veille, ce regard de l'homme préféré, si sûr de son triomphe qu'il n'éprouve même pas cette jalousie du passé, seule consolation pour l'orgueil d'un prédécesseur outragé. Cette tranquillité souveraine de celui qui nous remplace auprès d'une maîtresse infidèle augmente encore notre fureur, si nous avons le ridicule et le malheur de traverser une crise comme celle que traversait Gorka. A un moment cette évocation de son rival lui devint, à la lettre, impossible à supporter. Il était tout près de sa propre maison, car il venait de doubler cette admirable place tout encombrée de débris de basiliques, ce forum de Trajan que domine la statue de saint Pierre dressée au faîte de la célèbre colonne. Autour du fût de marbre sculpté les légions montent pour aboutir là-haut au triomphe de l'humble pêcheur Galiléen qui débarqua au port du Tibre, voici dix

IÇO COSMOPOLIS

huit cents ans, inconnu, persécuté, mendiant peutêtre. Quel symbole et quel conseil de dire comme l'apôtre : « Où irions-nous, Seigneur ? Vous seul avez des paroles de vie éternelle!... » Mais Gorka n'était ni un Montfanon ni un Dorsenne pour écouter dans son cœur ou dans son esprit l'écho de pareils enseignements. C'était un homme de passion et d'action, qui ne voyait que sa passion et que son action dans le cadre où le hasard le jetait. Un accès nouveau de sa fureur le reprit à l'idée de l'attitude que Maitland avait eue la veille. Cette fois il ne fut plus maître de se dompter. Il tira violemment le cocher stupéfié par la manche de son habit, et il lui cria l'adresse de la rue Leopardi d'un ton si impératif que le cheval recommença aussitôt de trotter comme dans la première course, et la voiture de filer lestement dans le dédale des rues. Une vague de volonté tragique roulait sur le cœur du jeune homme. Non. Il ne tolérerait pas cet affront davantage. Il était trop cruellement atteint dans les cordes les plus vivantes et les plus intimes de son être, dans son amour aussi bien que dans son orgueil. L'un et l'autre saignaient en lui, et un autre instinct encore le poussait à la folle démarche qu'il allait tenter. Le vieux sang des Palatins, à propos desquels Dorsenne le plaisantait toujours, bouillonnait dans ses veines. Si les Polonais ont fourni tant de héros aux drames et aux romans modernes, c'est qu'ils sont demeurés, à travers des défauts payés bien cher, la race la plus chevaleresquement, la plus follement brave d'Eu-

rope. Quand ces hommes d'une excitabilité si déréglée et si complexe sont touchés à une certaine profondeur, ils pensent à se battre aussi naturellement que le descendant d'une lignée de suicidés pense à se tuer. Le joyeux Ardea, avec son coup d'œil Italien, avait aperçu aussitôt le terme où le caractère de Gorka devait l'entraîner. C'était un duel qu'il fallait à cet amant trahi pour qu'il pût supporter cette trahison. Ou il blesserait, il tuerait peut-être son rival et sa passion serait satisfaite, ou bien il risquait d'être tué lui-même et le courage qu'il déploierait à braver la mort lui permettrait de se relever à ses propres yeux. Une idée folle s'était emparée de lui et qui le précipitait vers la rue Leopardi : provoquer son rival tout de suite et devant M'"^ Sténo. — Ah ! Qu'il aurait de joie à la voir trembler, car il faudrait bien qu'elle tremblât quand elle le verrait entrer dans l'atelier ! — Mais il serait correct comme elle le lui avait si insolemment demandé. Il arriverait soi-disant pour voir le portrait commencé d'Alba. Il dissimulerait, puis il saurait bien trouver un prétexte à discussion. Il est si aisé d'en faire sortir une de la plus simple causerie d'art, et d'une discussion une querelle est si tôt née. Tout prétexte lui serait bon, la première étude venue qui lui déplairait. Il parlerait de manière que Maitland dût lui répondre. Le reste suivrait. Mais Alba Sténo serait présente? Hé! tant mieux! Il en serait plus à l'aise, si l'altercation prenait ainsi naissance, devant elle, pour abuser ensuite sa propre femme sur la

véritable raison de ce duel. Ah ! Il l'aurait coûte que coûte, sa dispute, et dès l'instant qu'il y aurait eu échange de témoins il faudrait bien que l'Américain marchât. Sinon Boleslas saurait s'arranger de manière à rendre impossible à ce drôle un plus long séjour à Rome. D'ailleurs si le personnage avait un peu de cœur, il comprendrait dès le début les intentions de son visiteur et alors l'affaire se déciderait vite. Le jeune homme était exalté à ce point par le roman de cette provocation et de ce duel qu'il en éprouvait comme un apaisement, cette sensation de délivrance dont s'accompagnent les volontés extrêmes quand elles terminent de longues et fiévreuses journées d'incertitude et de rongement intérieur,

— (( Que cela rafi-aîchit le sang de se venger d'un drôle et d'une drôlesse, » se disait-il en descendant de son fiacre et en sonnant à la porte de la maison moresque, ce M. Maitland?... » demanda-t-il au valet de pied qui dissipa du coup son exaltation en lui répondant cette simple phrase, la seule à laquelle il ne se fût pas attendu, dans sa crise de frénésie :

— ce Monsieur n'y est pas. »

— (( Il y sera pour moi, » reprit Boleslas, « j'ai rendez-vous avec M'"^ et M^'*^ Sténo qui m'attendent. »

— ce C'est que les ordres de Monsieur sont formels... » répondit le domestique. Habitué, comme tous les serviteurs chargés de défendre le travail d'un artiste, à une certaine rigueur de consigne, il

hésitait néanmoins devant le mensonge qu'avait subitement imaginé Gorka, et il cédait à une nouvelle insistance lorsque quelqu'un parut sur le palier de l'entresol, qui n'était autre que Florent Chapron. Le hasard avait voulu que ce dernier eût envoyé lui-même chercher une voiture quelques minutes auparavant pour aller déjeuner en ville, et que cette voiture tardât. Au bruit des roues qui s'étaient arrêtées devant la porte, il avait regardé par une des fenêtres de son appartement qui donnait sur la rue. Il avait vu descendre Gorka. Une pareille visite à une pareille heure avec les personnes qui étaient dans l'atelier lui avait semblé si menaçante qu'il accourait aussitôt. Il avait pris son chapeau et sa canne afin de justifier sa présence dans le vestibule par le prétexte tout naturel de sa propre sortie. Il se trouva au milieu de l'escalier juste à temps pour arrêter le domestique qui s'était décidé à « aller voir », et, saluant Boleslas avec plus de raideur que d'habitude :

— c( Mon beau-frère n'y est pas, monsieur, » ditil, et il ajouta en se tournant vers le valet de pied, afin d'éloigner tout témoin s'il devait y avoir un échange de mots un peu vifs entre l'importun visiteur et lui : a Nereo, courez me chercher un mouchoir dans ma chambre. J'ai oublié le mien. »

— a Cette consigne ne saurait être pour moi, monsieur, » insista Boleslas. « M. Maitland m'a donné rendez-vous pour ce matin, pas plus tard que hier soir, chez M"^*= Sténo, afin de voir le portrait d'Alba... »

— « Ce n'est pas une consigne, » repondit Florent. (( Je vous répète que mon beau-frère est sorti. L'atelier est fermé, et il m'est d'autant plus impossible de prendre sur moi de vous le faire ouvrir pour vous montrer ce portrait que je n'en ai pas la clef. Quant à M""^ et M^^^ Sténo, elles ne sont pas venues depuis plusieurs jours, la pose ayant été interrompue... »

— « Voilà qui est d'autant plus extraordinaire, monsieur, » reprit l'autre, « que je les ai vues de mes yeux, il y a cinq minutes, entrer ici et leur voiture s'en aller... » Il sentait sa colère grandir de nouveau et se porter tout entière contre ce chien de garde soudain dressé au seuil de la maison du rival. Florent, de son côté, commençait à perdre patience. Il avait lui-même, de ce sang noir qu'il n'avouait pas, mais qui teintait de brun les profondeurs de son teint, l'irritabilité violente. L'attitude de l'ancien amant de M"^^ Sténo lui. paraissait si exorbitantequ'il répondit très sèchement en faisant le geste d'ouvrir la porte, afin d'obliger l'autre à sortir:

— « Vous vous serez trompé, monsieur, voilà tout. »

— (c Savez-vous, monsieur, » répondit Boleslns « que vous venez de me parler sur un ton qui n'esi pas absolument celui que j'ai le droit d'attendre de vous... Qiiand on se charge de certains métiers, il faut au moins y mettre la forme... »

— a Et moi, monsieur, » reprit Chapron, « je vous serais très obligé de vouloir bien, quand vous

me parlez, me parler autrement que par énigmes... Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec vos certains métiers, mais je sais que c'en est un parfaitement indigne d'un gentilhomme que de se conduire comme vous le faites à la porte d'une maison qui n'est pas la vôtre et pour des raisons que je ne comprends pas... »

— (( Vous les comprenez très bien, monsieur, » dit Boleslas décidément hors de lui, « et vous ne vous êtes pas fait sans motifs le nègre de monsieur votre beau-frère... »

11 n'avait pas plutôt dit cette phrase que Florent, incapable, lui aussi, de se contenir davantage, leva sa canne dans un geste de menace que le comte Polonais arrêta juste à temps en saisissant la badine de sa main droite. Ce fut l'éclair d'une seconde, et les deux hommes étaient de nouveau face à face, tous deux pâles de fureur, prêts à se colleter sans doute ignoblement, lorsque le bruit d'une porte refermée au-dessus de leurs têtes les rappela au sentiment de leur dignité. Le domestique descendait. Ce iucChapron qui retrouva le premier tout son sangfroid, et il dit à Boleslas, d'une voix assez basse pour n'être entendu que de lui :

— a Pas de scandale, monsieur, n'est-ce pas? J'aurai l'honneur de vous envoyer deux de mes amis... »

— tt C'est moi, monsieur, » répondit Gorka, a qui vous enverrai deux des miens. Vous me paierez votre geste, je vous le jure. «

— (c Hé! Ce que vous voudrez, » fit l'autre; « j'accepte d'avance toutes vos conditions... Je vous demande pourtant une chose, » ajouta-t-il: « qu'aucun nom ne soit prononcé. Il y aurait trop de personnes atteintes. — Convenons que nous avons eu une discussion dans la rue, que nous nous sommes mal parlé l'un à l'autre, et que je vous ai menacé. »

— « Soit, » dit Boleslas après un silence, « vous avez ma parole. »

— « Voilà un homme, celui-là, » se disait-il cinq minutes plus tard en roulant de nouveau avec son fiacre le long des rues, après avoir donné au cocher l'adresse du palais Castagna cette fois : a Oui, c'est un homme... Il a été très crâne, tout à l'heure, et moi, j'ai manqué de sang-fi"oid. J'avais trop mal aux nerfs... C'est égal, j'aurais du regret de donner un mauvais coup à ce garçon. Mais, patience, l'autre ne perdra rien pour attendre... »

LES INCONSÉQ UENCES d'uN VIEUX CHOUAN

A?T1 [TiP ANDis que cet insensé de Boleslas courait ÉfO <^ chez Ardea lui demander avec une espèce \t^ISyL^ de joie sauvage son assistance dans la plus déraisonnable des rencontres, Florent Chapron n'était préoccupé que d'un seul souci, empêcher à tout prix que son beau-frère ne soupçonnât sa querelle avec l'amant éconduit de M"^^ Sténo et le combat qui allait en résulter. Son amitié passionnée pour Lincoln était si forte qu'elle le préserva de l'énervement qui précède d'ordinaire un premier duel, surtout lorsque celui qui débute sur le terrain a néghgé toute sa vie de manier l'épée ou le pistolet. Pour un escrimeur, même faible, et pour un habitué du tir, même médiocre, une rencontre se traduit par des images de détail qui enlèvent au danger son je

ne sais quoi d'indéterminé, d'aveugle et partant de presque absurde. L'homme conçoit la possibilité de la lutte, d'une action à bravement accomplir. Il pense à une parade, à une manière de presser la gâchette de son arme. C'en est assez pour lui rendre un sangfroid que l'ignorance absolue ne saurait garder, à moins qu'elle ne soit soutenue par un de ces sentiments profonds qui sont plus forts en nous que la chair et que le sang. C'était le cas pour Florent. Cet instinctif de Dorsenne, qui avait un flair presque physique des choses du cœur, ne s'y était pas mépris : le peintre avait dans le frère de sa femme un dévouement d'une abnégation entière. Il pouvait tout exiger de ce mameluk ou plutôt de cet esclave, car c'était bien le sang des esclaves, ses ancêtres, qui se manifestait dans Chapron par une absorption si totale de sa personnalité. L'atavisme de la servitude a ces deux effets qui ne sont contradictoires qu'en apparence : il produit des capacités insondables de sacrifice ou de perfidie. L'une et l'autre de ces dispositions morales se trouvaient incarnées dans le frère et dans la sœur. Us s'étaient, comme il arrive quelquefois, distribué le double caractère de leur race : l'un en avait hérité toute la vertu d'immolation, l'autre toute la puissance d'hypocrisie. Mais le drame provoqué par la galanterie de M"^^ Sténo et déchaîné définitivement par la frénésie de Gorka, devait seul faire paraître à la lumière des états moraux que Dorsenne pressentait sans les bien comprendre. Il ignorait trop complètement les circonstances où Florent

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s'était développé, celles où Maitland et lui s'étaient rencontré?, comment Maitland s'était décidé à épouser Lydia, enfin une exceptionnelle et longue histoire qu'il est nécessaire d'esquisser au moins ici pour éclairer de leur vrai jour les relations singulières de ces trois êtres.

Comme on l'a vu, l'allusion faite brutalement par Boleslas au sang noir avait marqué la minute où Florent avait perdu toute patience, au point de lever sa canne sur son insolent interlocuteur. C'est qu'aussi cette tache originelle, cachée avec le soin le plus jaloux, représentait pour le jeune homme ce qu'elle avait représenté pour son père, le point vital de l'amour-propre, la secrète et constante humiliation. Elle était bien faible, cette dose de sang noir qui coulait dans leurs veines, si faible qu'il fallait en être averti pour y. penser, mais elle avait suffi pour que le séjour de l'Amérique leur devînt d'autant plus intolérable à tous les deux, qu'ils avaient la grande et légitime fierté de leur nom, un nom que l'Empereur a mentionné à Sainte-Hélène comme celui d'un de ses plus braves officiers. Le grand-père de Florent n'était autre, en effet, que ce colonel Chapron qui, devant le Dnieper, et comme Napoléon désirait un renseignement, passa le fleuve à la nage avec son cheval, poursuivit un Cosaque sur l'autre rive, le força comme un cerf, le coucha terrifié au travers de sa selle et le rapporta au camp français. Quand l'Empire tomba, ce héros, qui s'était compromis

d'une manière irréparable dans l'armée de la Loire, quitta son pays, et, accompagné d'une poignée de ses anciens soldats, il vint fonder au Sud des États- Unis, dans l'Alabama, une sorte de colonie agricole à laquelle ces braves donnèrent le nom — qu'elle conserve encore — d'Arcola, mélancolique et naïf hommage à la fabuleuse épopée qui avait été leur vie réelle cependant. Qu'elle était loin déjà en 1 820 ! Qui aurait reconnu le brillant colonel entré à côté de Montbrun au cœur de la Grande Redoute, dans le planteur de quarante-cinq ans, préoccupé de ses cotons et de ses cannes à sucre, qui fit d'ailleurs fortune en très peu de temps à force d'énergie et de bon sens? Cette réussite, connue en France, fut même la cause indirecte de cette autre émigration conduite au Texas parle général Lallemand et qui se termina si mal. Le colonel Chapron n'avait pas, comme on pense, acquis en courant l'Europe des notions très scrupuleuses sur les rapports des sexes entre eux. Cependant, ayant rendu mère une très jolie et très douce mulâtresse qu'il avait rencontrée dans un petit voyage à la Nouvelle-Orléans et ramenée à Arcola, il s'attacha profondément à ce pauvre charmant être et à son fils, d'autant plus qu'avec une simple différence de teint et de cheveux, cet enfant était son portrait à lui, un de ces portraits d'une ressemblance si saisissante que la paternité en est doublée. Bref, en mourant, l'ancien homme de guerre et qui ne tenait plus à personne dans son pays natal, laissa toute sa fortune à ce fils qu'il avait baptisé, comme

il convient, Napoléon. Lui vivant, personne parmi les voisins n'avait osé traiter le jeune homme autrement que ne le traitait son père. Il n'en alla plus de même quand le prestige du soldat de l'Empereur ne fur plus là pour protéger ce garçon contre cette aversion de race qui est, moralement, un préjugé; mais, socialement, elle traduit un instinct de conservation d'une infaillible sûreté. Les Etats-Unis n'ont grandi qu'à cette condition. Le mélange des sangs y eût dissous cette admirable énergie anglo-saxonne que la lutte contre une nature à la fois très riche et très rebelle a exaltée pour de si étonnantes splendeurs. Il ne faut pas demander à ceux qui sont les victimes d'un instinct semblable d'en comprendre la légitime injustice. Us n'en sentent que la férocité. Napoléon Chapron,' repoussé dans plusieurs tentatives de mariage, contrecarré dans son exploitation, humilié dans vingt petites circonstances parles anciens compagnons mêmes du colonel, devint une espèce de misanthrope. Il ne vécut plus que soutenu par une double volonté, accroître démesurément sa fortune d'une part, et, de l'autre, épouser une femme blanche. Ce n'est qu'a l'âge de trente-cinq ans, en 18^7, qu'il réalisa le second de ces deux projets. Au cours d'un voyage en Europe, il s'intéressa sur le bateau à une jeune institucrice Anglaise qui revenait du Canada, rappelée par de grands malheurs de famille. Il la revit à Londres. Il fut à même de l'aider avec tant de délicatesse qu'il la toucha, et elle consentit à devenir sa femme. De cette union naquirent, à un an de

distance, Florent et Lydia. Cette dernière avait coûté la vie à sa mère, juste au moment où la guerre de sécession compromettait la fortune de Chapron qui, fort heureusement pour lui, avait, dans son désir de s'enrichir vite, hasardé son argent un peu de tous côtés. Il ne se trouva ruiné qu'à moitié. Seulement cette demi-ruine l'empêcha de retourner en Europe comme il avait rêvé de le faire. Il dut rester dans l'Alabama pour réparer ce désastre, et il y réussit, car à sa mort, survenue en 1880, ses deux enfants héritèrent chacun de plus de quatre cent mille dollars. Ce n'était pas à cette construction d'une grande fortune que s'était borné le dévouement de ce père incomparable. Il avait eu le courage de se priver de la présence de ces deux êtres qu'il adorait, pour leur éviter les humiliations d'une école Américaine, et il les avait envoyés dès la douzième année en Angleterre, le fils chez les Jésuites de Beaumont, la fille chez les religieuses du Sacré-Cœur à Roehampton. Après quatre ans de séjour dans ces deux maisons, il les avait fait passer à Paris, Florent à Vaugirard, Lydia rue de Varenne, et c'est juste au moment où, ayant réalisé ses quatre millions, il se préparait à revenir vivre auprès d'eux dans un pays sans préjugés, qu'un coup d'apoplexie l'avait frappé, encore bien jeune. La double usure du travail et du chagrin avait eu raison d'un de ces organismes comme le. croisement de la race noire et de la race blanche en produit souvent, athlétiques d'apparence, mais d'une sensibihté trop vive et chez qui la résistance vitale

n'est pas en proportion avec la vigueur musculaire. Celui-là avait à peine soixante ans!

Quelque soin que cet homme, si blessé par la tare de sa naissance, eût apporté à préserver ses enfants d'une épreuve semblable, il n'avait pu l'empêcher, et au moment où son fils entra ainsi à Beaumont, cette épreuve avait commencé. Les quelques petits garçons avec lesquels Florent s'était trouvé en rapport, dans des hôtels simplement ou dans des promenades, durant son séjour en Amérique, lui avaient déjà fait sentir cette humiliation du sang dont le père avait tant souffert. L'écolier de douze ans, silencieux et follement sensible, lui aussi, qui fit son apparition sur le lawn du paisible collège anglais par un matin voilé d'automne, y apportait un amourpropre déjà saignant et pour qui ce fut une surprise délicieuse de se trouver au milieu de camarades de son âge qui ne parurent même pas se douter qu'une différence les séparât de lui. Il fallait le coup d'œil d'un Yankee pour discerner sous les ongles de ce bel adolescent un peu bruni la toute petite goutte de ce sang noir déjà si lointain. Entre un octavon et un créole, jamais un Européen n'a pu faire de différence. Florent avait été présenté pour ce qu'il était réellement, le petit-fils d'un des meilleurs officiers de l'Empereur. Son père avait eu soin de le donner comme Français, et ses compagnons n'avaient vu en lui qu'un écolier comme eux, venant par hasard de l'Alabama, c'est-à-dire d'un pays à peu près aussi chimérique que le Japon ou que la Chine. Tous

ceux qui dans la première jeunesse ont connu les ombrageuses torcures de l'appréhension jugeront quelle fut l'angoisse de ce pauvre enfant lorsque, après quatre mois d'une vie en commun épanouie à la chaleur de sympathies sans arrière-pensées, un des pères Jésuites qui dirigeaient le collège lui annonça, croyant lui être agréable, la prochaine arrivée d'un Américain, du jeune Lincoln Maitland. Ce fut pour Florent une secousse si violente qu'il en eut réellement la fièvre pendant quarc:nte-huit heures. A des années de distance, il se rappelait quelles idées intenses l'avaient assiégé le jour où, ayant su la venue du nouveau, il descendit de sa chambre vers le réfectoire commun, sûr qu'aussitôt en face de ce camarade il aurait à recevoir ce coup d'œil dédaigneux subi si souvent aux Etats-Unis. Nul doute pour lui qu'une fois son origine ainsi découverte, l'atmosphère de bienveillance amicale oii il se mouvait avec tant d'étonnement ne fût aussitôt changée en hostilité. Il se revoyait traversant le préau, appelé soudain par le père Roberts, — c'était le maître qui l'avait averti, — et sa surprise quand Lincoln Maidand lui avait donné la vigoureuse poignée de main d'un demi-compatriote qui en retrouve un autre. Il devait comprendre plus tard que cet accueil était tout naturel venant du fils d'une Anglaise, élevé uniquement par sa mère et emmené de New-York en Europe avant sa cinquième année, pour y vivre dans un milieu aussi peu Américain que possible. Chapron ne raisonna pas de la sorte.

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Il avait le cœur infiniment tendre. La reconnaissance y entra du coup, aussi passionnée qu'avait été son enfantine épouvante de tout à l'heure. Une semaine après, Lincoln Maitland et lui étaient amis et amis aussi intimes que s'ils ne se fussent jamais quittés depuis les douze ans qu'ils avaient déjà vécus.

Cette affection, qui n'aurait été pour la nature indifférente de Maitland qu'un banal épisode de collège, devait devenir pour Florent le sentiment le plus sérieux, le plus complet de sa vie. Ces fraternités d'élection, la plus belle fleur et la plus délicate du cœur de l'homme, éclosent d'ordinaire ainsi dans l'adolescence. C'est l'âge idéal de l'amitié passionnée que cette période qui va de dix à seize ans, lorsque l'âme est si pure, si fraîche, si vierge encore, si féconde en généreux projets d'avenir. On les forine à deux, ces projets. On rêve d'un compagnonnage presque mystique avec l'ami pour lequel on n'a aucun secret, dont on voit le caractère sous une telle lumière de noblesse, à l'estime de qui on tient comme à la plus sûre récompense, à qui l'on souhaite naïvement de ressembler. Enfin ce sont, entre de pauvres bambins innocents qui peinent côte à côte sur un problème de géométrie ou une leçon d'histoire, de véritables poèmes de tendresse dont l'homme fait sourira plus tard, en retrouvant si éloigné de lui par tous les goûts, par toutes les idées, par l'être de son être en un mot, celui qu'il a souhaité d'avoir pour frère. Il arrive pourtant que dans

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certaines natures, d'une sensibilité particulièrement précoce et fidèle à la fois, cet éveil de la vie affective est si fort, si envahissant, que cette amitié passionnée persiste, d'abord à travers cet autre éveil, celui de la sensualité, si meurtrier à toutes les délicatesses, puis à travers le premier tumulte de l'expérience sociale, non moins meurtrier à notre Idéal d'adolescent. Ce fut le cas pour Florent Chapron, soit que son caractère, à la fois un peu farouche et cependant soumis, le rendît plus propre à cette abdication de notre personnalité que suppose l'amitié,

— soit qu'éloigné de son père et de sa sœur et n'ayant plus sa mère, son cœur aimant eût besoin de s'attacher à quelqu'un qui lui tînt lieu de famille,

— soit enfin que Maitland exerçât sur lui un prestige spécial par des qualités contraires aux siennes. Fragile et un peu souffreteux, fut-il séduit par la force et l'adresse que son ami apportait à tous les exercices? Timide et volontiers taciturne, fut-il dominé par l'aplomb de cet athlète aux gros rires, à l'énergie invincible? Les étonnantes dispositions pour les arts que l'autre déploya dès ces années le conquirent-elles, et aussi la sympathie pour des malheurs dont il reçut la confidence et qui le touchèrent plus qu'ils ne touchaientcelui qui les' éprouvait? Gordon Maitland, le père de Lincoln, d'une excellente famille de New-York, s'était fait tuer fort bravement à la bataille de Chancellorsville, pendant cette même guerre qui avait failli ruiner le père do Florent. M"^^ Maitland, pauvre fille d'un petit recteur

d'une église presbytérienne de Newporc et qui n'avait épousé son mari que pour sa fortune, n'eut plus, une fois veuve, qu'une seule idée, ro go ahroad, comme ils disent là-bas, — s'en aller. Oii? En Europe, lieu vague et fascinateur, où elle s'imaginait devoir marquer par son esprit et sa beauté. Elle était jolie, vaniteuse et sotte, et ce voyage à la poursuite d'un rôle indéterminé à jouer dans le vieux monde, se réduisit à passer deux ans d'hôtel en hôtel. Après quoi, elle épousa le second fils d'un pauvre pair d'Irlande, avec cette nouvelle chimère d'une entrée dans cet Olympe de l'aristocratie britannique dont elle avait tant rêvé. Elle s'était faite catholique, et son fils avec elle, pour obtenir ce beau résultat qui lui coûta cher. Car non seulement le grand seigneur ruiné qui lui avait donné son nom était brutal, ivrogne et cruel, mais il joignait à tous ces défauts celui d'être un des joueurs les plus acharnés de tout le Royaume-Uni. Il tint son beau-fils hors de chez lui, battit sa femme, et mourut vers 1880 après avoir mangé la fortune de la pauvre créature et presque toute celle de Lincoln. En ce moment-là ce dernier, que son beau-père avait naturellement laissé se développer à sa guise, et qui^ depuis sa sortie de Beaumont, travaillait la peinture un peu partout, à Venise, à Rome et à Paris, se trouvait dans cette ville et l'un des premiers élèves de l'atelier de Bonnar. Voyant sa mère ruinée, sans ressources à quarantequatre ans, persuadé lui-même de son glorieux avenir, il avait eu un de ces mouvements magni-

fiques comme en a la jeunesse et qui prouvent beaucoup moins la générosité que l'orgueil de la vie. Sur les quinze mille francs de rente qui lui restaient, il en avait cédé douze mille cinq cents à sa mère. Il convient d'ajouter que moins d'un an après il épousait la sœur de son ami de collège et quatre cent mille dollars. Il avait vu la misère et il en avait eu peur. Sa bonne action vis-à-vis de sa mère lui servit à justifier à ses propres yeux le caractère purement intéressé de cette combinaison qui affranchissait à jamais son pinceau. Il y a d'ailleurs des consciences d'artistes ainsi faites. Celui-là ne se serait jamais pardonné une concession d'art. Il considérait comme des scélérats les peintres qui mendient le succès par des compromis dans leur manière, et il trouvait tout naturel de prendre les deux millions de M^'^ Chapron, qu'il n'aimait pas, et pour laquelle, maintenant qu'il avait grandi et connu quelques-uns de ses compatriotes, il n'était pas loin d'éprouver lui aussi le préjugé de race. La gloire du colonel de l'Empire et l'amitié pour « ce bon Florent », comme il disait, achevèrent de couvrir le tout.

Pauvre et bon Florent, en effet! Ce fut pour lui, ce mariage, le roman réalisé de sa jeunesse. Il le désirait depuis la première semaine où iMaitland lui avait donné cette cordiale poignée de main qui les avait liés. Vivre dans l'ombre de son ami devenu à la fois son beau-frère et son grand homme, il ne rêvait pas d'autre solution à sa propre destinée. Les défauts de Maitland développés dans leur plénitude

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par l'âge, la fortune et le succès, — on se rappelle le triomphe de sa Femme en violet et en jaune au Salon en 1884, — trouvèrent Florent aussi aveugle qu'à l'époque où ils jouaient ensemble au cricket sur les prairies de Beaumont. Dorsenne avait très justement diagnostiqué là un de ces hypnotismes d'admiration, comme les artistes, grands ou petits, en inspirent souvent autour d'eux. Seulement le romancier, qui généralisait toujours trop vite, n'avait pas compris que l'admirateur chez Florent était greffé sur un ami digne d'être peint par La Fontaine ou par Balzac, les deux poètes de l'amitié, l'un dans son sublime et tragique Cousin Tons, l'autre dans cette courte fable, mais divine, où se trouve ce vers, un des plus tendres de la langue :

Vous m'êtes, en dormant, tin peu triste apparu...

Florent n'aimait pas Lincoln parce qu'il l'admirait. Il l'admirait parce qu'il l'aimait. Il n'avait pas tort de considérer le peintre comme un des mieux doués qui aient paru depuis trente ans. Mais Lincoln n'aurait eu ni l'élégance hardie de son dessin, ni la force éclatante de son coloris, ni les finesses ingénieuses de son imagination que l'autre ne s'en serait pas mis avec moins d'ardeur au service du travail et de la gloire de l'artiste. Quand Lincoln avait voulu voyager, il avait trouvé dans son beau-frère le plus diligent des courriers. Quand il avait besoin d'un modèle, il n'avait qu'une parole à dire, et Florent

de se mettre aussitôt à la recherche. Lincoln exposaitil à Paris ou à Londres? Florent se chargeait de toutes les démarches comme de tous les emballages : voyant les journalistes et les marchands de tableaux, composant jusqu'aux lettres de remerciements pour les articles, d'une écriture devenue si pareille à celle du peintre, que ce dernier n'avait plus qu'à signer. Lincoln avait désiré revenir à Rome. Florent avait déniché la maison de la rue Leopardi, et il l'avait installée avant même que Maitland, alors en Egypte, eût fini une grande étude commencée au moment du départ de cet autre lui-même. Car Florent en était arrivé, à force d'affection pour ce frère qu'il s'était donné, à comprendre la peinture comme le peintre lui-même. Ce mot dira tout pour ceux qui ont fréquenté de près des artistes et qui savent quelle distance les sépare de l'amateur le plus éclairé. L'amateur peut juger et sentir. L'artiste seul, et qui a manié l'outil, sait, devant un tableau, comment il est fait, quel coup de pinceau a été donné et pourquoi, enfin, j| la trituration de la matière par l'ouvrier; c'en est assez pour que l'opinion du plus ingénieux dilettante soit nulle à ses yeux. Florent avait tant regardé Maitland travailler, il lui avait rendu tant de petits services effectifs dans l'atelier, que chacune des toiles de son beau-frère était vivante pour lui jusque dans les touches les plus légères. Quand il les voyait sur un mur de galerie, elles lui racontaient une intimité qui était à la fois sa plus grande joie et son plus fier orgueil. Enfin l'absorption de sa personnalité dans

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celle de son ancien camarade était si totale qu'elle l'avait conduit à cette anomalie que Dorsenne luimême, malgré son indulgence pour les singularités psychologiques, n'avait pu s'empêcher de trouver presque monstrueuse. Florent était le beau-frère de Lincoln, et il semblait trouver parfaitement naturel que ce dernier eût des aventures en dehors de son mariage, si les émotions de ces aventures devaient être utiles à son talent!

Peut-être cette longue et pourtant incomplète analyse permettra-t-elle de mieux com.prendre quelles émotions agitaient le jeune homme tandis qu'il remontait l'escalier de sa maison, — de leur maison, à Lincoln et à lui, — après sa dispute inattendue avec Boleslas Gorka. Elle atténuera du moins à son égard la sévérité des consciences simples. Toute passion a pour premier effet, quand elle se développe dans un cœur, d'étioler autour d'elle la vigueur des autres instincts. Chapron était un ami trop fanatique pour être un frère très équitable. Il lui semblait très simple et très légitime que sa sœur fût au service du génie de Lincoln, comme il y était lui-même. D'ailleurs, si depuis ce mariage avec l'ami de son frère cette sœur avait été traversée elle-même par la tempête d'une tragédie morale, Florent ne la soupçonnait pas. Où aurait-il appris à connaître Lydia, cette silencieuse, cette concentrée, sur laquelle il s'était formé une opinion une fois pour toutes, comme c'est l'usage presque constant de parent à parent?

Ceux qui nous ont vus jeunes sonc comme ceux qui inous voient chaque jour. L'image qu'ils se tracent de nous reproduit toujours ce que nous fûmes à un certain moment, presque jamais ce que nous sommes. Florent considérait sa sœur comme très bonne, parce qu'il l'avait éprouvée telle autrefois; comme très douce, parce qu'elle ne lui avait jamais tenu tête; comme peu intelligente, parce qu'elle ne semblait pas s'intéresser suffisamment à l'œuvre du peintre; comme assez vaniteuse et futile, parce qu'elle sortait volontiers. Quant au martyre et à la révolte cachés de cette créature prise, opprimée, broyée entre son aveugle partialité, à lui, et l'égoïsme d'un mari méprisant, il ne les soupçonnait même pas, et pas davantage les résolutions terribles desquelles cette apparente résignation était capable! S'il avait eu peur quand M'"^ Sténo avait commencé de s'intéresser à Lincoln, c'avait été uniquement pour le travail de ce dernier, d'autant plus que depuis un an il constatait non pas une décadence, mais comme un trouble dans la peinture de cet artiste, tro£^volontaire pour n'être pas inégal. Il n'y a de constant en nous que ce qui s'accomplit par instinct et avec une certaine inconscience. Puis Florent avait vu, au contraire, la verve de Maitland se rajeunir à la chaleur de cette petite intrigue. Le portrait d'Alba s'annonçait comme une magnifique étude, digne d'être mise à côté de la fameuse Femme en violet ei en jaune que les envieux de Lincoln rappelaient toujours. En outre le peintre avait achevé avec un entrain sans pareil

deux grandes compositions à demi abandonnées. Devant cette évidence d'une fièvre de production de plus en plus active, comment Florent n'aurait-iJ pas béni M"'^ Sténo, au lieu de la maudire, d'autant plus qu'il lui suffisait de fermer les yeux et de ne rien savoir pour que sa conscience fut en repos vis-à-vis de sa sœur? Il savait tout néanmoins. La preuve en était son frisson lorsque Dorsenne lui avait annoncé l'arrivée clandestine à Rome de l'autre amant de ]yjme Sténo, et une preuve plus certaine encore, l'élan qui l'avait précipité au-devant de Boleslas en train de parlementer avec le domestique. Et maintenant c'était lui qui se trouvait avoir accepté le duel qu'un rival exaspéré était certainement venu proposer à son cher Lincoln, et il ne pensait qu'à ce dernier,

— « Il faut qu'il ne sache rien qu'après... Sans cela, il voudrait prendre l'affaire pour lui, et j'ai la chance de le tuer, moi, ce Gorka, de le blesser au moins. En tout cas je m'arrangerai pour qu'un second duel soit rendu difficile à cet aliéné... Mais d'abord assurons-nous que nous n'avons pas parlé trop fort et que l'on n'a pas entendu là-haut les éclats de voix du malotru... »

C'est en ces termes qu'il qualifiait de bonne foi son adversaire du lendemain. Encore un peu, il aurait jugé Gorka impardonnable de ne pas remercier Lincoln qui lui avait fait le grand honneur de lui succéder auprès de la comtesse! En attendant, il s'agissait de jeter un coup d'œil à l'atelier. Lorsque cet ami, dévoué jusqu'à la complicité, mais aussi

jusqu'à l'héroïsme, entra dans la vaste pièce, il put constater au premier regard qu'il avait calomnié les éclats de voix du jaloux et qu'aucun bruit n'était monté d'en bas à ce paisible asile de travail. Cet atelier du peintre américain était meublé avec la somptuosité harmonieuse que les vrais artistes, une fois riches, savent déployer autour d'eux. Le grand morceau de ciel aperçu à travers la baie vitrée éclairait un coin véritablement romain, — de cette Rome d'aujourd'hui qui atteste un effort arrêté vers une ville nouvelle à côté de la ville ancienne. On apercevait un angle de vieux jardin évidemment mutilé par une construction récente et le fragment d'un édifice antique, avec un clocher d'église un peu au delà. C'était sur ce fond d'azur, de verdure et de ruines, dans un horizon plus large et plus lointain, mais composé des mêmes éléments, que devait s'enlever le profil de la jeune fille dessiné d'après la manière tout ensemble si sèche et si modelée de ce Pier délia Francesca dont Maitland était préoccupé depuis six mois jusqu'à en être obsédé. Tous les grands producteurs, d'une originalité plus composite que géniale, ont de ces engouements grâce auxquels ils renouvellent leur point de vue et leur faire luimême. Celui-ci était à son chevalet, vêtu avec cette élégance correcte qui est la marque presque constante des artistes Anglo-Saxons, fussent-ils les plus épris de fantaisie. Avec ses petits souliers vernis, ses fines chaussettes noires ponctuées de rouge, sa jaquette de soie piquée, la perle de sa cravate claire

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et la pureté de son linge, il avait l'air d'un gentleman appliqué à une besogne d'amateur et non pas du patient et laborieux manœuvre d'art qu'il était réellement. Mais ses toiles et ses études appendues de tous côtés, parmi les tapisseries, les armes et les bibelots, le racontaient, ce patient labeur. C'était l'histoire d'une énergie acharnée à l'acquisition d'une personnalité toujours fuyante. Maitland manifestait à un suprême degré ce trait commun à presque tous les hommes de son pays, même venus très tôt en Europe, ce désir intense de ne pas manquer la civilisation, qui s'explique trop bien par cet autre fait que l'Américain est un être tout neuf, doué d'une activité incomparable et dépourvu de saturation traditionnelle. Il n'est pas né cultivé, mûri, déjà façonné virtuellement si l'on peut dire, comme un enfant du Vieux Monde. Il doit se créer lui-même de toutes pièces, à coups de volonté. Avec des dons supérieurs, mais tout physiques, Maitland était un selfmade man de l'art, comme son grand-père avait été un self made man de l'argent, comme son père avait été un self made man de la guerre/lll avait eu dans sa main et dans son œil deux merveilleux outils de peiiiture, et dans sa persévérance à se développer un outil plus merveilleux encore. Il devait toujours lui manquer ce je ne sais quoi de nécessaire et de local qui donne à certains peintres très inférieurs l'inexprimable supériorité d'une saveur de terroir. On ne pouvait pas dire qu'il ne fût pas inventif et nouveau, et cependant on éprouvait à voir n'im-

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porte lequel de ses tableaux que c'était un être tout de culture et d'acquisition. Les études ainsi éparses dans cet atelier montraient d'abord l'influence de son premier maître, du solide et simple Bonnat. Puis il avait été tenté par les préraphaélites Anglais, et une belle copie du fameux Chant d'cAmour de Burne Jones attestait cette réaction du côté d'un art plus subtil, plus pénétré de cette poésie que les peintres professionnels traitent dédaigneusement de littéraire. Mais Lincoln était trop vigoureux pour les langueurs d'un pareil Idéal, et il était bien vite revenu à d'autres enseignements. L'Espagne l'avait conquis et Velasquez, ce coloriste d'une fantaisie si particulière qu'après une visite au musée du Prado on emporte l'impression que l'on vient de voir la seule peinture digne de ce nom. La fougue du grand Espagnol, ce coup de brosse despotique, et qui semble puiser la couleur à même dans le fond du tableau pour la faire saillir en des rehauts presque solides, son absence absolue d'intentions abstraites et sa nouveauté qui affecte d'ignorer entièrement le passé, tout dans cette formule d'art convenait au tempérament de Maitland. Aussi lui avait-il dû son chefd'œuvre, cette Femme en violet et en jaune, dont une réduction par lui-même éclairait encore l'atelier d'un éclat qui éteignait le reste. Mais l'inquiet chercheur ne s'y était pas tenu. L'Italie l'avait repris et les Florentins, ceux justement qui sont les plus opposés à Velasquez, ces peintres tout mêlés de sculpture et qui confinent aux orfèvres : les Pollajuoli, Andréa,

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del Castagne, Paolo Uccelo, et, parce dernier, Pier délia Francesca. Peut-être le succès du délicat et fort John Sargent, le seul de ses rivaux que Maitland redoutât vraiment, avait-il exaspéré en lui ce désir de renouveler son faire. Jamais on n'aurait cru que la même main qui avait fouetté d'une brosse si libre la couleur de la Femme en violet, fût aussi celle qui serrait le contour du portrait d'Alba avec un dessin si sévère, presque rigide. A l'instant où Florent entra dans l'atelier, ce travail absorbait si complètement l'attention du peintre qu'il n'entendit pas la porte s'ouvrir, non plus que M'"^ Sténo qui fumait des cigarettes, couchée paresseusement sur le divan et si heureuse, avec ses yeux mi-clos fixés sur l'homme qu'elle aimait! Lincoln ne devina une présence nouvelle qu'à un changement de la physionomie d'Alba. — Dieu ! était-elle pâle ce matin-là, assise dans l'immobilité de la pose sur un grand fauteuil héraldique à dossier de bois sculpté, ses mains comme crispées sur les griffons des bras, et la bouche si amère, les yeux si profonds dans leur regard fixe!... Devinaitelle ce qu'elle ne pouvait pourtant pas savoir, que sa destinée se rapprochait d'elle avec le visiteur qui entrait, et qui, sorti de l'atelier un quart d'heure auparavant, dut justifier son retour par un prétexte :

— a C'est moi qui reviens, » dit-il, « j'ai oublié de te demander si tu veux définitivement acheter ces trois dessins d'Ardea au prix qu'on les offre... »

— (i Pourquoi ne m'en avez-vous pas parlé hier, mon petit Linco? » interrompit la comtesse, ce J'ai

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revu Peppino encore ce matin. J'aurais su de lui son dernier vrai chiffre... »

— « Il ne manquerait plus que cela, » répondit Maitland en riant très haut. « iMais il ne les avoue pas, ces dessins, chère Dogaresse... Ils font partie de la série des bibelots qu'il a soigneusement soustraits à l'inventaire de ses créanciers et déposés un peu partout... Il y en a chez sept ou huit antiquaires et nous pouvons nous attendre à ce que pendant dix ans tous les cockneys de mon pays soient empaumés par cette phrase fatidique : Cela vient du palais Castagna. Je l'ai eu par un petit arrangement... Et quels rossignols cette annonce, prononcée avec un certain clignement d'yeux, fera passer!... » Il cligna de l'œil lui-même en contrefaisant un des plus célèbres marchands de bric-à-brac de Rome, avec cet incomparable don d'imitation physique qui distingue tous les anciens habitués des ateliers parisiens, a Pour le moment ces trois dessins-là sont chez un regrattier du Babuino, et bien authentiques... »

— c( Sauf qu'on les donne pour des Vinci, » dit Florent, « quand Léonard était gaucher et que leurs hachures sont faites de gauche à droite... »

— « Et vous croyez qu'Ardea n'en conviendrait pas avec moi?... » reprit la comtesse.

— « Pas même avec vous... » dit le peintre. (( Il a eu le tront, comme je les mentionnais devant lui, de me demander l'adresse pour aller les voir... »

LES INCONSÉQUENCES p'UN VIEUX CHOUAN 219

— « Mais alors comment avez-vous su leur provenance? » interrogea M"^^ Sténo.

— « Adressez-vous ici, » dit le peintre en montrant Chapron de la pointe de son pinceau. « Quand il s'agit d'enrichir la collection de son vieux Maitland, il devient plus marchand que les marchands. Vinci ou non Vinci, c'est de la pure manière lombarde. Achète-les. Ils me manquent... »

— ce On y passera donc, » répondit Florent, (f Comtesse... Contessina... »

Et il salua M™*^ Sténo et la jeune fille. La mère lui sourit de son meilleur sourire. Elle n'était pas de ces maîtresses pour qui les intimes amis de leur amant sont toujours des ennemis. Elle les enveloppait au contraire dans l'opulente et heureuse sympathie que l'amour éveillait chez elle. Et puis elle était trop fine pour ne pas sentir que Florent, si invraisemblable que fût cette complaisance, approuvait son amour. En revanche, l'intense aversion qu'Alba éprouvait en ce moment pour les intrigues soupçonnées de sa mère fut empreinte dans la sécheresse avec laquelle elle inclina sa tête maussade. Le jeune homme n'y prit d'ailleurs pas garde. Il était trop heureux d'avoir constaté que la dispute n'avait pas été entendue.

— (c D'ici à demain, » songea-t-ilen redescendant l'escalier, a il n'y aura personne pour prévenir Lincoln... Cet achat de dessins est une idée de génie pour démontrer ma tranquillité... Maintenant il me faut trouver deux témoins discrets... »

C'était un homme très réfléchi que Florent et qui trouvait à son service une parfaite justesse d'esprit, chaque fois qu'il ne s'agissait pas de son amitié exaltée pour son beau-frère. Il avait cette force d'observation habituelle aux personnes dont l'amour-propre blessable a dû beaucoup se garder. Il remit donc à plus tard ce choix difficile et il alla déjeuner, comme si de rien n'était, au restaurant où il était attendu. Certes son amphitryon, un diplomate irançais installé à Munich et de passage à Rome, ne se doutait pas, en répondant aux questions de son convive sur les plus récents portraits de Lenbach, que ce jeune homme, si calme, si souriant, avait sur les bras une affaire peut-être mortelle. Ce fut seulement au sortir de ce déjeuner que Florent, après avoir mentalement passé en revue une dizaine de ses connaissances, résolut de tenter une première démarche auprès de Dorsenne. Il se souvint de l'avis mystérieux que lui avait donné le romancier dont la sympathie pour Maitland avait été d'ailleurs démontrée publiquement par un éloquent article. En outre, il le croyait éperdument amoureux d'Alba Sténo. C'était une probabilité de plus en faveur de sa discrétion. Dorsenne se tairait sur une rencontre au sujet de laquelle, si elle était sue, le nom de la comtesse serait prononcé inévitablement. Il était trop clair que Gorka et Chapron n'avaient aucune raison directe pour se disputer et pour se battre. Tous ces motifs firent que vers deux heures et demie, c'est-à-dire

trois heures pleines après la déraisonnable altercation du vestibule, Florent sonnait à la porte de l'appartement de Julien. Ce dernier était chez lui, occupé aux dernières corrections des épreuves de Toussière d'idées. La confidence de son visiteur le bouleversa au point que ses mains tremblaient en rangeant ses papiers épars. 11 se souvenait de la présence de Boleslas sur ce même canapé, à ce même moment de la journée, quarante-huit heures auparavant. Comme le drame allait marcher si ce forcené y allait de ce train-là! 11 sentait trop que le beaufrère de Maitland ne lui disait pas tout.

— « Mais c'est absurde, » s'écria-t-il, « c'est de la sauvagerie et de la folie!... Voyons, vous n'allez pas vous battre pour une discussion comme celle que vous me racontez? Vous vous parlez sur un coin du trottoir. Vous vous dites quelques mots un peu vifs, et puis là, tout de suite, des témoins, un duel... Allons donc! C'est insensé!.. »

— « Vous oubliez que j'ai commis la grosse faute de lever ma canne sur lui, » interrompit Florent, a et puisqu'il veut une réparation, je la lui dois... »

— « Et vous croyez, » dit l'écrivain, « que la galerie, elle, se contentera de ces raisons-là? Vous vous imaginez que l'on ne cherchera pas de secrets mobiles à cette rencontre? Est-ce que je sais, moi, quelque histoire de femme?... Remarquez que je ne vous interroge pas. Je m'en tiens à ce que vous me confiez. Mais le monde est le monde, et vous n'échapperez pas à ses commentaires... »

— (( C'est prccisément pour cela que je vous ai demandé une discrétion absolue, » répondit Florent, ce et pour cela aussi que je suis venu vous prier de me servir de témoin... Il n'y a personne en qui j'aie confiance autant qu'en vous. C'est la seule excuse de ma démarche... »

— (( Je vous en remercie, » dit Dorsenne. Il hésita une minute. Puis l'image d'Alba,quile poursuivait depuis la veille, se présenta soudain à sa pensée. Il se souvint de la sombre angoisse qu'il avait surprise dans les yeux de la jeune fille, puis de son soulagement quand sa mère avait souri à la fois à Gorka et à Maitland. Il se rappela les lettres anonymes, et cette haine mystérieuse qui planait sur M™^ Sténo. Si cette querelle entre Boleslas et Florent était connue, nul doute qu'on ne racontât partout que Florent se battait pour son beau-frère à cause de la comtesse. Nul doute non plus que le racontar ne fût rapporté à la pauvre contessina. C'en fut assez pour que l'écrivain reprît : « Hé bien! J'accepte. Je vous servirai de témoin. Ne me remerciez pas, vous, à votre tour. Nous perdrions un temps précieux. Il vous faut un autre témoin. A qui avez-vous pensé?... »

— « A personne, » répondit Florent. « J'avoue que j'ai compté sur vous pour m'y aider... »

— « Dressons une liste, » dit Julien, « c'est le meilleur moyen, et échenillons-la... »

Dorsenne écrivit un certain nombre de noms, et ils les échenillèrent en effet, suivant son expression,

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 22^

si bien qu'après un examen minutieux, il les avait tous rejetés. Us en étaient là, aussi embarrassés que devant, lorsque les yeux du romancier brillèrent, il poussa un petit cri, et brusquement:

— « Quelle idée! Mais oui, c'est une idée!... Connaissez-vous le marquis de Montfanon?... » demanda-t-il à Florent.

— « Le manchot?... » répondit l'autre. « Je l'ai vu une fois à propos d'un petit monument que j'ai fait élever à Saint-Louis des Français... »

— « Il m'en a parlé, » dit Dorsenne. « Pour un de vos parents, n'est-ce pas?... »

— « Oh ! un petit-cousin, » reprit Florent, « un capitaine Chapron tué, en 49, dans la tranchée devant Rome... »

— c( Voilà notre affaire,» s'écria Dorsenne en se frottant les mains. « C'est Montfanon qui doit être votre témoin. — D'abord c'est un ancien duelliste, tandis que je ne suis jamais allé sur le terrain. C'est très important, cela. Vous connaissez le mot célèbre : ce ne sont ni les épées ni les pistolets qui

.tuent, ce sont les témoins... Et puis s'il y a lieu d'arranger l'affaire, il aura un autre prestige que votre serviteur... »

— « C'est impossible, » dit Chapron, « le marquis de Montfanon!... Il ne voudra jamais. Je n'existe pas pour lui... »

— « Ça me regarde, » s'écria Dorsenne. «Laissezmoi faire la démarche en mon propre nom, et puis, s'il consent, vous la ferez au vôtre propre... Seu-

Icmcnt, nous n'avons pas de temps à perdre. Ne bougez pas de chez vous jusqu'à six heures. D'ici là je saurai à quoi m'en tenir... »

Si l'écrivain at^ait montré au premier moment une grande confiance dans l'issue de son étrange tentative auprès de son vieil ami, cette confiance était déjà tournée en une appréhension absolument contraire lorsqu'il se trouva, une demi-heure plus tard, devant la maison que le marquis Claude-François occupait dans un des plus vénérables endroits de Rome, sur le Capitole même, à langle qui domine la rue de la Consolation, avec un belvédère d'où il découvrait toute l'admirable vue du Forum antique. Que de fois Julien était venu là depuis six mois, auprès de ce résigné de la vie, qui plongeait, qui noyait sans cesse ses mélancolies dans le sentiment profond du passé, contempler le panorama tragique et splendide de cet horizon d'histoire! Et à la voix du solitaire les colonnes brisées se redressaient, les temples écroulés se reconstruisaient, la voie triomphale se nettoyait de son gazon. Il parlait, et la formidable épopée de la légende Romaine s'évoquait, interprétée par ce fervent chrétien dans ce sens mystique et providentiel que tout proclame en effet sur cette place, où la prison Mamertine raconte le procès de saint Pierre, où le portique du temple de Faustine sert de fronton à l'église Saint-Laurent in Miranda, où Sainte-Marie Libératrice s'élève sur l'emplacement du temple de Vesta, — a S ancra zMaria, libéra

LES INCONSÉQUENCES d'un VIEUX CHOUAN 22f

nos a pœnis inferni, » — ajoutait toujours Montfanon quand il en parlait, et il montrait l'arc de Titus qui raconte l'accomplissement des prophéties de Notre-Seigneur contre Jérusalem comme la basilique de Constantin proclame le triomphe de la Croix, tandis qu'en face, les bosquets du Palatin laissent apparaître la silhouette d'un couvent de femmes par-dessus les ruines des habitations des Césars persécuteurs. Et là-bas, au fond, la courbe du Colysée se dessine, remémorant les quatre-vingt-dix mille spectateurs venus pour voir souffrir les martyrs!... Telles étaient les visions au milieu desquelles vieillissait l'ancien zouave pontifical, et, tout en pressant sur le timbre de la porte du troisième étage, Julien se disait:

— c( Je suis un fou de venir proposer à un pareil homme ce que je viens lui proposer. Pourtant il ne s'agit pas d'être témoin dans un duel ordinaire, mais d'arrêter net une aventure qui peut coûter la vie à deux hommes d'abord, l'honneur à M™^ Sténo ensuite, et enfin le repos à trois innocentes, à M'"^ Gorka, à M'"^ Maitland et à ma petite amie Alba... Il n'y a que lui qui ait assez d'autorité pour tout arranger. C'est une charité comme une autre... Pourvu qu'il soit à la maison seulement, » conclut-il en entendant le bruit du pas du domestique qui reconnut le visiteur et qui devança toute question.

— « M. le marquis est sorti ce matin avant huit heures. Il ne rentrera que pour dîner...»

— (( Et vous ne savez pas où il est allé?... »

226 COSUOPOLIS

— a Mais entendre la messe dans une catacombe et assister à une procession, b répondit le valet de chambre, qui prit la carte de Dorsenne en ajoutant : ce Les trappistes de Saint-Calixte savent certainement où est M. le marquis. Il a déjeuné chez eux... b

— c Essayons cependant, s se dit le jeune homme, passablement découragé. Sa voiture commença de rouler dans la direction de la porte Saint-Sébastien, près de laquelle se trouvent la catacombe etlapau\Te ferme attenante. — dernier morceau du domaine papal gardé par de pauvres moines. « Montfanon aura communié ce matin, b pensait-il, a et au seul mot de duel il ne voudra plus rien entendre. Il faut cependant que cette affaire s'arrange. Il le faut... Que ne donnerais-je pas pour savoir la vérité sur la scène Gorka et Florent? Par quel étrange et diabolique ricochet le Palatin est-il venu se heurter à ce dernier quand il en avait au beau-frère?... \'a-t-il être flirieux que je sois le témoin de son adversaire!... Bah! Après notre conversation u^ l'autre jour nous sommes brouillés... Bon, me voici déjà à cette petite église de Domine, que radis*... Et moi je pourrais me dire aussi: Juliane. quo radis f... Mais faire une action un peu meilleure que la plupart des miennes. » se répondit-il. Cette âme légère et qui vibrait au moindre contact, venait d'être touchée, comme il lui arrivait toujours, par le souvenir d'une des innom-

* Seigneur, où allez-vons?

brables légendes pieuses que dix-neuf siècles de catholicisme ont suspendues, couronnes d'impérissables roses, à tous les coins de Rome et de sa campagne. 11 s'était rappelé cette touchante histoire de saint Pierre fuyant la persécution et rencontrant Notre-Seigneur : « Seigneur, où allez-vous? » demanda l'apotre. « Me faire crucifier une seconde fois, » lui répondit le Sauveur, et Pierre eut honte de sa faiblesse et revint au martyre. Montfanon luimême avait raconté cet épisode sublime au romancier, qui se perdit de nouveau en réflexions sur le caractère du marquis et sur le meilleur moyen de l'aborder. Il oubliait de regarder la vaste solitude de la banlieue Romaine déjà développée devant lui, et il faillit, tant sa rêverie était profonde, dépasser sans s'en apercevoir le but de son expédition. D'ailleurs un nouveau contre-temps l'attendait à cette première étape de son voyage d'exploration. Le moine qui vint à son coup de cloche ouvrir la porte de l'enclos attenant à Saint-Calixte lui apprit que celui qu'il cherchait était parti une demi-heure auparavant.

— « Vous le trouverez à la Basilique de Saint- Nérée et de Saint-Achillée, » ajouta le Trappiste, « c'est la fête de ces deux saints, et à cinq heures il y a une procession dans leur catacombc... C'est à un quart d'heure d'ici, près de la tour Marancia, sur la via Ardeatina... »

— « Vais-je le manquer une troisième fois? » songea Dorsenne en descendant enfin de voiture et

gagnant à pied, à travers le gazon déjà brûlé, l'ouverture par où l'on accède à cette nécropole souterraine dédiée aux deux saints, qui furent les eunuques de Domitilla, la propre nièce de l'empereui Vespasien. Quelques ruines et une pauvre maison marquent seules la place où se dressait l'opulente villa de cette pieuse princesse. La grille était ouverte, et, personne ne se rencontrant pour lui donner la moindre indication, le jeune homme fit quelques pas dans le souterrain. Il s'aperçut que la longue galerie était éclairée. Il s'y engagea, en se disant que la ligne des bougies, allumées ainsi de dix pas en dix pas, marquait assurément le chemin que suivrait la procession et qui conduisait à la basilique centrale. Quoique son anxiété sur l'issue de sa démarche fût extrême, il ne put s'empêcher d'être saisi par la majesté du spectacle que présentait la catacombe ainsi illuminée. Les niches inégales réservées à des morts endormis dans la paix du Seigneur depuis tant de siècles trouaient les parois des galeries et leur donnaient un aspect solennel et tragique. Des inscriptions s'y voyaient, tracées sur la pierre, et qui toutes parlaient de la grande espérance dont s'étaient nourris ces premiers chrétiens, la même dont se nourrissent les croyants de nos jours. Julien savait assez de symbolique pour comprendre la signification des images derrière lesquelles ces persécutés de la primitive Église cachaient leur foi. Elles sont si touchantes et si simples! C'est l'ancre qui représente le salut dans la tempête, la douce colombe

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 229

ce la douce brebis, figures de Târne qui s'envole et de celle qui cherche son pasteur, le phœnix dont les ailes annoncent la résurrection, le pain et la vigne, le rameau d'olivier, la palme, et le poisson, ri^eù; naïvement formé d'après les premières lettres des titres de Notre-Seigneur : ce Jésus- Christ, fils de Dieu, Sauveur*. » Ce qui achevait d'emplir d'un charme presque fantastique ce silencieux cimetière de martyrs, c'était le vague arôme d'encens que Dorsenne respirait depuis son entrée. La grand'messe célébrée le matin avait laissé pour toute la journée ce parfum sacré comme épars autour de ces ossements, engagés autrefois dans des corps vivants qui s'étaient agenouillés parmi le même saint arôme. Le contraste était si fort entre cet endroit oii tout parlait des choses éternelles et le drame de passion mondaine et coupable dont sa démarche était un épisode, que l'écrivain en fut lui-même tout remué. Il se fit à l'instant l'efTct d'un profanateur, quoiqu'il obéit au plus généreux mobile, et au plus humain. Aussi éprouva-t-il une sensation de soulagement, lorsque à un détour d'une des galeries qu'il avait prise après beaucoup d'autres il se trouva face à face avec un prêtre, qui tenait à la main une corbeille pleine de pétales de fleurs destinés sans doute à la procession. Il lui demanda le chemin de la BasiUque en Italien, et, comme l'autre lui avait répondu dans le meilleur Français :

— « Vous connaissez peut-être M. le marquis de Montfanon, mon père?» demanda-t-il.

— <c Je suis un des chapelains de Saint-Louis, » dit le prêtre en souriant, et il ajouta : « Vous le trouverez dans la Basilique même. »

— (( Allons, le moment est venu, » songea Dorsenne. « Soyons subtil... Après tout,c'estune charité que je vais lui demander d'accomplir... M'y voici... Je reconnais l'escalier et la grande ouverture audessus... »

Un coin de ciel apparaissait en effet, par où tombait une pleine lumière d'en haut, qui permit bien vite à l'écrivain de distinguer celui qu'il cherchait parmi les quelques personnes réunies dans cette chapelle en ruines, la plus vénérable par son antiquité de toutes celles qui entourent ainsi Rome d'une ceinture cachée de sanctuaires. Montfanon, trop reconnaissable, hélas! à la manche vide de sa redingote noire repliée sous le moignon mutilé de son bras, se tenait assis sur une chaise, pas très loin de l'autel où brûlaient de grands cierges à la flamme mouvante. Des prêtres et des moines disposaient des paniers remplis de pétales, pareils à celui du chapelain que Dorsenne avait rencontré tout à l'heure. Un groupe de trois curieux commentait à mi-voix des peintures, à peine visibles sur le stuc décoloré de la voûte. Montfanon, lui, était absorbé tout entier dans le livre que tenait son unique main. x.... grands traits de son visage, ennoblis et comme transfigurés par l'ardeur de la dévotion, lui donnaient

une expression admirable de vieux soldat Chrétien.

— 'Bonus miles Christi, a-t-on écrit sur le tombeau du chef derrière lequel il s'était fait blesser à Patay.

— On eût dit un gardien laïque du tombeau des martyrs, capable de confesser sa foi comme eux, jusqu'au sang. Et quand Julien se décida à l'aborder en le touchant doucement à l'épaule, il vit que, dans ces clairs yeux bleus de gentilhomme, d'ordinaire si gais et quelquefois si colères, brillait l'humidité de larmes à demi répandues. Sa voix aussi, cette voix volontiers mordante, était comme adoucie par l'émotion des pensées que la lecture, le lieu, l'heure, l'emploi de sa journée avaient éveillées en lui.

— « Ah! Vous voilà, » dit-il à son jeune ami, sans étonnement. « Vous êtes venu pour la procession. C'est bien. Vous entendrez chanter les belles strophes : Hi sum quos famé mundus ahhorruit. » Il prononçait ou pour u, à l'Italienne, car son éducation liturgique s'était faite tout entière à Rome. « La saison est bonne pour ces cérémonies. Les touristes sont partis. Il n'y aura que des gens qui prient ou qui sentent, comme vous. Et sentir, c'est la moitié de prier. L'autre moitié, c'est croire... Vous finirez avec nous, je vous l'ai toujours prédit. Il n'y a de paix que là... »

— (c Je voudrais bien n'être venu que pour cette procession, » répondit Dorsenne, « mais ma visite a un autre motif, cher ami... » dit-il d'un ton plus bas encore, a Je vous cherche depuis plus d'une heure pour que vous m'aidiez à rendre un immense ser-

vice à plusieurs personnes, empêcher peut-être un très grand malheur... »

— (( Un très grand malheur, » répéta Montfanon, « et que je peux vous aider à empêcher?... »

— (c Oui, » reprit Dorsenne, « mais ce n'est pas ici le lieu de vous expliquer le détail de cette longue et terrible aventure... A quelle heure est la cérémonie? Je vous attendrai, voilà tout, et jevous parlerai en vous ramenant. J'ai un fiacre... »

— « C'estqu'elle ne commence qu'à cinq heures, cinq heures et demie, » dit Montfanon en regardant sa montre, « et il en est quatre un quart... Sortons de la catacombe, si vous voulez bien, et vous me raconterez votre histoire là-haut, en faisant les cent pas... Un très grand malheur?... Hé bien! » ajoutat-il en serrant la main du jeune homme, dont il aimait la personne autant qu'il en détestait les idées, depuis des années qu'ils s'étaient rencontrés chez leur commun ami, le regretté comte de Gobineau, l'apôtre de la théorie des races, « rassurez-vous, mon cher enfant, on l'empêchera... »

11 y avait dans la manière dont il prononça ces mots la belle tranquillité d'une conscience qui ne connaît pas l'inquiétude, celle d'un croyant qui se sait assuré de faire toujours tout ce qu'il peut de tout ce qu'il doit. Il n'aurait pas été Montfanon, c'est-à-dire une espèce de visionnaire et qui adorait discuter avec Dorsenne parce qu'il s'en savait malgré tout compris, s'il n'eût pas continué, comme il fit,

LES INCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 2^^

tandis qu'ils remontaient vers le jour, le long des galeries illuminées : a C'est égal, vous, monsieur l'apologiste du monde moderne, je suis assez content de vous tenir ici et de vous demander, là, franchement : ne vous sentez-vous pas plus contemporain de tous les morts qui dorment dans ces murs que d'un électeur radical ou d'un député francmaçon?... N'avez-vous pas l'impression que si ces martyrs n'étaient pas venus prier sous ces voûtes ily a dix-huit cents ans, le meilleur de votre âme n'existerait point?... Où trouverez-vous une poésie plus attendrissante que celle de ces symboles et de ces épitaphes? Cet admirable De Rossi m'en a montré une à Saint-Calixte l'année dernière. Les larmes m'en viennent quand j'y songe : Teie pro Thœbe et pro virginio ejus... Prie pour Phœbe et pour... Mais comment traduire ce mot, ce virginius, l'époux qui n'a connu qu'une seule femme, l'homme vierge qui a possédé son épouse vierge?... Votre jeunesse passera, Dorsenne. Vous sentirez un jour ce que je sens, le bonheur manqué à cause des anciennes souillures, et vous comprendrez qu'il n'était que là, dans le mariage Chrétien, dont toute la sublimité tient dans cette prière : Tro virginio ejus... Vous serez comme moi alors, et vous trouverez encore dans ce livre, » et il montra ÏEucologe qu'il tenait dans sa main, « de quoi offrir à Dieu vos remords et vos regrets... Connaissez- vous l'hymne au Saint-Sacrement, cAdoro te, devotè?... Non... Et vous êtes pourtant digne de sentir ce qu'il y a dans ces strophes.

Écoutez celle-ci. Rien que l'expression ravira l'artiste en vous... Il s'agit de rendre cette idée : que sur la croix on ne voyait que l'homme et non le Dieu, que dans l'hostie on ne voit même plus l'homme et que cependant on croit à la présence réelle :

In cnice latehat sola Deitas.

At hic latet simiil et hiimanitas, Amho tamen credcns atque confilens...

Et maintenant ce dernier vers :

Peto quod petivit latro pœnîtms ! *

Quel cri! Ah! que c'est beau! Que c'est beau! Quelle parole à dire en mourant! » Et il reprit: « Teto quod petivit latro pœnitens... Et que demandat-il, ce pauvre voleur, ce Dixmas dont l'Eglise a fait un saint pour ce seul appel : a Souvenez-vous de moi, Seigneur, dans votre royaume!...» Mais nous sommes arrivés... Baissez-vous pour ne pas trop gâter votre chapeau... Allons, maintenant, que voulezvous de moi?... Vous connaissez la devise des Montfanon : Excelsior etfirmior. — Toujours plus haut et plus fermement... On n'a jamais trop de bonnes actions à faire... Si c'est possible, présent, comme nous disions à l'appel... »

Ce singulier mélange de ferveur et de bonne hu-

* Je demande ce qu'a demandé le larron repentant.

LES INCONSÉQUENCES d' U N VIEUX CHOUAN 2]^

meur, d'éloquence exaltée et de fanatisme politique ou religieux, c'était Montfanon tout entier. Mais la bonne humeur disparut vite de sa physionomie à la fois si altière et si simple, à mesure que se déroula le récit, d'ailleurs très habilement composé, de Dorsenne. L'écrivain, en effet, ne commit pas la faute de formuler aussitôt sa proposition. U avait trop compris qu'il n'y aurait pas à la discuter avec l'ancien zouave pontifical. Ou bien ce dernier la jugerait monstrueuse et absurde, ou bien il y verrait un devoir de charité à accomplir, et alors, quelque ennui que la chose lui causât, il accepterait, comme il faisait l'aumône. C'était cette corde de générosité que Julien, devenu diplomate pour la première fois de sa vie, essaya de toucher par sa confidence. S'autorisant de leur conversation de l'avant-veille, il raconta ce qu'il pouvait raconter de la visite de Gorka, — en se taisant sur cette parole d'honneur faussement donnée qui lui pesait toujours d'un poids mortel. Il dit comment il avait calmé ce furieux, comment il l'avait reconduit à la gare, puis la rencontre des deux rivaux vingt-quatre heures après. Il insista sur l'attitude d'Alba dans cette soirée et sur l'infamie des lettres anonymes écrites, par une scélératesse inouïe, à la fille et à l'ancien amant de M™^ Sténo. Et après avoir rapporté la mystérieuse querelle soudain survenue entre Gorka et Chapron :

— « J'ai donc accepté d'être son témoin, » conclut-il, « parce que je crois qu'il est de mon

devoir absolu de tout essayer pour que ce duel n'aie pas lieu... Pensez-y donc. S'il a lieu, et que l'un des deux soit tué ou blessé, comment cacher la chose dans cette ville de bavardages qu'est Rome? Et quels commentaires!... C'est trop évident que ces deux garçons-là ne se sont querellés qu'à cause de l'histoire de M™^ Sténo avec Maitland. Par quel bizarre détour? Cela, je n'en sais rien. Mais il n'y aura pas un doute dans l'opinion. Et voyez-vous d'ici les nouvelles lettres anonymes écrites à Alba, à M"^^ Gorka, à ]\4me Maitland?... Les hommes, je m'en moque... Deux sur trois méritent que tout leur arrive. Mais ces innocentes créatures, n'est-ce pas affreux?... »

— c( Affreux^ en effet, » répondit Montfanon, a c'est cela qui rend ces aventures d'adultère si hideuses. Il y a trop de gens qu'elles atteignent en dehors et à côté des coupables... Vous le voyez, vous qui trouviez cette société si plaisante avant-hier, si raffinée, si intéressante?... Mais il ne sert à rien de récriminer. Je comprends. Vous êtes venu me demander de vous conseiller sur votre rôle de témoin. Mes folies de jeunesse auront eu ceci de bon que je pourrai vous diriger... La correction dans le moindre détail et pas de nerfs, tout est là quand on veut arranger une affaire... Ah ! Vous aurez du mal. Gorka est un fou en ce moment. Je connais les Polonais. Ils ont de terribles défauts, mais ils sont braves. Dieu ! Qu'ils sont braves! Et ce petit Chapron, je le connais aussi, c'est une de ces natures de doux entêtés qui se font trouer la poitrine sans dire : ce ouf» plutôt

que de reculer. Et un amour-propre!... Il a du bon sang de soldat dans les veines, cet enfant-là, malgré le métissage. Et avec le métissage, voyez quel héros c'a été que le premier des trois Dumas, le général mulâtre?... Oui. Vous avez là une rude corvée, mon bon Dorsenne... Il vous faudrait un autre témoin, pour vous assister, qui eût les mêmes intentions que vous et, pardonnez-moi, plus d'expérience peutêtre?... »

— « Hé bien, marquis, » reprit Julien dont la voix tremblait d'anxiété, ce il n'y a qu'une personne à Rome qui soit assez respectée, assez vénérée de tous, y compris Gorka, pour que son intervention dans cette délicate et dangereuse affaire soit décisive, qu'une personne qui puisse dicter à Chapron des excuses ou en obtenir de l'autre... Enfin il n'y a qu'une personne qui ait l'autorité d'un héros devant qui l'on se tait lorsqu'il parle d'honneur, et cette personne, c'est vous... »

— (c Moi, » s'écria Montfanon, « moi, vous voudriez que je sois... »

— «Un des témoins de Chapron, » interrompit Dorsenne. « Oui... C'est vrai. Je viens de sa part et pour cela... Ne me dites pas ce que je sais, que votre situation ne comporte pas de pareilles démarches. C'est parce qu'elle est ce qu'elle est, cette situation, que j'ai eu l'idée d'accourir à vous. Ne me dites pas non plus que vos principes religieux sont contraires au duel. C'est pour qu'il n'y aitpas de duel justement que je vous conjure d'accepter... Il ne faut pas que

cette affaire ait lieu. Je vous le jure, il y va de la paix de trop de personnes innocentes... »

Et il continua, déployant au service du décisif appel qu'il tentait en ce moment toute la souplesse d'intelligence et aussi tout le talent de parole dont il était capable. Il pouvait suivre sur le visage de l'ancien bretteur, devenu le plus passionné des catholiques pratiquants et le plus maniaque des vieux garçons, vingt impressions diverses et contradictoires. Enfin Montfanon posa sa main avec une véritable solennité sur le bras de son interlocuteur qu'il étreignit fortement, et il lui dit :

— ce Écoutez, Dorsenne, ne m'en racontez pas davantage... Je consens à ce que vous me demandez, mais à deux conditions, entendons-nous bien. La première c'est que M. Chapron s'en référera d'une manière absolue à ma décision, quelle qu'elle soit. La seconde, c'est que vous vous retirerez avec moi, si ces messieurs se mettent à vouloir faire les petits jeunes gens... J'accepte de vous aider à remplir une mission de charité et pas autre chose, je vous le répète, pas autre chose... Avant d'amener chez moi M. Chapron, vous lui rapporterez mes paroles, textuellement... »

— ce Textuellement... » répondit l'écrivain, qui ajouta : <c II attend chez lui le résultat de ma démarche... »

— ce Alors, » dit le marquis, ce je rentre à Rome avec vous tout de suite... Il a déjà dû recevoir les témoins de Gorka, et si l'on veut arranger vraiment

LES liNCONSÉQUENCES d'uN VIEUX CHOUAN 239

une affaire, la règle est de ne pas traîner, quand ce ne serait que pour couper court au potinage probable et aux crises d'amour-propre qui en résultent... Je n'aurai pas ma procession, mais empêcher le mal, c'est faire le bien, et c'est encore une manière de prier Dieu... »

— ce Laissez-moi vous serrer la main, mon grand ami, » dit Dorsenne, « jamais je n'ai mieux compris ce que c'est qu'un vrai brave homme... »

Quand l'écrivain descendit, trois quarts d'heure plus tard, à la maison de la rue Leopardi après avoir reconduit Montfanon, il se sentait soutenu par un tel appui moral qu'il en était presque joyeux. Il trouva Florent dans son espèce de salon-fumoir, en train de ranger des papiers avec le flegme méthodique qu'annonçaient ses yeux noirs toujours si lents dans son teint vaguement bruni.

— « Il accepte, »futle premier mot que les jeunes gens prononcèrent presque à la fois, et Dorsenne répéta les paroles qu'il avait promis de répéter.

— (( Je m'en rapporte absolument à vous deux, » répondit l'autre, a Je n'ai aucunement soif du sang de M. le comte Gorka... Encore faut-il que ce monsieur ne puisse pas accuser de lâcheté le petit-fils du colonel Chapron... Je compte pour cela sur le parent du général Dorsenne et sur l'ancien soldat de Charctte... »

— « Cela va de soi, » dit Julien à qui Florent tendait une lettre et qui demanda : « Qu'est-ce que ceci ? »

— « Ceci, » reprit Florenr, « c'est un billet qu'a écrit à votre adresse, sur cette table même, il y a une demi-heure, le baron Hafner... Car il faut que je vous tienne au courant. Il y a du nouveau. J'ai reçu les témoins de mon adversaire. Le baron est un des deux, l'autre est Ardea... »

— ce Le baron Hafner!... » s'écria Dorsenne. « Quel singulier choix!... » Il s'arrêta et ils échangèrent un regard, Florent et lui. Tous les deux venaient de se comprendre sans se parler. Boleslas n'avait pas trouvé de moyen plus sûr pour faire savoir à M"-^ Sténo quel procédé il entendait employer dans sa vengeance, — ou dans ses vengeances. D'autre part, le dévouement connu du baron à la comtesse donnait une chance de plus à une solution pacifique en même temps que le fanatisme de Montfanon faisait de la confrontation avec le père de Fanny un épisode de comédie jeté soudain à travers le drame violent des jalousies de Corka. Aussi Julien reprit-il en souriant : ce Vous allez voir la tête de Montfanon, lorsque nous lui annoncerons ces deux témoins-là. C'est un homme du quinzième siècle, vous savez, un Montluc, un duc d'Albe, un Philippe II. Je ne sais pas lesquels il déteste le plus des francs-maçons, des libres-penseurs, des protestants, des Juifs, et des Allemands. Et comme cet obscur et tortueux Hafner est un peu tout cela, il lui a voué une de ces haines !... Sans compter qu'il le soupçonne par moment d'être un agent secret au service de la triple alliance!... Mais voyons la

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lettre... » 11 l'ouvrit et la parcourut d'un coup d'œil. « Ça sert tout de même à quelque chose, la finesse, et ça équivaut presque à la bonté... Il a senti, lui aussi, qu'il fallait en finir tout de suite avec votre affaire, ce baron, ne fût-ce que pour éviter les mauvais propos. Il nous donne rendez-vous chez lui entre six heures et sept heures, à moi et à votre autre témoin... Allons, le tem.ps presse. Il vous faut venir avec moi chez le marquis, pour lui faire officiellement votre demande. Commencez parla. Ayez sa promesse avant de prononcer le nom du citoyen Hafner. Je le connais. Il ne reviendra pas sur sa parole. Mais, c'est tout juste... »

Les deux amis trouvèrent Montfanon qui les attendait dans son bureau, vaste pièce toute garnie de livres et dont la vue dominait ce panorama du Forum, plus majestueux encore par cette fin d'une pure après-midi, oii fombre des colonnes et des arcs commençait de s'allonger davantage sur le pavé presque blanc. Cette grande cellule carrelée et passée au rouge n'avait d'autre confort qu'un tapis sous le large bureau encombré de papiers, — sans doute les fragments du fameux ouvrage sur les rapports de la noblesse française et de l'Eglise. — Un crucifix droit était posé sur ce bureau. Au mur, deux portraits gravés, celui de Monseigneur Pie, le saint évêque de Poitiers, et celui du général de Sonis, en pied, avec sa jambe de bois, se faisaient pendant aux deux côtés d'une assez belle toile, dans la manière forte, représentant un saint François, le patron

du maître du logis. Telle était la seule décoration artistique de ce modeste réduit. Le gentilhomme disait souvent : « Je me suis affranchi de la tyrannie de l'objet...» Mais avec ce fond merveilleux de ruines grandioses et ce lambeau de ciel, cet endroit si simple était un asile incomparable oii finir dans la méditation et dans le renoncement une vie jadis remuée par les tempêtes des sens et du monde. L'ermite de cette thébaïde se leva pour saluer ses deux visiteurs, et, désignant à Chapron un volume ouvert sur sa table :

— ce Je m'occupais de vous, » lui dit-il; ce c'est le livre de Châteauvillars sur le duel. 11 y a là un code qui n'est pas très complet. Je vous le recommande pourtant, si jamais vous devez remplir une mission comme la nôtre, » et il montra Dorsenne et se montra lui-même, d'un geste qui constituait la plus amicale des acceptations. « Il paraît que vous avez failli avoir la main un peu vive... Hé! Hé! Ne vous en défendez point. Tel que vous me voyez, à vingt et un ans, j'ai jeté une assiette à la figure d'un monsieur qui daubait monseigneur le comte de Chambord devant une galerie de Jacobins en liesse, dans une table d'hôte de province. Tenez, » continua-t-il en relevant sa moustache blanchissante et découvrant une balafre, ce voilà le souvenir. Ce lascar-là était un ancien olîicier de dragons qui proposa le sabre. J'acceptai et j'ai failli y rester, mais il a perdu deux doigts.. . Voilà qui ne vous arrivera pas, cette fois du moins. . . Dorsenne vous a posé nos conditions ?. . . »

— « Et je lui ai répondu que j'étais sûr de ne pouvoir confier mon honneur à de meilleures mains... » repondit Florent.

— « Touchez là, » reprit Monttanon, avec un geste de contentement. « Pas de phrases. C'est bien... D'ailleurs je vous ai jugé, monsieur, dès le premier jour où vous m'avez parlé à Saint-Louis. Vous honorez vos morts. Pour moi qui crois que l'homme ne vaut que par le passé, cela me suffit. Voilà pourquoi je serai heureux, très heureux de vous être utile. Maintenant refaites-moi, bien clairement, bien posément, le récit que vous avez fait à Dorsenne... »

Quand Florent eut raconté en quelques mots ce dont il était convenu avec Gorka, c'est-à-dire leur discussion et sa vivacité, en omettant avec soin les détails où le nom de son beau-frère se serait trouvé mêlé :

— (( Diantre, » dit familièrement Montfanon, « l'affaire se présente mal, très mal... Voyons, un témoin est un confesseur... Vous avez eu une discussion dans la rue avec M. Gorka, mais sur quoi?... Vous ne pouvez pas répondre? Que vous a-t-il dit, pour que vous vous soyez emporté au point de vouloir le frapper? C'est la première clef delà position, cela... »

— « Je ne peux pas répondre, » dit Florent.

— « Alors, » reprit le marquis après un silence, « il ne reste d'établi nettement qu'un geste de votre part, comment dirai-je? irréfléchi et en définitive inachevé. C'est la seconde clef de la position, ceci...

Vous n'avez pas de raison particulière d'en vouloir àM. Gorka?)^

— a Aucune. »

— « Et lui de vous en vouloir, à vous? »

— « Aucune. »

— (c L'affaire se présente mieux, » dit Montfanon, qui se tut de nouveau pour reprendre de la voix d'un homme qui se parle à lui-même. « M, le comte Gorka se considère comme offensé?... Offensé? Mais y a-t-il offense? C'est là-dessus que nous devrons discuter... La voie de fait ou la menace de voie de fait ne donneraient lieu à aucun arrangement... Mais un geste esquissé, réprimé aussitôt, puisque l'on n'est pas allé jusqu'au bout... Ne m'interrompez pas, » insista-t-il. « J'essaye de déblayer et d'y voir clair... Nous devons arriver à une solution... Il nous faudra exprimer des regrets, en laissant le champ ouvert à une autre réparation, si Gorka l'exige... Et il ne l'exigera pas. Tout le problème repose sur le choix de ses témoins, à lui, maintenant... Qui va-t-il prendre?... »

— c( J'ai déjà reçu leur visite, » dit Florent, « il y a une demi-heure. L'un est le prince d'Ardea... »

— (( C'est un gentilhomme, » répondit Montfa-' non, a on pourra s'entendre. Je ne suis même pas fâché de le voir pour lui dire mon sentiment sur cette vente pubHque de son palais à laquelle il n'aurait jamais dû se laisser acculer... Et l'autre?...»

— « L'autre?» interrompit Dorsenne. « Préparezvous à un coup... Je vous jure que je ne savais pas

LES INCONSÉQUENCES DUN VIEUX CHOUAN 24f

son nom quand je suis allé vous chercher aux catacombes. C'est... Enfin... C'est le baron Hafner... »

— « Le baron Hafner! » s'écria Montfanon. « Boleslas Gorka, le descendant des Gorka, de ce grand Luc Gorka qui fut Palatin de Posen et évêque de Cujavie, a pris pour témoin M. Justus Hafner, ce voleur, ce forban, qui a eu cet abominable procès !... Non, Dorsenne, ne me dites pas cela, ce n'est pas possible... » Puis, avec un air de combattant : oc Nous le récuserons, voilà tout, pour manque d'honorabilité. Je m'en charge, moi, et de dire son fait à votre Boleslas. Nous passerons là un joyeux quart d'heure, je vous en réponds... »

— ce Vous ne ferez pas cela, » dit vivement Dorsenne. « D'abord, en matière d'honorabilité officielle, il n'y a que la loi, n'est-ce pas? Hafner a été acquitté et ses adversaires condamnés aux dépens. C'est vous-même qui me le répétiez l'autre jour... Et puis, vous oubliez la conversation que nous venons d'avoir... »

— « Pardon, » interrompit à son tour Florent, a Monsieur de Montfanon, en acceptant de m'assister, m'a fait un grand honneur que je n'oublierai jamais... S'il devait en résulter pour lui la plus légère contrariété, j'en serais désolé, et je suis tout prêt à lui rendre sa parole... »

— « Non, » dit le marquis, après un nouveau silence, « je ne la reprends pas... » Il était si généreux quand il ne s'agissait pas de ses deux ou trois manies que la moindre délicatesse éveillait un écho

en lui. Il tendit de nouveau la main à Chapron, et il continua, mais avec un accent dont l'âpreté trahissait une irritation seulement contenue : « Cela ne nous regarde pas après tout si M. Gorka a jugé bon de se faire représenter dans un débat d'honneur par quelqu'un qu'il ne devrait seulement pas saluer... Vous allez donc donner nos deux noms à ces deux messieurs, et, Dorsenne et moi, nous les attendrons, comme c'est la règle. C'est à eux de venir, puisqu'ils sont les mandataires de l'offensé... »

— « Ils ont déjà arrangé un rendez-vous pour ce soir, » répondit Chapron.

— « Comment? Arrangé? Et avec qui? Et pour qui? y) s'écria Montfanon, en proie à un nouvel accès de colère. « Avec vous?... Pour nous?... Ah! que je n'aime pas cela, ces bonhomies et ces à-peu-près quand il s'agit de choses graves! Le code est absolu là-dessus... Une fois leur appel porté, auquel vous aviez, vous, monsieur Chapron, à répondre par oui ou par non, ces messieurs devaient se retirer et tout de suite... Ce n'est pas votre faute, c'est celle d'Ardea qui a laissé ce tripoteur de faux dividendes faire sa besogne d'intrigant et de coulissier... Mais nous allons tout rectifier, nous autres, à la bonne manière, qui est la Française... Et quel est-il, ce rendez-vous?... »

— « Je vais vous lire le billet que le baron a laissé pour moi à Florent, » dit Dorsenne qui lue en effet la lettre fort courtoise que Hafner lui avait écrite, en s'excusant de choisir sa propre maison

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comme lieu de rendez-vous pour les quatre témoins. « On ne peut pourtant pas laisser sans réponse un mot aussi poli?... »

— « Il y a trop de cher maître, et de compliments, » dit avec brusquerie Montfanon. « Asseyezvous là, » insista-t-il en cédant son fauteuil à Florent, a et annoncez-leur notre nom à tous deux et notre adresse, en ajoutant que nous nous tenons à leur disposition sans mentionner cette première incorrection de leur part. Mais qu'ils n'y reviennent pas !■».. Et vous, Dorsenne, puisque vous avez peur de froisser ce monsieur, je ne vous empêche pas d'aller chez lui, — personnellement, entendez-vous, — le prévenir que M. Chapron, ici présent, a choisi comme premier témoin un mauvais coucheur, un ancien duelliste, tout ce que vous voudrez, mais qui veut des formes strictes, et, d'abord, une démarche en règle faite auprès de nous deux en leur nom à tous deux, à cette fin ds fixer un rendez-vous ofi!iciellcment... »

— « Qu'est-ce que je vous avais dit? » fit Dorsenne lorsqu'il se retrouva descendre l'escalier de Montfanon avec Florent, « c'est un autre homme depuis que vous lui avez nommé le baron... La discussion entre eux va être à payer sa place... Pourvu qu'il n'embrouille pas tout avec sa folie. Ma parole d'honneur, si j'avais pu deviner qui Gorka s'en irait choisir, jamais je ne vous aurais indiqué le vieux ligueur, comme je l'appelle... »

— « Et moi, quand M. de Montfanon devrait me

faire battre à cinq pas, au visé, » répondit Chapron en riant, « je vous remercierais de m'avoir remis en rapport avec lui. C'est un homme tout d'une pièce, comme mon pauvre père, comme Maitland. J'adore ces gens-là... )>

— « Il n'y a donc pas moyen d'avoir à la fois du cœur et de la tête? » se dit Julien en gagnant le palais Savorelli oii habitait Hafner, et songeant aux colères du marquis d'une part, et de l'autre aux illusions sur cet égoïste de Maitland que venaient de révéler une fois de plus les derniers mots de Florent. Il avait retrouvé toutes ses appréhensions de l'après-midi et plus fortes encore, tant il savait Montfanon irritable sur certains points, et c'était un de ces points qui allait être blessé au vif par les rapports forcés avec les témoins de Gorka. « Je ne compte plus que sur Hafner lui-même, » songea-t-il ; « si ce dangereux finaud a accepté cette mission absolument contraire à ses goûts, à sa position, à ses habitudes, presque à son âge, ce doit être de connivence avec son futur gendre et pour tout concilier. Sans compter que le mariage est peut-être conclu à l'heure présente?... J'espère que non. Le marquis en serait si furieux qu'il exigerait le duel au mouchoir!... y>

Le jeune homme ne croyait pas toucher si juste. Le hasard, qui se complaît parfois à accumuler événement sur événement, avait voulu qu'Ardea, au moment même où il délibérait avec Gorka sur le choix

d'un second témoin, et très ennuyé lui-même de la corvée à laquelle il avait cependant consenti, reçût un billet de M"^^ Sténo qui contenait simplement ces mots : ce UcTre demande est faite, et cest oui. Que je sois la première à vous embrasser, Simparicone... » Une idée de génie lui était venue : faire arranger par son futur beau-père cette querelle qu'il jugeait à la fois absurde, inutile et dangereuse. L'empressement que Gorka avait mis à accepter le nom de Hafner provenait, comme l'avaient aperçu aussitôt Dorsenne et Florent, du désir que sa perfide maîtresse fût informée de ses faits et gestes. Quant au baron, il avait consenti lui-même, — 6 ironie des coïncidences ! — en prononçant à Peppino Ardea des phrases presque identiques à celles que Montfanon avait prononcées à Dorsenne :

— (( Nous allons rédiger d'avance un procèsverbal de conciliation, et si l'affaire ne s'arrange pas, nous nous retirons... y>

C'est dans ces termes que s'était conclu ce mémorable entretien, vraiment digne de la ccmhina- -[ione que représentait le mariage de la pauvre Fanny. Il y avait été moins question encore de ce mariage lui-même que du service à rendre aux amours deux fois adultères de la grande dame qui présidait à ce triste trafic! Est-il besoin d'ajouter que ni Ardea ni son futur beau-père n'avaient fait 1 ombre de l'ombre d'une allusion aux dessous vrais de l'affaire? Peut-être, en tout autre moment, la profonde prudence innée au baron et son méticuleux souci de ne

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jamais se compromettre l'eussent-ils détourné des tracas possibles que comportait cette intrusion dans l'aventure brutale d'un amant évincé et exaspéré. Mais sa joie à l'idée que sa fille allait être princesse Romaine, — et de quel nom! — lui avait réellement tourné la tête. Il avait eu, pourtant, le bon sens de dire à l'étourdi Ardea :

— « Que M'"*^ Sténo n'en sache rien, au moins jusqu'à nouvel ordre. Elle ne manquerait pas d'avertir M'"'^ Gorka, et Dieu sait ce dont celle-ci serait capable... »

En réalité, les deux compères se rendaient trop compte qu'il fallait, directement ou indirectement, se garder d'avertir Maitland. Ils avaient employé la fin de leur après-midi à faire leur visite à Florent, puis à envoyer télégrammes sur télégrammes pour annoncer des fiançailles dont la charmante Fanny paraissait d'autant plus heureuse que le cardinal Guérillot avait consenti, sur un simple mot d'elle, à présider à son baptême. Le baron, lui, devant ce contentement, ne se possédait plus de joie. Il aimait sa fille, l'étrange homme, un peu à la manière dont un éleveur aime un cheval favori qui lui fait gagner le Grand-Prix. C'est une sincérité encore qu'une affection semblable. Aussi quand Dorsenne arriva, porteur du billet de Chapron et du message de Montfanon, fut-il accueilli par une cordialité et une complaisance qui l'éclairèrent aussitôt sur le résultat de l'intrigue matrimoniale dont lui avait parlé Alba :

LES INCONSÉQUENCES DUN VIEUX CHOUAN 2f I

— c( Tout ce que votre ami voudra, mon cher Maitre... N'est-ce pas, Peppino? » dit le baron en s'asseyant à sa table. « Voulez-vous dicter la lettre vous-même, Dorsenne? Non... Tenez, est-ce bien comme cela ?. . . Vous comorendrez tout de suite dans quels sentiments nous avons accepté cette mission, quand vous saurez que Fanny est fiancée au prince d'Ardea ici présent... La nouvelle date de trois heures. Ainsi vous êtes le premier à la savoir, n'est-ce pas, Peppino?... » Il ne s'était pas expédié dans la maison moins de deux cents dépêches!... « Revenez quand vous voudrez avec le marquis. Je vous demande seulement, vu la circonstance, que l'entrevue ait Jieu ici, et, si c'était possible, entre six et sept, ou entre neuf et dix, pour ne pas gâter notre petit dîner de famille!... »

— « Mettons neuf heures, » dit Dorsenne. a M. de Montfanon est un peu formaliste. Il voudra vous avoir répondu par une lettre. »

— c( Le prince d'Ardea épouse M^'^ Hafner! » Ce cri qu'arracha à Montfanon la nouvelle apportée par Julien fut si douloureux, que le jeune homme ne pensa pas à en rire. Il avait cru devoir prévenir son irascible ami, de peur que le baron ne fît quelque allusion au grand événement dans le cours de l'entretien et que l'autre n'éclatât. « Quand je vous disais que le cathohcisme de cette jeune fille n'était qu'une comédie! Quand je le disais à monseigneur Guérillot! Voilà ce qu'elle visait, depuis des années,

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avec cette perfection d'hypocrisie. C'était le palais Castagna. Et elle va y rentrer en maîtresse?... Elle va y apporter le déshonneur de cet or piraté sur lequel il y a du sang?... Qu'ils ne m'en parlent pas, surtout, prévenez-les, ou je ne réponds pas de moi... Témoin d'un Gorka, beau-père d'un Ardea, il triomphe, ce voleur, qui serait occupé à des chaussons de lisière s'il y avait des juges!... Mais voyons. Tous les autres princes Romains qui n'ont pas de tache sur leur blason, eux, les Orsini, les Colonna, les Odescalchi, les Borghèse,les Rospigliosi ne vont-ils pas empêcher cette monstruosité!... Heureusement la noblesse est comme l'amour: ceux qui achètent ces choses sacrées les avilissent en les payant, et ce qu'on leur livre n'est plus que de la boue... Princesse d' Ardea!... Cette créature!... Ah! Quelle honte!... Mais il faut penser à notre engagement vis-à-vis de ce brave Chapron. Ce garçon me plaît, d'abord parce que très probablement il se bat pour quelqu'un d'autre et par un dévouement que je ne comprends pas bien. C'est un dévouement tout de même et c'est de la chevalerie!... Il aura voulu empêcher ce malheureux Gorka de provoquer un esclandre qui aurait donné l'éveil à sa sœur... Et puis, comme je le lui ai dit, il a le respect des morts... Voyons. Je n'ai plus ma tête tant cette nouvelle m'a secoué... Princesse d'Ardea!... Enfin, écrivez que nous irons chez ce M. Hafaer à neuf heures. Je ne veux pas de ces gens-là chez moi. Chez vous ce ne serait pas correct, vous êtes trop jeune.

Et j'aime encore mieux aller chez le beau-père que chez le gendre. Il fait son métier, ce scélérat, en achetant ce qu'il achète avec ses millions volés. Mais l'autre?... Et son arrière-grand-oncle aurait été Sixte- Quint, Jules II, Pie V, Hildebrand, il aurait tout vendu de même!... Et il ne peut pas se faire illusion! Il a entendu parler du procès de cet homme! Il sait d'où lui viennent ces millions! Il a bien fallu qu'ils causassent de leurs familles, de leur vie!... Et cela ne lui a pas donné une horreur profonde d'accepter l'or de cet aventurier. Il ne sait donc pas ce que c'est qu'un nom?... Notre nom! xMais c'est nous-même, c'est notre honneur dans la bouche et dans la pensée des autres ! Que je suis heureux, Dorsenne, d'avoir cinquante-deux ans du mois dernier. Je m'en irai avant d'avoir vu ce que vous verrez, l'agonie de toutes les aristocraties et de toutes les royautés. Si c'était seulement dans le sang qu'elles tombaient. Mais elles ne tombent pas. Hélas! Elles se fichent par terre, ce qui est la tristesse des tristesses... Qu'importe, d'ailleurs? La monarchie, la noblesse et l'Eglise sont éternelles. Les peuples qui les méconnaissent mourront, voilà tout... Allons, écrivez votre lettre que je signerai. Faites-la porter, et vous dînerez ivec moi. Il s'agit d'aller dans ce repaire, munis d'une argumentation qui empêche ce duel, en conservant un beau rôle à notre client... Il lui faut un arrangement que j'accepterais pour moi-même... Il me plaît, je vous le répète. Il me repose des autres. »

2f4 COSMOPOLIS

Cette exaltation, qui commençait à effrayer Do"senne, ne fit qu'augmenter pendant le dîner, d'autant plus qu'en discutant les conditions de cet arrangement qu'il comptait soutenir, les souvenirs de sa terrible jeunesse affluaient dans la pensée et dans les discours de l'ancien duelliste. Etait-ce bien le même personnage qui récitait les vers d'une hymne pieuse dans les catacombes, quelques heures auparavant? Il avait suffi que le féodal, qui était en lui fût réveillé pour le transformer. Et puis, l'éclat de ses yeux et la pourpre de son visage le disaient assez, cette aventure de duel où il avait cru de bonne foi s'engager par chanté, le grisait pour son propre compte. C'était le vieil amateur, le friand de la lame, très peu maniable, qui remuait dans cet homme de croyance, dont les passions avaient été brûlantes et qui avait aimé toutes les émotions, y compris celle du danger et des épées nues, comme il aimait aujourd'hui ses idées, comme il avait aimé son drapeau, — d'une manière effrénée. Il ne s'agissait plus des trois pauvres femmes à qui épargner des soupçons, ni d'une bonne action à ne pas manquer. Il revoyait tous ses anciens amis et leur talent de bretteurs, les cartons de celui-ci, la manière que cet autre avait d'attaquer par des coups droits, le sang-froid d'un troisième, et puis ce refrain coupait sans cesse cette conversation de peu pacifiques anecdotes : « Mais pourquoi diable Gorka a-t-il été prendre ce Hafner comme témoin? C'est tellement dégradant que

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c'en est inconcevable... » jusqu'à ce qu'en montant dans la voiture qui devait les mener à leur entrevue, il entendit Dorsenne dire au cocher : « Palais Savorelli.»

— « C'est le dernier coup, » fit-il en levant son bras et crispant son poing, a Cet aventurier habite la maison du Prétendant, la maison des Stuarts... » Il répéta : ce La maison des Stuarts!... » Et il tomba dans un silence que l'écrivain sentit plus gros d'orage encore que les déclamations de tout à l'heure. Il n'en sortit qu'une fois introduit dans le salon du courtier en bibelots devenu grand seigneur, — dans un des salons, plutôt, car l'appartement en comptait cinq. Là Montfanon commença de tout regarder autour de lui d'une mine si dégoûtée et si rogue que, malgré son angoisse, Dorsenne ne put s'empêcher de rire et de le taquiner en lui disant :

— (c Vous ne prétendrez pas qu'il n'y a pas de belles choses, ici? Ces deux peintures de Moroni, par exemple?... »

— « Rien qui soit à sa place, » répondit Montfanon. « Oui, ce sont deux magnifiques portraits d'ancêtres, et ce ÎVlonsieur n'a pas d'ancêtres !... Voilà des armes dans cette vitrine, et il n'a jamais touché une épée! Et voilà une tapisserie qui représente le miracle de la multiplication des pains, ce qui est d'une audace!... Vous ne me croirez pas, Dorsenne, cela me fait physiquement mal d'être ici. Je songe à ce qu'il tient de travail humain, d'âme humaine aussi dans tous ces objets, et pour aboutir à ce

capharnaiim, payé comment? Possédé par qui? Fermez les yeux et pensez aux Schrœder et aux autres que vous ne connaissez pas. Voyez des galetas où il n'y a plus ni meubles, ni bois, ni pain. Et puis, ouvrez les yeux et regardez... »

— « Et vous, mon brave ami, » répliqua le romancier, « je vous en conjure, pensez à notre conversation des catacombes, pensez aux trois femmes au nom desquelles je vous ai supplié d'assister Florent!... »

— « Je vous remercie, » dit Montfanon qui passa sa main sur son front; « je vous promets d'être calme... »

Il avait à peine prononcé ces mots que la porte s'ouvrit, laissant voir une autre pièce éclairée aussi et qui devait, à en juger par le bruit des conversations, contenir plusieurs personnes, — sans doute M'^^^ Sténo et Alba, songea Julien, — et le baron entrait, accompagné de Peppino Ardea. Tout en faisant les présentations, l'écrivain demeura saisi du contraste qu'offraient entre eux ses trois compagnons. Hafner et Ardea en frac de soirée, la boutonnière fleurie, avaient la physionomie ouverte et heureuse de deux braves bourgeois qui n'ont rien sur la conscience. Le teint d'ordinaire si fané de l'homme d'affaires était animé, son œil si dur était attendri. Quant au prince, la même admirable inconscience d'enfant gâté éclairait son jovial visage, au lieu que le héros de Patay, chaussé de grosses bottes, son

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large torse serré dans une redingote un peu râpée, montrait une face si contractée qu'on l'eût cru bourrelé de remords. Un intendant infidèle, obligé de rendre ses comptes à des maîtres généreux et confiants, n'a pas la face plus sombre et plus rongée de souci. Il avait d'ailleurs mis son unique bras derrière son dos d'une façon si raide que ni l'un ni l'autre des nouveaux venus ne lui tendit la main. Cette apparition était sans doute peu en harmonie avec ce qu'attendaient le père et le fiancé de Fanny ; car il y eut, quand les quatre hommes se furent assis, un moment de silence que le baron rompit le premier; et il commença de sa voix posée, mesurée, une voix qui traite les mors comme la balance d'un usurier traite les pièces d'or, en les pesant à un milligramme près :

— (c Messieurs, je crois correspondre à notre sentiment commun en établissant tout d'abord un point qui doit dominer notre réunion... Nous sommes ici, c'est bien entendu, pour faire œuvre de conciliation entre deux hommes, deux gentlemen que nous connaissons, que nous estimons, je dirai mieux, que nous aimons également... » Il s'était tourné successivement en prononçant ces paroles vers chacun de ses trois interlocuteurs, qui s'étaient tous inclinés, à l'exception du marquis. Hafner prit un temps devant cette abstention. Il regarda le gentilhomme de son regard habitué à lire jusqu'au fond des consciences pour deviner ce qu'elles peuvent coûter. Il pensa que le premier témoin de Chapron était un faiseur

d'embarras, et il continua : « Ceci posé, je vous demanderai de vous lire le petit papier que voilà. » Il avait sorti de sa poche une feuille pliée en quatre et assuré sur la pointe de son nez son fameux lorgnon d'or : ce C'est très peu de chose, une de ces directives, comme disait M. de Moltke, qui servent à guider les opérations, un projet de procès-verbal que nous modifierons après discussion... Enfin c'est un premier jalon, de quoi ne pas nous lancer dans le vide... »

— « Pardon, monsieur, » interrompit Montfanon qui avait froncé plus fortement ses sourcils broussailleux au rappel du célèbre feld-maréchal, et arrêtant d'un geste le lecteur qui, dans sa surprise, laissa son lorgnon tomber sur la table où il était accoudé : « Je regrette, » continua-t-il, « beaucoup d'être obligé de vous dire que nous ne saurions absolument, M. Dorsenne et moi, » et il se tourna vers Dorsenne qui fit un geste équivoque d'homme très contrarié, « que nous ne saurions, je le répète, admettre le point de vue auquel vous vous placez... Vous prétendez que nous sommes ici pour faire œuvre de conciliation?... C'est possible... Je vous accorde que c'est désirable... Mais je n'en sais rien, et permettez-moi de vous le dire, vous n'en savez rien non plus. Je suis ici, nous sommes ici, M. Dorsenne et moi, » et il se retourna vers Julien qui refit son geste équivoque, « pour écouter les griefs que M. le comte Gorka vous a chargés de formuler aux mandataires de M. Florent Chapron. Formulez-nous

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ces griefs, et nous les discuterons. Formulez-nous les réparations que vous prétendez au nom de votre client, et nous les discuterons. Les petits papiers viendront ensuite, s'ils viennent, et encore une fois, ni vous, ni nous, ne savons ce que sera l'issue de cet entretien, ni ne devons le savoir avant d'avoir établi les faits... »

— « Uy aeu malentendu, monsieur, » dit Ardea que ce discours de Montfanon avait un peu agacé. Il ne pouvait, pas plus que Hafner, comprendre le caractère très simple, mais très singulier, du marquis, et il ajouta : « J'ai été mêlé à plusieurs rencontres, — quatre fois comme témoin et une fois autrement, — et j'ai vu employer sans discussion le procédé que M. le baron Hafner vient de vous proposer, -et qui n'est lui-même qu'un moyen plus expéditif peut-être pour arriver à ce que vous appelez, fort correctement d'ailleurs, l'établissement des faits... »

— « J'ignorais le nombre de vos affaires, monsieur, » repartit Montfanon, plus nerveux encore depuis que le futur gendre de Hafner s'était mêlé à la discussion, a mais puisqu'il vous a plu de nous l'apprendre, je me permettrai de vous dire aussi que je me suis battu sept fois et que j'ai été témoin à peu près quatorze... Il est vrai que c'était à une époque où le chef de votre maison était monsieur votre père, si j'ai bonne mémoire, le défunt prince Urbain que j'ai eu l'honneur de connaître auprès de Sa Sainteté quand je servais dans les zouaves. C'était

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une belle figure de gentilhomme Romain, monsieur, et qui portait fièrement son nom... Ce que je vous en dis est pour vous prouver que moi aussi j'ai quelque compétence en matière de duel... Eh bien ! Nous avons toujours considéré que des témoins étaient laits pour arranger les affaires arrangeables, mais aussi pour faire régler comme il convient les affaires inarrangeables... Voyons donc l'affaire, nous sommes ici pour cela et rien que pour cela... »

— « Ces messieurs sont de cet avis? » demanda d'une voix conciliante Hafner qui consulta d'un signe de tête Dorsenne d'abord, puis Ardea. ce Je ne tiens aucunement à ma méthode, » continua-t-il en repliant son papier. Il le glissa dans son gilet et il reprit : a Établissons donc les faits, comme vous dites. M. le comte Gorka, notre ami, se trouve avoir été offensé gravement, très gravement, par M. Florent Chapron au cours d'une discussion dans un endroit public. M. Chapron s'est emporté comme vous le savez, messieurs, jusqu'à une... comment dirai-je? vivacité, qui n'a pas été suivie de conséquences, grâce à la présence d'esprit de M. Gorka... Mais enfin, efifectuée ou non, la menace est là. M. Gorka a été offensé et il lui faut une satisfaction... Je ne crois pas qu'il y ait un doute quelconque sur ce point de départ qui est l'origine même de l'affaire, ou plutôt toute l'affaire... »

— « Je vous demande encore pardon, monsieur, » répondit sèchement Montfanon, qui ne se donnait plus la peine de dissimuler son humeur, ce M. Dor-

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senne et moi nous ne pouvons de nouveau accepter votre manière de poser la question... Vous admettez que la vivacité de M. Chapron n'a pas été suivie de conséquences à cause de la présence d'esprit de M. Gorka. Nous prétendons, nous, qu'il n'y a eu de la part de M. Chapron qu'un geste à peine indiqué et dont il s'est rendu maître... Par conséquent vous attribuez à M. le comte Gorka la qualité d'offensé, vous allez trop vite. Il n'est que le demandeur, jusqu'ici. C'est fort différent. »

— c( Mais il l'est de droit, l'offensé, » interrompit Ardea. « Réprimé ou non, le simple geste constitue une menace de voie de fait. Je n'ai pas prétendu faire le bretteur, en vous rappelant mon unique duel... Mais c'est l'A B C du Codice cavalleresco, cela : si l'mjure est suivie d'une voie de fait, c'est celui qui a reçu le coup qui est l'offensé, et la menace d'une voie de fait équivaut à une voie de fait. Or l'offensé avec voie de fait a le choix du duel, des armes et des conditions... Consultez vos auteurs et les nôtres, Châteauvillars et Du Verger, Angeliniet Gelli, tous sont d'accord... »

— « Je le regrette pour eux, » fit Montfanon, et il regarda le prince avec un froncement de sourcils presque menaçant, « car c'est une opinion qui ne se soutient ni en général, ni dans le cas particulier... La preuve c'est qu'un bretteur, comme vous venez de le dire, » sa voix tremblait en soulignant l'insolence voulue de l'autre, a un bravo, pour prendre le mot de votre pays, n'aurait pour accomplir un assas-

sinat légitime qu'à insulter celui qu'il vise, en paroles atroces. L'insulté réplique par un geste irréfléchi et contenu, sur la signification duquel on peut se méprendre, et vous admettez que le bravo est l'offensé, et qu'il a le choix des armes?... »

— « Mais enfin, monsieur le marquis, » reprit Hafner avec une visible souffrance, tant les arguties et la mauvaise volonté du gentilhomme irritaient en lui le sens de l'arrangement pratique et facile, ce où voulez-vousen venir? Croyez- vous que ce soit en soulevant des chicanes de ce genre?... »

— c( Des chicanes!... » s'écria Montfanon en se levant à demi.

— « Montfanon!... » supplia Dorsenne en se levant à son tour tout à fait et forçant le terrible homme à se rasseoir.

— ce Je retire le mot, » dit le baron, « s'il vous a blessé... Rien n'était plus loin de ma pensée... Je vous répète que je vous présente toutes mes excuses, monsieur le marquis... Mais, voyons, dites-nous ce que vous voulez pour votre client, là, c'est bien simple... Et puis nous ferons tout pour mettre vos exigences d'accord avec celles de notre client à nous... C'est une petite cote mal taillée à établir... »

— « Non, monsieur, » dit Montfanon avec une sévérité insolente, « c'est une justice à rendre, ce qui est très différent aussi... Ce que nous voulons, M. Dorsenne et moi, » continua-t-il d'une voix dure, « le voici : M. le comte Gorka a insulté gravement M. Chapron... Laissez-moi finir... » insista-t-il sur un

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geste simultané d'Ardea et de Hafner. a. Oui, messieurs, il faut qu'il l'ait insulté gravement pour que M. Chapron, connu de nous tous pour sa parfaite courtoisie, ait même eu le petit mouvement incorrect dont on parlait tout à l'heure... Or il a été convenu entre ces deux messieurs, pour des raisons de délicatesse qu'il nous faut accepter comme ils nous les donnent, il a été convenu, dis-je, que la nature de l'insulte faite par M. Gorka à M. Chapron ne serait pas divulguée... Mais nous avons le droit, et, j'ajoute, le devoir de mesurer la gravité de cette insulte à l'excès de la colère soulevée chez M. Chapron... J'en conclus que, pour être équitable, le procès-verbal de conciliation, si nous le dressons, doit contenir des concessions réciproques. M. le comte Gorka déclarera retirer ses paroles et M. Chapron regretter sa vivacité... »

— ce Mais c'est impossible, » s'écria le prince, « jamais Gorka n'acceptera cela... »

— ce Vous voulez donc absolument les faire battre? » gémit Hafner.

— ce Et pourquoi pas?... » dit Montfanon exaspéré. « Cela vaudrait mieux que de garder, l'un ses injures, et l'autre son coup de canne... »

— ce Hé bien! messieurs, » répondit le baron en se levant après le silence qui suivit cette imprudente boutade d'un homme hors de lui, ce nous conférerons de nouveau avec notre client. Si vous le voulez bien, nous reprendrons cet entretien demain, à dix heures, par exemple, ici ou dans tel endroit à votre

commodité... Vous nous excuserez, monsieur le marquis, Dorsenne a dû vous dire dans quelles circonstances particulières... »

— « Oui. Il me les a dites, » interrompit Montfanon qui regarda de nouveau le prince et d'une façon si triste que ce dernier se sentit rougir sous cet étrange regard, dont il était cependant impossible de se fâcher, Dorsenne n'eut que le temps de couper court à toute explication, en répondant luimême à Justus Hafner :

— « Voulez-vous que ce rendez-vous soit chez moi? Nous aurons plus de chance d'éviter les commentaires...»

— (( Vous avez bien fait de changer l'endroit, » disait Montfanon, cinq minutes plus tard, en remontant en voiture avec son jeune ami. Ils avaient descendu l'escalier sans se parler, tant le brave et peu raisonnable personnage qu'était le marquis se sentait aux regrets maintenant de son attitude si étrangement provocante de tout à l'heure, ce Que voulezvous, » ajouta-t-il, « ce palais profané, le luxe insolent de ce voleur, ce prince qui vend sa famille, ce baron dont le passé est sinistre, je ne me possédais plus ! Ce baron, surtout, avec ses directives !\^qs mots à citer, quand on est Allemand, à un soldat français qui s'est battu en 70, que ceux de M. de Moltke! Et sa cote mal taillée, ces termes de bourse appliqués à l'honneur, et cette politesse affreuse où il y a de la servilité et de l'insolence!... Enfin, je ne suis pas content de moi, je ne suis pas content du tout...»

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Il y avait dans sa voix tant de bonhomie, un si visible remords de ne pas s'être dominé dans une circonstance si grave, que Dorsenne lui serra la main au lieu de lui faire des reproches, en lui disant :

— c( Ce sera pour demain... Nous rarrangerons tout, ce n'est que partie remise... »

— « Vous dites cela pour me consoler, » fit le marquis, ce mais je m'y connais, cela va mal, très mal... Et c'est ma faute! Peut-être n'aurons-nous plus d'autre service à rendre à notre brave Chapron, que de lui ménager une rencontre dans des conditions pas trop dangereuses... Ah! Que je viens de me mettre en colère mal à propos!... Mais aussi, pourquoi Gorka a-t-il été choisir un pareil témoin? C'est inconcevable!... L'avez-vous vu, prononçant ce mot cabalistique de gentleman, qui signifie pour ces gaillards-là : Volez, trahissez, assassmez, mais ayez des voitures bien attelées, une maison élégante, des dîners bien servis, et de la tenue!... Non! J'ai trop souffert! Ah! Ce n'est pas bien, et dans quelle journée encore?... Dieu! Que le vieil homme est dur à mourir!... » ajouta-t-il d'une voix si basse, que son compagnon ne l'entendit point.

UNE PETITE COUSINE D lAGO

T^^^ E remords que Montfanon exprimait si naïvement, une fois rendu à lui-même, <^v devait s'accroître bien vite dans ce cœur d'honnête homme. Il avait eu raison de dire, dès le début, que l'affaire s'annonçait mal. Une querelle compliquée de voie de fait ou d'une tentative de voie de fait, comme il l'avait remarqué lui-même dès les premiers mots de Chapron, ne saurait aisément se régler à l'amiable. Il y faut des prodiges de diplomatie. La moindre perte de sang-froid de la part des témoins équivaut alors à une catastrophe. Comme il arrive dans de pareilles circonstances, les événements se précipitèrent, et les prévisions pessimistes de l'irritable marquis se trouvaient vérifiées presque en même temps qu'il les énonçait. Dorsenne et lui avaient à peine quitté le palais Savorelli, que Gorka,

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convoqué par le baron pour dix heures, y arrivait de son côté. L'énergie avec laquelle il repoussa la proposition d'un arrangement qui comportât des excuses de sa part, servit pour le prudent Hafner et le non moins prudent Ardea de signal à une retraite définitive. Il fut trop évident pour ces deux hommes qu'aucune conciliation ne sortirait du choc d'un pareil forcené avec un personnage aussi difficultueux que s'était montré le plus autorisé des mandataires de Florent. Ils demandèrent donc à Gorka, d'un com.mun accord, qu'il les relevât de leur mission. Ils avaient un prétexte trop légitime dans les fiançailles de Fanny, pour que Boleslas ne leur rendît point leur parole. Cette retraite fut une seconde catastrophe. Dans son impatience de trouver d'autres témoins et qui parlassent haut et ferme, Gorka courut au Cercle de la Chasse. Le hasard voulut qu'il tombât sur deux de ses camarades : un marquis Cibo, Romain, et un prince Pietrapertosa, Napolitain, qui étaient assurément les mieux choisis pour pousser l'affaire la plus simple à ses pires conséquences. Ces deux jeunes gens de la meilleure noblesse d'Italie, tous deux très intelligents, très loyaux et très bons, appartenaient à cette classe particulière qui se rencontre à Vienne, à Madrid, à Pétersbourg comme à Milan et comme à Rome, de cluhmen étrangers hypnotisés par Paris. Et quel Paris ! Celui de la fête élégante et retentissante, celui qui passe le matin à pratiquer le sport à la mode, l'après-midi à courir le turf, à hanter les salles d'armes et les petits hôtels interlopes, le soir

au théâtre et la nuit au jeu ! Ce Paris qui émigré tour à tour, suivant la date, à Monte-Carlo pour le Tir aux Pigeons, à Deauville pour la semaine des courses, à Aix-les-Bains pour la saison du baccarat, possède ses mœurs à lui, son langage à lui, sa chronique à lui, et jusqu'à son cosmopolitisme à lui, car il exerce sur certaines imaginations, à travers l'Europe, un si despotique empire, que Cibo, par exemple, et son ami Pietrapertosa n'ouvraient jamais un journal Français qui ne fût du boulevard Us y cherchaient d'abord les entrefilets où se trouvent racontés, par le menu, les pendaisons de crémaillères dans le demimonde, le dernier souper donné par un viveur en renom, le détail des grandes parties dans tel ou tel cercle à la mode, le résultat d'un match au pistolet chez Gastinne, et celui d'un assaut entre tireurs célèbres. C'étaient entre eux l'objet de conversations infinies de savoir si la spirituelle Gladys Harvey est plus élégante que Léona d'Asti, si Machault prend des « contres » plus vîtes que ceux du général Garnier, si le petit Lautrec tiendra ou ne tiendra pas au jeu qu'il jo"ue. Emprisonnés à Rome par l'exiguïté de leurs ressources et aussi par la volonté, l'un de son oncle, l'autre de son grand-père dont ils doivent hériter, toute leur année est suspendue au mois qu'ils arrivent à passer en hiver à Nice et au voyage qu'ils entreprennent à Paris vers l'époque du Grand-Prix, pour six semaines. Jaloux l'un de l'autre à se disputer, avec la plus comique rivalité, le moindre échappé du Cercle des Champs-Elysées ou de la rue

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Royale de passage dans la Ville Éternelle, ils affectent, vis-à-vis de leurs collègues de la Chasse, d'impayables attitudes d'augures, quand le télégraphe leur apporte l'aubaine d'un grand procès d'adultère Parisien à commenter. Cette inoffensive manie, qui avait fait du gros et rouge Cibo et du long et hâve Pietrapertosa deux fantoches délicieux à observer pour Dorsenne pendant son hiver Romain, devait en faire et en fit de terribles mandataires au service de la vengeance de Gorka. Avec quelle joie et quel sérieux ils acceptèrent cette mission, tous ceux qui ont de près ou de loin étudié des hommes d'épée le comprendront d'après ce simple crayonnage, et aussi avec quelle rigueur et quelle correction, dès les neuf heures du matin, ils se présentèrent pour conférer avec les témoins de l'adversaire de leur client! Bref, à midi et demi la rencontre était arrêtée en son moindre détail. L'énergie déployée par Montfanon, dans une discussion de trois mortelles heures, n'avait abouti qu'à adoucir un peu les conditions : quatre balles devaient être échangées à vingt-cinq pas, au commandement. Le duel était fixé pour le lendemain matin dans un enclos que Cibo possédait avec une auberge attenante, en pleine campagne Romaine, pas très loin du classique tombeau de Csecilia Metella. Il avait fallu pour obtenir cette distance et l'emploi d'armes neuves le prestige dont le marquis s'était soudain revêtu aux yeux des témoins de Gorka en prononçant le nom, encore légendaire en province et à fétranger, de Gramont-Caderousse. —

Sic transit gloria mundi ! — Au sortir de cette séance, l'excellent hornme avait réellement des larmes au bord des paupières.

— « Et c'est ma faute, » gémissait-il, « c'est ma faute. Avec cet Hafner nous aurions obtenu un si gentil procès-verbal en y mettant un peu du nôtre! Il nous l'offrait de lui-même... Brave Chapron ! C'est moi qui l'ai mis dans l'embarras. Je lui devais de ne pas l'y abandonner et de le suivre jusqu'au bout. Et me revoici assistant à un duel, à mon âge!... Avezvous vu comme ces jeunes snobs ont baissé le ton lorsque j'ai parlé de ma rencontre à moi avec ce pauvre Caderousse?... Cinquante-deux ans et un mois, et ne pas savoir encore se conduire!... Courons rue Leopardi. Je veux demander pardon à notre client, vous m'entendez, et lui donner quelques conseils. Nous l'emmènerons chez un de mes vieux amis qui a un jardin près de la villa Pamphili, tout à fait désert. Nous passerons la fin de l'après-midi à le faire tirer... Ah ! Maudite colère! Oui, c'était si simple d'accepter le projet de l'autre, hier. Avec deux ou trois mots changés, je suis sûr que c'était décent... »

— (c Consolez-vous, marquis, » répondit Florent, lorsque le désolé gentilhomme lui eut exposé le déplorable résultat des négociations. « J'aime mieux cela. M. Gorka avait besoin d'une correction. Je n'ai qu'un regret, celui de ne pas la lui avoir donnée plus complète... Puisque je me serais battu de même, j'en aurais eu du moins pour mon argent!... »

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— « Et VOUS n'avez jamais travaillé le pistolet? » interrogea Montfanon.

— ce Bah ! j'ai beaucoup chassé, et je me crois un assez bon second fusil... »

— ce C'est la nuit et le jour, » interrompit le marquis, ce Tenez-vous prêt. A trois heures venez me prendre et j'irai vous donner une leçon... Et puis il y a un bon Dieu pour les braves!... »

Quoique Florent méritât cet éloge par la gaieté dont sa réponse avait fait preuve, les premiers moments qu'il passa seul après le départ de ses deux témoins furent très pénibles. Le maréchal Ney, qui s'y connaissait, a jeté un mot d'une brutalité sublime dans la bouche d'un héros qui n'avait, lors de la fameuse marche sur Orcha, proféré que cette plainte : « Nous ne sommes pas bien... » Il faut toujours le citer parce qu'il est toujours vrai de la même vérité humame : ce Qiiel est donc le J... F... qui prétend n'avoir jamais eu peur?... » Ce que Chapron éprouva pendant ces quelques minutes n'était qu'une angoisse trop légitime, l'énervement de regarder la pendule et de se dire: ce Dans vingt-quatre heures l'aiguille sera sur ce point du cadran. Et moi, vivrai-je encore?... » Mais c'était une nature virile et qui savait prendre son parti. Il essaya de lutter contre cette impression de faiblesse, et, en attendant d'aller rejoindre ses amis, il résolut d'écrire ses dernières volontés. Depuis des années son intention était de laisser à son beau-frère toute sa fortune. Il minuta

donc son testament dans ce sens, d'une plume un peu tremblante d'abord, puis tout à fait ferme. Ce testament clos, il eut encore le courage d'écrire deux lettres adressées l'une à ce beau-frère, l'autre à sa sœur. Quand il eut achevé ces préparatifs, la pendule marquait deux heures quarante.

— <c Encore dix-sept heures et demie d'attente, » dit-il, (( mais je crois que j'ai vaincu les nerfs. Un peu de marche finira de les briser... »

Il résolut donc de gagner à pied le rendez-vous fixé par Montfanon. Il avait soigneusement serré les trois enveloppes dans le tiroir de son bureau. Il constata en passant que Lincoln ne se trouvait pas à son atelier, puis il demanda au valet de pied si M"^^ Maitland était chez elle. On lui répondit qu'elle finissait de s'habiller, et qu'elle avait commandé sa voiture pour trois heures.

— (( Bon, » dit-il, « ni l'un ni l'autre n'a le moindre soupçon, je suis sauvé... » Comme il eût été étonné, s'il avait pu, tandis que sa démarche, toujours un peu indolente, l'emportait du côté du Capitole, revenir en pensée dans le fumoir qu'il venait de quitter ! Il aurait vu une femme se glisser, sans bruit, par la porte ouverte clandestinement, avec des précautions de malfaiteur. Il l'aurait vue qui remuait, sans les déranger, tous les papiers épars sur la table. Elle fronça le sourcil devant la carte de Dorsenne et celle du marquis. Elle secoua ensuite le buvard et elle en emporta les feuilles devant la glace pour essayer d'y hre f empreinte laissée à rebours par les adresses. Il

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l'aurait vue enfin, cette femme, qui tirait de sa poche un trousseau de clefs. Elle en essaya une au tiroir que Florent venait de refermer si attentivement luimême, et elle prit les trois enveloppes qu'il y avait déposées sans les cacheter... Et cette femme qui lisait ainsi d'un visage contracté par l'angoisse ces papiers découverts de la sorte, grâce à une ruse dont l'abominable indélicatesse attestait de honteuses habitudes d'espionnage, c'était sa propre sœur, cette Lydia qu'il croyait si douce et si simple, à laquelle il avait écrit un adieu si tendre pour le cas où il serait tué, — cette Lydia qui l'eût épouvanté, s'il l'avait ainsi aperçue, tant la passion défigurait cette physionomie, d'une joliesse qui passait pour insignifiante! Elle-même, l'audacieuse espionne, elle tremblait comme si elle allait tomber. Ses yeux se dilataient, son sein palpitait, ses dents claquaient, tant elle était bouleversée par la terreur de ce qu'elle apprenait et dont elle était la cause. N'était-ce pas elle qui avait écrit les lettres anonymes à Gorka pour lui dénoncer l'intrigue de Lincoln avec M'"^ Sténo? N'était-ce pas elle qui avait choisi, pour mieux empoisonner ces terribles lettres, les phrases les plus capables de frapper l'amant trahi à la place la plus malade de son amour-propre? Elle qui avait précipité ce retour du jaloux avec la certitude d'attirer ainsi une vengeance tragique sur les têtes abhorrées de son mari et de la Vénitienne? Elle éclatait, en effet, cette vengeance. Mais contre qui? contre la seule personne que Lydia aimât au monde, contre ce

frère qu'elle voyait en danger par sa faute, et cette idée lui fut si douloureuse, qu'elle se laissa tomber sur le fauteuil où Florent était assis un quart d'heure plus tôt, en répétant avec l'accent de la folie :

— « Il va se battre. C'est lui qui va se battre, lui, à la place de l'autre!,.. »

Toute l'histoire morale de cette âme violente et ténébreuse se résumait dans ce cri où l'anxiété passionnée pour son frère se doublait d'une haine féroce à l'égard de son mari. Cette haine elle-même était l'aboutissement d'une adolescence et d'une enfance, sans le récit desquelles une si criminelle duplicité chez un être si jeune serait inintelligible. Elles eussent fait présager dès lors, cette adolescence et cette enfance, ce dont Lydia serait un jour capable. Mais qui se trouvait là pour redresser aussitôt cette nature dans laquelle l'hérédité d'une race opprimée se manifestait, comme on l'a marqué déjà, par ses deux dispositions les plus détestables : l'hypocrisie et la perfidie? Qui se souvient d'ailleurs, devant les enfants, de cette vérité aussi négHgée dans la pratique qu'elle est banale en théorie : à savoir que les défauts de la dixième année seront les vices de la trentième? Toute petite fille, Lydia inventait des mensonges aussi naturellement que son frère disait la vérité. Qui l'eût observée aurait constaté que ces mensonges étaient tous destinés à la peindre dans un beau rôle et sous un jour favorable à ses précoces prétentions. Le germe d'un autre défaut poin-

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tait chez elle en même temps : une jalousie instinctive, irraisonnée, presque maladive. Elle ne pouvait voir entre les mains de Florent un jouet nouveau sans bouder immédiatement. Elle ne supportait pas que ce frère embrassât leur père sans se jeter entre leurs caresses et pas davantage qu'il s'amusât sans elle avec des camarades. Si Napoléon Chapron eût été préoccupé des problèmes de caractère comme il l'était de la vente de ses cotons et de ses cannes à sucre, il aurait démêlé, avec effroi, ces premiers linéaments d'une personnalité mauvaise. Mais semblable sur ce point à son fils, c'était un de ces hommes simples, qui ne jugent pas quand ils aiment. D'ailleurs Lydia et Florent représentaient pour sa sensibilité blessée de demi-paria, le seul coin doux, la fraîche et jeune consolation de son veuvage et de sa misanthropie. Il les chérissait avec cette idolâtrie des grands travailleurs pour leurs enfants, qui est une des formes les plus dangereuses de la tendresse paternelle, quand la lucidité de la mère n'en corrige pas les faiblesses. Les vices naissants de Lydia furent, pour le planteur, de délicieuses fantaisies. i\len tait-elle? L'excellent homme s'écriait : «c Comme elle a de l'esprit!... » Était-elle jalouse? Il soupirait en serrant ce petit corps contre sa large poitrine : « Comme elle est sensible!... » Il résulta e cet égoïste aveuglément, — car aimer ainsi ses nfants, c'est les aimer pour soi et non pour eux, — ue la petite fille était déjà, lors de son entrée à oehampton, une créature profondément, intime-

ment gâtée dans les portions les plus essentielles d son cœur. Mais elle était si jolie, elle devait, au mélange singulier de trois sangs qui était en elle, une originalité de grâce si séduisante que le coup d'œil d'une éducatrice de génie aurait seul discerné, sous cette apparence exquise, les lignes marquées déjà de son vrai caractère. De telles éducatrices sont rares, moins assurément dans les couvents qu'ailleurs. 11 n'y en avait pas à Roehampton, lorsque Lydia entra dans cette pieuse maison qui devait lui être très funeste, par une raison précisément contraire à celle qui transforma pour Florent les pelouses du paisible Beaumont en un radieux paradis d'amitié.

Parmi les pensionnaires au milieu desquelles Lydia devait finir de se développer, il se trouva en effet quatre jeunes filles de Philadelphie, plus âgées que la nouvelle venue de deux ans à peine et qui, elles aussi, quittaient l'Amérique pour la première fois. Elles en apportaient les invincibles préjugés contre le sang noir, et cette prodigieuse perspicacité à le découvrir même à des doses infinitésimales, qui distingue les véritables Yankees. La petite Chapron ayant été inscrite comme Française, elles hésitèrent d'abord devant un soupçon qui se changea très vite en une certitude, et cette certitude en une aversion qu'elles ne dissimulèrent point. Elles n'eussent pas été des enfants si elles n'eussent pas été féroces. Elles commencèrent donc d'infliger à la pauvre Lydia mille avanies de détail, sans toutefois parvenir à pro-

pager le dédain qu'elles affichaient pour elle. Les couvents et les collèges ressemblent aux autres sociétés humaines. Là aussi, l'injuste mépris est pareil à ce « furet du bois joli » qui court de main en main et qui revient sans cesse à son point de départ. Tous les dédaigneux sont eux-mêmes les dédaignés de quelqu'un, — châtiment mérité qui ne corrige d'ailleurs pas plus notre orgueil que les autres punitions dont foisonne la vie ne guérissent nos autres défauts. Les persécutrices de Lydia étaient elles-mêmes l'objet des outrages de leurs camarades nées en Angleterre, à cause de certaines particularités de tours dans leurs phrases et pour le nasillement de leur prononciation. Leur animosité contre la jolie petite Française valut à cette dernière un véritable parti. Ce drame de couvent se borna, comme bien on pense, à une série de menus épisodes insignifiants et dont les surveillantes ne surprirent qu'un demi-écho. Les enfants nourrissent des passions aussi vives que les nôtres, mais toujours si coupées par le jeu et si rapides, qu'il est impossible d'en mesurer la force exactement, ni de les décrire sinon par leurs effets, en général très lointains. L'amour-propre de Lydia fut blessé d'une manière inguérissable par cette révélation de la singularité originelle. Certains incidents de sa vie Américaine lui revinrent, qu'elle comprit mieux. Elle se rappela le portrait de sa grand'mère, le teint, les mains, les cheveux de son père, et elle éprouva cette vilaine honte de sa naissance et de sa famille, beaucoup plus fréquente chez

lû

les enfants que ne l'imagine notre optimisme, et, parmi les ferments de démoralisation intime, un des pires. Les parents d'humble origine qui font donner à leurs fils une éducation libérale, les y exposent toujours, et que de haines sociales datent ainsi de l'heure où un garçon de douze ans a rougi devant lui-même de la condition des siens! Chez Lydia, si instinctivement jalouse et menteuse, c'est encore en jalousies et en mensonges que se tournèrent aussitôt ces ulcérations premières. La supériorité même la plus légère, remarquée chez une de ses compagnes, lui devint un principe de souffrance, et elle entreprit de compenser par des triomphes personnels cette différence de sang qui, une fois constatée, fait aussitôt plaie dans une nature vaniteuse. Pour se les assurer, ces triomphes, elle voulut séduire toutes les personnes qui l'approchaient, maîtresses et camarades, et elle commença de pratiquer cette constante comédie d'attitudes et de sentiments 011 nous conduit si vite le fatal désir de plaire, cette charmante et dangereuse disposition qui confine beaucoup moins à la bonté qu'à la fausseté. Mieux vaut encore infliger aux autres les duretés d'un égoisme avoué que de se modeler sans cesse, pour leur agréer, une âme à la ressemblance de leurs exigences. A dix-huit ans, et soumise de la sorte à cette constante école de cabotinage, Lydia était, sous les dehors les plus gracieux, un être profondément, quoique inconsciemment pervers; très peu capable d'affection, — elle n'aimait d'une amitié vraie que son frère, — et toute

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prête à l'envahissement des passions de haine qui sont la naturelle moisson des âmes orgueilleuses, sèches et fausses. Or ce fut une de ces passions, la plus meurtrière de toutes, que le mariage acheva de développer en elle : — l'Envie.

Ce vice hideux, un de ceux qui mènent le monde, a été si mal étudié par les moralistes, comme trop déshonorant sans doute pour le cœur de l'homme, que ce fait paraîtra invraisemblable. M™^ Maitland était, depuis des années, envieuse de son mari, mais envieuse comme un des rivaux de l'artiste pouvait l'être, envieuse comme une jolie femme l'est d'une autre femme, comme un banquier l'est d'un autre banquier, un adversaire politique de son adversaire, de cette envie féroce, implacable, qui se tord d'une douleur physique devant le succès, qui se pâme d'une joie sensuelle devant les désastres. C'est à grand tort que l'on borne les ravages de cette coupable passion au domaine de l'émulation professionnelle. Quand elle est profonde, elle ne s'attaque pas seulement aux qualités de la personne, elle en veut à la personne même, et c'est ainsi que Lydia enviait Lincoln. Peut-être l'analyse de ce sentiment très subtil dans sa laideur expliquera-t-elle tristement à ceux qui en suivront la genèse quelques-unes des antipathies auxquelles ils se sont heurtés parmi leurs proches. Car ce n'est pas seulement entre époux que se rencontrent de ces envies inavouées, c'est d'amant à maîtresse, d'ami à ami, de frère à frère, quelquefois, hélas! de père à fils et de mère à fille!

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Lydia s'était laissé marier à Lincoln Maitland un peu par obéissance aux désirs de son frère, beaucoup par vanité, parce que le jeune homme était un Américain des Etats-Unis, et que c'était là une espèce de victoire remportée sur ce préjugé de race auquel elle pensait toujours sans en parler jamais. Il ne lui fallut pas trois mois de vie commune pour s'apercevoir que Maitland ne se pardonnait pas à luimême ce mariage. Quoiqu'il affectât de mépriser ses compatriotes et qu'au fond il ne partageât aucune des idées d'un pays où il n'avait plus remis les pieds depuis sa cinquième année, il ne supporta pas sans en souffrir quelques commentaires faits à New- York sur ce mariage, et dont l'écho lui arriva de plusieurs côtés. Il en voulut à Lydia de cette humiliation, et elle le sentit. La naissance d'un enfant eût sans doute modifié cette première impression et, sinon transformé, au moins attendri le cœur si acre de la jeune femme. Us n'en eurent point. Ils n'étaient pas revenus de leur voyage de noce, durant lequel Florent les avait accompagnés, que leur existence roulait déjà sur cette convention de silence qui fait la base des ménages posés à faux, de tous ceux oii les époux, suivant une magnifique et simple expression du peuple, ne vivent pas cœur contre cœur. Dès ce voyage à travers l'Espagne qui aurait dû être un enchantement continu, la jeune femme s'était prise à jalouser la préférence évidente que Florent donnait à Maitland sur elle. Pour la première fois, elle se rendit compte de la place que cette amitié pas-

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sionnée occupait dans le cœur de son frère. Il l'aimait aussi, elle, mais en seconde ligne. Cette comparaison lui fut un picotement de tous les jours, de toutes les heures, qui ne tarda pas à s'envenimer en une véritable blessure. Revenus à Paris, où ils passèrent près de trois ans, cette blessure s'agrandit par le seul fait que la puissante individualité du peintre relégua aussitôt dans l'ombre l'individualité de sa femme, tout simplement, presque mécaniquement, comme un grand arbre qui pousse à côté d'un plus oetit vole à ce dernier le soleil et l'air. La société composite d'amateurs, d'artistes et d'écrivains qui venait chez Lincoln n'y venait que pour lui. La maison qu'ils avaient louée n'était installée que pour lui. Les quelques déplacements qu'ils firent n'étaient organisés que pour lui. Bref, Lydia était emportée, comme Florent, dans l'orbite de la force la plus despotique qui soit au monde, celle d'un talent célèbre. Un livre entier serait nécessaire pour peindre dans leur vérité quotidienne les humiliations continues qui amenèrent la jeune femme à détester ce talent et cette célébrité avec autant d'ardeur que Florent en apportait à les adorer. Elle resta pourtant honnête femme, au sens oii ce terme est pris par le monde, qui fait consister tout le déshonneur de la femme dans les fautes de l'amour. Elle vivait sur un fonds d'hystérie, comme la plupart des comédiennes de naissance, et, par suite, d'inaltérable froideur. En revanche, elle laissa de plus en plus grandir en elle les instincts d'un très malhonnête homme. Elle finit

par haïr Lincoln d'une aversion qui allait de l'animalité physique aux choses de l'intelligence, en passant par les plus vulgaires détails de leur existence commune. Elle le détesta de ce pur sang blanc qui faisait de ce grand et robuste garçon blond un si admirable type de la beauté anglo-saxonne, à côté d'elle, si maigriote et comme desséchée, malgré la grâce de son joli visage brouillé. Elle le détesta de son goût, de cette élégance originale dont il savait parer les endroits où il habitait, tandis qu'elle gardait en elle un instinct et une maladresse de barbare pour le moindre arrangement d'étoffes et de couleurs. Quand il lui fallait constater un progrès du peintre, une poche de fiel lui crevait sur le cœur. Lorsqu'il se plaignait de son travail et qu'elle le voyait en proie aux affres douloureuses de l'artiste qui doute de lui-même, elle en éprouvait une joie profonde, que gâtait seule l'évidence de la tristesse où ces luttes de Lincoln jetaient Florent. Jamais elle n'avait rencontré les yeux de Chapron fixés sur Maitland avec ce regard d'un bon chien qui jouit de la gaieté de son maître ou qui souffre de sa tristesse sans qu'elle subît, elle aussi, comme Alba Sténo, la sensation de « l'aiguille au cœur ». Ce culte idolâtre de son frère pour le peintre la faisait d'autant plus souffrir qu'elle en comprenait, avec la perspicacité infaillible de l'antipathie, l'immense duperie. Elle lisait jusqu'au fond de l'âme des deux anciens camarades de Beaumont. Elle savait que dans cette amitié, comme il prrive i^resque toujours,

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un seul donnait tout pour ne recevoir en échange que la plus brutale des reconnaissances, celle dont un chasseur ou un propriétaire gratifie en effet un chien fidèle! Quant à éclairer Florent sur le caractère de Lincoln, elle l'avait vainement essayé par ces fines et perfides insinuations où excellent les femmes. Elle n'avait fait que reconnaître son impuissance, et des milliers d'impressions haineuses s'étaient ainsi accumulées dans son cœur pour se résumer en une de ces frénésies de taciturne rancune qui éclatent à la première occasion avec une énergie effrayante au regard de quiconque n'en a pas suivi le lent et irrésistible progrès. Notre ignorance prononce alors les mots d'inconscience, d'aberration ou de monstruosité. Il n'y a pas plus de monstre absolue dans la nature morale que dans la nature physique.! Le crime lui-même a ses lois de développement.A Entre la jolie petite fille qui pleurait de voir un nouveau jouet aux mains de son frère et la Lydia Maitland forceuse de serrures, envoyeuse de lettres anonymes, affamée de vengeance jusqu'à la scélératesse, il ne s'était produit aucune dramatique révolution de caractère. La suite logique des jours avait suffis Cette occasion de satisfaire cette profonde et mortelle envie en atteignant Lincoln dans quelque place vraiment sensible, combien Lydia favait cherchée de fois sans la découvrir, avant que M*"^ Sténo ne s'éprît du peintre! Elle en avait été réduite à ces mesquineries des animosités de femme : s'arranger comme maladroitement pour que son mari lût tous

les articles un peu désagréables écrits sur ses tableaux, louer comme ingénument devant lui les rivaux qui lui portaient ombrage, lui rapporter avec un air de gaucherie les moindres critiques énoncées sur une de ses expositions, — toutes misères qui avaient surtout pour résultat d'irriter Florent. Car Maitland était de ces ouvriers d'art trop réjouis par l'emploi de leur activité, pour que le jugement d'autrui les préoccupe beaucoup. D'autre part, avant ce coup de foudre de passion dont il fut frappé pour la Dogaresse, il n'avait jamais aimé. Beaucoup de peintres sont ainsi, satisfaisant avec de magnifiques modèles une fougue de tempérament qui ne leur monte pas des sens au cœur. Habitués à regarder le corps humain sous un angle particulier, ils trouvent dans une beauté qui nous paraîtrait simplement animale, des principes d'émotion plastique qui suffisent parfois à toute leur exigence amoureuse. Ils n'en sont que plus profondément atteints lorsque à cette ivresse un peu grossière se joignent, chez la femme qui la leur inspire, les grâces raffinées de l'esprit, les jolies délicatesses de l'élégance et les subtilités du sentiment. C'était le cas pour M'"^ Sténo, qui inspira tout de suite au peintre une passion aussi complète qu'un premier amour. C'en était réellement un. La comtesse, qui avait le génie de la volupté, ne s'y trompa guère. Lydia, elle, qui avait le génie de la haine, ne s'y trompa point non plus. Elle sut à quoi s'en tenir dès le premier jour, d'abord parce qu'elle était aussi observatrice que dissi-

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mulée, puis grâce à T emploi de moyens moins hypothétiques que la divination. Elle avait toujours eu l'habitude de ces procédés d'enquêtes abominables qui sont naturels, osons l'avouer, à neuf femmes sur dix. Et combien d'hommes sont femmes aussi sur ce point, comme disait le fabuUste ! A la pension, Lydia était de ces petites filles qui remontent au dortoir ou qui rentrent en étude pour fouiller les tiroirs et les malles ouvertes de leurs compagnes. Devenue grande, jamais une lettre fermée ne lui avait passé par les mains sans qu'elle s'ingéniât à lire à travers l'enveloppe, ou tout au moins à deviner par le timbre, le cachet, l'écriture de l'adresse, quel en était l'auteur. Cet instinct de curiosité était si fort qu'elle ne pouvait se retenir, à un guichet de télégraphe, de regarder par-dessus l'épaule des personnes qui attendaient devant elle, pour savoir le contenu de leur dépêche. Elle ne se faisait ni coiffer ni habiller sans interroger minutieusement sa femme de chambre sur les propos de l'office et de l'antichambre. C'est par un racontar de cette sorte qu'elle avait connu l'altercation de Florent et de Gorka dans le vestibule, — ce qui prouve, entre parenthèse, que ces espionnages par l'intermédiaire des domestiques sont souvent efficaces. Mais ils décèlent chez un caractère une bassesse native qui ne reculera, dans une crise, devant aucune vilenie. Quand Lydia Maitland soupçonna la liaison de M""^ Sténo et de son mari, elle n'hésita pas plus à ouvrir le secrétaire de ce dernier qu'elle ne devait hésiter à ouvrir plus

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tard celui de son frère. La correspondance qu'elle lut ainsi était de nature à exaspérer son désir de vengeance jusqu'à la fureur. Car non seulement elle y acquit l'évidence d'un bonheur partagé qui humiliait en elle la femme stérile de toutes manières, demeurée étrangère à la volupté comme à la maternité, mais elle y put recueillir des preuves multiples que la comtesse nourrissait à son égard des mépris de race aussi absolus que si Venise eût été une ville des Etats-Unis. Ce fond de l'Adriatique abonde en préjugés de sang, comme tous les pays limitrophes et qui ont servi de confluent à des mélanges de trop de peuples. Il suflit, pour s'en convaincre, d'avoir entendu un Vénitien traiter les Slaves de Ciiavoni et les Levantins de Gregugni. M"^^ Sténo, dans ces lettres qu'elle écrivait, comme elle parlait, et sans la moindre surveillance de sa plume, avec tous les tutoiements et toutes les libertés de la passion, n'appelait jamais Lydia que la zMorettina, et, par un illogisme bien naturel, jamais le nom du frère de cette cMorettina n'était mentionné sans une formule d'amitié. Pour que la maîtresse traitât Florent de la sorte, il fallait qu'elle n'appréhendât aucune hostilité de la part du beau-frère de son amant. Lydia le comprit trop, et quel signe nouveau c'était des sentiments de Florent pour Lincoln. Une fois de plus il donnait le pas à l'ami sur la sœur, et à quelle occasion! Ainsi les plus secrètes blessures de son être intime saignèrent à la fois dans cette lecture. La réussite du portrait d'Alba, qui promettait d'être un

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chet-d'œuvre, finit de la précipiter à une action abominable et féroce. Elle résolut de dénoncer les nouvelles amours de M°'^ Sténo à l'amant trahi et elle écrivit les douze lettres, savamment calculées et graduées, qui avaient en effet déterminé le retour de Gorka. Ce retour avait même trop tardé au gré de cette petite cousine d'Iago qui s'était décidée à viser M'"^ Sténo à travers Alba par une dénonciation plus criminelle. De quel nom flétrir ce billet anonyme envoyé à une fille pour lui révéler la double intrigue de sa mère? Mais Lydia était dans une de ces périodes de malfaisance exaspérée où les armes les plus viles paraissent les meilleures, et elle enveloppait l'innocente Alba dans sa haine pour Maitland, à cause du portrait, — détour de sentiment qui montrera que c'était bien l'envie dont cette âme obscure était surtout empoisonnée... Ah! Quelles acres délices le succès simultané de cette double infamie lui avait procurées ! Quelle sauvage joie, mêlée d'amertume et d'extase, comme tous les assouvissements de nos mortelles rancunes, avait été la sienne l'avantveille, à constater l'énervement de la pauvre Alba et la colère contenue de Boleslas ! Elle avait vu en pensée Maitland provoqué par ce rival qu'elle savait rompu à tous les exercices de sport et aussi adroit à l'épée qu'au pistolet. Elle n'eût pas été l'arrièrepetite-fille d'une esclave de la Louisiane si elle n'avait pas joint à l'énergie naturelle de ses haines, une dose considérable de superstition. Une diseuse de bonne aventure lui avait annoncé autrefois.

d'après les 1 de sa main, qu'elle causerait la

mort violente de quelqu'un, « Ce sera lui, » avaitelle pensé en regardant son mari avec un horrible frisson d'espérance... Et voici quelle tenait la preuve cette fois, l'indiscutable preuve, que cette machination de vengeance aboutissait au danger d'un autre, et de quel autre! Voici que ces lettres et ce testament de Florent lui montraient cette menace d'un duel fatal suspendue sur la tête qui lui était la plus chère ! Voici qu'elle avait acculé à une rencontre tragique le seul erre qu'elle aimât!... La déception de ce cœur où palpitaient les farouches énergies d'un atavisme bestial fut si soudaine, si vive, si douloureuse qu'elle poussait des cris inarticulés, accoudée à ce bureau de son frère, et, devant ces feuillets révélateurs, elle répétait :

— « Il va se battre! Lui!... Er c'est moi qui en suis la cause!... » Puis, remettant les lettres et le testament dans le tiroir, elle le referma, et elle se releva en disant tout haut : « Non. Cela ne sera pas. Je l'empêcherai, quand je devrais aller me jeter entre eux. Je ne le veux pas ! Je ne le veux pas!... y>

Il était facile de prononcer de semblables paroles. L'exécution en était moins aisée. Lydia le sentit, car elle n'eut pas plutôt proféré ce serment, qu'elle tordit ses mains de désespoir, — ces mains frêles que M"^^ Sténo comparait dans un de ses billets à des pattes de singe, tant les doigts en étaient souples, comme désarticulés et un peu trop longs, — et elle jeta cet appel désespéré vers l'impossible.

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ce « Mais comment?...» que tant de criminels ont poussé devant l'issue, inattendue et funeste pour eux-mêmes, de leurs plus raffinés calculs. Le poète l'a dit dans des vers qui racontent l'histoire de toutes nos fautes légères ou graves :

ff The Gods are just, and of oiir pleasant vices «f Afflue instruments to plague us. . . »

« Les Dieux sont justes, et des vices où nous nous plaisons, — ils font des outils à nous torturer... » Il faut que cette croyance à l'équité d'un incompréhensible juge soit bien ancrée en nous, car les âmes les plus fortes sont frappées d'une appréhension sinistre, lorsqu'elles ont à braver la chance d'un malheur absolument mérité. Le souvenir de la prédiction de la chiromancienne se présenta tout d'un coup à Lydia. Elle jeta un autre cri en se frottant les mains d'un geste de somnambule. Elle y voyait, cette fois, le sang de son frère... Non! Ce duel n'aurait pas lieu! Mais comment l'empêcher? « Comment? Comment?... » répétait-elle. Florent n'était pas là. Elle ne pouvait donc pas le supplier. Quand il rentrerait, serait-il temps encore?... Lincoln n'était pas là. Où se trouvait-il? Peut-être à un rendezvous avec la Sténo. L'image de cette admirable Icréature d'amour, pâmée entre les bras du peintre, inoyée, abîmée dans cette ivresse que décrivaient si complaisamment ses ardentes lettres, s'offrit à l'esprit de la femme envieuse. Quelle ironie que l'apercevoir ainsi, dans un éclair, ces deux amants

qu'elle avait voulu frapper, avec l'extase de la félicité dans leurs yeux! Lydia aurait voulu les leur arracher, ces yeux, à lui comme à elle, et en écraser les globes sous ses talons. Un nouveau flot de haine s'extravasa dans son cœur. Dieu! Qu'elle les haïssait, et de quelle haine toujours impuissante! Mais elle retrouverait son moment. Une autre besogne pressait. Empêcher cette rencontre du lendemain, sauver son frère. A qui s'adresser cependant? A Dorsenne? A Montfanon Au baron Hafner? A Peppino Ardea? Elle songea tour à tour aux quatre personnages dont les visites presque simultanées lui faisaient croire que c'étaient là les témoins des deux champions. Elle les rejeta l'un après l'autre, en comprenant qu'aucun ne possédait assez d'autorité pour arranger l'affaire. Sa pensée se fixa enfin sur l'adversaire même de Florent, sur ce Boleslas Gorka, dont la femme était son amie et qu'elle avait toujours trouvé si courtois. Si elle allait le supplier d'épargner son frère, cependant? Ce n'était pas à Florent que l'amant congédié en voulait. Ne se laisserait-il pas toucher par ses larmes? Ne lui dirait-il pas ce qui avait motivé la querelle, et quelle démarche elle devait demander à son frère pour que cette querelle fût apaisée? A la rigueur, n'obtiendrait-elle pas de lui la promesse de décharger son arme en l'air, si le duel était au pistolet, ou, si c'était à i'épée, de désarmer simplement son ennemi? Pareille en cela à tous les ignorants, elle croyait aux infaillibles escrimeurs, aux tireurs qui ne manquent jamais leur but,

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et elle avait aussi de son sexe les idées profondément, absolument inexactes sur les rapports d'un homme avec un homme en matière d'insulte. Mais comment les femmes admettraient-elles cette inflexible rigueur dans certains partis-pris, qui fait le fond des relations viriles, lorsqu'eiles-mêmes ne rencontrent une semblable rigueur ni dans leurs discussions avec les hommes, ni dans leurs discussions entre elles? Habituées à toujours en appeler de la convention à l'instinct, et de la raison au sentiment, elles sont, vis-à-vis des divers codes, que ce soit celui de la justice ou celui de l'honneur, dans un état d'incompréhension pire que l'ignorance. Un duel, par exemple, leur apparaît comme un drame arbitraire que la volonté d'un des combattants change à sa guise. Il n'y a probablement pas de mot plus exceptionnel parmi les cris applaudis au théâtre que le fameux: ce A présent, va te battre », de l'héroïne d'Augier. Devant une telle perspective, une femme sur cent prononcerait peut-être cette phrase, encore avec l'espérance de n'être pas écoutée. Les quatrevingt-dix-neuf autres auraient la même idée que Lydia Maitland : courir chez l'adversaire de l'homme qui leur tient au cœur, et demander, implorer sa vie. Ajoutons vite que la plupart n'exécuteraient pas cette démarche. Elles se borneraient à coudre en pleurant quelque médaille bénite dans le gilet de leur protégé, en le recommandant à la providence qui, pour elles, est encore le favoritisme du ciel. Lydia eut bien le sentiment que si jamais Florent

apprenait cette démarche auprès de Gorka, il en bondirait d'indignation. Mais qui la lui dirait? Elle était remuée d'une de ces fièvres d'épouvante et de remords qui sont trop aiguës pour ne pas agir, coûte que coûte. On vint lui annoncer sa voiture, et elle y monta en donnant l'adresse du palazzetto Doria. Dans quels termes aborderait-elle l'homme à qui elle allait faire cette audacieuse et folle visite? Ah! Que lui importait! La circonstance l'inspirerait. Sa volonté de couper court à ce duel était si forte qu'elle ne doutait pas du succès. Aussi lui fut-ce un coup au cœur lorsque le portier galonné du palais lui répondit que le comte était sorti, tandis qu'au même moment une voix l'interpellait avec un rire gai. C'était la comtesse Maud Gorka qui, rentrant d'une promenade avec son petit garçon, reconnaissait le coupé de Lydia et qui lui disait :

— « Quelle bonne idée j'ai eue de revenir un peu plus tôt. Je vois que vous avez eu peur de l'orage, comme nous, puisque vous êtes sortie en voiture fermée. Vous allez monter un moment?... » Et s'apercevant que la jeune femme, à qui elle avait pris la main, était toute tremblante : « Mais qu'avezvous? on dirait que vous souffrez? vous ne vous sentez pas bien?... Mon Dieu! Qu'a-t-elle? Elle se trouve mal... Luc, » ajouta-t-elle en s'adressant à son fils, « cours à l'appartement et fais-moi descendre le gros flacon de sels Anglais que Rose saie bien... Vite. Va vite... »

— « Ce n'est rien, » répondit Lydia qui avait en

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effet fermé les yeux comme si elle allait s'évanouir. « Voyez, je suis déjà mieux... Je crois que je vais rentrer, ce sera plus sage. »

— « Je ne vous quitte pas, » dit Maud qui prit place effectivement dans la voiture; et comme on lui donnait le flacon de sels, elle le fit respirer à M"^^ Maitland à qui elle parlait ainsi qu'à une enfant malade: « Pauvre petite! Comme elle a les joues brûlantes!... Et vous allez faire des visites dans cet état-là... Est-ce assez peu raisonnable!... Rue Leopardi, » cria-t-elle au cocher, ce et rapidement... »

La voiture partit et M'"^ Gorka continuait de serrer les petites mains de Lydia, à qui elle donnait ce tendre nom, bien ironique dans les circonstances, de: « Pauvre petite!... » Maud était une de ces femmes comme l'Angleterre en produit beaucoup, pour l'honneur de cette saine et forte civilisation Britannique, qui sont à la fois toute énergie et toute bonté. Aussi grande et robuste que Lydia était mince et presque chétive, elle l'aurait plutôt portée jusqu'à son lit dans ses bras vigoureux de joueuse de tennis que de l'abandonner dans l'état de trouble où elle l'avait surprise. Non moins pratique et, comme disent ses compatriotes, aussi maner of fact qu'elle était charitable, elle commençait de questionner sa malade sur les symptômes qui avaient précédé cette crise, lorsqu'elle vit tout d'un coup avec stupeur cette physionomie déjà

altérée se contracter, les larmes jaillir de ces yeux tout à l'heure fermés, ce fragile corps se tordre dans un sanglot. Lydia avait une véritable attaque de nerfs causée par l'anxiété, la nouvelle déception que lui causait l'absence de Boleslas, et sans doute aussi par la douceur avec laquelle lui parlait Maud, et, déchirant son mouchoir avec ses dents blanches, elle gémissait :

■ — « Non, je ne suis pas malade... Mais c'est cette idée que je ne peux pas supporter... Non, je ne le peux pas... Ah! C'est à en devenir folle!... » Et se retournant vers sa compagne, elle lui serra les mains à son tour en lui disant : « Mais vous ne savez donc rien? Vous ne soupçonnez donc rien?... C'est cela qui finit de m'affoler, quand je vous vois tranquille, calme, heureuse, comme si les minutes ne comptaient pas triple et quadruple, aujourd'hui, pour vous comme pour moi... Car enfin, si l'un est mon frère, l'autre est votre mari... Et vous l'aimez. Il faut bien que vous l'aimiez, pour lui avoir pardonné ce que vous lui avez pardonné... »

Elle avait parlé dans la sorte d'ivresse que lui infligeait son extrême surexcitation nerveuse, et elle avait dit, elle si dissimulée d'habitude, le fond du fond de sa pensée. Elle n'avait cru rien apprendre à M"^^ Gorka par cette allusion si directe à la liaison de Boleslas avec M'"^ Sténo. Elle était persuadée, comme tout Rome d'ailleurs, que Maud savait à quoi s'en tenir sur les infidélités de son mari et qu'elle les tolérait par un de ces héroïques sacrifices

UNE PETITE COUSINE D lAGO 29f

que la maternité justifie. Que de femmes ont immolé ainsi leur orgueil d'épouse au maintien d'un foyer que le père ne déserte pas du moins officiellement! Tout Rome se trompait, et Lydia Maitland allait en avoir une preuve bien inattendue. Jamais le soupçon qu'une pareille intrigue pût unir son mari à la mère de sa meilleure amie n'avait même effleuré la pensée de la femme de Boleslas. Mais pour s'en rendre compte, il aurait fallu admettre aussi et comprendre la profondeur de naïveté que gardait, malgré ses vingt-six ans passés, cette belle et saine Anglaise, avec ses yeux si clairs, si candides. Elle était de ces très honnêtes personnes qui imposent le respect aux plus hardis d'entre les hommes, et devant qui les femmes les plus dévergondées de propos s'observent soigneusement. Jamais elle n'avait reçu de ces confidences vraies qui, par analogie, éclairent les arrière-fonds malpropres de tant d'existences correctes. Elle avait pu traverser le milieu très libre de M™^ Sténo sans y perdre cette fleur d'illusion, anomalie qui tenait beaucoup à la nature spéciale de son intelligence. Elle n'avait de goût que pour les connaissances et les conversations positives. Elle était très instruite, mais totalement dépourvue de la curiosité des caractères. Dorsenne disait d'elle, avec plus de justesse qu'il ne croyait : « M""^ Gorka est mariée à un homme qui ne lui a jamais été présenté!... » signifiant par là, au rebours de l'opinion courante, qu'elle n'avait aucune idée du caractère de son époux d'abord, et ensuite des

trahisons dont elle était la victime. Le romancier n'avait pourtant pas tout à fait raison. L'insincérité de Boleslas était trop constante pour que la créature, passionnément, religieusement loyale qu'était sa femme, n'en eût pas souffert. Mais il y a un abime entre de pareilles souffrances et l'intuition d'un fait déterminé comme celui que Lydia venait de rappeler, et un semblable soupçon était si éloigné de l'esprit de Maud, que les phrases de sa compagne n'éveillèrent en elle que l'étonnement effrayé devant le mystérieux danger dont le trouble de Lydia était une preuve plus éloquente encore que ses paroles.

— c( Votre frère? Mon mari? » dit-elle. <c Je ne vous comprends pas... »

— « Naturellement, » répondit Lydia^ a il vous a tout caché, comme Florent m'a tout caché à moi... Hé bien! lisse battent en duel l'un contre l'autre, et demain matin... Ne tremblez pas, à votre tour, » continua-t-elle, en enlaçant Maud Gorka dans ses bras. « Nous serons deux à empêcher cette horrible chose et nous l'empêcherons. »

— « hn duel? Demain matin?... » répéta Maud avec effarement. « Boleslas se bat demain avec votre frère?... Non, c'est impossible. Qui vous l'a dit? Comment le savez-vous?... »

— « J'en ai lu la preuve de mes yeux, » reprit Lydia. ce J'ai lu le testament de Florent. J'ai lu les lettres qu'il a préparées pour Maitland et pour moi en cas de malheur... Mais, est-ce que je serais dans l'état où vous me voyez, si ce n'était pas vrai?... »

— c( Oh! Je vous crois! » s'écria Maud en serrant ses mains contre ses paupières, comme pour comprimer, pour étouffer une vision sinistre. « Mais, où se sont-ils vus? Boleslas est ici depuis deux jours à peine. Qu'ont-ils eu entre eux? Que se sont-ils dit? On ne risque cependant pas sa vie pour rien quand on a, comme Boleslas, une femme et un fils?... Répondez-moi. Je vous en conjure. Dites-moi tout. Je veux tout savoir. Qu'y a-t-il au fond de ce duel?... »

— « Et que voulez-vous qu'il y ait, sinon cette femme?» interrompit Lydia, qui mit dans ces deux derniers mots plus de sauvage mépris que si elle eût craché publiquement au visage de Caterina Sténo. Mais ce nouvel accès de sa colère tomba devant la surprise que lui causa la réplique de M™^ Gorka :

— ce Quelle femme? Je vous comprends encore moins que tout à fheure... »

— ce Quand nous serons chez moi, je vous parlerai... » repartit Lydia après avoir regardé l'autre d'un regard de stupeur qui était à lui seul le plus terrible commentaire pour celle qui se sentait regardée ainsi. Cette réponse était justifiée par le fait que le coupé tournait à cette seconde l'angle de la rue Leopardi. Les deux femmes se turent. C'érait Maud qui maintenant aurait eu besoin qu'une charitable amitié s'inquiétât d'elle, tant les quelques mots prononcés par Lydia la bouleversaient jusqu'à la racine de son être. Cette compagne, dont le bras

frôlait le sien dans cette voiture rapide et qui lui avait fait une telle pitié un quart d'heure plus tôt, lui faisait peur à présent. Il lui semblait être auprès d'une autre personne. Dans cette créature, dont les narines minces palpitaient de passion, dont la bouche se crispait en un pli amer, dont les yeux étincelaient de fureur, elle ne reconnaissait plus la petite M™^ Maitland, si taciturne, si réservée qu'elle passait pour insignifiante. Qu'allait lui apprendre cette voix si musicale d'habitude, si âprement dure depuis quelques minutes et qui lui avait déjà révélé le grand danger suspendu sur Boleslas? A quelle femme avait fait allusion cette redoutable voix et que signifiait cette réticence soudaine ? Lydia, elle, se rendait trop compte du trouble extraordinaire où elle venait en effet de jeter Maud sans la moindre préméditation, certes, et avec une absolue inconscience. Pendant une minute, elle eut l'idée que d'en dire plus long à une femme aussi évidemment abusée était un nouveau crime. Mais elle aperçut en même temps dans une révélation complète deux résultats certains. En désillusionnant M"*^ Gorka, elle donnait une mortelle ennemie à la Sténo, et, d'autre part, jamais cette femme, profondément amoureuse de son mari, ne le laisserait aller se battre pour une ancienne maîtresse. Aussi, quand elles entrèrent toutes deux dans le petit salon de l'hôtel Moresque, la résolution de Lydia était prise. Elle était décidée à ne rien cacher de ce qu'elle savait à la malheureuse Maud, qui lui de-

manda, le cœur battant et d'un accent étouffe d'émotion :

— c( Et maintenant, m'expliquerez-vous ce que vous avez voulu dire?... »

— (c Interrogez-moi, » fit l'autre, « je vous répondrai. Je me suis trop avancée pour reculer... »

— « Vous avez prétendu qu'une femme était la cause de ce duel entre votre frère et mon mari?... »

— (c J'en suis sûre, » répondit Lydia.

— « Cette femme, quel est son nom?... »

— « M"'^ Sténo. »

— a M"^^ Sténo ? » répéta Maud. « Catherine Sténo est la cause de ce duel? Et comment?... »

— (C Parce qu'elle est la maîtresse de mon mari, » répliqua Lydia brutalement, a comme elle a été la maîtresse du vôtre, parce que Gorka est venu ici, affolé de jalousie, provoquer Lincoln, et qu'il s'est heurté à mon frère qui l'a empêché d'entrer... Ils se sont querellés, je ne sais pas dans quels termes. Mais je sais que le voilà, le motif de ce duel... Avais-je le droit, oui ou non, de vous dire qu'ils se battaient pour cette femme?... »

— (( La maîtresse de mon mari?... » s'écria Maud. « Vous dites que M""^ Sténo a été la maîtresse de mon mari?... Non, ce n'est pas vrai. Vous mentez! Vous mentez! Vous mentez! Je ne vous crois pas... »

— ce Vous ne me croyez pas?... » dit Lydia en haussant ses minces épaules. « Comme si j'avais le moindre intérêt à vous tromper, comme si l'on

mentait quand il s'agit de la vie du seul être que l'on chérisse au monde! Car je n'ai que mon frère, moi, et demain peut-être je ne l'aurai plus... Mais vous me croirez. Je veux que nous soyons deux à haïr cette drôlesse, deux à nous venger, comme nous sommes deux à ne pas vouloir ce duel, donc je vous répète qu'elle est la cause, l'unique cause... Vous ne me croyez pas ? Et savez-vous qui l'a fait revenir, votre mari? Car vous ne l'attendiez pas, avouez-le?... C'est moi, entendez-vous, c'est moi, en lui écrivant ce que la Sténo et Lincoln faisaient, journée par journée, et leur amour, et leurs rendezvous, et leur bonheur... Ah! J'étais sûre de ne pas frapper à vide, et il est revenu. Il a traversé toute l'Europe pour se venger... Est-ce une preuve?... »

— « Vous n'avez pas fiit cela ? » s'écria M'"^ Corka en reculant avec horreur. « C'est une trop grande infamie... »

— c( Oui, j'ai fait cela, » repartit Lydia avec un farouche orgueil, « et pourquoi non ? C'était bien mon droit quand elle venait me prendre mon homme chez moi. Vous n'avez qu'à rentrer et à chercher dans l'endroit où Gorka enferme ses lettres. Vous y trouverez celles-là certainement, et d'autres encore, je vous l'affirme, de cette femme. Car la gueuse a la manie d'écrire... Me croirez-vous ensuite, ou répéterez-vous encore que j'ai menti?... »

— « Jamais, » reprit Maud avec une indignation douloureuse sur son beau visage loyal, « non, jamais je ne descendrai à cette bassesse. »

UNE PETITE COUSINE D lAGO 30I

— « Hé bien! J'y descendrai pour vous, moi, » dit Lydia. ce Ce que vous n'osez pas, je l'oserai, et c'est vous qui me demanderez de vous aider à vous venger... Venez... » et prenant la main de l'autre stupéfaite, elle l'entraîna dans l'atelier de Lincoln, vide en ce moment. Elle avisa un de ces meubles Espagnols au coloris Arabe, que l'on appelle des hargefios, et elle en rabattit la tablette peinte de pourpre et d'or. Elle fit jouer deux petits panneaux qui découvrirent un tiroir secret dans lequel se trouvait un paquet de lettres qu'elle saisit. Maud Gorka la regardait se livrer à cette besogne de Judas avec la même horreur épouvantée que si elle avait vu quelqu'un tuer et voler. Tout, dans cette âme de droiture, se révoltait contre cette scène dont sa seule présence la faisait la demi-complice. Mais en même temps elle était la proie, comme son mari quelques jours auparavant, de ce frénétique appétit de savoir la vérité, qui devient, dans certaines crises aiguës de doute, un besoin physique, comme un cri de notre nature sentimentale, aussi impérieux que la faim ou que la soif, et elle écou tait la terrible sœur de Florent parler :

— (c Et sera-ce une preuve, quand vous l'aurez vue, la chose, écrite de sa propre main à elle?... Oui! » continua-t-elle avec une cruelle ironie. « Elle aime la correspondance, notre heureuse rivale. Il faut lui rendre la justice qu'elle ne marchande pas les aveux dans ses lettres... Elle écrit comme elle sent... Il paraît que le successeur avait été jaloux

du prédécesseur... Tenez, en est-ce une preuve, cette fois ?... » Et, après avoir feuilleté les premières lettres comme une personne habituée à étudier cette liasse, elle tendit un de ces papiers à Maud qui n'eut pas le courage de détourner les yeux. Ce qu'elle vit écrit sur cette feuille lui arracha un cri d'agonie. Elle n'avait lu pourtant que dix lignes, lesquelles prouvaient, entre parenthèse, combien le psychologue Dorsenne avait eu tort de croire que Maitland ignorait les anciennes relations de sa maîtresse avec Gorka. La grandeur de la comtesse Sténo, ce qui en faisait une femme courageuse dans ses passions jusqu'à l'héroïsme, c'était une sincérité absolue et le dégoût pour les petitesses habituelles à la galanterie. Il lui eût répugné de disputer, pied à pied et mensonge à mensonge, à un nouvel amant la connaissance de son passé, et les demi-aveux, si habituels à la race féminine, lui eussent semblé une lâcheté pire encore. Elle n'avait pas essayé de cacher à Maitland quelle liaison elle rompait pour lui, et c'était sur une des phrases où elle en parlait ouvertement qu'était tombé le regard de M"-^ Gorka : « Tu seras content de moi, » y était-il dit, « et je ne verrai plus dans tes chers yeux bleus que Je baise, comme je les aime, à notre manière, cette lueur de défiance qui me fait mal. J'ai coupé même la correspondance avec G... Si tu l'exiges, j'irai jusqu'à me brouiller avec (iMaud, malgré la raison que tu sais et qui me le rend difficile. zMais comment serais-tu encore jaloux?... éMa franchise sur cette liaison n'est-elle pas

la plus sûre garantie quelle est bien finie ? Ua, ne sois pas Jaloux. Sache un peu ce que je sais si bien, que j'ai cru aimer, et que ma vie a commencé le jour seulement où tu m'as prise dans tes bras. La femme que tu as éveillée en moi, personne ne l'avait connue... »

— « Elle écrit bien, n'est-il pas vrai?» dit Lydia avec l'éclat d'un sauvage triomphe dans ses prunelles. « Vous me croyez, à présent?... Comprenezvous que nous n'avons plus qu'un même intérêt aujourd'hui, un commun affront à venger? Et nous le vengerons... Comprenez-vous aussi que vous ne pouvez pas laisser votre mari se battre avec mon frère? Vous me devez cela à moi qui vous ai donné cette arme avec laquelle vous le tenez... Menacez-le du divorce. La fortune est à vous. On vous laisserait l'enfant. Je vous répète que vous le tenez, et solidement. Mais vous empêcherez le duel, vous me le promettez?,.. »

— « Ah ! Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse à présent qu'il se batte ou non ? » dit Maud. « Du moment qu'il m'a trahie ainsi pendant tant de jours, est-ce que je ne suis pas veuve?... Ne m'approchez plus, » ajouta-t-elle en regardant Lydia avec des prunelles hagardes, et un frémissement de répulsion la remuait tout entière. « Ne me parlez plus. J'ai autant d'horreur pour vous que pour lui... Laissez-moi partir, m'en aller d'ici... Rien que de me sentir dans la même pièce que vous me fait trop de mal... Ah! Quelle honte!... »

Elle avait reculé jusqu'à la porte en fixant sur la

dénonciatrice des yeux que l'autre soutint, malgré le mépris qui en jaillissait, avec le sombre orgueil du défi. Elle sortit en répétant : « Quelle honte!... » sans que Lydia lui parlât en effet, tant la surprise de ce résultat contraire à toute son attente l'avait comme paralysée. Mais la redoutable créature n'en était pas à se perdre dans les regrets ou les repentirs. Elle resta quelques minutes encore à songer. Puis, tordant de ses mains nerveuses la lettre qu'elle avait montrée à Maud, au risque d'être dénoncée elle-même plus tard à son mari par ce papier froissé, elle dit tout haut :

— (( Lâche! Dieu! Comme elle est lâche!... Elle aime. Elle pardonnera. 11 n'y aura donc personne pour m'aider? Personne pour les frapper dans leur insolent bonheur?... » Et après une nouvelle méditation, le visage plus contracté encore, elle rejeta les lettres dans le tiroir qu'elle referma, et, une demiheure plus tard, elle demandait un commissionnaire à qui elle remettait une lettre avec ordre de la porter immédiatement, et cette lettre était adressée à finspectcur de police du quartier. Elle le prévenait du duel du lendemain en lui donnant le nom des deux adversaires et des quatre témoins. Si elle n'avait pas eu peur de son frère, elle eût signé cette fois sans hésiter.

— « J'aurais dû commencer par là, » se dit-elle quand la porte de son petit salon se fut refermée | derrière son messager à qui elle avait tenu à parler elle-même. « Les gendarmes sauront bien les empê-

cher de se battre, même si je n'arrive à rien en suppliant Florent... Quant à lui?» et elle regard s** -y n portrait de Maitland posé sur le bureau où elle venait d'écrire. « Si je lui racontais ce qui se passe, cependant... Non, je ne lui demanderai rien. Je le hais trop... » Et elle conclut avec un sourire féroce, qui découvrit ses dents aux coins de sa bouche mince, anomalie d'hérédité qui ne permettait guère de reconnaître le sang noir en elle : ce C'est égal. Il faudra bien que Maud Gorka travaille avec moi, même malgré elle. Il y a toujours quelqu'un à qui elle ne pardonnera pas, c'est la Sténo... » Et, malgré son atroce inquiétude, cette âme cruelle se sentit frémir de joie à lidée de son œuvre.

^o6 COSMOPOLiS

UAND Maud Gorka fut: sortie de l'hôtel de la rue Leopardi, elle marcha d'abord droit devant elle, rapidement, aveuglément, sans rien voir, sans rien entendre, à la manière d'une bête blessée qu'une balle frappe au gîte, et qui dévale le long des halliers pour fuir le danger, pour fuir sa blessure, pour se fuir. Certaines surprises de la douleur morale sont pareilles dans leur effet immédiat à ces surprises de la douleur animale. C'est, dans l'un et dans l'autre cas, le sursaut de la vie elle-même touchée à sa place la plus profonde et qui tressaille d'un spasme presque frénétique. Il était un peu plus de trois heures et demie quand la malheureuse femme s'échappa de l'atelier, incapable de supporter auprès d'elle la présence de Lydia Maitland, de cette sinistre ouvrière de ven-

geance qui venait de lui révéler si cruellement, avec de si indiscutables preuves, la chose atroce, la longue, l'infâme, l'inexpiable trahison. Il en était près de six lorsqu'elle reprit réellement conscience d'elle-même. Une sensation très vulgaire la réveilla de ce somnambulisme de souffrance où elle marchait depuis ces deux heures. L'orage qui menaçait depuis midi avait éclaté enfin. Maud, qui s'était à peine aperçue des premières larges gouttes, dut chercher un abri quand les nuages crevèrent tout d'un coup en trombe, et elle se trouva s'être réfugiée à l'extrémité droite de la colonnade de Saint- Pierre. Comment était-elle arrivée jusque-là?... Elle ne le savait pas elle-même précisément. Elle se rappela d'une manière vague qu'elle avait erré dans un lacis de petites rues, traversé le Tibre, — sans doute sur le pont Garibaldi, — parcouru un vaste jardin, sans doute le Janicule, — puis qu'elle avait longé un morceau des remparts. Elle avait dû sortir de la ville par la porte de Saint-Pancrace et suivre jusqu'à celle de Cavallegieri la ligne sinueuse des beaux murs Urbains. Ce coin de Rome, avec son échappée de vue sur les pins parasols de la villa Pamphilj d'une part et d'autre part les derrières du Vatican, sert de promenoir habituel, durant l'hiver, à quelques cardinaux qui viennent chercher le soleil d'après-midi, sûrs de ne croiser là qu'un petit nombre d'étrangers. Au mois de mai, c'est un désert brûlé déjà du soleil. Il ronge la brique, roussie par deux siècles de cette implacable lumière, et il caresse

les écailles des lézards verts ou grisâtres en train de courir entre les abeilles du blason du pape Urbain VIII, de la famille Barberini. L'instinct de M"^^ Gorka l'avait du moins servie en la précipitant sur une route où elle n'avait fait aucune rencontre... Maintenant, le sentiment de la réalité la reprenait. Elle reconnaissait les objets autour d'elle et ce cadre si familier à sa piété de fervente catholique : la vaste place, l'obélisque de Sixte-Quint au centre, les fontaines, le portique circulaire couronné de statues d'évêques et de martyrs, le palais du Vatican à l'angle, et, là-bas, la façade de la grande cathédrale papale, avec le Sauveur et les apôtres debout sur l'auguste fronton. En toute autre occasion la pieuse jeune femme aurait vu dans le hasard qui l'avait conduite là, presque inconsciemment, une influence d'en haut, une invitation à entrer dans l'église pour y demander la force de souffrir au Dieu qui a dit : «; Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renonce lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il marche!... » Mais elle était dans cette première crise aiguë du malheur où il est impossible de prier, tant la révolte de la nature crie en nous. Plus tard, nous saurons reconnaître la main de la providence dans l'épreuve qui nous fut imposée. Nous n'y voyons d'abord que l'injustice affreuse du sort, et c'est un tremblement de notre être jusque dans son plus intime repli, une rébellion des plus profondes énergies de notre âme contre le coup dont elle saigne. Ce qui rendait cette rébellion

plus invincible et plus fougueuse chez Maud, c'était la foudroyante soudaineté de ce coup meurtrier. Tous les jours une honnête femme, comme elle, acquiert la preuve de la trahison d'un mari qu'elle n'a pas cessé d'aimer. D'ordinaire, cette preuve indiscutable est précédée d'un long travail de soupçon , L'infidèle a négligé son foyer. Un changement s'est produit dans ses habitudes journalières D'indéfinissables nuances ont révélé à l'épouse outragée cette trace d'une rivale que la jalousie féminine démêle avec un flair aussi sûr que celui d'un chien qui trouve un étranger dans la maison. Enfin, quoiqu'il y ait dans le passage du doute à la certitude un déchirement de tout le cœur, c'est du moins le déchirement d'un cœur préparé. Cette préparation, cette adaptation pour ainsi dire, de son âme à l'horrible vérité, Maud en avait été privée. Le soin pris par M"™^ Sténo de la lier avec Alba avait supprimé ces menus indices. Boleslas n'avait eu besoin de changer quoi que ce fût à sa vie de famille pour voir sa maîtresse tout à sa convenance et dans une intimité provoquée, entretenue par sa femme ellemême. Aussi cette dernière avait-elle été trompée totalement, absolument. Elle avait assisté à l'adultère de son mari avec une de ces illusions si complètes qu'elles en paraissent invraisemblables aux indifférents et aux étrangers. Ils ne se rendent pas compte de l'insensible accoutumance qui les a produites. Le réveil de ces illusions-là est le plus terrible. Tel homme que toute sa société jugeait

un mari complaisant, telle femme qui passait pour une épouse indulgente se trouvent soudain avoir commis un meurtre ou un suicide pour le plus grand étonnement du monde qui, même alors, hésite à reconnaître dans cet accès de folie la preuve de ce coup de foudre, plus redoutable, plus instantané dans ses ravages que ceux de l'amour : la désillusion subite. Quand ce désastre intérieur ne se traduit pas au dehors par des actes de cette violence, c'est une irréparable destruction de notre dernière jeunesse d'âme, c'est l'idée installée en nous à jamais que tout peut trahir, puisque nous avons été trahis de la sorte. C'est pour des années, pour toute la vie quelquefois, cette impuissance à s'attendrir, à espérer, à croire, i^ui faisait que Maud Gorka restait, par cette lin d'après-midi, appuyée contre un piédestal de colonne à regarder tomber la pluie, indéfiniment, au lieu de remonter du côté de la Basilique universelle, où des confessionnaux de toutes les langues offrent le pardon à tous les péchés et le remède à toutes les douleurs. Hélas ! C'est déjà être consolé que de s'y agenouiller, et la pauvre femme n'en était qu'à la première station du calvaire.

Elle regardait tomber la pluie, et elle trouvait un sauvage soulagement à cette formidable cataracte d'orage qui semblait un cataclysme de la nature, tant la lueur des éclairs et le fracas du tonnerre s'y mêlaient au retentissement de la vaste place sous le coup de fouet de l'eau balayée par le vent.

Les images commençaient à se classer de nouveau dans son esprit, après ce tourbillon d'aveugle souffrance où elle s'était sentie emportée dès le premier regard jeté sur la page dénonciatrice. Chaque mot de cette page était là devant ses yeux, brûlant à les lui faire fermer de douleur. Les deux dernières années de sa vie, qui étaient celles où elle s'était liée avec la comtesse Sténo, lui revenaient à la pensée, illuminées d'une clarté qui lui arrachait sans cesse ces mots qu'elle prononçait en gémissant : « Comment a-t-il pu?... » Elle revoyait Venise et leur séjour dans cette ville où Boleslas l'avait conduite après la mort de leur fille, afin qu'elle y calmât dans la reposante atmosphère de la lagune la crise aiguë de sa peine. Que M*"^ Sténo avait été bonne à cette époque, du moins qu'elle lui avait semblé bonne, et délicate, et la comprenant, et la plaignant! Leurs relations superficielles de Rome s'étaient peu à peu changées en amitié. C'avait été là sans doute le commencement de la trahison. La voleuse d'amour s'était introduite sous le couvert de cette pitié à laquelle Maud avait tant cru. Voyant la comtesse si généreuse, elle avait traité de calomnies les médisances du monde sur le compte d'une personne capable de cette touchante charité du cœur. Et c'était le moment où la coquine lui prenait Boleslas! Mille détails se représentaient qu'elle n'avait pas compris alors: les promenades des deux amants en gondole qu'elle n'avait même pas songé à incriminer; — une visite que Boleslas avait faite

à Piove et d'où il n'était revenu que le lendemain matin, sous prétexte d'un train manqué; — des apartés sur le balcon du palais Sténo, la nuit, tandis qu'elle-même causait avec Alba. Oui, c'était à Venise que leur adultère s'était noué devant elle, qui n'avait rien deviné, à Venise, tandis qu'elle avait le cœur tout plein de l'inconsolable regret de leur ange envolée! «Ah! comment a-t-il pu?...» gémissaitelle de nouveau, et les images se multipliaient. Il se faisait, dans son intelligence, comme l'ouverture soudaine et tragiquement douloureuse de toutes les fenêtres que la perfidie de Gorka et de la comtesse avait murées avec tant de soin. Elle revoyait les mois qui avaient suivi le retour à Rome et ses habitudes d'existence si commodes pour les deux complices. Que de fois elle s'était chargée de promener Alba, débarrassant ainsi la mère de la seule surveillance qui lui fût gênante, débarrassant son mari de sa propre présence ! Que faisaient les amants pendant ces heures-là? Que de fois, en rentrant au palazzetto Doria, elle avait trouvé Catherine Sténo dans la bibliothèque, assise sur le divan auprès de Boleslas, et elle ne s'était pas doutée que cette femme était venue, pendant son absence, embrasser cet homme, lui parler d'amour, se donner à lui sans doute avec l'attrait de la scélératesse et du danger! Elle revoyait l'épisode de leur rencontre à Bayreuth l'été dernier lorsqu'elle était allée, elle, en Angleterre seule avec son fils, et que son mari s'était chargé de conduire de Rome en Bavière Alba et la

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comtesse. Ils avaient tous pris un rendez-vous à Nuremberg. L'appartement d'hôtel où ils s'étaient retrouvés se peignit tout d'un coup dans le souvenir de Maud, et la chambre à coucher de M""^ Sténo voisine de celle de Boleslas. La vision de leurs caresses, prolongées dans la liberté de la nuit, tandis quel'innocenteAlba dormait à côté, et qu'elle-même roulait dans un wagon avec le petit Luc, lui arracha de nouveau son cri: «Ah! Comment a-t-il pu?...» Et tout de suite, cette image d'un train rapide éveillant en elle le souvenir du récent retour de son mari, elle le vit traversant l'Europe sur une dénonciation anonyme pour arriver vingt-quatre heures plus tôt auprès de cette femme. Quelle preuve de passion que cette frénésie qui n'avait pas permis à cet homme de supporter plus longtemps le doute et l'absence! Fallait-il qu'il aimât cette maîtresse, qui ne l'aimait même pas, puisqu'elle le trompait avec Maitland! Et il allait se battre pour elle!... La jalousie tordit à cette minute ce cœur de femme d'une souffrance encore plus forte que n'avait fait l'indignation. Elle, l'Anglaise, si grande, si robuste, presque virile par la construction de son corps aux membres puissants mais lourds, elle se compara mentalement à cette souple Italienne, avec sa taille si ronde, avec ses gestes si souples, ses mains si fines, ses pieds si minces, à cette créature de désir dont chaque mouvement projetait un secret effluve de volupté, et elle cessa de gémir son : ce Comment a-t-il pu?... » de tout à l'heure. Elle venait d'avoir la lucide intuition

de la puissance de sa rivale. C'est la suprême agonie pour une honnête femme qui aime de se sentir ainsi souillée par la seule pensée des ivresses que son mari a goûtées dans des bras plus beaux, plus caressants, plus enlaçants que les siens. Ce fut aussi le signal d'une reprise de sa volonté chez cette âme torturée, mais fière. Un dégoût la saisit, si violent, si profond, si complet, pour cette atmosphère de mensonge et de luxure oii Boleslas avait vécu deux ans, qu'elle se redressa, redevenue soudain forte et implacable. Bravant la pluie, elle recommença de marcher dans la direction de chez elle, avec cette résolution devant son esprit aussi nette et aussi ferme que si elle eût délibéré des mois et des mois : — « Je ne resterai pas un jour de plus auprès de cet homme. Demain je serai partie pour l'Angleterre avec mon fils... »

Que d'autres les ont prononcés dans une situation semblable, ces serments d'affranchissement, pour les renier aussitôt qu'elles se sont trouvées en face de l'homme qui les a trahies et qu'elles aiment ! Malgré sa passion, Maud n'était pas de cette race. Certes elle l'aimait, elle aussi, jusque dans l'être de son être, ce séduisant Boleslas épousé contre la volonté de ses parents, ce perfide à qui elle avait tout sacrifié, habitant loin de son pays et de sa famille depuis des années, parce qu'il le désirait, ne vivant, ne respirant que pour lui et que pour leur fils. Mais il y avait en elle, — comme le révélait son menton

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un peu long et carré, son nez coupé un peu court et l'énergie de son front, — cette force particulière d'inflexibilité qui se rencontre dans les caractères d'une droiture absolue. L'amour, chez elle, devait être étouffe par le dégoiît, ou du moins, — car nous ne sommes les maîtres que de nos actes, — elle devait considérer comme une bassesse le fait de continuer à aimer quelqu'un qu'elle méprisait, et, en ce moment, c'était cet irrémédiable mépris qui dominait dans son cœur. Elle avait au plus haut degré la grande vertu qui se retrouve partout où il y a de la noblesse intime, et dont les Anglais ont fait la base même de leur éducation morale : la religion, le fanatisme de la loyauté. Elle avait toujours souffert à constater les parties ondoyantes de la nature de Boleslas. Mais si elle avait observé en lui avec douleur des exagérations de langage, des facticités de sentiment, une souplesse dangereuse de conscience, elle lui avait pardonné ces défauts avec la magnanimité de l'amour en les attribuant à une mauvaise éducation, — Gorka s'était trouvé pris tout jeune dans un drame de famille, sa mère et son père vivant séparés sans que ni l'un ni l'autre eût la direction exclusive de l'enfant, — Comment trouver, par contre, de l'indulgence pour cette honteuse hypocrisie de deux années, pour la scélératesse de cette trahison installée au foyer domestique, pour cette déloyauté continue, réfléchie, volontaire, de chaque jour et de chaque heure ? Aussi Maud éprouvait-elle, à travers son désespoir, l'espèce d'apaisement que

3l6 COSMOPOLIS

donne la certitude d'un inébranlable et juste partipris, lorsqu'elle rentra enfin au palazzetto Doria, — quel drame pourtant s'était joué dans son cœur depuis sa sortie ! — et c'est d'une voix presque aussi calme qu'à l'ordinaire qu'elle demanda : — « Monsieur le comte est-il chez lui? » Que devint- elle lorsque le domestique, après avoir répondu affirmativement, ajouta : « Il y a aussi M™^ et M''^ Sténo qui attendent Madame au salon... » A l'idée que la femme qui lui avait enlevé son mari était là, l'épouse trahie sentit tout son sang, suivant la vulgaire mais énergique expression du peuple, ne faire qu'un tour. C'était bien naturel que la mère d'Alba fût venue lui rendre visite à son habitude. C'était encore plus naturel qu'elle y fût venue aujourd'hui. Car très probablement un écho du duel du lendemain était arrivé jusqu'à elle. Cette présence pourtant, et à cette minute, souleva dans Maud un mouvement d'indignation si passionné que son premier instinct fut d'entrer, de chasser la maîtresse de Boleslas comme on chasse une domestique surprise à voler. Tout d'un coup l'image d'Alba s'offrit à sa pensée, de cette douce et pure Alba, à l'âme blanche comme son nom, et dont elle était la plus chère amie. Dans le va-et-vient de ses pensées depuis la funeste révélation, elle avait plusieurs fois songé à la jeune fille. Mais son chagrin trop fort ayant absorbé toutes les puissances de son âme, elle n'avait pu sentir, vivante en elle, cette amitié pour cette délicate et jolie enfant. Au moment d'exécuter

sa rivale comme elle en avait le droit, presque le devoir, ce sentiment remua en elle. Une étrange pitié inonda son cœur qui la fit s'arrêter au milieu du grand vestibule, tout orné de statues et de colonnettes, qu'elle était en train de traverser pour gagner le salon. Elle rappela le domestique juste à la seconde où ce dernier allait mettre la main sur le bouton de la porte. L'analogie de sa situation morale et de celle d'Alba venait de la saisir trop amèrement. Elle avait éprouvé, dans l'éclair d'un instant, cette impression qu'Alba elle-même éprouvait si souvent à propos de Fanny, cette sympathie pour une douleur qui serait trop pareille à la sienne. Elle ne pouvait physiquement pas donner la main à y[me Sténo après ce qu'elle savait, ni lui parler autrement que pour la mettre dehors. Et dire devant Alba une seule phrase, faire un seul geste qui procurât à la pauvre petite une déception sur sa mère et de cette nature, non, ce serait une trop implacable, une trop inique vengeance! Elle se détourna pour prendre la porte qui conduisait à son appartement particulier en donnant l'ordre qu'on priât son mari d'y passer. Elle venait d'imaginer le moyen de satisfaire sa juste colère sans toucher au cœur de sa toujours chère amie, qui n'était cependant pas responsable si les deux infâmes s'étaient abrités derrière son innocence. A peine entrée dans le petit boudoir qui précédait sa chambre à coucher, elle s'assit devant son bureau sur lequel se trouvait un portrait de M'"^ Sténo, dans un groupe formé par

"JlS COSMOPOLIS

Boleslas, par Alba et par elle-même. Ce portrait souriait d'un sourire de superbe insolence qui rendit soudain à la femme outragée sa frénésie de rancune interrompue, suspendue plutôt, quelques instants, par la pitié. Elle prit le cadre entre ses mains, et elle le jeta par terre, en broyant le verre sous ses pieds, puis elle commença d'écrire sur la première feuille blanche que ses doigts tremblants rencontrèrent, un de ces billets comme la passion seule sait en oser, qui ne reculent devant aucun mot: — ce J^ sais roui. Il y a deux ans que vous êtes la maîtresse de mon mari. 5\/ niei pas. fen ai lu l'aveu écrit de votre main. Je ne veux plus vous parler ni vous voir, oirrangej-vous pour ne jamais remettre les pieds chei moi. Si je ne vous chasse pas aujourd'hui moi-même, c'est à cause de votre fille. Une seconde fois je ne reculerais plus. » Et elle était en train de signer courageusement : « éMaud Gorka » lorsque le bruit de la porte ouverte, puis refermée, la fit se retourner. Boleslas était devant elle. Il avait sur son visage une expression ambiguë qui acheva d'exaspérer la malheureuse femme. Rentré depuis plus d'une heure, il avait su que Maud avait accompagné jusqu'à la rue Leopardi M™^Maitland souffrante, et il avait attendu son retour avec une cruelle impatience, tout remué à la pensée que la sœur de Florent était sans doute malade à cause du duel du lendemain, et que, dans ce cas-là, Maud aussi savait tout. Il y a des conversations et surtout des adieux qu'un homme qui va se battre aime toujours mieux éviter. Quoiqu'il se contraignît à sourire,

celui-ci n'avait plus guère d'hésitation. Le trouble évident de sa femme ne s'expliquait point par une autre cause. Pouvait-il deviner qu'elle avait appris non seulement ce duel, mais encore une intrigue aujourd'hui finie et qu'elle avait ignorée deux ans? Comme elle se taisait et que ce silence l'embarrassait de sa menace, il voulut, pour se donner une contenance, lui prendre la main et la lui baiser, ainsi qu'il faisait d'ordinaire. Elle le repoussa avec un regard qu'il ne lui connaissait pas et elle lui dit, en lui tendant la feuille de papier qu'elle avait devant elle :

— « Voulez-vous lire ce billet avant que je ne le fasse remettre à M*"^ Sténo, qui attend avec sa fille, dans le salon?... »

Boleslas prit la lettre. Il parcourut ces terribles lignes et il devint livide. Son saisissement fut tel, qu'il rendit le papier à sa femme, sans répondre un mot, sans essayer d'empêcher, comme c'était son devoir, cette insulte infligée à l'ancienne maîtresse qu'il aimait encore au point de risquer sa vie pour elle. Cet homme, si brave et si souple à la fois, était anéanti par une de ces surprises qui mettent en désarroi toutes les puissances de l'âme, et il regardait Maud glisser le papier dans une enveloppe, écrire l'adresse, sonner. Il l'entendait dire au domestique :

— « Vous remettrez ce billet à la comtesse Sténo, et vous m'excuserez auprès de ces dames... Je me sens trop mal pour recevoir n'miporte qui. Si elles

insistent, vous répondrez que j'ai absolument défendu ma porte. Vous entendez, absolument... »

L'homme avait déjà pris le billet. Il était sorti de la chambre et il avait sans doute accompli son message que les époux étaient encore là, en face l'un de l'autre, sans qu'aucun des deux eût rompu ce nouveau et formidable silence. Ils sentaient trop que l'heure était solennelle. Jamais, depuis le jour où le cardinal Manning avait uni leurs destinées dans la vieille chapelle d'Ardrahan-Castle, ils ne s'étaient trouvés engagés dans une crise aussi tragique. De pareils moments mettent à nu le fond même des caractères. La courageuse et noble Maud ne pensait pas à peser ses paroles. Elle ne tenait ni à repaître sa jalousie de nouveaux détails, ni à aiguiser plus cruellement la pointe de l'outrage qu'elle avait le droit de lancer à cet homme avec qui elle était, ce matin encore, si confiante, si abandonnée, si tendre. La bassesse et la cruauté devaient rester jusqu'au bout étrangères à cette femme qui n'hésitait pas non plus sur la fière résolution qu'elle avait prise. Non. Ce qu'elle attendait de cet homme qu'elle avait tant aimé, qu'elle avait mis si haut, qu'elle venait de voir tomber si bas, c'était un cri de vérité, un aveu où elle retrouvât la palpitation d'un dernier reste d'honneur. Et si lui-même se taisait, ce n'était pas qu'il se préparât à nier. La teneur du billet de Maud ne lui avait pas permis un doute sur la qualité des preuves qu'elle avait eues entre les mains, qu'elle y avait sans doute. Comment? Il

ne se posait pas cette question, dominé qu'il était par un phénomène où se révélait à plein la complexité singulière de sa nature. Ce qui caractérise peut-être les Slaves de la façon la plus spéciale, c'est une prodigieuse puissance nerveuse d'instantanéité, s'il est permis d'employer une formule aussi étrange pour un fait moral plus étrange encore à notre regard d'Occidentaux et de Latins, Il semble que ces êtres au cœur- incertain aient comme une faculté d'amplifier en eux, jusqu'à y absorber ce cœur tout entier, des états d'émotion partiels, passagers, et pourtant sincères. L'intensité de leur excitation momentanée fait ainsi d'eux des comédiens de bonne foi, qui vous parlent comme s'ils ressentaient certains sentiments d'une façon exclusive, quitte à en ressentir de contradictoires le jour d'après, avec la même ardeur, — avec le même mensonge, disent injustement les victimes de ces natures, d'autant plus décevantes qu'elles sont plus vibrantes. Boleslas venait de véritablement souffrir, en consiatantque Maud était initiée à sa criminelle intrigue, et d'en souffrir pour elle autant que pour li'i. Cela suffisait pour que cette souffrance occupât pendant quelques minutes, ou pendant quelques heures, le champ entier de son optique intime. IJ allait revêtir, sans fourberie, le personnage du mari passionné et faible qui aime sa femme en la trahissant. Il y avait bien un peu de cette nuance dans son aventure, — mais si peu! — Et cependant, il ne croyait pas mentir, il ne mentait pas, quand il

rompit enfin ce silence pour dire à celle qu'il avait si longtemps trompée :

— « Vous venez de vous venger avec bien de la dureté, Maud, mais vous en aviez le droit... j'ignore qui vous a dénoncé un égarement qui fut bien coupable, bien indigne, bien malheureux aussi... Je sais que j'ai quelque part, à Rome, des ennemis acharnés à ma perte, et je suis sûr qu'ils ne m'ont pas laissé le moyen de me défendre... Ils me l'auraient laissé d'ailleurs que je ne m'en servirais pas. Je vous ai trop menti et j'en ai trop souffert... » Il s'arrêta après ces mots prononcés avec un frémissement de conviction qui n'était pas joué. Il avait oublié que dix minutes plus tôt il entrait dans la chambre avec la volonté bien fixe de cacher son duel et les causes de ce duel à cette femme, au pardon de laquelle il eût sacrifié sa vie en ce moment, sans hésiter. Il continua d'une voix assourdie par la tendresse : « Quoi qu'on vous ait dit, quoi que vous ayez lu, je vous le jure, vous ne savez pas tout!... »

— « J'en sais assez, » interrompit Maud, « puisque je sais que vous avez été l'amant de cette femme, de la mère de ma meilleure amie, à côté de moi, sous mes yeux... Si vous aviez souffert de ce mensonge, comme vous me le dites, vous n'auriez pas attendu pour tout m'avouer, que j'eusse tenu dans ces mains la preuve irrécusable de votre infamie... Vous avez jeté le masque, ou plutôt je vous l'ai arraché. Je n'en voulais pas davantage... Quant aux détails de cette ignoble histoire, épargnez-les-moi.

Ce n'est pas pour les entendre que je suis rentrée dans une maison dont tous les coins me rappellent assez que j'ai cru en vous naïvement, profondément, aveuglément, et que vous m'avez trahie, et non pas un jour, mais tous les jours, que vous me trahissiez encore avant-hier, hier, ce matin, il y a une heure... Je vous le répète, cela me suffit... »

— (c Mais cela ne me suffit pas, à moi!... » s'écria Boleslas. « Oui, tout ce que vous venez de dire est vrai, et j'ai mérité que vous me le disiez. Mais ce que vous n'avez pas pu lire dans les papiers qu'on vous a livrés, ce que je garde depuis ces deux ans au fond de mon cœur et qui doit en sortir, c'est qu'à travers ces funestes entraînements, je n'ai jamais cessé de vous aimer... Ah! Ne vous reculez pas de moi, ne me regardez pas avec ce regard... Je viens de le sentir une fois de plus au déchirement que j'ai éprouvé tandis que vous me parliez, il y a quelque chos^ en moi qui n'a jamais cessé d'être à vous. Cette femme a pu être mon aberration. Elle a pu avoir ma folie, mes sens, ma passion, tous les mauvais instincts de mon être... Vous êtes restée mon culte, ma tendresse, ma religion... Si je vous ai menti, c'a été parce que je me rendais trop compte que le jour où vous sauriez ma faute, je vous verrais là, devant moi, désespérée et implacable, comme vous êtes, comme je ne peux pas supporter que vous soyez... Ah ! Jugez-moi, condamnez-moi, maudissezmoi, mais sachez, mais sentez que, malgré tout, je vous ai aimée, que je vous aime... »

Il avait de nouveau parlé avec une exaltation qui n'était pas feinte. Trahi comme il venait de l'être, et si douloureusement, il comprenait trop bien le prix de la créature de loyauté qu'il avait devant lui et qu'il risquait de perdre. S'il ne la touchait pas en ce moment, à la veille d'aller se battre, quand la toucherait-il? Aussi, s'était-il approché d'elle avec les mêmes gestes d'adoration suppliante et passionnée qu'il avait autrefois, lorsque, aux premiers temps de leur mariage et avant sa trahison, il lui disait son amour. Sans doute ce ressouvenir s'imposa à Maud et la révolta, car ce fut avec une véritable horreur qu'elle se recula davantage en répondant:

— « Taisez-vous. Ce mensonge-là est plus hideux, encore que les autres. Il me fait plus de mal. J'ai trop honte, pour vous, de voir que vous n'avez même pasle courage de votre faute. Dieu m'en est témoin. j'aurais trouvé encore de quoi vous estimer si vous m'aviez dit: « J'ai cessé de vous aimer. J'ai pris une « maîtresse. Il m'était commode de vous mentir. « Je vous ai menti. J'ai tout sacrifié à ma passion, « mon honneur, mes devoirs, mes serments et vous c( avec. » Ah! Parlez-moi de la sorte, que j'aie enfin avec vous le sentiment de la vérité... Mais que vous osiez me répéter des mots de tendresse après ce que vous m'avez fait, cela me donne pour vous trop de répulsion, et c'est trop amer... »

— « Oui, » dit Boleslas, « vous devez penser ainsi. Vraie et simple comme vous l'êtes, où auriez-

VOUS appris à comprendre ce que c'est qu'une volonté faible qui veut et qui ne veut pas, qui se relève et qui retombe? Et cependant, si je ne vous aimais pas, dans quel intérêt vous mentirais-je? Est-ce que j'ai quelque chose à ménager maintenant? Ah! Si vous saviez dans quel moment je me trouve, à la veille de queljour je vous supplie de croire au moins que le meilleur de moi-même n'a jamais cessé d'être à vous!... » C'était la tentative la plus forte qu'il pût hasarder pour ramener ce cœur d'épouse si profondément blessé que cette allusion à son duel. Car si elle ne lui en avait pas parlé, c'était sans doute qu'elle l'ignorait encore. Aussi, fut-il bouleversé à nouveau de ce qu'elle lui répondit et qui lui prouvait à quel djgré l'indignation avait tout paralysé en elle, même l'amour. Il répéta : « Si vous le saviez?... »

— a Que vous vous battez en duel demain, je le sais, » dit-elle, « et pour votre maîtresse, je le sais aussi... »

— ce Mais ce n'est pas vrai, » s'écria-t-il, « ce n'est pas pour elle... »

— a Comment? » reprit Maud avec une énergie croissante, ce Ce n'est pas à cause d'elle que vous êtes allé rue Leopardi provoquer votre rival? Car elle ne vous est même pas fidèle, et c'est justice. Ce n'est pas à cause d'elle que vous avez voulu entrer dans la maison, malgré le beau-frère de ce rival, et qu'une discussion est née entre vous, puis ce duel? Ce n'est pas à cause d'elle et pour vous

^î6 COSMOPOLIS

vengerque VOUS êtes revenu de Varsovie, parce que vous avez reçu des lettres anonymes qui vous ont tout appris? Et de tout savoir ne vous a pas dégoûté à jamais de cette créature!... Mais si elle avait daigné vous mentir, elle vous aurait encore à ses pieds, et vous osez me dire que vous m'aimez quand vous n'avez même pas su m'épargner l'affront de savoir toutes ces vilenies, toutes ces bassesses, toutes ces hontes par quelqu'un d'autre?... »

— « Et qui donc? » demanda-t-ii. « Nommez-moi du moins ce Judas! »

— ce Ne prononcez pas ce mot, » interrompit Maud amèrement, « vous en avez perdu le droit... Et puis ne cherchez pas si loin. Je n'ai vu aujourd'hui queM'"'^ Maitland... »

— « iM'"^ Maitland? » répéta Boleslas. a C'est jyjme Maitland qui m'a dénoncé à vous? M"^^ Maitland qui a écrit les lettres anonymes? »

— « Elle a voulu se venger, » répondit Maud, qui ajouta : « Elle en avait le droit, puisque votre maîtresse lui avait pris son mari... »

— ce Eh bien! Moi aussi, je me vengerai, » s'écria le jeune homme, « je le lui tuerai, ce mari, puisqu'elle y tient, après lui avoir tué son frère. Je les lui tuerai, tous les deux, l'un après l'autre... » Son visage mobile, qui avait exprimé tout à l'heure la plus passionnée des supplications, n'exprimait plus maintenant que la ha^.ie et que la fureur, et le même changement s'était accompli dans sa sensibilité désordonnée. « A quoi bon ménager quoi que ce

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soit, » concinua-t-il, ce aujourd'hui que je n'ai plus à vous ménager, vous qui seule me reteniez?... Je le vois trop, tout est fini entre nous. Votre orgueil et votre rancune sont plus forts que votre amour. S'il en était autrement, vous m'auriez supplié de ne pas aller me battre, et vous ne m'auriez fait qu'ensuite les reproches que vous m'avez faits d'abord, que vous aviez le droit de me faire, je ne vous le nie pas... Mais du moment que vous-même vous ne m'aimez plus, malheur à qui se trouvera sur mon chemin ! Malheur à M*"^ Maitland et à ceux qu'elle aime!... »

— a Cette fois du moins vous êtes sincère, » répondit Maud avec un renouveau d'amertume. a Vous trouvez que je n'ai pas subi assez d'humiliations? Vous voudriez que je vous suppliasse, moi, votre femme, de ne pas vous battre pour cette créature? Et vous ne sentez pas l'outrage suprême que c'est pour moi que cette rencontre?... D'ailleurs, » continua-t-elle avec une solennité tragique, a je ne vous ai pas prié de venir pour avoir avec vous un entretien aussi douloureux qu'inutile, mais pour vous dire ma résolution... J'espère que vous ne m'obligerez pas à recourir, pour l'exécuter, aux moyens que la loi met en mon pouvoir?... »

— « Je n'ai pas mérité que vous me parliez ainsi, » fit Boleslas hautainemenc.

— « Je coucherai encore ici cette nuit, » reprit Maud sans relever cette réponse, ce pour la dernière fois, et demain soir je partirai pour l'Angleterre. »

— « Vous êtes libre, » dit-il en s'inclinant.

— « Et j'emmènerai mon fils, » continua-t-elle.

— « Notre fils ! » répondit-iI, avec le sang-froid d'un homme repoussé dans un élan de tendresse et qui se reprend. « Cela, non. Je refuse. »

— c( Vous refusez? » dit-elle. « Hé bien, nous plaiderons!... Je le savais bien, » ajouta-t-eile, hautaine à son tour, « que vous me forceriez d'avoir recours à la loi. Mais je ne reculerai, moi non plus, devant rien. En me trahissant comme vous l'avez fait, vous avez trahi aussi votre enfant. Je ne vous le laisserai pas. Vous n'en êtes plus digne... »

— « Écoutez, Maud, » reprit Boleslas après un silence et douloureusement : a pensez que c'est la dernière fois peut-être que nous nous voyons... Demain, si j'ai succombé, vous ferez ce que vous voudrez... Si je vis, je vous promets de consentira tout arrangement qui sera juste... Ce que je vous demande, et j'en ai le droit, malgré mes fautes, au nom de nos premières années, au nom de ce fils luimême, c'est de me quitter sur un autre adieu, d'avoir un mouvement, je ne dis pas de pardon, mais de pitié... »

— ce En avez-vous eu pour moi, » répondit-elle, « quand il s'est agi de courir vers votre passion pardessus mon cœur?... Non ! » Et elle marcha devant lui pour gagner la porte, en le fixant d'un regard si altier qu'il baissa les yeux. « Vous n'avez plus de femme et je n'ai plus de mari... Je ne suis pas une madame Maitland, m(>i. je ne me venge pas par

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des lettres anonymes ni par des dénonciations. Mais vous pardonner?... Jamais, entendez-vous, jamais!... »

Et elle sortit sur ce mot, où elle avait su mettre toute l'indomptable énergie de son caractère. Boleslas n'essaya pas de la retenir. Quand, une heure après cette horrible conversation, son valet de chambre vint l'avertir que le dîner allait être servi, le malheureux homme était toujours à la même place, le coude sur la tablette de la cheminée et le front dans sa main. Il connaissait trop bien Maud pour espérer qu'elle changeât de volonté, et il y avait en lui-même, malgré ses fautes, ses folies et ses complications, trop de véritable gentilhommerie pour employer des moyens de violence et la retenir malgré elle, quand il lui avait manqué si gravement. Ainsi elle allait partir! S'il avait exagéré, tout à l'heure, l'expression de ses sentiments en disant, en s'imaginant plutôt qu'il n'avait jamais cessé de l'aimer, c'était vrai qu'à travers tant de défaillances il lui gardait une affection toute particulière faite de reconnaissance, de remords, d'estime, et, il faut bien le dire, d'égoisme. Il chérissait en elle un cœur du dévouement duquel il était absolument sûr, et puis, comme beaucoup de maris qui trompent une épouse irréprochable, il en était fier, tout en lui étant infidèle. Elle lui apparaissait à la fois comme la dignité et comme la charité de sa vie. Elle était demeurée à ses yeux celle à qui l'on doit revenir toujours, l'amie assurée des instants d'épreuve, le

port après la tempête, la paix morale quand il serait lassé des troubles de la passion. Quelle existence aurait-il maintenant, lorsqu'elle l'aurait quitté? Car elle le quitterait. Cette résolution était irrévocable. Tout s'écroulait à la fois autour de lui. Cette maîtresse, à laquelle il avait sacrifié le plus noble cœur et le plus aimant, il l'avait perdue dans des conditions si abjectes que leurs deux années de passion en étaient déshonorées. Sa femme allait partir, et arriverait-il à garder son fils? lierait revenu pour se venger et il n'avait même pas réussi à joindre son rival. Cet être, tout en impressions, avait éprouvé alors devant tant de coups répétés un découragement de la vie si absolu qu'U trouva douce la perspective de s'exposer demain comme il allait faire, en même temps qu'un flot plus acre de rancune lui jaillissait de l'âme à l'idée de toutes les personnes mêlées à son aventure. Il eût voulu pouvoir briser de ses mains M"^^ Sténo et Maitland, Lydia et Florent, Dorsenne aussi, pour lui avoir donné cette fausse parole d'honneur qui avait encore exaspéré sa soif de vengeance en l'abusant quelques heures. Ce tumulte de pensées ne fit que s'accroître quand il fut assis seul avec son fils à la table du dîner. Ce matin encore, il avait en face de lui le sourire et les yeux de sa femme. La suppression de cette présence dont il sentait la valeur unique à cette minute, lui fut si profondément douloureuse, qu'il voulut hasarder une dernière tentative, et après le repas il pria le petit Luc d'aller voir si sa mère pouvait les

recevoir tous les deux. L'enfant revint avec une ré« ponse négative.

— ce Maman repose. Elle a demandé qu'on ne la ri veillât pas... »

Ainsi la chose était irrémissible. Elle ne reverrait pas son mari avant le lendemain, — s'il vivait. Car Boleslas avait eu beau se convaincre cette aprèsmidi qu'il n'avait rien perdu de son habileté au pistolet en s' exerçant sous les regards admiratifs de ses témoins, un duel est toujours une loterie. Il pouvait y rester, et si cette possibilité d'une éternelle séparation n'avait pas fléchi cette femme blessée, quelle prière la fléchirait? Il l'aperçut en I pensée qui en ce moment même, tous volets clos, toute lumière éteinte, souffrait dans les ténèbres de cette souffrance qui mauditetqui ne pardonne pas. Ah! Que cette image lui fut de nouveau cruelle! Et pour qu'elle sût du moins combien il souffrait, lui aussi, par un témoignage dont elle ne douterait pas, il prit leur fils entre ses bras et il le serra contre sa poitrine en lui disant :

— « Si tu vois ta mère avant moi, tu lui raconteras que nous avons passé sans elle une soirée bien triste, n'est-ce pas?... »

— ce Mais, qu'as-tu? » s'écria l'enfant. «Tu m'as mouillé toute la joue. Tu pleures ? »

— a Tu lui raconteras cela encore, tu me le promets, » répondit le père, ce pour qu'elle se soigne bien en voyant comme nous l'aimons... »

— ce Mais, » fit le petit garçon, oc elle n'était pas

malade quand nous nous sommes promenés ensemble après le déjeuner. Elle était si gaie... »

— « Aussi je pense que ce ne sera rien, » reprit Gorka. Il lui fallut renvoyer son fils et sortir. Il se sentait si horriblement triste qu'il eut physiquement peur de rester seul à la maison. Mais où aller? Machinalement il se rendit au cercle, quoiqu'il fût trop tôt pour y rencontrer nombreuse compagnie. Il y tomba sur Pietrapertosa et Cibo qui avaient dîné là, et qui, abandonnés sur un des divans, conféraient à mi-voix avec le sérieux de deux ambassadeurs qui discutent la question de la Bulgarie ou celle de l'Egypte.

— « Tu as l'air tout nerveux, » dirent-ils à Boleslas, a toi qui étais si bien en forme cette aprèsmidi... »

— c( Oui, » insista Cibo, « tu aurais dû diner avec nous comme nous te l'avions demandé... »

— « Quand on se bat le lendemain, » continua Pietrapertosa sentencieusement, « il ne faut voir ni sa femme, ni sa maîtresse. M*"^ Gorka ne soupçonne rien, j'espère?... »

— « Absolument rien, » répondit Boleslas ; « mais vous avez raison. J'aurais mieux fait de ne pas vous quitter. Enfin, me voici. Nous allons tuer les idées noires en jouant et en soupant... »

— c( Jouer et souper!.., » s'écria Pietrapertosa. ce Et ta main? Songe à ta main. Tu trembleras, et tu manqueras ton homme... J'ai vu Casai, chez Gastinne, au visé, ne pas faire une mouche sur cin-

quante balles, parce qu'il s'était mis en banque la nuit précédente... »

— « Léger diner, » dit Cibo, « coucher à dix heures, lever à six et demie, et tout de suite deux œufs à la coque avec un verre de vieux porto, c'est la recette de Machault que je te donne... »

— a Et que je ne suivrai point, » fit Boleslas qui ajouta : « Je vous donne ma parole que si je n'avais pas d'autre sujet de souci que ce duel, vous ne me verriez pas dans cet état... »

[1 avait prononcé cette phrase avec une voix tragique où les deux Italiens sentirent la sincérité. Ils se regardèrent l'un l'autre sans insister. Ils étaient trop fins et trop avertis des moindres racontars du grand village qui est Rome, pour ne pas avoir deviné la cause véritable de la rencontre entre Florent et Boleslas. D'autre part, ils connaissaient trop ce dernier pour ne pas se méfier toujours un peu de ses attitudes. Cependant il y avait une si simple émotion dans son accent qu'ils le plaignirent spontanément, et, sans s'être donné le mot, ils ne soulevèrent plus aucune objection aux caprices de leur fantasque client qu'ils ne quittèrent qu'à deux heures du matin. Et bien leur en prit. Car Boleslas s'étant avisé de se mettre en banque vers les minuit, malgré le spectre évoqué des mauvais cartons de Casai, et leur ayant offert un tant pour cent dans son jeu, ils se retrouvèrent, à la fin d'une partie poussée follement à coups de tirages extraordinaires, avoir gagné chacun deux ou trois cents louis. C'étaient

quelques jours de plus à Paris dans le prochain voyage. Aussi eurent-ils un vrai mérite à regretter la chance de leur ami, comme ils firent en se séparant:

— « J'ai bien peur pour lui, » dit Cibo. « Cette veine au jeu la veille d'un duel, mauvais signe, très mauvais signe... »

— c( D'autant plus que quelqu'un était là, » répondit Pietrapertosa, en faisant avec ses doigts le signe qui conjure la Jerrarura. Pour rien au monde il n'aurait nommé le personnage contre le mauvais œil duquel il se prémunissait de la sorte. Mais Cibo le comprit, et, tirant de la poche de son pantalon sa montre qu'il attachait ainsi à l'anglaise avec une chaîne de sûreté accrochée elle-même dans sa ceinture, il montra parmi les breloques une petite corne d'or:

— « Je ne l'ai pas lâchée de la soirée, » dit-il. « Le pire, c'est que Gorka ne dormira pas, et alors, la main!... »

Le premier de ces deux pronostics devait seul se vérifier. Parmi les faits singuliers qui s'observent dans certaines crises de surexcitation nerveuse, il faut ranger cette infatigabilité où s'usent sans doute les réserves profondes de la vie, mais qui, sur le moment, semble tenir du miracle. Rentré à cette heure follement tardive, Boleslas ne se coucha même pas. Il employa le reste de la nuit à écrire une longue lettre à sa femme, une à son fils pour lui être remise lors de ses dix-huit ans, le tout en cas de malheur. Puis il passa la revue de ses papiers et il tomba sur

SUR LE TERRAIN 33f

le paquet des lettres qu'il avait reçues de M™^ Sténo. D'en relire seulement quelques-unes et de regarder les portraits de cette infidèle maîtresse exalta encore sa colère, au point qu'il enferma le tout dans une grande enveloppe à l'adresse de Lincoln Maitland. Il ne l'eut pas plutôt cachetée qu'il haussa les épaules en disant : ce A quoi bon ? » Il enleva la pièce d'étoffe qui bouchait le trou de la cheminée, et, posant cette enveloppe sur les chenets, il y mit le feu. L'aube le surprit qui secouait avec des pincettes ces débris de ce qui avait été la plus ardente, la plus complète passion de sa vie, et il rallumait encore la flamme sous les morceaux de papier demeurés intacts. Ce déraisonnable emploi d'une nuit qui pouvait être sa dernière avait à peine pâli son visage. Pourtant ses amis, qui le connaissaient bien, tressaillirent de lui voir ce masque d'une impassibilité sinistre lorsqu'il descendit de son phaéton, vers les huit heures, devant l'auberge fixée pour le rendez-vous. Il avait commandé cette voiture la veille, afin de tromper les soupçons de sa femme par l'apparence d'une des sorties matinales qui lui étaient habituelles. Dans son désarroi moral, il avait oublié de donner un contre-ordre, et ce hasard fit qu'il échappa aux deux policiers chargés par la questure de surveiller le palazzetto Doria, sur la dénonciation de Lydia Maitland. La Victoria de louage que prirent ces agents eut bientôt perdu la trace du fringant cheval Anglais conduit comme un homme de ce caractère et de cette situation morale pouvait

conduire. La précaution de la sœur de Chapron se trouva donc déjouée de ce côté-là, et elle ne réussit pas davantage à l'égard de son frère qui, pour éviter toute explication avec Lincoln, avait pris le parti, sous le prétexte d'une visite à la campagne, d'aller dîner et coucher à l'hôtel. C'est là que Montfanon et Dorsenne étaient venus le chercher pour le conduire au rendez-vous dans le classique landau. A peu près vers la hauteur du cirque de Maxence, sur la voie Appienne, ils avaient été dépassés par le phaéton de Boleslas :

— « Vous pouvez être bien tranquille, » avait dit Montfanon à Florent, <c comment voulez-vous qu'on vise juste après s'être fatigué les bras de la sorte? »

C'avait été la seule allusion au duel faite entre les trois hommes pendant le trajet qui avait duré environ une heure. Florent avait causé comme il causait d'habitude, en posant toutes sortes de questions de détail qui attestaient son souci de minutieux renseignements, — la plupart capables d'être utilisés par son beau-frère; — et le marquis avait répondu en évoquant, d'après son érudition ordinaire, quelques-uns des souvenirs qui peuplent cette immense campagne semée de tombeaux, d'aqueducs mutilés, de villas écroulées, avec l'admirable ligne des Monts Albains pour la fermer là-bas. Dorsenne, lui, était resté silencieux. C'était la première affaire à laquelle il assistait et son angoisse nerveuse était extrême. Des pressentiments tragiques lui serraient le cœur, et en même temps il appréhendait à chaque minute

que, les scrupules religieux de Montfanon se réveillant, il ne fallût chercher un autre témoin et remettre encore une solution du moins toute proche. Pourtant la lutte qui se livrait dans le cœur du a vieux ligueur », entre le gentilhomme et le chrétien, ne se traduisit, durant cette route, que par un geste presque imperceptible. Au moment où la voiture avait passé devant l'entrée des catacombes de Saint-Calixte, l'ancien soldat du Pape avait détouiiii la tête. Puis il avait repris la conversation avec un redoublement de verve pour se taire à son tour cependant, lorsque le landau prit, un peu après le Tombeau de Caecilia, un chemin transversal dans la direction de la voie Ardéatine. C'était là que se trouvait ÏOsTeria del tempo perso construite sur le terrain appartenant à Cibo, où devait avoir lieu le combat. Devant cette bicoque dont l'enseigne était surmontée par le blason du pape Innocent VIII, trois voitures attendaient déjà : le phaéton de Gorka, un landau qui avait dû amener Cibo, Pietrapertosa et le médecin, et une simple botte dans laquelle était venu un chargeur. Cet insolite rassemblement de véhicules risquait bien d'attirer l'attention de quelques carabiniers en tournée, mais Cibo garantissait la discrétion de l'aubergiste lequel portait en effet à son maître cette dévotion de vassal à seigneur encore fréquente en Italie. Aussi les trois nouveaux venus n'eurent-ils pas à donner la moindre explication. A peine descendus de voiture, la fille de service les conduisit à travers la salle commune où se

trouvaient en ce moment deux chasseurs qui déjeunaient, leurs fusils entre leurs jambes, et qui, en vrais Romains de Rome, daignèrent à peine regarder les étrangers. Ceux-ci passèrent de cette salle commune dans une petite cour, puis de cette cour, à travers un hangar, dans un vaste enclos fermé de planches et planté, çà et là, de quelques pins parasols. Cette espèce de terrain vague avait servi autrefois de poulinière à Cibo. li avait essayé d'augmenter son assez maigre revenu en achetant à très bon compte des chevaux de hasard, destinés à être engraissés dans le repos, puis revendus à des cochers de fiacre, moyennant un faible bénéfice. Cette spéculation ayant avorté, l'endroit demeurait inculte et inoccupé, sauf dans des circonstances pareilles à celle de cette matinée.

— « Nous arrivons les derniers, » dit Montfanon qui regarda sa montre, « nous somm.es tout de même de cinq minutes en avance... Souvenez-vous,» ajoutat-il tout bas en s'adressant à Florent, « bien effacer le corps. Après avoir tiré, l'avant-bras replié tout de suite dans la ligne haute... Et surtout pas de coup de doigt... »

— (( Merci, » répondit Florent qui regarda le marquis et Dorsenne avec des yeux qu'il n'avait ordmairement que pour Lincoln, « et vous savez, quoi qu'il arrive, c'est merci pour tout, et du fond du cœur... »

Le jeune homme avait mis tant de grâce à cet adieu, son courage était si simple, son sacrifice à son beau-frère si magnanime et si naturel, enfin depuis

SUR LE TERRAIN ^-Jp

cts deux jours les deux témoins avaient pu si bien apprécier le charme de cette admirable nature, absolument dépourvue de retour personnel, qu'ils lui serrèrent la main l'un et l'autre avec une émotion de vrais amis. Ils furent d'ailleurs pris eux-mêmes et tout de suite dans cette série de préparatifs sans lesquels le rôle d'assistant serait physiquement insupportable à des personnes douées d'un peu de sensibilité. Entre gens expérimentés comme l'étaient Montfanon, Cibo et Pietrapertosa, ces préliminaires sont vite réglés. Le code en est précis comme la marche d'un ballet. Vingt minutes après l'entrée des derniers arrivants, les deux adversaires étaient en face l'un de l'autre. Le signal était donné. Les deux coups de pistolet partaient simultanément, et Florent s'affaissait sur l'herbe qui, déjà roussie, tapissait tout l'enclos. Il avait une balle dans la cuisse. Dorsenne a raconté souvent depuis lors comme un trait singulier de la manie littéraire, qu'à la seconde où le blessé était tombe, lui-même, malgré l'anxiété qui l'étreignait, avait regardé Montfanon pour l'étudier. Il ajoute que jamais il n'a vu un visage exprimer la piété douloureuse comme celui de cet homme qui, dédaignant tout respect humain, faisait en ce moment le signe de la croix. C'était le dévot des catacombes, parti de l'autel des martyrs pour accomplir une œuvre de charité, puis égaré par la colère jusqu'à se mettre dans la nécessité de participer à un duel, qui demandait sans doute pardon à Dieu. Quels remords s'agitaient dans le cœur de

ce chrétien fervent, presque mystique, et si étrangement mêlé à une aventure devenue sanglante? Il eut du moins ce soulagement qu'après un premier examen, et quand on eut emporté Florent dans une chambre préparée à tout hasard par les soins de Cibo, le médecin déclara qu'il répondait du blessé. La balle allait même pouvoir être enlevée sur-lechamp, et comme ni l'os ni les muscles essentiels n'étaient lésés, c'était une affaire de quelques semaines au plus.

— (c II ne nous reste, » conclut Cibo, qui avait rapporté cette réponse, ce qu'à rédiger notre procèsverbal. »

A cet instant, et comme les témoins se préparaient à rentrer dans la maisonnette pour cette dernière et rassurante formalité, un incident se produisit, très inattendu, qui devait transformer cette rencontre jusque-là banale en un de ces duels mémorables dont il est indéfiniment question devant les cheminées des clubs et dans les salles d'armes. Si Pietrapertosa et Cibo n'ont pas cessé, depuis ce matin-là, de croire à la jetiatura du « quelqu'un » que ni l'un ni l'autre n'avait nommé, il faut convenir qu'ils sont bien injustes, car le bonheur d'avoir g Igné de quoi grossir leur bourse Parisienne n'était certes rien à côté de cet autre : avoir à discuter avec les Casai, les Machault et autres professionnels, le cas presque unique où ils se trouvèrent mêlés. Boleslas Gorka qui, une fois son adversaire tombé, s'était promené de long en large, sans paraître se

soucier du plus ou moins de gravité de la blessure, s'avança tout d'un coup vers le groupe formé par les quatre hommes, et d'un ton de voix qui ne permettait pas de présager l'incroyable agression à laquelle il allait se livrer :

— « Je vous demande une minute, messieurs, » fit-il, « je désirerais dire quelques mots en votre présence à M. Dorsenne... »

— ce Je suis à votre disposition, Gorka, » répondit Julien qui, lui, ne se méprit pas sur l'intention hostile de son ancien ami. Il ne devinait pas la forme qu'allait prendre cette hostilité, mais il avait toujours sur la conscience sa parole d'honneur faussement donnée, et il était prêt à en rendre raison.

— « Ce ne sera pas long, monsieur, » reprit Boleslas, toujours avec la même politesse insolemment cérémonieuse, a vous savez que nous avons un compte à régler ensemble... Or comme j'ai quelque motif de ne pas croire à la validité de votre honneur, je désirerais vous enlever tout prétexte à faux fuyants. » Et avant que personne pût s'opposer à cet inouï procédé, il avait levé son gant et frappé Dorsenne au visage. Pendant que Gorka parlait, l'écrivain avait pâli d'une manière affreuse. Il n'eut pas le temps de répondre à l'outrage atroce qu'il venait de recevoir par un outrage semblable, car les trois spectateurs de cette scène s'étaient jetés entre lui et son agresseur. Il ne put que les écarter d'un geste de résolution :

— (( Prenez garde, messieurs,» dit-il. « En m'em-

péchant d'infliger à M. Gorka la correction qu'il mérite, vous vous engagez à me faire obtenir une autre réparation. Et je la veux immédiate... Je ne quitterai pas cet endroit, » continua-t-il, « sans l'avoir obtenue. »

— ce Et moi sans vous l'avoir donnée, » répondit Boleslas. « C'est tout ce que je demande. »

— « Non, Dorsenne, » s'écria Montfanon, qui avait été le premier à retenir le bras déjà levé de l'écrivain, « vous ne vous battrez pas ainsi... Vous n'en avez pas le droit, d'abord. Il faut au moins vingt-quatre heures entre ce qui fait l'objet d'une rencontre et cette rencontre... Et vous, messieurs, vous n'allez pas accepter de servir de témoins à M. Gorka, après qu'il vient de manquer d'une manière si grave à toutes les règles du terrain... Si vous vous y prêtez, c'est de la barbarie, de la folie, tout ce que vous voudrez. Ce n'est plus du duel... »

— ft Je vous répète, Montfanon, » reprit Dorsenne, « que je ne m'en irai pas d'ici et que je n'en laisserai pas sortir M. Gorka avant que d'avoir obtenu la réparation à laquelle, moi, je sens que j'ai droit tout de suite... »

— « Et moi, je répète que je suis aux ordres de M. Dorsenne, tout de suite aussi, » reprit Boleslas.

— « Fort bien, messieurs, » dit Montfanon. ce II ne nous reste plus qu'à vous laisser vous arranger l'un avec l'autre comme vous l'entendrez, et à nous retirer... N'est-ce pas votre avis? » continua-t-il en

s'adressant à Cibo et à Piecrapercosa, qui ne répondirent pas directement.

— « Certainement, » fit l'un, « le cas est difficile... »

— c( Il y a pourtant des précédents, » insinua l'autre.

— « Oui,» reprit Cibo, «quand ce ne serait que les deux duels successifs d'Henry de Pêne... »

— « Voilà qui me paraît pourtant faire autorité, » conclut Pietrapertosa.

— « Il n'y a pas d'autorité qui tienne, » s'écria de nouveau Montfanon. « Je sais, pour ma part, que je ne suis pas venu assister ici à une boucherie et je n'y assisterai pas... Je pars, messieurs, et je compte bien que vous en ferez autant, car je ne suppose pas que vous alliez prendre des cochers pour jouer le rôle de témoins... Adieu, Dorsenne... Vous ne doutez pas de mon amitié pour vous. Je crois vous en donner une preuve vraie en ne vous permettant pas de vous battre dans des conditions pareilles... »

Quand le vieux gentilhomme fut rentré dans l'auberge, il attendit dix minutes, persuadé que son départ déterminerait celui de Cibo et de Pietrapertosa, et que cette nouvelle affaire, si étrangement greffée sur l'autre, serait remise au lendemain. Il n'avait pas menti. C'était sa vive amitié pour Julien qui lui avait fait appréhender un duel organisé de la sorte, sous le coup d'une trop juste fureur. L'inqualifiable violence de Gorka ne permettait certes point d'éviter cette seconde rencontre. Mais plus

l'insulte avait été outrageuse, plus il importait que les conditions du combat fussent fixées froidement et après une discussion sévère. Pour tromper son impatience de voir reparaître les quatre jeunes gens, Montfanon demanda à l'aubergiste de lui indiquer où l'on avait porté Florent, et il monta au premier étage de la maison, dans l'étroite chambre où le médecin achevait de panser la jambe du blessé.

— « Vous voyez, » dit ce dernier avec un sourire souffrant mais tranquille, « j'en aurai pour un mois à boiter un peu... Et Dorsenne?... »

— c( Il va venir, j'espère, » répondit Montfanon qui ajouta avec une mauvaise humeur exaspérée: « Dorsenne est un fou. Voilà ce que c'est que Dorsenne, et Gorka une bête fauve qu'il faudrait abattre cornme un loup enragé. Voilà ce que c'est que Gorka... » Et il raconta l'épisode du soufflet aux deux hommes si stupéfiés que le docteur s'arrêta dans son pansement, la bande de linge à la main. « Et ils voulaient se battre là tout de suite, comme des Peaux-Rouges. Pourquoi ne pas se scalper pendant qu'ils y sont?... Et ce Cibo,et ce Pietrapertosa qui auraient consenti à ce duel si je n'y avais mis le holà!... Il leur manque deux témoins heureusement, et ce n'est pas facile à trouver en battant la campagne Romaine, deux braves témoins qui sachent signer un procès-verbal, puisque c'est leur méthode aujourd'hui d'en venir toujours à ces chiffons de papier... Nous en avons eu deux témoins de cette espèce, un de mes amis et moi, à vingt francs pièce.

Mais c'était à Paris en 62... » Et il s'engagea dans le récit de cette lointaine affaire, pour tromper une inquiétude qui éclata de nouveau en propos entrecoupés : « Il paraît qu'ils ne se décident pas vite à se séparer. Ce n'est pourtant pas possible qu'ils se battent... Est-ce qu'on pouri;ait les voir d'ici?... » Et il s'approcha de la fenêtre qui ouvrait en effet sur l'enclos. Le spectacle que ses yeux rencontrèrent finit de bouleverser l'excellent homme qui balbutia : a Les malheureux!... Mais c'est une monstruosité. Mais ils sont tous fous. Ils les ont trouvés, ces témoins... Et qui ont-ils pris? Ces deux chasseurs d'en bas!... Ah! Mon Dieu! Mon Dieu!... » Il ne put continuer. Le médecin s'était précipité à la fenêtre lui aussi pour voir ce qui allait se passer, sans prendre garde que Florent s'y traînait de son côté. Demeurèrent-ils là quelques minutes, un quart d'heure ou plus longtemps? Ils n'ont jamais pu s'en rendre compte, tant leur inexprimable émotion les paralysa de terreur. Comme Montfanon l'avait pressenti, les conditions du duel étaient devenues aussitôt terribles. Car Pietrapertosa qui paraissait diriger le combat, après avoir mesuré un espace assez long, d'environ cinquante pas, était en train de tracer au milieu deux lignes distantes l'une de l'autre d'à peine dix ou douze mètres.

— « Us ont choisi le duel à marche interrompue... » gémit l'ancien bretteurque sa connaissance du terrain ne trompait point. Dorsenne et Gorka, une fois mis en face l'un de l'autre, commencèrent

346 COSl 'OLIS

en effet d'avancer, tantôt levant, tantôt abaissant leur arme avec la lenteur effrayante de deux adversaires bien résolus à ne pas se manquer. Un premier coup partit. C'était celui de Boleslas. Dorsenne n'était pas touché. Il avait encore quelques pas à faire pour arriver à la limite, il les fit, et il s'arrêta pour viser l'autre avec une si évidente intention de le tuer que l'on entendit distinctement Cibo crier :

— « Mais tirez donc, pour Dieu ! Tirez donc... » Julien pressa la gâchette comme s'il eût obéi

instinctivement à cet ordre, incorrect, mais trop naturel pour être même remarqué. Le coup partit, et ce fut de la part des trois spectateurs penchés à la fenêtre de la chambre trois exclamations simultanées en voyant le bras de Gorka s'abaisser, et sa main laisser échapper le pistolet sans que l'homme luimême tombât.

— (( Ce n'est rien, » s'écria le médecin, « ce n'est qu'un bras cassé... »

— « Le bon Dieu a été meilleur pour nous que nous ne le méritions... » dit le marquis.

— c( Voilà au moins ce furieux en repos... Brave •Dorsenne!... » dit Florent qui pensait à son beaufrère et qui ajouta avec gaieté en s'appuyant sur Montfanon et le médecin pour regagner le canapé : « Finissez vite, docteur, on va avoir besoin de vous tout de suite en bas... »

ALBA :iDE 347

'^^ E coup d'œil du chirurgien avait diagnos- ^^) tique juste. La balle de Dorsenne avait ^i frappé Gorka au-dessous du poignet.

Deux centimètres de plus à droite ou à gauche, et sans doute Boleslas était tué du coup. Il en serait quitte pour une fracture de l'avant-bras qui allait le tenir quelques jours dans la chambre, puis le condamner quelques semaines à l'ennui d'un appareil. Cette bénigne solution était celle que cet homme, passionné jusqu'à la fureur, devait le plus abhorrer. Aussi lorsqu'on l'eut ramené chez lui et que son médecin personnel, appelé en toute hâte, lui eut fait un pansement définitif, en lui prescrivant pour ces premières heures de fièvre le lit et le repos, il éprouva une nouvelle crise de rage impuissante qui dépassa encore celles de la veille et du matin . Toutes

les portions vives de son âme, les plus hautes et les plus mesquines, saignaient à la fois et le faisaient souffrir d'une autre souffrance que son bras blessé. Ètait-il assez atteint d'abord dans son amour-propre, dans ce besoin presque maladif, et d'ailleurs justifié, de figurer au regard de ceux qui le connaissaient un personnage extraordinaire? Il avait fondu de Varsovie à travers l'Europe comme un vengeur de son amour trahi, et il avait commencé par manquer son rival. Au lieu de le provoquer sur-le-champ dans le salon de la villa Sténo, il avait attendu et un autre avait eu le temps de se substituer à celui qu'il voulait châtier. Cet autre, dont la mort eût du moins donné une tragique issue à cette absurde aventure, à peine Boleslas l'avait-il touché. Il avait voulu, en frappant Dorsenne, exécuter du moins un félon et qu'il considérait comme s'étant joué de la plus sacrée des confiances. Il n'avait abouti qu'à donner à ce faux ami une occasion de l'humilier atrocement, sans compter qu'il s'était mis dans l'impossibilité de se battre à nouveau pour bien des jours. Aucune des personnes qui l'avaient outragé ne serait punie avant longtemps, ni son grossier et lâche rival, ni sa perfide maîtresse, ni ce monstre de Lydia Maitland dont il venait de découvrir l'infamie. Ils étaient tous heureux et triomphants, par ce beau jour radieux de mai, tandis qu'il gémissait, lui, sur cette couche de douleur. C'est ce que lui prouvèrent trop clairement cette après-midi même ses deux témoins, les seuls visiteurs pour lesquels il n'eût pas consigné

sa porte, et qui vinrent le voir vers les cinq heures. Ils arrivaient des courses de Tor di Quinto qui avaient lieu ce jour-là.

— « Tout va bien, » commença Cibo, « je réponds que personne n'a parlé... Je te l'ai déjà dit, je suis sûr de mon aubergiste, et nous avons payé les témoins et les cochers en conséquence... »

-^ ce Est-ce que M'"^ Sténo et sa fille étaient là? » demanda Boleslas.

— (( Oui, «répondit le Romain que la brusquerie de cette question surprit trop vivement pour que sa diplomatie habituelle esquivât la réponse.

— ce Et avec qui? » demanda de nouveau le blessé.

— « Mais toutes seules, » répliqua cette fois Cibo avec un empressement où Boleslas distingua une intention de le tromper.

— « Et M"»^ Maitland? »

— ce Elle était là aussi avec son mari, » dit Pietrapertosa sans rien comprendre aux coups d'œil de Cibo, ce et tout Rome d'ailleurs, » puis, préoccupé uniquement de la grande nouvelle, ce tu sais, le mariage entre Ardea et la petite Hafner est officiel? Ils étaient là aussi tous trois, les fiancés et le père, et si heureux! Je te jure que c'était gentil. C'est le cardinal Guériilot qui baptise la belle Fanny... »

— « Et Dorsenne?» interrogea encore le malade.

— « Il se promenait plus poseur que jamais, » reprit Cibo. « Je vais t'amuscr en te racontant l'étonnante réponse qu'il a osé nous servir. Nous lui

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AL BA LUCIDE ■}fl

intolérables. On veut être seul pour se repaître, du moins en paix, de cette amère nourriture, de cette rancune exaspérée et inefficace contre les gens et contre le sort dont Gorka se sentait en ce moment le cœur si rempli. La présence de son ancienne maîtresse aux courses, et par cette après-midi, l'ulcérait plus cruellement que le reste. Il ne doutait pas qu'elle ne sût par Maitland, lui-même renseigné certainement par Chapron, et le double duel et sa blessure. Ainsi c'était à cause d'elle qu'il s'était battu, et le jour même elle allait se montrer, sourire, coqueter, comme si deux ans de passion n'avaient pas mêlé leurs existences, comme s'il n'était pour elle qu'une connaissance du monde, un invité quelconque de ses dîners et de ses soirées! Il savait si bien ses habitudes, et comme elle savourait avidement, quand elle aimait, la présence de celui qu'elle aimait. Sans doute elle avait donné rendez-vous sur ce champ de courses à Maitland, comme elle lui donnait rendez-vous autrefois à lui-même, et le peintre y était allé, lui aussi, quand il avait un blessé sur qui veiller, ce courageux, ce noble beau-frère qu'il avait laissé se battre pour lui! Que cet Américain égoïste et brutal était bien le digne amant de cette vile créature! L'image de ce couple heureux torturait le blessé de la plus acre des jalousies, celle où se mélange ie dégoût, et par contraste, il pensait à sa propre femme, à cette fière et tendre Maud qu'il avait perdue comme il avait perdu Catherine Sténo. Il se revoyait dans d'autres indispositions

avec cette douce, cette sainte garde-malade au pied de son lit. Il revoyait les yeux sincères avec lesquels cette épouse si abominablement trahie le regardait, les gestes de ses mains loyales qui ne cédaient à personne le soin de le servir. Aujourd'hui elle l'avait laissé partir pour un combat peut-être mortel, sans le revoir. Il était rentré. Elle ne s'était même pas informée de sa blessure. Le médecin l'avait pansé sans qu'elle fut là et il ne savait rien d'elle sinon ce que lui avait rapporté leur fils. Car il demanda l'enfant à un moment donné. Il lui expliqua son bras cassé, comme il avait été convenu avec ses amis, par une chute dans l'escalier, et le petit Luc répondit :

— « Mais quand pourras-tu nous rejoindre, alors? Maman a dit que nous partions pour l'Angleterre ce soir ou demain. Toutes les malles sont déjà presque finies... »

Ce soir ou demain? Ainsi, Maud exécutait sa menace. Elle s'en allait pour toujours et sans une explication. Il ne pourrait même pas plaider sa cause une fois encore auprès de cette femme qui ne répondrait certes pas à un appel nouveau, puisqu'elle avait trouvé dans son orgueil outragé la force de lui tenir rigueur même quand il courait un danger de mort. Devant cette évidence d'un pareil écroulement de toutes choses autour de lui, Boleslas subit un de ces accès de découragement profonds, absolus, irrémédiables, dans lesquels on n'espère, on ne désire plus rien que de s'endormir à jamais. Il en était là, à se demander indéfiniment : « Si j'essayais

ALBA LUCIDE ^fj

pourtant une démarche encore?... » et à se répondre: (( Elle ne voudra pas... » lorsque son valet de chambre vint lui dire que la comtesse demandait à lui parler. La démence de ses idées était si complète qu'il s'imagina une seconde qu'il s'agissait de la comtesse Sténo et il demeura presque épouvanté de voir entrer sa femme. Certes les émotions traversées, durant ces quelques jours et parmi ce tumulte d'événements, avaient été bien extrêmes. Il n'en avait pas éprouvé de plus violente, même sous le pistolet levé de Dorsenne, qu'à voir s'approcher de son lit cette figure de son vivant remords. Le visage de Maud, ce jeune et frais visage où rayonnait d'ordinaire la beauté d'un sang renouvelé sans cesse par l'habitude Anglaise du grand air et de l'exercice quotidien, montrait les traces indéniables des larmes, de la douleur et de l'insomnie. La pâleur des joues, le bistre des paupières, la sécheresse des lèvres et leur pli amer, la fièvre surtout des prunelles racontaient plus éloquemment que des paroles la terrible secousse dont cet être si équilibré était la victime. Ces vingt-quatre heures avaient agi sur elle comme certaines longues maladies où il semble que l'essence même de l'organisme soit altérée. Elle était une autre personne. Cette rapidité de métamorphose si tragique et si saisissante fit oublier à Boleslas ses propres angoisses. Il ne ressentit plus qu'un immense regret, qui redevint de l'épouvante lorsque cette femme si visiblement rongée de cha grin se fut assise et qu'il eut retrouvé dans ses yeux

ao.

ce regard d'une implacabilité froide, même à travers la fièvre, devant lequel il avait déjà reculé la veille. Cependant elle était là, et cette présence inespérée fut pour le jeune homme, même dans ces conditions sinistres, une infinie douceur, et il le dit avec la grâce souple et à demi enfantine qu'il savait avoir quand il voulait plaire :

— (c Vous avez compris que ce serait trop cruel de vous en aller sans m'avoir revu. Je n'aurais pas osé vous le demander, et pourtant c'était la seule joie que je pusse recevoir... Je vous remercie de me l'avoir donnée... »

— « Ne me remerciez pas, » répondit Maud en secouant la tête, « ce n'est pas à cause de vous que je suis ici. C'est par devoir... Laissez-moi parler, » insista-t-elle en arrêtant d'un geste une réplique du blessé, « vous me répondrez ensuite... S'il ne s'agissait que de vous et de moi, je vous le répète, je ne vous aurais pas revu... Mais, comme je vous l'ai dit hier, nous avons un fils... »

— « Ah! » s'écria douloureusement Boleslas. « C'est pour me faire plus mal encore que vous êtes venue... Vous auriez dû penser cependant que je n'étais pas en état de discuter avec vous cette question si cruelle... Je croyais vous avoir dit, moi aussi, que je ne méconnaîtrais pas vos droits, à condition que vous ne méconnaissiez pas les miens. »

— « Ce n'est pas de mes droits que je veux vous parler, ni des vôtres, » interrompit Maud, « c'est des siens les seuls qui comptent. Quand je vous ai

ALBA LUCIDE 3ff

quitté hier, je souffrais trop pour rien sentir que ma peine. C'est alors que, dans cette agonie morale, je me suis rappelé un mot que répétait mon père : — Quand on souffre, il faut regarder sa douleur en face, elle vous apprend toujours quelque chose. — J'ai eu honte de ma faiblesse, et je l'ai regardée en face, cette douleur. Elle m'a appris d'abord à l'accepter, comme un juste châtiment d'avoir voulu me marier contre les conseils et les idées de ce pauvre père... »

— « Ah! Ne reniez pas notre passé, » s'écria le jeune homme, « ce passé qui m'est resté si cher à moi, à travers tout... »

— « Non, je ne le renie pas, » reprit Maud, « car c'est en y revenant, c'est en me reportant à mes impressions d'alors que j'ai pu trouver non pas une excuse, mais une explication à votre conduite... Je me suis souvenue de ce que vous me racontiez des malheurs de votre enfance et de votre jeunesse, et comment vous aviez grandi entre votre père et votre mère, passant six mois auprès de l'un, six mois auprès de l'autre, ne voulant, ne pouvant juger ni l'un ni l'autre, obligé de cacher à l'un vos sentiments pour l'autre. J'ai compris pour la première fois que cette séparation de vos parents n'a pas fait que vous endolorir le cœur à cette époque. C'est elle qui vous a faussé le caractère... Et j'ai lu d'avance l'histoire de Luc dans la votre. Écoutez, Boleslas, je vous parle comme je parlerais devant Dieu. Mon premier sentiment quand cette idée s'est présentée à mon esprit

3f6 COSMOPOLIS

n'a pas été de reprendre la vie avec vous. Cette vie me sera trop cruelle désormais. Non, c'a été de me dire : j'aurai mon fils à moi seule. Il ne sentira que mon influence. ..J'en étais là ce matin quand je vous ai vu partir, — partir, me faire cela encore, me sacrifier une fois de plus! Si vous vous étiez vraiment repenti, est-ce que vous m'auriez infligé ce dernier aff"ront? Et puis quand vous êtes rentré, quand on est venu me dire que vous aviez le bras cassé, j'ai voulu moi-même annoncer au petit que vous étiez malade... J'ai vu combien il vous aimait, j'ai mesuré quelle place vous occupiez déjà dans son cœur, et j'ai compris que même si la loi me le donnait, comme je sais qu'elle me le donnerait, son enfance serait encore pareille à votre enfance, sa jeunesse pareille à votre jeunesse... Et alors,» continua-t-elle avec un accent où l'émotion palpitait à travers l'orgueil, « puisque vous parlez de droit, je ne me suis pas reconnu celui de toucher à cela, à ce respect si tendre, à ce culte qu'il a pour vous, et je suis venue vous dire : — Vous m'avez fait bien du mal. Vous avez tué en moi quelque chose qui ne renaîtra jamais. Je sens que je porterai pendant des années un poids sur l'esprit et sur le cœur à la pensée que vous avez pu me trahir comme vous m'avez trahie. Mais je sens aussi que pour notre fils cette séparation à laquelle je m'étais résolue est trop périlleuse. Je sens que je trouverai, dans cette certitude d'un danger moral à lui éviter, la force de continuer l'existence commune, et je la conti-

nuerai... Mais la nature humaine est la nature humaine, et cette force, je ne puis l'avoir qu'à une condition... »

— c( Laquelle? » dit Boleslas. Le discours de Maud, — car c'était bien un discours réfléchi et dont chaque phrase avait dû être pesée par cette scrupuleuse conscience, — contrastait trop par sa lucidité raisonneuse avec l'état d'exaltation nerveuse où il vivait depuis ces quelques journées. Il en avait été plus vivement peiné qu'il ne l'eût été de reproches passionnés. Certaines de ces phrases, celle par exemple où elle avait parlé de son caractère faussé, l'avaient touché comme nous touchent des vérités que nous ne nous avouons pas, quoique nous les sachions trop vraies, à la place la plus sensible de son amour-propre. En même temps il avait été remué par le souvenir évoqué de la tendresse de son fils, et il avait senti que s'il ne se réconciliait pas avec Maud à ce moment-ci, c'en était fait pour toujours de son avenir de famille. Il y avait un peu de tout cela dans les quelques mots qu'il ajouta à son interrogation : « Oui. Laquelle? Quoique vous m'ayez parlé bien durement et que vous eussiez pu me dire les mêmes choses avec d'autres termes, quoique surtout il me soit très amer que vous condamniez tout mon caractère sur un seul égarement, je vous aime, j'aime mon fils et je souscris d'avance à vos conditions. J'estime trop votre caractère, moi, pour douter qu'elles ne soient conciliables avec ma dignité. Quant au duel de ce matin, » ajouta-t-il,

« vous savez bien qu'il était trop tard pour reculer sans déshonneur... »

— « Je voudrais avoir votre promesse d'abord, » répondit M^^Gorka qui ne releva pointées derniers mots, « que durant tout le temps où vous garderez la chambre, votre porte sera condamnée, comme la mienne... Je ne supporterais ni cette créature chez moi, ni personne qui m'en parle ou qui vous en parle... »

— a Je vous le promets, » dit le jeune homme qui eut un flot de chaleur dans l'âme à cette première preuve que la jalousie de l'amante était si vivante encore sous la rancune de l'épouse, et il eut un sourire pour ajouter : ce Ce ne sera pas un grand sacrifice... Ensuite?... » i

— ■ ce Ensuite?... Aussitôt que le médecin le per- 1 mettra, nous partirons pour mon pays. Nous laisse- ' rons des ordres afin qu'on déménage pendant notre absence. Nous nous établirons l'hiver prochain où vous voudrez, mais jamais plus dans cette maison, jamais plus dans cette ville... »

— ce C'est promis encore, » dit Boleslas, a et ce ne sera pas non plus un sacrifice; et ensuite?... k)

— « Ensuite? » dit-elle à voix basse comme si elle avait honte d'elle-même, ce Jamais vous ne lui écrirez, jamais vous ne chercherez à savoir ce qu'elle devient... »

— c( Je vous en donne ma parole, » répondit Boleslas qui lui prit la main en insistant : « et ensuite ? »

— « Il n'y a pas d'ensuite, » fit-elle en retirant sa main, mais doucement. Et elle commença de réaliser elle-même sa promesse de pardon, car elle disposa sous la tête du blessé un oreiller qui s'était dérangé tandis qu'il reprenait :

— a Si, ma noble Maud, il y a un ensuite. Il y a que je vous prouverai combien je vous disais vrai hier, en vous assurant que je vous aime malgré mes fautes. C'est la mère qui me revient aujourd'hui. Mais je veux ma femme, ma chère femme, et je la reconquerrai... »

Elle ne répondit plus. Elle avait éprouvé, en le regardant prononcer ces derniers mots avec une physionomie transfigurée, une émotion qui ne devait plus la quitter. Elle avait acquis, sous le coup de sa grande douleur, une intuition trop profonde de la nature de son mari, et cette souplesse Slave qui la charmait autrefois en l'inquiétant allait désormais lui faire horreur. Cet homme à la conscience mobile et complaisante s'était déjà pardonné. Il lui avait suffi de concevoir ce projet d'une réparation de longues années, pour revêtir en pensée le personnage de ce grand devoir et pour s'en estimer comme s'il eût réellement suffi à cette tâche difficile. Du moins pendant les huit jours qui séparèrent cette conversation de leur départ, observa-t-il strictement la parole qu'il avait donnée à sa femme. En vain Cibo, tour à tour, Pietrapertosa, Hafner, Ardea tentèrent-ils de pénétrer jusqu'à lui, et quand le train qui les emportait du coté de Florence et du

■j6o COSMOPOUS

Nord s'ébranla, il pue demander à sa femme avec un orgueil cette fois justifié par les faits :

— « Etes-vous contente de moi?... »

— « Je suis contente que nous ayons quitté Rome, » dit-elle évasivement, et c'était vrai deux fois; d'abord parce qu'elle ne se faisait pas d'illusion sur cette reprise d'énergie morale dontBoleslas était SI fier. Elle savait que cette volonté instable était à la merci de la première sensation. Puis, ce qu'elle n'avouait pas à son mari, c'était que la douleur d'une amitié brisée s'ajoutait en elle à la douleur de l'épouse trahie. La subite découverte des infamies de la mère d'Alba n'avait pas tué en elle son affection si forte pour la jeune fille, et, durant toute cette semaine, occupée à ces préparatifs d'un départ définitif, elle n'avait cessé d'avoir dans le cœur la pointe de cette inquiétude : « Que penset-elle de mon silence?... Que lui a dit sa mère?... Qu'a-t-elle compris?...» — Elle n'était pas sortie une fois de chez elle sans se demander : « Si je la rencontrais?... » Elle n'avait pas reçu un courrier sans trembler de voir sur une enveloppe l'écriture d'Alba, cette irrégulière et nerveuse écriture où se devinait le déséquilibre caché de cette étrange enfant. Elle avait tant chéri la « pauvre petite âme », comme elle appelait la contessina, avec un joli terme anglais. Elle lui avait voué cette amitié particulière aux jeunes femmes pour les jeunes filles, — sentiment très fort et très délicat, qui ressemble, par sa nuance de tendresse, au dévouement d'une

ALBALUCIUE 361

sœur aînce pour une sœur plus jeune. Il y entre un peu de naïve protection et un peu aussi de romanesque et gracieuse mélancolie. L'amie plus âgée est sévère et grondeuse. Elle essaie d'assagir, en les enviant, les excessifs enthousiasmes de l'amie plus jeune. Elle reçoit, elle provoque ses confidences avec la touchante gravité d'une conseillère dont l'expérience aurait elle-même tant besoin d'être conseillée. L'amie plus jeune est curieuse et admirative. Elle se montre dans toute la vérité de ce gracieux éveil d'idées et d'émotions dont s'accompagnent les dernières années avant le mariage. Et quand il y a, comme c'était le cas pour Alba Sténo, un certain désaccord d'âme entre cette amie plus jeune et sa mère, cette tendresse pour la sœur d'élection devient si profonde qu'elle ne saurait être rompue sans un déchirement de l'une et de l'autre part. C'est pour cela qu'en s' éloignant de Rome, la fidèle et noble Maud éprouvait tout à la fois une délivrance et une peine, — une délivrance, parce qu'elle n'était plus exposée à s'expliquer avec Alba; une peine, parce qu'il lui était si amer de penser que jamais elle ne pourrait justifier son cœur vis-à-vis de son amie, jamais non plus l'aider à sortir des difl'icultés de sa vie, jamais enfin l'aimer ouvertement comme elle l'aimait secrètement. Et elle se disait en regardant la ville disparaître au loin dans la nuit avec les cordons de ses lumières: — « Qu'elle me juge mal, mais qu'elle ne devine rien!... Qui l'empêchera maintenant de se livrera

son sentiment pour ce dangereux et perfide Dorsenne? Qui la consolera quand elle sera triste? Qiii la défendra contre sa mère ?... J'ai peut-être eu tort d'écrire à cette femme, comme j'ai fait, cette lettre qu'on lui a remise devant sa fille... Ah! Pauvre petite âme!... Que Dieu te garde!... »

Elle se retourna alors vers son fils dont elle caressa les cheveux, comme pour chasser par l'évidence du devoir présent cette nostalgie qui venait de l'étreindre à l'idée d'une affection pour toujours sacrifiée. C'était une nature trop active, trop habituée à cette vertu Britannique du self-comrol pour se complaire dans la langueur des émotions vaines. Et pourtant, encore aujourd'hui, et après que des mois et des mois ont passé sur le sinistre événement qui suivit de si près ce départ, elle ne peut se défendre d'un frisson quand elle se rappelle la divination qu'elle eut dans ce coin silencieux d'un wagon rapide, d'une catastrophe suspendue sur cette innocente Alba. Les deux personnes auxquelles avait pensé son amitié, maintenant impuissante, étaient bien, pour des raisons diverses, les deux fatals instruments du sort de la « pauvre petite âme », et l'obscur remords que Maud éprouvait elle-même du terrible billet remis à M"^^ Sténo devant la jeune fille était trop juste aussi. Qiiand le domestique avait donné cette lettre à la comtesse en disant que M"^^ Gorka s'excusait de ne pas recevoir à cause de son état de souffrance, le premier geste d' Alba Sténo avait été de passer dans la chambre de son amie :

— (( Je vais l'embrasser et voir si elle n'a besoin de rien, » avait-elle dit.

— « C'est que M'"^ la comtesse a tout à fait condamné sa porte, » avait répondu le valet de pied, avec embarras, et, au même moment, M'"^ Sténo, qui venait d'ouvrir le billet, disait, d'une voix qui saisit la jeune fille par son altération :

— <c Allons-nous-en. Moi non plus, je ne me sens pas bien... »

Cette femme si orgueilleuse, si habituée à tout ployer devant sa volonté, venait en effet de frémir d'une manière trop douloureuse, sous l'atroce injure de ces phrases qui la chassaient, elle, la Caterina Sténo, avec cette ignominie ! Elle en avait pâli jusque dans la racine de ses beaux cheveuji blonds, son visage s'était décomposé, et, pour la première et [ la dernière fois, Albà put la voir trembler de tout son corps. Ce ne fut qu'un passage de quelques minutes. Dès le bas de l'escalier l'énergie avait repris le dessus dans ce caractère courageux, si fait pour les secousses des émotions fortes et pour les volte-face instantanées de l'action. Mais si rapide qu'eût été ce passage, il avait suffi pour que la jeune fille en demeurât elle-même bouleversée. Pas un instant elle ne douta que le billet ne fut la cause de cette extraordinaire métamorphose dans l'aspect et dans l'attitude de la comtesse. Le fait que Maud ne voulût pas la recevoir, elle, son amie, dans sa chambre, n'était pas moins extraordinaire. Qiie se passait-il? Que contenait cette lettre? Que lui ca-

chait-on? Si elle avait eu la veille la sensation de l'aiguille au cœur rien qu'à deviner une scène de violente explication entre sa mère et Boleslas G ^rka, comment n'eût-elle pas été inquiète jusqu'à l'angoisse de constater l'état où quelques lignes de la femme de Boleslas avaient jeté cette mère? La dénonciation anonyme lui revint, et avec elle tous les soupçons qu'elle rejetait en vain depuis des mois. Certaines hypothèses s'adaptent quelquefois si exactement à certains fiits, que les concevoir c'est les admettre. Celle qui traversa aussitôt l'esprit d'Alba était, hélas! de cette sorte. Elle pensa qu'un hasard quelconque, peut-être l'infamie d'une dénonciation pareille, avait éclairé Maud sur les rapports de M'"^ Sténo et de Boleslas, et que c'était là le secret de la terreur où ce billet jetait la comtesse. Quoique cette dernière ignorât qu'il se jouait depuis des mois dans sa fille un drame moral dont cette scène formait un épisode décisif, elle était trop fine pour ne pas comprendre que son émotion avait été très imprudente et qu'elle devait l'expliquer. D'ailleurs la rupture avec Maud était irréparable et il fallait y associer Alba. Cette mère à la fois si coupable et si dévouée, si aveugle et si avisée, n'eut pas plutôt entrevu cette nécessité que sa décision fut prise et la fausse explication inventée :

— « Devine ce que Maud vient de m'écrire?... » dit-elle brusquement à sa fille quand elles furent assises l'une à côté de l'autre dans leur voiture. Dieu! Quel baume cette simple phrase insinua dans le

cœur d'Alba. Sa mère allait lui montrer le billet! Cette joie ne fut pas longue. Le billet demeura où la comtesse l'avait glissé, après l'avoir plié nerveusement, dans l'échancrure de son gant. Et elle continuait : ce Elle m'accuse d'être la cause d'un duel entre son mari et Florent Chapron,et elle se brouille avec moi par lettre, sans m'avoir revue, sans m'avoir parlé!,.. »

— (c Bolcslas Gorka se bat en duel avec Florent Chapron?... » répéta la jeune fille.

— (c Oui, » répondit la mère, « je le savais par Hafner. Je ne t'en ai pas parlé pour que tu ne te tourmentes pas au sujet de Maud, et je ne l'ai attendue, elle, si longtemps que pour la remonter au cas où je l'eusse trouvée trop inquiète... Et voilà comme elle me récompense de mon amitié ! Il paraît que Gorka s'est froissé d'un mot de Chapron sur les Polonais, un de ces mots innocents et stupides' comme on en fait tous les jours sur un peuple quelconque, sur nous autres Italiens, sur les Français, sur les Anglais, sur les Allemands, sur les Juifs, et qui ne prouvent rien... Je répète ce mot à Gorka en plaisantant... Je t'en fais juge. Est-ce ma faute, si, au lieu d'en rire, ce garçon est allé insulter ce pauvre Florent et s'il en résulte cette absurde rencontre? Et Maud qui m'écrit qu'elle ne me pardonnera jamais, que je suis une mauvaise amie, que je l'ai fait exprès pour exaspérer son mari!... Hc\ Qu'elle le surveille, son mari, qu'elle l'enferme, s'il est fou! Et moi qui les ai reçus comme je les ai reçus, moi qui leur ai

fait leur situation à Rome, moi qui n'avais encore de pensée que pour elle tout à l'iieure!... Tu entends, » ajouta-t-elle en serrant la main de sa fille avec une fiireur qui était du moins sincère, si les paroles étaient menteuses : « Je te défends de la revoir et de lui écrire. Si elle ne m'envoie pas des excuses de son inqualifiable billet, je ne veux plus la connaître. On est trop dupe d'être si bonne!... »

Pour la première fois, en écoutant ce récit, Alba eut la certitude que sa mère lui mentait. Depuis que le soupçon était entré dans son cœur à l'égard de cet être, l'objet jusque-là d'une admiration et d'une tendresse uniques, elle avait traversé bien des crises de défiance. De causer avec la comtesse les avait toujours dissipées. Cela tenait à ce que M"^^ Sténo, en dehors de son immoralité amoureuse, était une nature de franchise et de vérité. On ne pouvait vivre dans son atmosphère sans subir cette impression qu'elle était la moins comédienne des femmes. Son habituelle audace et l'espèce de sérénité qu'elle déployait en marchant vers ses passions, lui donnaient cette grande allure, même dans les fourberies nécessaires, qui impose la foi comme par un magnétisme. D'ailleurs, elle ne mentait qu'à la dernière extrémité. Sa répugnance aux petitesses lui faisait préférer le silence, qui reste en effet le procédé le plus sûr pour tromper. Quand il lui fallait absolument se tirer d'une difficulté par un mensonge positif, elle avait soin d'en inventer un qui iXn très simple et très prochain de la vérité, comme celui

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qu'elle venait de formuler. C'était en effet une manie du brave Florent de citer sans cesse de ces bons mots tout faits, qui abondent en épigrammes nationales, aussi médiocres qu'iniques. Alba pouvait se rappeler non pas une, mais vingt circonstances où cet excellent homme avait ainsi débité des plaisanteries faciles dont, à la rigueur, un caractère susceptible pouvait s'offenser. Elle n'aurait donc trouvé rien d'absolument impossible à ce qu'une rencontre entre Gorka ctChapron fût provoquée par un incident de cet ordre. Mais précisément ce Chapron était le beau-frère de Maitland, de l'ami nouveau dont s'était engouée M'"^ Sténo pendant l'absence du comte polonais, — et quel beau-frère? celui dont Dorsenne disait: « Il brûlerait Rome pour faire cuire un œuf au mari de sa sœur... » Quand M'"^ Sténo avait annoncé ce duel à sa fille, une invincible et immédiate déduction s'était donc imposée à la pauvre enfant : a Florent se bat pour son beaufrère!... » Et à cause de qui, sinon de M'"^ Sténo? Cette idée n'eût pourtant pas tenu une seconde devant la très plausible explication de la comtesse, si Alba n'avait eu dans son cœur une preuve trop certaine que sa mère ne lui disait pas la vérité. La jeune fille aimait Maud Gorka autant qu'elle en était aimée. Elle connaissait la sensibilité de cette fidèle et délicate amie, comme cette amie connaissait la sienne. Pour que Maud lui eût fait cela, d'écrire à sa mère une lettre qui produisît cette nécessité d'une brouille immédiate, il fallait qu'elle eût eu une

raison grave jusqu'à en erre terrible. Une autre preuve toute matérielle se joignit aussitôt à cette preuve morale. Etant donné le caractère de la comtesse et ses habitudes, si elle n'avait pas montré cette lettre de Maud à sa fille, là, sur-le-champ, c'est que cette lettre n'était pas montrable... Vainement, Alba se reprocha-t-elle ce nouvel accès de doute. Vainement, s'efforça-t-elle de se persuader que le soir, le lendemain, le surlendemain, elle aurait de son amie, elle aussi, un billet, qui vînt à l'appui de l'explication donnée par sa mère. Ce qu'elle apprit, le lendemain, ce fut la scène du duel, racontée par Maitland à M"^^ Sténo, la sauvage agression de Gorka contre Dorsenne, le sang-froid de ce dernier et l'issue relativement inoffensive de la double rencontré.

— (( Tu vois bien, » lui dit sa mère, « que j'avais raison de prétendre que Gorka est fou... Il paraît qu'il a eu une crise de fureur après ce duel, tout blessé qu'il fût, et qu'on le garde à vue sans le laisser voir à personne... Comprends-tu maintenant comment Maud a pu me tenir responsable de cet accès de démence qui est, paraît-il, héréditaire dans la famille des Gorka?... »

Telle était en effet la fable que la Vénitienne et ses amis, Hafner, Ardea, d'autres encore, répandaient partout dans Rome pour diminuer le scandale. Cette accusation de folie est un procédé assez commun aux femmes qui ont exaspéré la passion d'un homme jusqu'au paroxysme, lorsqu'elles veu-

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lent enlever toute portée aux actes ou aux discours de cet homme. Dans le cas actuel, la frénésie de Boleslas, et ses deux duels à un quart d'heure de distance, sans que l'on pût discerner le vrai motif de sa colère contre Florent Chapron d'abord, puis contre Dorsenne, justifiaient trop cette calomnie. Quand on sut dans la ville que le palazzetto Doria était strictement fermé, que Maud Gorka ne recevait plus personne, enfin qu'elle emmenait son mari de cette manière qui ressemblait à une fuite, il n'y eut aucun doute sur le naufrage de la raison du jeune homme. De M™^ Sténo et de ses amours avec ce malheureux, il ne fut plus question, que pour la plaindre du danger qu'elle eût évidemment couru si cette folie avait éclaté chez elle. En revanche, l'opinion devint très sévère pour les témoins qui s'étaient prêtés, malgré cette folie déclarée, à l'irrégularité de la double rencontre. Ce fut un tumulte de discussions si violent que l'autorité faillit s'en émouvoir, et sans la haute influence d'un parent de Pietrapertosa,qui occupait une place prépondérante dans le cabinet d'alors, les héros de cette aventure eussent bel et bien passé devant les tribunaux. En attendant, ils remplissaient les moindres causerica, au point que les étonnantes fiançailles d'Ardea, le baptême de Fanny Hafner, le rachat du palais Castagna, tous événements par eux-mêmes bien plus importants pour la société Romaine, passaient en seconde ligne. Deux personnes gagnèrent à ces commérages, dont la première origine resta mysté-

ai.

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rieuse, étant donné les précautions prises par le prudent Cibo. L'une fut l'aubergiste du Tempo perso, dont la simple berrola devint pendant ces quelques jours un véritable lieu de pèlerinage, et qui vendit un nombre inouï jusque-là de carafons de vin d'Albano et de paniers d'œufs frais pondus. L'autre fut l'éditeur de Dorsenne à qui les libraires de Rome commandèrent plusieurs centaines de volumes.

— c( Si j'avais eu cette affaire à Paris, » disait l'écrivain à M^^^ Sténo en lui racontant ce résultat imprévu, ce peut-être aurais-je connu enfin les enivrements du trentième mille... »

C'était quelques jours après le départ des Gorka qu'il plaisantait ainsi, au sortir d'un grand dîner de vingt-quatre couverts donné à la villa Sténo en l'honneur de Peppino Ardea et de Fanny Hafner. Rentré tout à fuit en grâce auprès de la comtesse depuis son duel, il était redevenu un familier de la maison, et d'autant plus assidu que la mélancolie grandissante d'Alba l'intéressait tous les jours un peu davantage. L'énigme de ce caractère de jeune fille redoublait cet intérêt à chaque visite, tellement que malgré les chaleurs déjà commençantes du dangereux été Romain, il remettait sans cesse au lendemain son retour à Paris, sans cesse annoncé. Qu'avait-elle deviné à la suite de cette rencontre dont elle lui avait demandé le récit avec une émotion à peine cachée dans ses yeux d'un bleu si clair, si transparent, si impénétrable à la fois, comme l'eau

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de certains lacs des Alpes au pied des glaciers? Il avait cru bien faire en corroborant de toute sa force cette légende de la folie de Boleslas Gorka, qu'il savait mieux que personne être si fausse. Mais n'étaitce pas le plus sûr moyen de mettre M""^ Sténo entièrement hors de cause? Pourquoi avait-il vu, au cou^s de ce récit, ces beaux yeux pâles d'Alba se voiler d'une tristesse plus inexplicable, comme s'il venait de lui porter un nouveau coup? Il ne se rendait pas compte que depuis le jour où ce mot de folie avait été prononcé devant elle à propos du mari de Maud, la contessina était la victime d'un raisonnement aussi simple qu'irréfutable : « Si Boleslas est fou, comme tous s'accordent à le dire, pourquoi Maud, que je sais si juste et qui m'aime tant, attribue-t-eile à ma mère la responsabilité de ce duel, au point de se brouiller avec moi ainsi, et de s'en aller sans une ligne d'explication?... Non. C'est qu'il y a autre chose... » Cet « autre chose », la jeune fille n'avait qu'à se rappeler le visage de sa mère lisant la lettre de Maud, pour en comprendre la nature. Depuis dix jours que cette scène avait eu lieu, toujours elle le revoyait, ce visage, et l'épouvante empreinte sur ces traits d'ordinaire si fermes, si hautains. Ah ! Pauvre petite âme, en effet, et qui n'arrivait plus à secouer cette idée fixe : « Ma mère n'est pas une honnête femme... » Idée d'autant plus aff^rcusequ'Alba n'avait plus l'ignorance d'une jeune fille, si elle en avait l'innocence. Habituée aux conversations quelquefois trop hardies du salon de la

Le prince souriait à sa fiancée comme s'il Tamiait, et il l'épousait, après s'être débattu ignoblement pendant des mois contre cette mésalliance, adn de payer avec un argent qu'il savait volé, des dettes qu'il avait contractées pour soutenir une existence de viveur imbécile! Le père, lui aussi, souriait tendrement à sa fille, et il la vendait par vanité! Telles étaient les douloureuses pensées dont Dorsenne avait pu suivre l'ombre autour des lèvres et dans les yeux de sa petite amie, sans en rien savoir que cette ombre, et il essayait de la distraire après ce dîner, tandis que, le caté une fi^is servi, le brouhaha des conversations leur donnait un peu de solitude à deux dans un coin du hall déjà rempli de monde.

— « Allons, » s'interrompit-il tout d'un coup au milieu d'un discours où il avait, à propos d'éditions et de ivfclames, raconté deux ou trois anecdotes de la boutique littéraire : « Voilà qu'au lieu d'écouter votre ami Dorsenne, petite comtesse, vous êtes eh train de suivre quelques blue Jeyils qui volent à travers la chambre... »

— « Ils voleraient à moins, » répondit Alba, qui, montrant Fanny Hafner et le prince d'Ardea assis sur un canapé, continua: « Ce que je vous avais dit l'autre semaine s'est-il assez réalisé? Et vous n'en connaissez pas toute l'ironie. Vous n'avez pas assisté comme moi, avant-hier, au baptême de la pauvre fille. »

— (c C'est vrai, » tic Julien, « vous étiez marraine... J'avais rêvé Léon XII i comme parrain avec

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une princesse de la maison de Bourbon pour commère... Le triomphe de Hafner eût été plus somptueux... y>

— « Il a dû se contenter de son ambassadeur et de votre servante, » répondit Alba avec un rire énervé qui se ciiangea tout d'un coup en un pli amer. « Êtes- vous content de votre élève? » ajoutât-elle. « Je fais des progrès. Je commence à rire quand j'ai envie de pleurer... Mais vous-même, vous n'auriez pas ri si vous aviez vu la ferveur de cette charmante Fanny... C'était l'image de la foi heureuse... Ne vous moque/- pas. »

— « Et où la cérémonie se passait-elle?» demanda Dorsenne en obéissant à cette presque suppliante injonction.

— « Dans la chapelle des Dames du Cénacle. »

— « Je connais l'endroit, » interrompit l'écrivain, « un des plus jolis coins de Rome! C'est dans l'ancien palais Pianciani, une grande maison presque en face de la calcographie Royale où l'on vend ces fantastiques eaux-fortes du grand Piranese, ces cachots et ces ruines d'une si intense poésie... C'est le Goya de la pierre... Il y a un jardin sur la terrasse du haut, qui fait comme une bordure de fleurs et de feuillages au toit... Et puis pour monter à la chapelle on suit un escalier tournant, une pente sans marjhes, et l'on rencontre des religieuses en robe violette, en camail noir, avec des visages si fins dans un blanc encadrement de bonnets tuyautés et de guimpes brodées. Enfui une vraie retraite pour une

Le prince souriait à sa fiancée comme s'il l'aimait, et il l'épousait, après s'être débattu ignoblement pendant des mois contre cette mésalliance, afin de payer avec un argent qu'il savait volé, des dettes qu'il avait contractées pour soutenir une existence de viveur imbécile! Le père, lui aussi, souriait tendrement à sa fille, et il la vendait par vanité! Telles étaient les douloureuses pensées dont Dorsenne avait pu suivre l'ombre autour des lèvres et dans les yeux de sa petite amie, sans en rien savoir que cette ombre, et il essayait de la distraire après ce dîner, tandis que, le café une fois servi, le brouhaha des conversations leur donnait un peu de solitude à deux dans un coin du hall déjà rempli de monde.

— « Allons, » s' interrompit-il tout d'un coup au milieu d'un discours où il avait, à propos d'éditions et de '.viciâmes, raconté deux ou trois anecdotes de la boutique littéraire : « Voilà qu'au lieu d'écouter votre ami Dorsenne, petite comtesse, vous êtes en train de suivre quelques blue devils qui volent à travers la chambre... »

— a Us voleraient à moins, » répondit Alba, qui, montrant Fanny Hafner et le prince d'Ardea assis sur un canapé, continua: « Ce que je vous avais dit l'autre semaine s'est-il assez réalisé? Et vous n'en connaissez pas toute l'ironie. Vous n'avez pas assisté comme moi, avant-hier, au baptême de la pauvre fille. y>

— ce C'est vrai, » fit Julien, « vous étiez marraine... J'avais rêvé Léon XI 11 comme parrain avec

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une princesse de la maison de Bourbon pour commère... Le triomphe de Hafner eût ère plus somptueux... »

— « Il a dû se contenter de son ambassadeur et de votre servante, » répondit Alba avec un rire énervé qui se changea tout d'un coup en un pli

I amer, a Êtes- vous content de votre élève? » ajoutât-elle. (( Je fais des progrès. Je commence à rire quand j'ai envie de pleurer... Mais vous-même, vous n'auriez pas ri si vous aviez vu la ferveur de cette charmante Fanny... C'était l'image de la foi heureuse... Ne vous moquez pas. »

— « Et où la cérémonie se passait-elle?» demanda Dorsenne en obéissant à cette presque suppliante injonction.

— c( Dans la chapelle des Dames du Cénacle. »

— « Je connais l'endroit, «interrompit l'écrivain, « un des plus jolis coins de Rome ! C'est dans l'ancien palais Pianciani, une grande maison presque en face de la calcographie Royale oii l'on vend ces fantastiques eaux-fortes du grand Piranese, ces cachots et ces ruines d'une si intense poésie... C'est le Goya de la pierre... Il y a un jardin sur la terrasse du haut, qui fait comme une bordure de fleurs et de feuillages au toit... Et puis pour monter à la chapelle on suit un escalier tournant, une pente sans marjhes, et l'on rencontre des religieuses en robe violette, en camail noir, avec des visages si fins dans un blanc encadrement de bonnets tuyautés et de guimpes brodées. Enfin une vraie retraite pour une

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de mes héroïnes... C'est mon vieil ami Montfanon qui m'y a mené. Comme nous montions dans cette tour, il y a six semaines, voilà que nous entendîmes une dizaine de voix de petites filles, des voix toutes minces, toutes frêles, toutes grêles, qui chantaient : Quesro Cuor tu lo vedrai*... C'était une procession de petites catéchistes qui venaient en sens inverse avec des cierges, dont les sveltes flammes pâles tremblaient dans un reste de jour clair... C'était exquis... C'est égal, permettez-moi de rire maintenant à l'idée de la colère de Montfanon quand je lui raconterai ce baptême. Si je savais où le prendre, le vieux ligueur? Mais il se cache depuis notre duel. Il est dans quelque retraite à faire pénitence. Je vous ai dit que le monde pour lui n'a pas bougé depuis François de Guise. Il n'admet pour les protestants et les Juifs que le droit au bûcher... Aussi quand monseigneur Guérillot lui parle des aspirations religieuses de Fanny, c'est des coups de boutoir à droite et à gauche. Elle se ferait jeter aux lions comme sainte Blandine, qu'il crierait encore au sacrilèoe et au cabotina2:e... »

— (( Il ne l'a pas vue avant-hier, » dit Alba, a ni l'expression de son visage quand elle a récité le Credo. ..]QnQ suis pas suspecte de mysticisme, vous le savez, et j'ai bien des moments de doute. Il y a des heures où je ne peux plus croire à rien tant la vie me paraît une chose vilaine et triste... Mais je

* Ce cœur de Jésus, tu le verras.

n'oublierai jamais cette expression-là. Elle voyait Dieu! ..Quelques-unes de ces dames étaient là avec de bien touchantes figures et de bien pieuses. Le vieux cardinal est très vénérable... Tous étaient à côté de Fanny, comme les saintes etles saints autour de la Madone dans les tableaux des primitifs que vous m'avez appris à aimer, et quand le baptême a été fait, devinez ce qu'elle m'a dit : « Allons prier « pour mon bon père, et pour sa conversion!... » Est-ce assez mélancolique d'aveuglement?... »

— « Le fait est, » dit Dorsenne en bouffbnnant de nouveau, « que dans le dictionnaire du père ce mot a un autre sens : Conversion, substantif féminin, ne se dit que de la rente... Mais raisonnons un peu, petite comtesse, pourquoi trouvez-vous cela vilain et triste que cette fille voie son père d'après son caractère à elle? Vous devriez vous en réjouir au contraire... Et pourquoi trouvez-vous mélancolique que cette adorable sainte soit la fille d'un affreux voleur?... Que je voudrais que vous fussiez vraiment mon élève, et qu'il ne fût pas trop ridicule de vous donner ici, dans cet angle de hall, une leçon d'intellectualité!...Je vous dirais: quand vous voyez une de ces anomalies qui vous indignent, pensez aux causes. C'est si facile. Qiioique protestante, Fanny est d'origine Juive, c'est-à-dire la descendante d'une race persécutée et où par conséquent il a dû se développer à côté des défauts inhérents aux peuples proscrits les vertus correspondantes : c'est l'esprit de famille, c'est le dévouement, c'est

l'abnégation émue de la femme qui sent qu'elle est la grâce d'un foyer menacé, la douce fleur qui parfume la sombre prison. Voilà pour l'amour à l'égard de son père. Et pour sa piété, c'est bien simple aussi. Laissez-moi être pédant, ma profession me le permet, et employer ce gros vilain mot d'atavisme. C'est la réapparition, comme vous savez ou ne savez pas, d'un ancêtre en nous après cent ans, cinq cents ans, deux mille ans. Rappelez-vous la Bible maintenant et cette suite de figures de femmes si pieuses, Rébecca, Ruth,Esther, Marianne, Elisabeth, les deux Maries et cette Véronique qui essuya la face de Jésus... C'est une d'elles qui revit dans la fille de Hafner, comme le poète du Cantique des Cantiques revivait dans Henri Heine, comme un des prophètes revivait dans Spinoza, comme un Iscariote quelconque revit dans ce brigand de Hafner lui-même... Qiiand vous regardez la vie sous cet angle-là, tous les personnages qui vous entourent vous apparaissent comme ceux-ci, » et il montrait une tapisserie qui drapait le mur au-dessus de leurs têtes : « ce n'est que cela le monde, une occasion de suspendre dans notre pensée des tapisseries bariolées, avec une admiration toujours renouvelée pour ce vaste métier de la nature qui ne finit jamais d'en tisser de plus curieuses les unes que les autres... Et voilà mon cours fini, que vous êtes trop gentille d'avoir écouté sans me bâiller au nez... »

— « Tout cela est bel et bon, » répondit Alba très sérieusement. Elle s'était comme suspendue aux

lèvres de Dorsenne, pendant qu'il parlait, avec ce goût instinctif pour les idées de cet ordre qui prouvait, mieux que les racontars du monde, sa véritable origine. « Mais vous ne tenez pas compte delà douleur. Voilà ce que l'on ne peut pas regarder comme une tapisserie cependant, comme un tableau, com.me une chose, c'est la créature qui n'a pas demandé à vivre et qui souffre. Vous qui avez du cœur, que devient votre théorie, quand vous voyez pleurer?...»

— « Mais qui donc a envie de pleurer ici? » reprit l'écrivain. « Ce n'est pas Hafner, puisqu'un prince va être son gendre. Ce n'est pas ce prince, puisqu'un baron dix fois millionnaire va devenir son beau-père. Ce n'est pas Fanny, puisqu'elle croit comme on ne croit plus et qu'elle vient d'être baptisée... » Et d'une voix caressante : a II n'y a que vous, petite comtesse,» ajouta-t-il, «qui jouez à ce jeu dangereux de verser pour les autres les larmes qu'ils verseraient, s'ils sentaient des malheurs qu'ils ne sentent pas. »

— « C'est que je prévois le jouroii Fanny le sentira, son malheur, » répondit la jeune fille. « Je ne sais pas quand elle jugera son père, mais qu'elle commence déjà à juger Ardea, hélas! j'en suis trop sûre... Observez-la en ce moment, je vous prie. »

Dorsenne regarda en effet du côté des deux fiancés. Fanny écoutait parler le prince, mais avec un passage de souffrance sur son beau visage, d'une ligne si pure que la noblesse en était idéale. Lui, riait du rire d'un causeur en çrain de raconter une

anecdote qu'il juge très spirituelle et qui froisse une corde de délicatesse chez la personne à laquelle il s'adresse sans s'en douter ou s'en soucier. Ce n'était déjà plus le couple qui dans les premiers jours des fiançailles avait donné à Julien le sentiment d'une illusion complète chez la jeune fille sur son futur mari :

— « Vous avez raison, contessina, » dit-il, « la décristallisation a commencé. C'est un peu tôt. »

— « Oui, c'est un peu tôt, » répondit Alba, « et pourtant c'est trop tard. Croiriez-vous qu'il y a des moments où je me demande s'il ne serait pas de mon devoir de lui dire la vérité sur son mariage, telle que je la sais, avec l'histoire de l'homme de paille, de la vente forcée et du marchandage d'Ardea?»

— c( Vous ne le ferez pas, » dit Dorsenne. « Et d'ailleurs, pourquoi? Celui-ci ou un autre, l'homme qui l'épousera n'en voudra qu'à son argent, soyez tranquille. Il faut bien que les millions se paient ici-bas, et c'est une de leurs rançons... Mais je vais vous faire gronder par votre mère, car je vous accapare, et j'ai encore moi-même la corvée de deux visites ce soir... »

— « Hé bien! Remettez-les, » dit Alba, chez qui le sérieux presque tragique de tout à l'heure céda soudain la place à la mutinerie, « je vous le demande, ne partez pas!... »

— « Il le faut, » reprit Julien, « c'est le dernier mercredi de la vieille duchesse Pietrapertosa d'abord, et après les récentes gentillesses de son petit-fils... »

ALBA LUCiDE "jSl

— c( Elle est si laide, » dit Alha, « vous n'allez pas me sacrifier à elle?... »

— (( Et puis j'ai ma compatriote qui s'en va demain, et dont je dois prendre congé ce soir, M™^de Sauve, avec qui vous m'avez rencontré au musée du Capitole... Vous ne direz pas qu'elle est trop laide, celle-là?... »

— (( Oui, » dit Alba qui déjà était redevenue rêveuse, «elle est bien jolie...» Elle eut une nouvelle prière sur les lèvres qu'elle ne formula pas. Puis, avec un regard suppliant : « Revenez du moins. Promettez-moi que vous reviendrez après vos deux courses. Vous aurez bien fini en une heure et demie. Il ne sera pas minuit... Vous savez que l'on ne s'en va jamais avant une heure et quelquefois deux... Vous reviendrez?... »

— c( Si c'est possible, oui. Mais en tour cas à demain, à l'atelier, pour voir le portrait. »

— (c Alors, adieu, » fit la jeune fille d'une voix étouffée.

^v^Aj^ LBA Sténo Tavait prononcé, cec adieu, ^\0 avec un accent si particulier que Dor- 1^1^ senne en était encore tout troublé, tandis qu'il descendait l'escalier cinq minutes plus tard. Il se disait à lui-même : « Prenez garde à vous, maître Julien... Elle était vraiment trop jolie ce soir, avec ses épaules un peu maigres dans le frisson de son corsage blanc, avec son teint pâle, avec sa bouche rouge et ses yeux clairs, trop jolie et trop troublante!... Encore quelques conversations de ce genre et nous serons tout près de la Sottise... » C'était sa manière peu révérencieuse de désigner le mariage, « et cela, non, non, non... Rappelonsnous la devise de la bague... » Et il pressa sur sa bouche le saphir d'un large anneau qu'il portait au petit doigt. Il y avait fait graver les cinq lettres

SI. H. U. V. T. Ce ivécaienr pas d'amoureuses initiales, comme la jalousie d'Alba l'eût certainement supposé, si la pauvre enfant avait pu examiner cet étrange talisman de célibat. Dans un des accès d'enfantillage qui le prenaient quelquefois, cet artiste singulier avait voulu donner comme devise à sa vie une formule célèbre de l'Ecriture appliquée au plus inconstant et au plus systématique à la fois des bohémianismes : éMemoria hospins iinius diei prœtereumis. Le souvenir d'un hôte d'un jour et qui passe, — voilà ce que signifiait l'inscription de la bague et ce qu'il rêvait de laisser après lui dans toutes les amitiés et dans tous les amours. Lui que ses rivaux accusaient d'être fat, il l'était si peu, qu'il oubliait de se demander, en sortant de la villa Sténo par la belle nuit de mai, quelle impression il avait faite ce soir encore sur la jeune fille. Il avait pourtant parlé de jeu dangereux et il ne voyait pas que s'il risquait à celui-là son indépendance de garçon, Alba risquait, elle, tout son cœur, — un cœur si malade que c'était pitié de s'en amuser. Hélas! L'œuvre de séduction entreprise avec une volontaire inconscience par cet homme si insensible à la fois et si curieux de sentir sentir, était déjà plus d'à moitié accomplie. L'âme de proie avait déjà lié la pauvre petite âme, comme Taraignée lie un insecte ailé qui s'est pris dans sa toile, d'un fil où la bestiole palpite sans pouvoir le briser. Qiiand Dorsenne eut quitté le salon, la contessina éprouva une fois de plus, malgré les nombreuses personnes

qui le remplissaient de mouvement, cette froide impression de solitude qu'elle avait toujours après des causeries pareilles. Julien était le seul être au monde capable de suspendre en elle pendant quelques minutes, par la magie de sa présence, le martyre de l'idée fixe dont elle était dévorée. Il était beau. Il était célèbre. Il avait l'art de toujours lui parler comme s'il comprenait ses peines intimes, sans presque jamais lui faire mal par excès de lucidité. Il venait de joindre au prestige de son esprit et de sa renommée, celui d'une bravoure romanesque dans son extraordinaire duel avec Boleslas Gorka, Enfin, et c'était un élément d'intérêt dont l'écrivain était du moins innocent, la raillerie habituelle de sa parole contrastait trop avec le pathétique subtil de ses livres pour qu'il ne donnât pas à la malheureuse enfant l'idée qu'il cachait, lui aussi, de douloureux secrets sous un masque de scepticisme. Un seul de ces motifs aurait suffi pour qu'une autre mère interdît absolument à sa fille toute familiarité avec un personnage si capable de troubler une imagination de vingt ans. Mais la comtesse pensait d'autant moins à de pareilles surveillances qu'elle s'était formé, comme presque tous les parents, une conviction sur le caractère d'Alba: « Celui qui lui donnera de l'enthousiasme, » disaitelle en riant, « n'est pas né encore... » La nature de la contessina était trop différente de la sienne pour qu'elle comprît ce cœur, d'autant moins ouvert qu'il était plus ému, au lieu qu'émotion était

COMMUNE MISÈRE ^Sf

synonyme d'expansion chez l'opulente et spontanée Vénitienne. Ce soir encore, elle n'avait même pas remarqué la rêverie d'Alba, une fois Dorscnne parti, et il fallut que Hafner lui en fît l'observation. Pour le rusé baron, si le romancier s'occupait de la jeune fille, c'était certainement dans le but de capter une dot considérable pour n'importe qui, en particulier pour un bourgeois français seulement à son aise. Les vingt-cinq mille francs de rente de Julien, c'était l'indépendance. Les deux cent cinquante mille qu'aurait Alba à la mort de sa mère, c'était la très grande fortune. Aussi Hafner crut-il mériter une fois de plus son surnom de « vieil ami » en prenant M'"'^ Sténo à part pour lui dire :

— ce Ne trouvez-vous pas qu'Alba est un peu étrange depuis quelques jours?... »

— « Elle l'a toujours été, » répondit la comtesse. «C'est la jeunesse d'aujourd'hui, qui n'a plus rien de jeune. »

— « Ne croyez-vous pas, » insista le baron, « qu'il y aurait peut-être une autre cause à cette tristesse, quelque intérêt trop vif pour quelqu'un, par exemple ? »

— (( Alba! » s'écria la mère. « Et pour qui? »

— (( Pour Dorsenne, » reprit Hafner en baissant encore la voix; «il vient de partir voici cinq minutes, et observez comme elle ne prend plus garde à rien ni à personne... »

— « Ah! J'en serais trop contente, » dit M^^'^Steno en riant. « Il est joli garçon, -il a du talent, de la

386 COSMOl'OLIS

fortune. Il est le petit-neveu d'un héros, ce qui équivaut à de la vieille noblesse, avec mes idées. iMais Alba n'y songe guère. Je vous le promets. Elle me l'aurait dit d'abord, elle me dit tout. Nous sommes deux amies, presque deux camarades, et elle sait que je la laisserai ab.solument libre pour son mariage... Non, mon vieil ami, je connais ma fille. Ni Dorsenne ni personne ne l'intéresse, malheureusement. Elle s'amuserait au moins, au lieu que tout l'ennuie, tout l'énervé. Je crains quelquefois qu'elle ne prenne une maladie de langueur, comme sa cousine Andryana Navagero, à qui elle ressemble tant... Mais je vais la remonter. Ce ne sera pas long... »

— (( Un Dorsenne comme gendre!» se dit Hafner en rceardant la comtesse marcher vers Alba à travers les groupes épars de ses invités, et il hocha la tête en tournant ses yeux avec satisfaction du côté de son futur gendre à lui : « Voilà ce que c'est que ne pas suivre de tout près ses enfants. On arrive à croire les connaître jusqu'à ce que quelque folie vous ouvre les yeux... Et c'est trop tard!... Enfin je l'ai avertie, et ce ne sont pas mes affaires... >>

Ce profond observateur ne se doutait pas, en continuant à caresser d'un regard complaisant le groupe formé par Peppino Ardea et par Fanny, que lui-même ne connaissait pas davantage cette fille dontil avait fait la fiancée d'un prince Romain, pour le plus grand triomphe de ses ambitions mondaines. Parmi les hommes et les femmes réunis dans le sa-

Ion et sur la terrasse, y compris la pénétrante Lydia Maitland en quête d'une nouvelle vengeance, Alba seule soupçonnait la vérité, mais elle la soupçonnait seulement. Elle ne s'était pas trompée en croyant remarquer un début de désillusion chez sa jeune amie à laquelle, depuis le départ de Maud, elle s'attachait de plus en plus par la tendre sympathie d'une cruelle identité de destinées, et elle avait eu raison de juger que la conversation du prince déplaisait singulièrement ce soir à sa fiancée. Ce n'était cependant, cette conversation, qu'une très innocente suite de plaisanteries sur le Souverain Pontife, comme il s'en débite tous les jours à Rom.e dans le monde noir plus encore que dans l'autre. Alba put s'en convaincre quand, sermonnée par sa mère, elle s'approcha du couple afin de faire son métier de fille de la maison. Ardea s'amusait, malgré la contrariété croissante de Fanny, àlui raconter sur l'intérieur du Vatican des anecdotes plus ou moins exactes. Il s'essayait ainsi à rabattre un peu une exaltation catholique dont il prenait déjà ombrage. Son sens du ridicule et celui de son intérêt social lui faisaient comprendre quelle absurdité ce serait que de retourner en pleine coterie cléricale, après avoir pris pour femme une millionnaire convertie de la veille. Pour être juste, il convient d'ajourer que le Champagne sec delà comtesse n'était pas absolument étranger à l'obstination avec laquelle il taquinait sa fiancée sur sa naïveté religieuse. Ce n'était pas la première fois qu'il retournait à cette

demi-ivrognerie qui avait été un des péchés mignons de sa jeunesse, moins rare dans les pays de soleil que ne se l'imagine la modestie du Nord.

— « Vous arrivez bien, contessina, » dit-il, quand M^^*^ Sténo se fut assise sur le canapé à côté d'eux. « Votre amie est toute scandalisée d'une historiette que je viens de lui raconter... Vous savez, celle du garde noble qui utilisait le téléphone du Vatican cet hiver pour donner des rendez-vous à la Giulia Rezzonico sans éveiller la jalousie de Ugolino... Mais ce n'est rien encore. J'ai failli me brouiller avec Fanny pour lui avoir révélé que le Saint-Père répétait ses bénédictions dans la chapelle Sixtine, toute vide, avec un maître de chant, comme une simple prima donna... »

— « Je vous ai déjà dit que je ne goûtais pas ces plaisanteries, » dit Fanny avec une visible irritation, que sa patience dominait cependant; « si vous voulez les continuer, je me lèverai et je vous laisserai causer avec Alba. »

— « Puisque vous voyez que vous la froissez, » dit cette dernière au prince, « changez de sujet. »

— « Ah! Contessina, » répondit Peppino en secouant la tête, « vous la soutenez déjà? Que sera-ce plus tard?... Eh bien, je fais amende honorable de mes innocentes épigrammes sur Sa Sainteté en robe de chambre. » Et il continua en riant: « C'est dommage, car j'avais encore deux ou trois petits détails bien gais, notamment une histoire d'un coffre plein de pièces d'or, qu'un fidèle avait légué au

pape. Et ce pauvre cher homme était en train de les compter quand le coffre glissa, et voilà tout le trésor par terre, et le pape et un cardinal à quatre pattes qui courent après les napoléons, quand il entre un domestique... Tableau!... Je vous jure que l'autre, le bon Pie IX, était le premier à rire avec nous de tous les potins vaticanesques. Celui-ci n'est pas autant alla mano. Mais c'est un saint homme tout de même. Ne croyez pas que je ne lui rende pas justice. Seulement ce saint homme est un homme, et même un vieux bon homme. Voilà ce que vous ne voulez pas voir... »

— « Où vas-tu? » dit Alba à Fanny qui s"était levée comme elle en avait menacé Ardca.

— « Causer avec mon père à qui j'ai deux mots à dire... »

— « Je vous avais bien prévenu de changer de sujet, » reprit Alba quand le prince et elle furent seuls l'un en face de l'autre. Ardea, un peu penaud, haussa les épaules avec un joli rire :

— « Vous avouerez que c'est assez piquant, cette situation-là, petite comtesse... Vous verrez qu'elle me défendra d'aller au Quirinal... Il ne rhanquerait plus qu'une chose, c'est que le père Hafner se découvrît lui aussi des scrupules religieux qui l'empêchassent de saluer le roi... Mais il faut apaiser Fanny!... »

— « Mon Dieu ! » se dit Alba en voyant se lever à son tour le jeune homme. « Je crois qu'il est un peu ivre. Quelle pitié!... »

]CiO COSMOPOLIS

Même s'il n'eût pas dégusté quelques verres de trop d'un Extra dry monopole de marque renommée, le très moderne héritier du successeur de Sixte- Quint n'aurait pas pris au sérieux l'indignation catholique de sa fiancée. Sans connaître le machiavélisme du plan par lequel le baron Justus s'était servi du sieur Noé Ancona, un des pires agents d'affaires de Rome, pour l'acculer à ce mariage, il ne se faisait aucune illusion sur le caractère tout mercantile de cette alliance. Ajoutons, pour la décharge ou la condamnation de cet aimable sceptique, — c'est une question de point de vue, — qu'il n'y attachait pas grande importance. S'il était fier de son nom par instinct, il avait assez de sens positif pour considérer que la noblesse sans privilèges est une valeur très douteuse, et il avait le sentiment que, dans cette affaire de son mariage, c'était lui qui jouait le rôle de l'exploiteur vis-à-vis du financier. L'évident respect dont Hafner entourait le blason des Castagna paraissait de l'excellente comédie au descendant de cette noble famille, et le snobisme clérical de la néophyte Fanny achevait de le rendre très joyeux. Peut-être y avait-il là un détour très particulier de cet orgueil nobiliaire qui se manifeste de mille façons. Le mépris où un grand seigneur tient la distinction toute nominale que vous admirez tant chez lui est une de ces façons-là. A coup sûr le prince y voyait très juste avec le baron et il s'abusait cruellement à l'égard de Fanny. Mais où eût-il recueilli des documents pour com-

prendre bien la nature de la jeune fille et son histoire religieuse, qui vaudrait la peine d'être racontée, au moins dans»ses grandes lignes, même si elle n'avait pas été mêlée d'une façon étroite au dénouement tragique du drame engagé dans le cœur de la pauvre Alba? Une conversion sincère n'estelle pas le plus passionnant des problèmes moraux? D'ailleurs ni la petite scène de cette soirée ni celles qui suivirent ne seraient intelligibles sans cette courte analyse qu'un Romain tel qu'Ardea était plus incapable qu'un autre de seulement soupçonner. La question religieuse avait toujours été mêlée de trop près pour lui à des affaires locales, voire municipales, et à la politique quotidienne du pays. Il n'aurait pas manqué, en passant devant les confessionnaux de Saint-Pierre, de s'agenouiller pour tendre sa tête à l'un des prêtres et recevoir avec un coup de baguette sur les cheveux la rémission de ses péchés véniels. Il était de bonne foi- pourtant en considérant le Saint-Père, comme la noblesse de la Ville Eternelle a toujours fait, avec une ironie qui n'excluait pas la vénération. Mais pour Fanny, qui, la veille, avait reçu la communion du pape luimême, le contraste était trop fort entre cette émotion sacrée et le ton badin d'Ardea. Tous ceux qui ont eu la fortune d'entendre Léon XIII célébrer une de ses messes privées, savent combien la transfiguration du Pontife par la ferveur du sacrifice est un spectacle de magnificence plus étonnant que les pompes de la Sixtine. Cette voix profonde et qui

ne laisse pas romber une syllabe des prières sans la soutenir, sans la pénétrer d'âme, — ce corps consumé où il reste juste assez de matière pour suffire au feu invincible de la pensée, — ce geste, si simple et si grand, d'une bénédiction qui, par delà les quelques dévots agenouillés dans l'étroite chapelle, descend sur toute la chrétienté, — ces yeux du successeur de saint Pierre si emplis de clarté qu'ils montrent comme un reflet du ciel contemplé par avance, — toute cette' poésie reste inoubliable, même pour le témoin qui ne croit pas entièrement, s'il a gardé le pouvoir de tressaillir au contact des grandes choses de l'âme. Mais pour une fille de l'âge de Fanny, baptisée de la veille, vraiment croyante, et qui communiait pour la première fois, quelle minute que celle où le vieux Pontife avait prononcé les admirables paroles : «... Corpus Vomiiii C^osrri... » et où de sa vénérable et pâle main presque diaphane, il lui avait donné l'hostie!... Fallait-il que la finesse dePeppino Ardea fût celle d'un maquignon de club, étranger à toute intelligence de la vie morale, pour qu'il ne se rendit pas compte que laisser tomber la moindre raillerie sur une pareille impression c'était commettre une faute irréparable! Et songer qu'il s'était cru habile en se prémunissant contre ce qu'il qualifiait d'attitude puérile et, pour un peu, de cabotinage!

I Comme presque toutes les révolutions de cet /ordre, le travail de christianisme accompli depuis

des années dans Fanny avait eu pour principe un exemple. Le véritable instrument de propagande, ce n'est ni la doctrine, ni le raisonnement, c'est le contact d'une âme avec une autre. La foi ne s'enseigne ni ne s'impose, elle se communique par une vertu de réversibilité et de contagion qui en montre bien l'essence mystérieuse et humainement indéfi-, nissable. Fanny, très jeune, — elle avait alors dix-l sept ans, — orpheline de mère et très abandonnée moralement quoique très comblée matériellement par son père, s'était liée d'une amitié très vive avec une demoiselle de Sallach, la fille d'un des plus grands seigneurs de Styrie, poitrinaire et venue k : Rome pour y mourir. Le baron avait favorisé cette liaison par vanité, sans se rendre compte, lui non plus, de l'influence à laquelle il soumettait son enfant. Mathilde de Sallach était en effet une de ces créatures presque surnaturelles par la délicatesse de leur piété, et si fervente qu'elle eut bien vite acquis sur une amie aux convictions flottantes un empire d'idées presque absolu. Le masque de Fanny ne mentait pas. Elle avait pris, de l'hérédité un peu confuse qui faisait d'elle et de son père des êtres si complexes, seulement l'élément Israélite. Or, ce qui distingue fâme Juive plus que tous les autres caractères critiqués ou vantés par les adversaires ou les partisans de cette invincible race, c'est une force singulière dans l'embrassement de ce qu'elle veut et une violence dans le désir qui ne se lasse et ne recule jamais. Appliquées à la vie des affaires, ces

énergies créent les fortunes que l'on sait. Appliquées aux triomphes sociaux, elles exécutent ces étonnants tours de force mondains par lesquels un Hafner arrive, dix ans après un scandaleux procès, à marier sa fille dans la première noblesse d'Europe sans que cette alliance fasse trop crier. Tournées vers les choses d'en haut, ces mêmes énergies s'exaltent jusqu'à produire de véritables miracles moraux, comme fut cette illumination subite du père Ratisbonne dans une des chapelles de Saint- André lors des préparatifs des obsèques de M. de la Ferronays. Qiiand Fanny eut lu avec M^'^ de Sallach le U^uveau Testament d'abord, puis V Imitation, puis la Vie T)cvote, puis les S\féditations sur l'Évangile, elle se donna aux idées qui font la moelle de ces beaux livres avec cette même intense absorption de tout son être que son implacable père avait apportée à ses affaires. Elle eut soif et faim du catholicisme, comme il avait eu, comme il avait soif et faim de millions et de titres. La mort de Mathilde, qui fut un de ces spectacles sublimes que donne l'agonie des vrais croyants, acheva de déterminer sa foi. Elle vit la malade recevoir les sacrements, et l'ineffable joie du salut sur ce visage d'une agonisante de vingt ans, illuminée par l'extase. Elle l'entendit qui lui disait avec un sourire d'une ineff'able certitude:

— « Je vais te demander à Notre-Seigncur Jésus- Christ... »

Comment eût-elle résisté à un pareil cri et à une pareille vision? Aussi le lendemain même de cette

mort imploraic-elle de son père la permission d'être baptisée, ce qui lui valut du baron une réplique trop significative pour n'être pas rapportée ici :

— « Sans doute, » lui avait répondu cet homme étonnant qui portait à la place du cœur une cote de Bourse où tout était tarifé, même Dieu, a sans doute je suis touché, très touché et très heureux, de voir que les choses religieuses te préoccupent à ce degré. La religion est utile, très utile, je dirai même plus, indispensable. Pour le peuple, c'est un frein nécessaire, et pour nous autres, cela va avec un certain rang, un certain milieu, une certaine tenue... J'ajoute qu'une personne appelée comme toi à vivre en Autriche et en Italie doit être catholique... Il faut penser cependant au cas où tu épouserais quelqu'un d'un autre culte... Ne te récrie pas. Je suis ton père. Je dois tout prévoir. Tu sais que tu ne te marieras que selon ton cœur. Attends donc qu'il ait parlé pour régler cette question... Si tu aimes un catliolique, tu auras là une occasion de faire à ton fiancé, en adoptant sa foi, une gracieuseté à laquelle il sera très sensible... Je ne t'empêche pas d'ici là de suivre les cérémonies qui te plaisent. Celles de la liturgie romaine comptent, assurément, parmi les plus belles, et, moi-même, il m'est arrivé autrefois d'entrer à Saint-Pierre, au temps du gouvernement pontifical. Ce goût, cette magnificence, ces chants, tout cela m'a remué... Seulement pour prendre un parti définitif, irréparable, je te le répète, tu dois attendre. Ton état ac-

tuel de protestante a cette grande supériorité d'être plus neutre, moins défini... »

Quelles phrases à écouter pour un cœur déjà touché de l'attrait de la grâce et par la nostalgie de la vie éternelle! Mais ce cœur était celui d'une jeune fille très pure et très tendre. Juger son père lui était impossible, et l'effroyable positivisme du baron l'avait consternée sans qu'elle en conclût rien, sinon qu'il fallait obéir à son ordre et prier pour qu'il fût éclairé. Elle avait donc attendu en espérant, soutenue et dirigée dans cette attente par le cardinal Guérillot, qui devait plus tard la baptiser et lui obtenir cette faveur d'approcher pour la première fois de la sainte table à la messe du pape. Ce prélat, une des plus hautes figures dont se soit enorgueilli l'épiscopat français depuis monseigneur Pie, était un de ces grands Chrétiens pour qui la main de Dieu est aussi visible dans la direction des choses humaines, qu'elle reste invisible aux âmes de doute. Quand Fanny, déjà dévouée depuis longtemps à ses charités, lui avait confié les graves t'roubles de sa conscience et le désaccord survenu entre elle et son père sur ce point si essentiel de son baptême, le cardinal lui avait répondu : « Ayez confiance en Dieu. Il vous donnera un signe quand ce sera votre heure... » Et il avait prononcé cette parole avec un accent dont la conviction avait pénétré la jeune fille d'une certitude qui ne l'avait point quittée. Plu? de deux années avaient passé dans cette espérance. Ce fait ne paraîtra pas surprenant aux personnes

qui connaissent les mirages intimes dont la foi est coutumière. Il faut ajouter que le contraste était trop fort entre le décor extérieur où se mouvait la vie de cette enfant gâtée et cette disposition particulière, pour qu'un autre que monseigneur Guérillot ne s'y méprît point. C'était, comme on a vu, le cas de Montfanon, et ce fut aussi le cas d'Ardea. Environnée des excessifs raffinements d'un luxe presque insolent de brutalité, obligée non seulement de participer à ce luxe, mais de le diriger, puisqu'elle présidait aux fastueux dîners de son père, toujours parée comme une poupée de la mode, Fanny figurait l'image même de la frivolité mondaine, pour qui la voyait passer au Pincio ou à la villa Pamphilj, dans une voiture traînée par des chevaux dont le moindre valait dix mille francs. Hafner, qui était vaniteux comme on est débauché, joueur ou avare, avec passion, voulait que sa fille tînt à Rome le sceptre incontesté de l'élégance. Qui donc eût deviné que cette élégante jeune fille, au profil si pâle et si pur, se prêtait à cette volonté du baron par esprit de sacrifice, d'obéissance, et presque d'humilité? Qui donc eût soupçonné qu'à travers le va-et-vient d'une existence toute en sorties et en réceptions, elle s'endormait chaque soir et qu'elle se réveillait chaque matin sur l'attente d'un véritable miracle, de ce signe annoncé par monseigneur Guérillot? Comment un étranger, même exempt des préjugés qui aveuglaient l'irritable marquis,

I eût-il admis que cette rencontre avec un Pcppino

Ardea pût être interprétée par cette âme mystique dans ce sens miraculeux? Oui, cette ruine de l'héritier du pape Urbain VII, victime de spéculations inintelligentes, le désastre mérité de ce viveur présomptueux, étourdi et avide, ses entreprises insensées, ses emprunts absurdes, sa vente forcée, tous les épisodes, petits ou grands, de cette banale et triste histoire avaient été présentés parle baron à sa fille sous un jour de martyre, sans qu'elle songeât à s'en défier. Elle avait reconnu un dessein providentiel dans l'abominable intrigue qui allait consommer, aux dépens de son bonheur, les basses convoitises aristocratiques du pirate de Bourse dont elle portait le nom, et redorer avec des millions volés les châtaignes symboliques étalées sur le blason des Ardea! Cette occasion de son baptême lui était apparue comme le résultat des prières faites là-haut par l'ange de piété qui lui avait laissé dans son agonie cette promesse de la sauver, et, voici qui paraîtra plus invraisemblable encore et qui est trop vrai pourtant, le cardinal Guérillot partageait ses illusions! Malgré ses soixante-dix ans, malgré l'expérience de la confession, malgré celle, plus désenchantante, de la lutte soutenue contre la franc-maçonnerie de son diocèse français, qui avait causé son exil à Rome, le saint vieillard apercevait , le mariage de Fanny sous ce même angle de surnaturel. Beaucoup de prêtres sont ainsi, capables d'une naïveté qui, en dernière analyse, se trouve souvent avoir eu raison. Mais sur le moment, l'antithèse

entre la réalité constatable et ce qu'ils en pensent constitue une ironie presque toUc. Quand il eut baptisé Fanny, l'ancien évêque de Clermont se sentit saisi d'une joie si profonde qu'il dit à la chère enfant, avec le détour d'une citation, pour lui exprimer plus délicatement le tendre respect de son amitié :

— (( Je peux maintenant parler comme Sainte Monique, après le baptême de Saint Augustin : Cur hic sim nescio, jam ccnsumprà spe hujus sccculi. Je ne sais pourquoi je reste ici-bas. Tout mon espoir du siècle est consommé... Et je peux encore ajouter comme elle : la seule chose qui me faisait désirer de demeurer encore un peu dans la vie, c'était de vous voir catholique avant de mourir. Le voyageur attardé n'a plus qu'à partir. Il a cueilli la dernière et la plus belle fleur... »

Noble et confiant apôtre qui devait en effet s'en aller si peu de temps après, en méritant que l'on dît de lui ce que l'évêque africain dit encore de sa mère : « Cette âme religieuse fut enfin déliée de son corps... » il ne se doutait pas qu'il allait la payer tout de suite bien cher, — cette dernière réalisation de son dernier vœu ! Il ne prévoyait pas que celle qu'il appelait ingénument sa plus belle fleur, allait lui devenir le principe d'une très cruelle tristesse. Pauvre grand cardinal ! Ce fut la dernière épreuve de sa vie, la suprême goutte amère du calice, que d'assister au désenchantement qui suivit de si près chez sa douce néophyte l'ivresse de la première initiation! A qui, sinon à lui, serait-elle venue demander

conseil, dans les doutes torturants qu'elle commença d'avoir tout de suite sur ses sentiments à l'égard de son fiancé? C'est ainsi qu'au lendemain du soir où l'imprudent Ardea l'avait plaisantée avec tant de mesquine insistance sur un sujet pour elle sacré, elle sonnait à la porte de l'appartement que monseigneur Guérillot occupait dans la vaste maison de la rue des Ouatre-Fontaines, où se trouve la procure de Saint-Sulpice. Il ne s'agissait pas pour elle d'incriminer le plus ou moins d'esprit de ces plaisanteries, ni de raconter ses humiliantes observations sur le peu de sobriété du prince. Non. Elle voulait éclairer sa conscience sur qui pesait une ombre douloureuse. Elle avait cru, au premier moment de ses fiançailles, aimer Ardea d'amour, tant l'émotion de sa vie religieuse enfin délivrée lui avait donné de reconnaissance pour celui qui n'était pourtant que le prétexte de cet aflfranchissement. Elle tremblait aujourd'hui, non seulement de ne plus l'aimer, mais de le haïr, et surtout elle se sentait en proie à cette répugnance pour les inutiles soucis du monde, à cette lassitude des passagères espérances, à cette nostalgie du repos en Dieu, indices indéniables des vraies vocations. A l'idée qu'elle pourrait un jour, si elle survivait à son père et si elle restait libre, se retirer parmi les Dames du Cénacle, elle éprouvait contre son si prochain mariage une révolte intérieure, qu'augmentait encore l'évidence du triste caractère de son futur mari. Avait-elle le droit de s'engager dans des liens indénouables avec de pa-

reillcs dispositions? Serait-il loyal de rompre, sans faits nouveaux, ces fiançailles qui avaient été entre elle et son père la condition de son baptême? Elle en était déjà là, après si peu de jours! Et sa plainte s'était faite plus gémissante au lendemain de cette soirée où elle avait été plus blessée :

— « Il vous est permis de vous retirer, » répondit monseigneur Guérillot, « mais il ne vous est pas permis de manquer de charité dans votre jugement... »

Il y avait dans Fanny trop de sincérité, sa foi était trop simple et trop profonde pour qu'elle ne prît pas ce conseil au pied de la lettre, et elle s'y conforma aussitôt en paroles comme en intention. Car devant faire une promenade dans l'après-midi avec Alba, elle mit ses soins les plus empressés à détruire la trace que la petite scène de la veille avait pu laisser dans l'esprit de son amie. Son effort alla plus loin. Elle voulut demander pardon à son fiancé... Pardon! Et de quoi? D'avoir été froissée par lui, atteinte au plus vif de sa sensibilité. Rien qu'à la ma-, nière dont fut accueillie l'une et l'autre démarche, elle éprouva combien cette charité du jugement, recommandée par le pieux cardinal, est une vertu difficile. Elle exige une discipline de tout le cœur, peut-être inconciliable avec la lucidité de l'intelligence. Alba regarda son amie d'un regard rempli d'un étonnemcnt presque douloureux, et elle l'embrassa en lui disant, — elles se tutoyaient depuis la cérémonie du baptême :

— « Peppino n'est pas digne de seulement baiser

la poussière où tu marches, voilà mon opiniori; et s'il n'emploie pas toute sa vie à essayer de te mériter, ce sera un bien grand coupable et un bien grand sot... »

Quant au prince lui-même, les mouvements d'âme qui dictaient à sa fiancée des paroles d'excuse quand il avait tous les torts, lui étaient aussi profondément inintelligibles qu'ils l'eussent été à Hafner. Il pensa que ce dernier avait sermonné la jeune fille, et il s'applaudit d'avoir coupé court tout de suite à cette petite comédie de cléricalisme outré.

— (( Laissons cela, » fit-il avec condescendance, « c'est moi qui vous ai manqué dans la forme. Car pour le fond, vous savez que vous me trouverez toujours respectueux de ce que les miens ont toujours respecté. Mais les temps ont marché, et de certains fanatismes ne sont plus de mise, même avec notre nom. Voilà tout ce que j'avais voulu vous dire d'une manière que vous n'avez pas eu tort de blâmer. »

/ Et il baisa galamment la petite main de Fanny,

sans deviner qu'il venait de redoubler la mélancolie de cette trop généreuse enfant. Le désaccord continuait d'être excessif entre l'univers d'idées où elle se mouvait et celui où respirait le viveur ruiné. Comme disent avec tant de profondeur les mystiques, ils n'étaient pas du même ciel. Ou plutôt, car ce mot de ciel appliqué à un personnage aussi dépourvu d'Idéal que cet aimable prince serait vraiment à en trop sourire, Ardea était, lui, tout chair et

rout sang, et M^'^ Hafner était, elle, tout esprit et tout cœur. Chaque nouveau rapport entre eux et à mesure que Pcppino découvrait davantage son réel caractère, devait faire saillir ce désaccord. Ce furent donc pour Fanny, pendant les deux dernières semaines de ce beau mois de mai qui semblait envelopper de rayonnement le bonheur de ses fiançailles, une suite de petites désillusions quotidiennes, une évidence sans cesse repoussée et sans cesse imposée que ce mariage, accepté d'abord avec une si fière espérance, allait être pour elle un constant sacrifice. Cependant cette mise à nu de plus en plus lucide de la misère morale et sentimentale de son fiancé n'eût pas suffi à déterminer chez elle une volonté de rupture. Que Peppino, élevé dans l'oisiveté, corrompu par le double orgueil de la naissance et de la fortune, fût à vingt-huit ans très frivole à la fois et très cynique, qu'il joignît la finesse d'un Italien madré à l'absolue sécheresse d'un clubman Parisien, que tous ses projets sur son futur ménage se résumassent dans une reprise plus installée de vie élégante et de vanités satisfaites, qu'il lui arrivât trop souvent de quitter la table, l'œil trop brillant, la lèvre trop humide, le rire trop gai, — c'était certes de quoi souffrir pour une jeune fille qui avait cru de bonne foi, en se fiançant, réparer une grande injustice du sort, rendre son lustre antique à une maison vénérable, sauver du désespoir un imprudent magnanime, enfin se rapprocher de Dieu à travers un amour permis. De toute cette chimère qui avait duré

quelques heures, Dieu seul restait. Il suffisait pour que la noble créature se dît : « Mon père est si heureux. Je ne lui gâterai pas ce contentement. Je ferai mon devoir vis-à-vis de mon mari. Je serai une si bonne femme que je le transformerai. Il a gardé de la religion. Il a du cœur. Ce sera mon rôle d'en faire un vrai chrétien. Et puis j'aurai mes enfants et les pauvres... » Telles étaient les rêveries que roulait sous son front si blanc parmi ses admirables cheveux noirs cette fiancée enviée dont les journaux commençaient à décrire les robes déjà préparées, pour qui travaillait un peuple de couturières, de lingères, de modistes, de joailliers, qui aurait sur son contrat les mêmes signatures qu'une princesse du sang, qui allait être princesse elle-même et affiliée à l'une des plus glorieuses aristocraties du monde. Telles étaient les pensées qu'elle promènerait sans doute toute sa vie dans le jardin du palais Castagna, qui allait être le sien, — ce jardin historique, dans lequel on entretient encore une allée de poiriers, à la place oii Sixte-Quint tout près de mourir ramassa un fruit. Il le goûta et il dit au cardinal Castagna, en jouant sur leurs deux noms, — lui-même s'appelait Peretti : — « Les poires sont gâtées. Les Romains en ont assez. Ils mangeront bientôt des châtaignes. » Cette anecdote de famille, qui ne prouve pas, entre parenthèse, un tour d'esprit à la Rivarol chez le plus grand pape de la fin du xvi^ siècle, enchantait Justus Hafner. Elle lui paraissait empreinte du plus délicieux humour. Il ne se lassait pas de la raconter à ses

COMMUNE MISÈRE XQT

collègues du cercle, à ses fournisseurs, à n'importe qui, sans se ressouvenir qu'il en avait déjà, deux jours auparavant, assassiné son interlocuteur. Il en oubliait même de se défier de l'ironie de Dorsenne.

— « Il s'imite par trop lui-même, » disait ce dernier à Alba en riant, par une des soirées de la fin du mois, « je l'ai rencontré ce matin dans le Corso; et j'ai eu ma troisième édition de la mauvaise plaisanterie du vaudevilliste papal sur les poires et les châtaignes ! Et puis, comme nous faisions quelques pas ensemble, il a eu pour me montrer le palais Bonaparte, un cri sublime: « Nous avons aussi ceux-là... » — Ce qui signifiait qu'un petit-neveu de l'empereur a épousé une petite-cousine de Peppino... Il se croit parent de Napoléon, je vous le jure! Il n'en est même pas très fier. Les Bonaparte, petite musique quand il s'agit de noblesse!... J'attends le moment oii il en rougira... »

— (c Et moi, celui oii il sera puni comme il le mérite, » répondit Alba Sténo d'une voix sombre. « Il a le triomphe trop insolent... Mais non. Tout lui réussit. S'il est vrai que sa fortune soit une immense volerie, pensez à ceux qu'il a ruinés. A quoi peuvent-ils croire devant son infâme bonheur?... »

— « S'ils sont philosophes, » reprit Dorsenne en riant plus gaiement encore, a ce spectacle doit les faire méditer sur le beau mot qu'a trouvé un impie de mes amis : il n'y a pas moyen de douter du doigt de Dieu, car il se l'est mis dans Fœil indiscutablement en créant le monde... Et puis, ces gens qu'il

a ruinés n'avaient qu'à ne pas jouer à la Bourse contre lui. Et d'un. Et puis y a-t-il une propriété qui n'ait pour origine le vol? Et de deux. Et puis, pourquoi voulez-vous que la Providence, qui ne s'est pas manifestée pour empêcher Jeanne d'Arc d'être brûlée vive et tant de coquins de mourir très paisiblement de leur belle mort, se mette en campagne pour punir M. Hafner d'avoir flibuste à des bourgeois égoïstes, ou à des nobles incapables, quelques millions de florins?... Mais laissons ce personnage, moitié vautour et moitié paon, pour sa charmante fille, à qui vous allez avoir un message agréable à transmettre. Vous vous rappelez un certain livre d'heures de Montluc?... »

— « Celui que votre ami Montfanon avait acheté pour vexer la pauvre petite?... »

— « Précisément. Le vieux ligueur l'a rendu à Ribalta, m'a dit ce dernier chez lequel j'ai passé hier. Sans doute par esprit de mortification... Je dis sans doute, car je n'ai pas pu joindre le pauvre cher homme depuis ce duel que son impatience envers Ardea et Hafiier a rendu inévitable. Il est allé en retraite je ne sais combien de jours au couvent du mont Olivet, près de Sienne, où il a un ami, un certain abbé de Negro dont il parle toujours comme d'un saint. J'ai appris par Ribalta qu'il est revenu, mais invisible. J'essaierai de forcer sa porte... Enfin le volume est de nouveau dans la boutique du pétroleur de la rue Borgognona, et si M'^^ Hafner le veut toujours... »

L'écrivain ne se doutait pas qu'au moment même où il s'amusait à blasphémer la grande et redoutable idée de la Providence, en digne enfant d'un siècle aveuglé de sophismes et hébété de fausses analyses, il servait lui-même d'instrument involontaire à cette justice mystérieuse toujours prête à nous atteindre dans nos criminelles victoires et à déjouer nos plus assurés calculs. Cette conversation avait eu lieu à deux heures. A quatre, Alba devait prendre Fanny pour faire ensemble quelques courses et finir l'après-midi dans le jardin de cette villa Celimontana que la nouvelle chrétienne aimait particulièrement à cause de l'allée de chênes verts à l'extrémité de laquelle se trouve une grotte décorée de cette inscription : ce Ici, saint Philippe de Neri, entouré de ses disciples, venait discourir des choses de Dieu. » Le premier soin de la contessina fut, comme il était naturel, de communiquer à son amie la nouvelle rapportée par Dorsenne et comment le livre d'heures tant désiré se trouvait être revenu dans la boutique de l'ancien garibaldien.

— « Qiiel bonheur! » s'écria Fanny avec une flamme de joie dans les yeux, a Moi qui ne savais pas quel cadeau offrir à mon cher cardinal... Veux-tu que nous courions taire cet achat tout de suite?... »

— « Le livre d'heures de Montluc? » répondit le vieux Ribalta quand les deux jeunes filles furent descendues de voiture devant son étroite boutique, plus poussiéreuse encore, plus encombrée de bro-

chures et où il se tenait avec une face encore plus maigre, plus hâve et plus rogue sous son long chapeau qu'il n'enleva pas. a Et comment savez-vous qu'il est revenu? Qui vous Ta dit? Il y a donc des espions partout?... »

— (( Mais, c'est M. Dorsenne, un des amis de M. de Monttanon, qui nous a prévenues, tout simplement, » dit Fanny de sa voix douce.

— « Sarà, sarà*, » reprit le marchand avec son insolence habituelle, et, ouvrant le tiroir du bahut où il enfouissait les plus disparates de ses trésors, il en tira le précieux volume qu'il tendit aux deux visiteuses sans le leur donner. Puis il entama, de sa lèvre bougonne et dégoûtée, un boniment qui reproduisait les détails donnés par Montfanon luimême. « Ah! C'est une pièce très authentique, une pièce unique. Il y a là une signature tronquée, mais indiscutable. Je l'ai comparée à celle qui se conserve aux archives de Sienne... C'est bien l'écriture de Montluc et voici son blason avec ses tourteaux. Voici encore les demi-lunes des Piccolomini... Il a toute une légende, ce livre d'heures. Le maréchal l'a donné, après le fameux siège, à un des membres de cette illustre famille. Et c'est pour le compte d'un des descendants que je me suis chargé de le vendre. .. On ne le cédera pas à moins de deux mille francs... »

— c( Qiiel voleur! » dit Alba en anglais à sa com-

* Ce sera .ainsi. C'est possible.

pagne. « Dorsenne m'a raconté que M. de Montfanon l'avait eu pour quatre cents... »

— « Tu en es sûre? » demanda Fanny, qui, sur une réponse affirmative, s'adressa au libraire avec la même douceur. Cependant un reproche passait dans son accent pour dire : « Deux mille francs, monsieur Ribalta? Mais c'est un prix qui n'est pas juste, puisque vous le cédiez à M. de Montfanon pour le cinquième de cette somme... »

— (( Alors je suis un menteur et un voleur, » répliqua brutalement le vieillard. « Un voleur et un menteur!» répéta-t-il. «Quatre cents francs!... Vous voudriez avoir ce livre d'heures pour quatre •cents francs?... Je voudrais, moi, que M. de Montfanon fût ici pour vous dire combien je lui en ai demandé... Un voleur et un menteur!... » Il eut un rire cruel en replaçant le livre d'heures dans le tiroir, auquel il donna un tour de clef, et, se tournant vers les deux jeunes filles, dont la fine beauté relevée par leurs fines toilettes contrastait si délicieusement avec le sordide entourage, il les enveloppa d'un regard si haineux qu'elles en eurent un petit frisson et qu'elles se serrèrent instinctivement l'une contre l'autre. Puis le libraire reprit, d'une voix plus enrouée, presque basse et coupée d'un sifflement sinistre : « Si vous voulez dépenser quatre cents francs, j'ai là un volume qui les vaut et que je me proposais de porter au palais Savorelli un de ces jours... Hé! Hé! Ce doit être un des tout derniers, car M. le baron a tout racheté. » En prononçant, en

glapissant plutôt ces paroles cnigmatiques, il avait ouvert le placard qui formait le dessous du bahut et avisé sur une des planches un livre enveloppé d'un journal parmi beaucoup d'autres, preuve qu'il savait s'y reconnaître bien vite dans l'apparent désordre de sa boutique. Il déplia ce journal, et serrant le volume de son énorme main aux ongles noircis, il découvrit le titre aux deux jeunes filles : a Hafner et sa bande. — Quelques réflexions sur un acquittement scandaleux, par un actionnaire. » C'était un pamphlet, aujourd'hui oublié, mais qui fit quelque bruit à l'époque dans les cercles financiers de Paris, de Londres et de Berlin, ayant été imprimé à la fois en trois langues : en français, en allemand et en anglais, au lendemain du retentissant procès du Crédit cAustro-Valmate. Pour être juste, même envers un homme très injuste, il convient d'ajouter que cet opuscule fourmillait d'inexactitudes, comme la plupart des ouvrages de ce genre. Les seules pages vraiment terribles, parce qu'elles étaient indiscutables comme un fait, reproduisaient in extenso le compte rendu du procès lui-même et l'arrêt avec ses considérants aussi honteux pour Hafner qu'une condamnation : <c Vu la limite indécise qui sépare ici la mauvaise administration de la fraude... » telle était la plus douce des phrases qui motivaient un acquittement si scandaleux, en effet, que le baron passait pour avoir dépensé des sommes énormes afin d'en modifier la teneur, sans y réussir. C'était bien làdessus qu'avait compté l'auteur de la brochure qui

était venu, son pamphlet rédigé, en oftrir un exemplaire à l'intéressé en lui proposant de lui vendre toute l'édition en bloc.

— « Pourquoi voulez-vous, » avait simplement répondu Hafner, « que je paie quarante mille francs cinq cents exemplaires qu'une agence de librairie me procurera dans deux ans à cinquante kreutzers l'un dans l'autre?... »

De fait, il avait patiemment racheté et détruit le plus grand nombre des volumes, et auprès de qui les autres lui eussent-ils fait du tort? Ce profond réaliste savait trop bien l'opinion que professaient à son égard les consciences scrupuleuses. Mais il en méprisait la niaiserie comme il méprisait la lâcheté des autres. Il savait aussi que la lettre imprimée n'a aucune valeur, passé le premier instant de surprise, même quand les révélations qu'elle apporte sont exactes. Les journaux ne se sont-ils pas chargés, par l'abondance des calomnies qu'ils accueillent, de rendre inoffcnsives jusqu'aux plus indiscutables vér tés? Aussi Ribalta s'abusait-il, en conservant avec un tel soin cet inutile outil de chantage, comme il s'abusait en croyant que la pauvre Fanny était trop initiée aux affaires de son père pour ne pas connaître l'existence de l'injurieux pamphlet. Il eût d'ailleurs su la vérité, c'est-à-dire dans quelle ignorance absolue se trouvait M"^" Hafner sur la réputation du baron, qu'il lui eût encore montré le redoutable volume. Il y avait, dans cet homme de révolution qui achevait, parmi les bouquins de cette misérable bou-

tique, son impuissante existence, un fond terrible de cruauté envieuse. Y a-t-il jamais autre chose dans l'âme des fauteurs de sanglantes revendications sociales? Ses petits yeux marrons clignaient d'une joie véritablement féroce, tandis qu'il tendait le volume sans le lâcher et qu'il répétait :

— (( Il les vaut, celui-là , les quatre cents francs ?. . . »

— ce Ne regarde pas ce livre, Fanny, » dit vivement Alba, après avoir lu le titre de l'ouvrage et en employant de nouveau l'anglais, « c'est une de ces vilenies dont il ne faut même pas souiller sa pensée. » Elle s'était mise entre son amie et le marchand, tout en parlant, et elle continua, sublime d'indignation et de dégoût : « Vous pouvez garder ce livre, monsieur, puisque vous vous faites le complice de ceux qui l'ont écrit, en spéculant sur la peur que vous croyez qu'il inspire. M^'^ Hafner le connaît depuis longtemps, et ni elle ni son père n'en donneraient un centime... »

— « Allons! tant mieux, tant mieux, » fit Ribalta en repliant son volume, « dites toujours à monsieur votre père que je le tiens à sa disposition... »

— « Ah ! Le misérable ! » dit Alba quand Fanny €t elle furent sorties de la boutique et remontées en voiture. « Oser te montrer ce livre, à toi! Et il n'y a pas de tribunaux pourpoursuivre des actions pareilles! »

— « Tu as vu, » répondit Fanny, « j'ai été si saisie que je n'ai pas pu articuler un mot... Qiie cet homme m'offrît cet infâme ouvrage, c'était bien

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triste. Mais c'est un pauvre homme et qui a besoin d'argent sans doute. Seulement qu'il se soit trouvé quelqu'un pour l'écrire contre mon père, voilà qui est trop horrible!... Mon père? Tu ne peux pas savoir sa délicatesse en affaires. C'est l'honneur de sa profession. Il n'y a pas un souverain en Europe qui ne lui ait rendu témoignage. Tu as vu toutes ses croix? Qiiand il a eu ce procès où il a dû lutter contre tous les envieux que lui avait faits sa fortune, j'étais une petite fille alors. Je me rappelle comme il était remué. Pense donc, on touchait à son nom!... Et ces lâches ont continué, même après que les juges avaient prononcé un arrêt qui glorifiait sa probité, paraît-il, une des plus éclatantes justifications d'honnête homme qu'il y ait eu... Heureusement il l'ignore... »

Cette protestation passionnée était si touchante, l'illusion où vivait la généreuse enfant était si sincère qu'Alba lui serra la main avec une tendresse plus émue encore. Elles ne continuèrent pas à parler de ce douloureux sujet, ayant retrouvé presque tout de suite, dans un des magasins de la place d'Espagne, la demoiselle de compagnie qui devait les chaperonner. Mais tous les mots, tous les gestes, tous les regards de la contessina durant la promenade furent des caresses à la peine qu'éprouvait son amie, sa sœur de destinée, — plus heureuse qu'elle puisque l'heure de la défiance n'avait même pas sonné! Quand elle se retrouva le soir avec Dorsenne qui dînait de nouveau chez M*"^ Sténo, elle

le prit à part pour lui raconter cette scène tragique et pour le questionner :

— « Vous connaissez cette brochure?»

— « D'aujourd'hui ! » fit l'écrivain, « Montfanon, que j'ai enfin pu joindre, vient d'acheter un des deux exemplaires que Ribalta a reçus ces temps derniers. Le vieux ligueur croit à tout, vous savez, quand il s'agit d'un Hafner... Moi je suis plus sceptique dans le mal comme dans le bien... Il n'y a que le compte rendu, du procès qui m'ait produit de l'impression, car là, ce sont des réalités, et l'arrêt!... Ah! quel arrêt! Il faut avouer qu'en le lisant, on se sent heureux de n'être pas fils d'un pareil père... »

— c( Il a été acquitté pourtant ? »

— « Oui, » répondit Dorsenne, « mais il n'en reste pas moins avéré qu'il a ruiné des centaines et des centaines de personnes... Autant que j'ai compris cette ténébreuse histoire, il avait obtenu pour son Crédit cAusrro-Valmare une concession de chemin de fer assez importante. Il s'agissait de desservir un tas de pays en rie et en rie, Illyrie, Croatie, Dalmatie, Styrie. Comment le baron et ses amis ont porté les titres de deux cent vingt-cinq fi-ancs à cinq cents, à sept cents, à mille, je ne vous l'expliquerai pas, ni comment s'est produite la débâcle sur toute la ligne. C'est l'histoire des innombrables entreprises qui ne réussissent qu'à drainer la petite épargne au profit de quelques loups-cerviers du genre de Hafner. Car, ce qui est bien établi, c'est

COMMUNE MISÈRE 4If

qu'il a fait lui-même la hausse ec la baisse. Encore une foi? ne me demandez pas le procédé... Je n'ai pas étudié la Bourse. C'est un tort de la part d'un romancier qui veut peindre le monde moderne, j'aurais diî entrer dans la coulisse pour deux ou trois mois.. . Tant il y a que notre ami a très certainement raflé aux gogos une somme énorme, en frisant le code de si près que pour un cheveu de plus il était pris. Le cheveu n'y était pas, ou bien messire Justus, — quelle épigramme que ce nom! — a payé pour qu'on ne l'y vit pas, et les obligataires n'ont pas pu le faire condamner... »

— « Enfin pour vous il est clair, par le compte rendu de ce procès, que c'est un voleur?» interrompit Alba.

— « Clair comme vous êtes là, contessina, » répondit Dorsenne, « si toutefois c'est voler que de détrousser son prochain en échappant à la justice. Mais ce ne serait rien. Le c'oin sinistre dans cette affaire, c'est le suicide d'un certain Schrœder, un brave bourgeois de Vienne qui connaissait notre baron intimement, et qui avait mis, sur les conseils de son excellent ami, toute sa fortune, trois cent mille florins, dans cette aff'aire. Il les a perdus et de désespoir il s'est tué, et avec lui sa femme et leurs trois enfants. On a lu à l'audience une lettre de cet homme à Justus Hafncr... Oui! Quelle lettre !... »

— « Mon Dieu ! » dit Alba en joignant les mains, a Et Fanny aurait lu- cette lettre dans ce livre... »

4l6 COSMOPOLIS

— « Oui, » reprit Julien, « et tout le reste, avec preuve à l'appui. Mais rassurez-vous, elle n'aura pas le volume. Je passerai demain chez cet anarchiste de Ribalta et je rachèterai ce dernier exemplaire si Hafner ne s'en est pas occupé déjà. En temps ordinaire, il serait homme à en rire. En ce moment il y a ce mariage. Il doit redouter la presse, et tenir à supprimer tout ce qui donnerait lieu à quelque chronique sur cette page peu brillante de sa vie. La déposition du frère de ce Schrœder, je m'en souviens, est encore plus effroyable que la lettre... »

Malgré ses affectations continuelles d'ironie et malgré son parti-pris d'égotisme intellectuel, Julien était obligeant. Il n'hésitait jamais devant un service à rendre. Il n'avait pas menti à sa petite amie en lui promettant de racheter le dangereux ou vrao-e, et, à tout hasard, il se dirigea le lendemain matin vers la boutique de la rue Borgognona, muni des vingt louis demandés par le libraire. Que devint-il lorsque ce dernier lui répondit :

— « C'est trop tard, monsieur Dorsenne. La jeune demoiselle est déjà venue hier au soir. Elle avait fait semblant de ne pas tenir au volume devant l'autre. C'était pour marchander sans doute. Hé! hé! Mais elle a dû payer le vrai prix... J'aurais demandé davantage au père. On doit des égards à une jeune fille... »

— ce Malheureux! » s'écria le romancier. « Et vous plaisantez après avoir commis cette action de Judas!

COMMUNE MISÈRE 4iy

Aller apprendre à une fille les fautes de son père quand elle les ignorait!... Jamais, entendez- vous, jamais plus ni M. deMontfanon ni moi ne mettrons les pieds chez vous, ni monseigneur Guérillot, ni aucune des personnes que je connais... Je raconterai à tout le monde votre infamie, je l'écrirai, et elle paraîtra dans tous les journaux de Rome. Je vous ruinerai, entendez-vous, je vous forcerai à fermer cette immonde boutique... »

— « Patience! Patience! » répondit le vieillard îans se fâcher de cette virulente sortie. «Vous serez bien heureux un jour de réclamer la protection du père Ribalta, si vous vous trouvez ici quand se fera la grande liquidation des capitalistes. Et vous regretterez alors ce petit accès defuria française... Allez, » continua-t-il avec une âpreté de haine qui disait assez combien peu il se repentait de son hideux marché : « Je ne lui ai rien appris, à la fille du Tedcsco... Et quand je lui aurais tout appris, est-ce que ce ne serait pas juste?... Je l'ai lu aussi, moi, ce livre. Et les deux petites Schrœder qui sont mortes à cause de cet Hafner, est-ce qu'elles étaient moins innocentes que sa fille à lui? Et tant d'autres filles qui sont devenues des prostituées, parce que leurs parents ont perdu leur fortune, toujours à cause de ce monsieur?... C'est à la guillotine que je voudrais les envoyer tous deux, le père et la fille, comme on eût fait en 93... Voilà des hommes! Voilà une époque!... Mais, patience! Patience! Ça recommencera, et de plus belle. En attendant, s'il est vrai que

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ce bouquin peut les avoir brouillés, sa fille et lui, c'est autant de fait... Hé! hé! hé! »

Dorsenne s'enfuit sans répondre, saisi d'horreur devant cette explosion de gaieté barbare. Ribalta venait de lui apparaître comme l'incarnation de ce qu'il haïssait le plus en sa qualité d'intellectuel passionné: le révolutionnaire moderne qui n'a plus qu'un programme, détruire. Lui qui avaitpris comme devise en poUtique la parole de Goethe empêchant l'exécution populaire d'un voleur au siège de Mayence : « J'aime mieux l'injustice que le désordre... » il aurait, en temps ordinaire, haussé les épaules aux déclamations du garibaldien. iMais, dans la circonstance, cet homme, devenu l'aveugle instrument d'une équité vengeresse, le paralysa d'épouvante. Il se rappela les phrases moqueuses qu'il avait prononcées la veille à l'endroit du dogme de la Providence, et il eut un frisson à constater ce coup de foudre subit dans le ciel bleu du bonheur de Hafner, cette dénonciation de son passé faite à sa fille dans un pareil moment et par cette voie si détournée à la fois et si naturelle. Un verset de la Bible que Montfanon citait sans cesse dans leurs interminables discussions sur les races, lui revint tout d'un coup à la mémoire : « Tropter peccata pavum jîlii affligemur... Les fils seront punis pour les péchés des pères. » Si Fanny avait lu le livre acheté ainsi, comme c'était certain, elle devait traverser à cet instant la même crise aiguë de troubles affreux qu'Alba avait subie le soir de la lettre anonyme.

Pendant toute la journée, Dorsenne essaya vainement de secouer le poids de mélancolie que cette visite chez le brigand de la rue Borgognona lui avait laissé sur le cœur. La pensée de l'effroyable coup dont avait dû être frappée Fanny le navrait de pitié, et en même temps il appréhendait l'influence qu'aurait sur Alba cette ressemblance dans le chagrin, La sensation d'une commune misère allait-elle exalter, allait-elle adoucir le malheur des deux jeunes filles? Aussi, en franchissant à neuf heures le seuil de la villa Sténo pour rendre compte de sa mission à la contcssina, était-il singulièrement remué lui-même. Il n'y avait là personne que les Maitland et deux voyageurs de passage, deux diplomates anglais, en route pour un poste de l'extrême-Orient.

— « Je vous attendais, » dit Alba à son ami, aussitôt qu'elle put causer avec lui dans un coin de salon. « J'ai besoin que vous me donniez un conseil... Il s'est passé hier soir chez les Hafner un incident tragique... »

— « Cela devait être, » répondit Dorsenne. « Fanny a acheté le livre de Ribalta... »

— « Elle a acheté le livre! » fit Alba qui changea de visage et qui se mit à trembler de tout son corps. « Ah! la malheureuse! L'autre chose ne suffisait pas!... »

— f< Quelle autre chose? » interrogea Julien.

— (c Vous vous rappelez, » dit la jeune fille, « que je vous avais parlé de cet équivoque Noé Ancona, de cet agent d'affaires véreux- qui a servi de prête-

nom à Hafner pour vendre Ardea et forcer ainsi le mariage? Eh bien! Il paraît que ce personnage ne s'est pas trouvé suffisamment payé de sa complicité. Il a réclamé au baron une forte somme, une commandite pour fonder quelque grosse maison de vol, que ce dernier a refusée net. L'autre Fa menacé de raconter leur petite opération à Ardea, et il l'a racontée. »

— « Et Peppino a été indigné? » fit Dorsenne en hocliant la tête, a Cela ne lui ressemble pas!... »

— « Indigné ou non, » reprit Alba, « il est arrivé hier soir au palais Savorelli pour faire à son futur beau-père une scène terrible... »

— ce Et obtenir un supplément de dot, » interrompit l'écrivain.

— c( Il a été bien maladroit alors, » dit Alba, (( car même la présence de Fanny, qui est arrivée au milieu de cette affreuse discussion, ne l'a pas arrêté. Peut-être avait-il bu un peu plus que de raison, comme c'est de nouveau son habitude... Mais, voyezvous cette pauvre enfant initiée à cet abominable marchandage de son avenir, de son bonheur, et si elle a lu le livre par-dessus le marché?... Non, c'esr trop horrible!... »

— (( Quelle scène de famille! » s'écria Dorsenne. (.(. Enfin, le mariage est-il rompu? »

— c( Officiellement, non. Fanny est au lit, malade d'émotion. Ardea est venu dès ce matin voir ma mère, qui a vu aussi Hafner. Elle les a mis d'accord en leur démontrant, ce qu'elle croit vrai, qu'ils

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ont un égal intérêt à éviter tout scandale et à s'arranger. Mais il reste la chère petite. Maman désirait que j'y allasse, dès cette après-midi, la supplier de revenir sur sa résolution. Car elle a déclaré à son père qu'elle ne voulait plus entendre parler du prince. J'ai refusé. Maman insiste... N'est-ce pas que j'ai raison?... »

— « Qui sait? » répondit Julien. « Quelle va être sa vie en tête-à-tête avec son père, maintenant qu'elle n'aura plus d'illusions sur lui?... »

Il n'eut pas le temps d'en dire davantage. Leur causerie trop animée avait attiré l'attention de la comtesse. Elle appréhenda sans doute que sa fille ne racontât prématurément au jeune homme la rupture imminente, mais non définitive encore, du mariage Hatner. Elle s'approcha de leur groupe, suivie de Maitland, qui d'une main tenait un petit verre plein d'eau-de-vie, de l'autre un fort cigare, et elle interpella Julien de sa voix sonore :

— Ci Dites donc. Dorsenne, je commence à croire que Vieil Ami a deviné juste et que vous prenez des notes sur ma fillette pour votre prochain roman. »

— « Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, » repartit l'écrivain sur le même ton de badinage, « mais la contessina est trop compliquée, trop difficile... Il faut avoir ramassé le pinceau du Vinci pour peindre une Joconde... »

Il s'était tourné du côté de Lincoln Maitland pour débiter ce compfiment, qui chatouilla d'une manière délicieuse l'amour-propre de l'artiste amé-

ricain. Après avoir ri de son gros rire d'athlète heureux, il répondit, s'adressant à sa maîtresse :

— (( C'est lui que je voudrais peindre, et pas d'aujourd'hui!... Serait-il intéressant à chercher, hein, dans une note olivâtre, presque verdâtrer... Mais il n'a jamais voulu... Vous devriez le forcer de venir à Piove avec nous?... »

— (( Quelle bonne idée! » s'écria la comtesse. « Eh Bien, voulez-vous, Dorsenne? » et elle regardait Julien de ses beaux yeux bleus qu'éclairait l'unique désir de plaire à ce nouveau caprice de son amant, exprimé d'une manière si peu cérémonieuse. « Nous partons dans huit à dix jours, si Dieu permet... Je vous donne un pavillon où vous serez tout seul pour écrire, avec une bibliothèque immense : celle de mon arrière-grand-père, l'ami de votre Stendhal et de Lord Byron... Nous avons la brise de l'Adriatique le matin et le soir, et il ne fait jamais trop chaud. Linco m'a promis de rester jusqu'à la fin de juillet. A ce moment nous nous transportons tous à Venise pour prendre les bains. Vous verrez ce que c'est que notre existence de campagne dans le Veneto. » ^

— c( Le peintre est étonnant, » se disait Dorsenne B une heure plus tard en revenant à pied le long du 'jf trottoir de la rue du Vingt Septembre, par le plus doux des clairs de lune de ce ciel de Rome qui en a de si doux, k il fait les invitations à la campagne, maintenant. Encore un peu, il se mettra en face de la comtesse à table. Voilà une jolie perspective d'été

pour ma pauvre petite amie, que ce séjour à Piove. Il est positif que la mère avait envie que je yienne. Est-ce qu'elle aurait Fidée que je suis un mari possible?... Allons, allons! Il n'est que temps d'imiter les dix mille Grecs et de m'illustrer par ma retraite, — pas avant d'avoir su le résultat de l'entretien des deux pauvres enfants... Oiiels regards et quelles paroles vont-elles échanger? Voilà un dialogue qui serait pathétique à noter! Mais il n'y a jamais de témoin pour les entretiens les plus passionnants. Il faut les imaginer. C'est pour cela que l'art est toujours inférieur à la vie... »

Elle devait en effet avoir lieu dès le lendemain, cette scène émouvante, et moins de vingt-quatre heures après que le romancier s'était exprimé ainsi à lui-même le regret de n'y pas assister. Seulement il se méprenait sur la teneur du dialogue, d'une manière qui prouvait une fois de plus que la subtilité d'intelligence ne devinera jamais la simplicité du cœur. Les tragédies morales les plus douloureuses de toutes se nouent et se dénouent le plus souvent par des silences. Ce fut dans l'après-midi, vers les six heures, qu'un domestique vint annoncer la visite de M"^ Hafner à la contcssina, occupée en ce moment à relire pour la dixième fois la décevante Êglogue mondaine, ce tendre récit de l'aride Dorsenne. Qiiand Fanny fut entrée dans la chambre, Alba put constater quelle épreuve sa filleule ravie de l'autre semaine venait de .traverser, à l'éton-

nante et si rapide altération de cet expressif et noble^ visage. Elle lui prit la main sans lui parler d'abord, puis, comme si elle eût ignoré absolument la cause réelle de l'indisposition de son amie :

— « Que je suis contente de te voir!,.. » dit-elle. « Tu vas mieux?... »

— « Je n'ai jamais été malade, » répondit Fanny, qui ne savait pas mentir. « J'ai eu de la peine, voilà tout... » Et regardant Alba, comme pour la supplier de ne pas lui demander d'explications, elle ajouta : « Je suis venue te dire adieu... »

— « Tu pars? » demanda la contessina.

— c( Oui, » fit Fanny. a Je vais passer l'été dans une de nos terres, en Styrie. » Et à voix basse : « Ta mère t'a dit que mon mariage est rompu?... »

— « Oui, » dit Alba, et toutes deux se turent de nouveau. Ce fut Fanny qui interrogea l'autre, après quelques minutes, la première :

— « Et toi, que fais-tu de ton été?» demandât-elle.

— (( Nous allons à Piove, comme toujours, » répondit Alba. « Il y aura peut-être Dorsenne avec nous, et certainement les Maitland... »

Il se fit entre elles un troisième passage de silence. Elles se regardèrent, et voici que, sans prononcer un mot de plus, elles lurent distinctement dans le cœur l'une de l'autre. Le martyre qu'elles subissaient était si pareil, elles le savaient toutes deux si pareil, qu'elles sentirent à la même minute une même pitié les envahir. Obligée de condamner de la plus

COMM UNE MISÈRE 4?. f

irrévocable condamnation l'une son père, l'autre sa mère, chacune eut un mouvement de tout son être vers son amie malheureuse comme elle. Et tombant dans les bras l'une de l'autre, elles éclatèrent en

sanglots.

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S-Tr^jMLLES avaient fait du bien au cœur triste

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d'Alba, ces larmes de son amie, tant i?^m qu'elle avait tenu cette amie entre ses bras, palpitante de douleur et de pitié. Mais lors que l'autre fut partie et que la fille de M'"^ Sténo se retrouva seule, en face de sa pensée, une détresse plus grande la terrassa. Cette pitié que lui avait montrée sa compagne de misère, n'était-ce pas une preuve de plus qu'elle avait raison de ne pas croire en sa mère? Ni le travail de ses propres observations sur les manières d'être de la comtesse, ni la dénonciation de la lettre anonyme, ni le duel de Boleslas, ni le billet de Maud, ni ce départ trop significatif n'avaient abouti pour elle à la certitude absolue qui ne laisse plus une chance au doute... Entre cette évidence totale et les demi-évidences

des hypothèses même les plus vraisemblables, il y a place pour tant d'étapes ! Alba les avait toutes franchies, et chaque incident nouveau l'avait empoisonnée d'un nouveau soupçon. Ce qu'elle venait de discerner à travers les larmes de Fanny Hafner ne pouvait qu'accroître l'oppression de ce malaise. Que savait cette récente et déjà si tendre amie? Pourquoi et comment la plaignait-elle, même dans une crise si violente de malheur personnel? La réponse à ces questions était trop claire et la jeune fille la sentit si cruelle qu'elle mit les mains sur son cœur comme pour arracher de son sein cette invisible aiguille dont la pointe la déchirait, et elle gémissait tout haut :

— « Ah! Si je me trompe, que je le sache, du moins. Et si je ne me trompe pas, que je le sache encore!... Je souffrirais moins!... »

Hélas ! La misérable enfant ne devinait pas, tandis qu'elle jetait vers la destinée cet appel de désespoir, qu'il y avait à Rome et dans son entourage immédiat une créature occupée à réaliser ce vœu insensé. Et cette créature était la même qui n'avait pas reculé devant l'infamie de la lettre anonyme, cette jolie et sinistre Lydia Maitland, cette fine, cette silencieuse jeune femme, aux grands yeux bruns toujours souriants, toujours impénétrables dans ce teint lisse et mat qu'aucune émotion, semblait-il, n'avait jamais effleuré. L'insuccès de sa première tentative avait exaspéré sa haine contre son mari et contre la comtesse jusqu'à la fureur, mais une fureur concentrée, ramassée, repliée sur elle-même et qui allait guet-

tant une nouvcile occasion de frapper, depuis des semaines, patiemment, obscurément. Elle avait si bien cru tenir sa vengeance lors du retour affolé de Gorka, et à quoi avait-elle abouti? A débarrasser Lincoln d'un rival dangereux et à mettre en péril la vie du seul être à qui elle tînt ici-bas! Elle venait de passer de longues heures au chevet du frère dont elle était passionnément jalouse, avec un dévouement qui eût été sublime s'il n'avait servi à cette âme bourrelée d'une quotidienne pâture de haine. Elle avait constaté là, de nouveau, dans cette chambre de malade, à chaque heure, presque à chaque minute, la profondeur de l'amitié que le blessé portait à celui pour lequel il s'était battu. — Florent était reconnaissant à Lincoln d'avoir pu risquer sa propre vie en son lieu et place ! Quand Lydia lui avait appris le départ de Gorka, quel éclair de joie il avait eu dans les yeux ! Quel éclair encore quand la comtesse leur avait communiqué son projet d'une longue villégiature à Piove,puis d'une fin d'été à Venise, tous ensemble! Ce séjour dans la campagne de la maîtresse de son mari achevait d'exaspérer la colère cachée de Lydia. Elle souffrait à en jeter des cris, comme une bête emprisonnée et qui se heurte aux barreaux, quand sa pensée impuissante se meurtrissait à l'imao^e du bonheur que les deux amants goûteraient dans l'intimité de la villa, avec les splendeurs autour d'eux des paysages de la Vénétie. Lincoln les lui rendait présents à l'avance, ces paysages, en les décrivant devant elle avec sa mémoire

de peintre, d'après les tableaux où Giorgione, Titien et Bonifazio en ont fixé la poésie, l'opulente verdure, les molles ondulations, les lointains bleuâtres. Dans l'atelier une copie ancienne d'une des fêtes champêtres, attribuée tour à tour à chacun de ces trois artistes, montrait une courtisane nue auprès d'un puits; et avec sa magnifique poitrine, avec son geste lent, ses cheveux blonds emmêlés de perles, sa bouche humide et sensuelle, ses souples hanches, on eût dit une sœur de Caterina Sténo, tandis qu'un des seigneurs qui jouait de la viole auprès de cette créature de désir, avait les épaules, la carrure et l'insolente placidité de l'Américain! La nerveuse et sèche Lydia sentait le fiel lui crever sur le cœur chaque fois qu'elle regardait cette toile maintenant qui lui représentait cette perspective d'une joie qu'elle ne pouvait plus empêcher. Quelle arme avait-elle entre ses mains aux doigts si souples qui n'avaient pas craint de se déshonorer au honteux travail de tant de dénonciations clandestines? Composer de nouvelles lettres anonymes? A quoi bon? Elle en avait, depuis le duel, envoyé une à la Vénitienne qui avait plaisanté tout haut de cette infamie avec la gaieté insolente de la force que ne trouble jamais l'inquiétude. Qu'avait-elle obtenu en avertissant Alba? Une inutile tristesse, puisque la contessina n'en continuait pas moins à poser et à couvrir de son innocence les désordres de sa mère. Sans doute l'épouse traliie gardait une pleine facilité de provoquer un scandale et un siivorce, grâce à des

preuves aussi indiscutables que celles dont elle avait accablé Maud. Il lui suffisait de porter chez un homme de loi la correspondance qui dormait dans le meuble Espagnol. A quoi bon encore? Elle ne se vengerait pas de son mari à qui ce divorce serait indifférent aujourd'hui qu'il gagnait autant d'argent qu'il en désirait, et elle perdrait son frère. Si évidents que fussent les torts de Lincoln, elle était trop sûre que Florent le lui préférerait, et c'était justement cette préférence certaine qui excitait en elle cette âpreté enragée de rancune. Elle passait en revue toutes les personnes et tous les moyens, et son instinct, cette espèce de double vue animale, comme d'un reptile venimeux et féroce, finissait toujours par ramener sa pensée vers Alba. Durant les séances interminables que l'acharnement du peintre passionné autour de son modèle renouvelait et prolongeait sans cesse, elle étudiait, elle aussi, le pâle et mince visage de la jeune fille. Elle devinait dans ces yeux bleus, dont les paupières battaient si nerveusement, un indéfinissable mystère de révolte. Elle examinait cette bouche à demi ouverte dont les coins tombaient dans un pli si amer. Elle suivait du regard cette visible consomption d'une adolescence rongée par l'idée fixe. Non, ce n'était ni l'attitude ni le masque d'une complice, et ce n'était pas non plus l'aspect d'une personne qui sait. Lydia avait beau se répéter qu'avertie comme Alba l'avait été par sa lettre, le doute sur l'inconduite de M'"^ Sténo ne lui était plus possible. Elle se con-

vainquait à d'innombrables menus signes que la contessina doutait encore, et alors elle concluait : — (( C'est bien là qu'il faut frapper... Mais comment?... »

Oui. Comment? Il y avait au service de la haine chez cette frêle femme, en apparence perdue de mondanités, cette énergie virile dans la décision qui se retrouve dans toutes les familles d'origine vraiment militaire. Le sang du colonel Chapron remuait en elle et lui donnait un besoin d'agir. Or, que risquait-elle en tournant cette action du côté d'Alba? Si la jeune fille était éclairée sur sa mère, une preuve de plus ne lui apprendrait rien, mais il n'y avait non plus aucun risque à la lui donner. Si au contraire la contessina n'était pas arrivée à la certitude, cette preuve de plus, mais décisive, n'amènerait-elle pas un éclat? Pour audacieuse que fût la Vénitienne, il lui serait pourtant difficile d'emmener à la fois son amant et sa fille à Piove, une fois convaincue d'être la maîtresse de cet amant aux yeux de cette fille et devant témoins, sinon d'une manière tout à fait publique. A force de tourner et de retourner ces raisonnements, Lydia finit par élaborer un de ces plans d'une simplicité abominable où se révèle ce qu'il faut bien appeler le génie du mal, tant ils supposent de lucidité dans la conception et de scélératesse dans l'exécution. Elle se dit qu'il ne fallait pas chercher d'autre théâtre que l'atelier pour la scène décisive qu'elle médi-

tait. Elle connaissait trop la fureur d'amour dont M"^^ Sténo était possédée pour douter qu'aussitôt seule avec Lincoln elle ne lui prodiguât de ces baisers affolés dont parlait leur correspondance. Le piè2,e à tendre devenait très simple. Il suffisait qu'Albaet Lydia se trouvassent dans un poste d'observation pendant que les deux amants se croiraient en tête-à-tête, ne fût-ce que pour une minute. La disposition des lieux fournit à la redoutable femme le moyen de se créer cette place d'espionnage en toute sécurité. Menacée dans la hauteur de deux étages, l'atelier occupait la moitié de l'épaisseur de la maison. Le mur qui le fermait du côté des appartements s'achevait par une cloison formée de verres de couleur à travers lesquels il était impossible de voir. Ce vitrage suffisait à éclairer d'un peu de jour un corridor très sombre, attenant lui-même à une lingerie. Lydia employa plusieurs heures de plusieurs nuits à découper avec le diamant d'une bague un trou de la largeur d'une pièce de cinquante centimes dans un de ces carreaux dépolis. Elle eut soin d'exécuter cette opération, digne d'un forçat, debout sur un tabouret, de telle façon que, même ce judas d'un nouveau genre une fois découvert, sa petite taille la défendît du soupçon d'ayoir pu travailler à ce travail minutieux, difficile à une telle hauteur. Elle y atteignait pourtant à condition de se hausser sur lu pointe de ses pieds. Car il fallait qu'elle pût regarder par cette ouverture, elle aussi, et la minutie de son calcul était allée jusqu'à ce dé-

cail. Ces préparatifs étaient achevés depuis plusieurs jours que, malgré son absence de scrupule dans l'assouvissement de ses haines, elle hésitait encore à employer ce procédé de vengeance, tant il y avait de cruauté atroce à faire espionner ainsi une mère par sa fille. Ce fut Alba elle-même qui se chargea d'éteindre cette dernière flamme d'humanité dont s'éclairait cette conscience ténébreuse, et cela par la plus innocente des conversations. C'était le soir même de l'après-midi où elle avait échangé ce triste adieu avec Fanny Hafner. Elle était plus énervée encore que d'habitude et elle parlait avec Dorsenne dans ce coin du hall de la villa Sténo témoin de tant de causeries pareilles, l'unique consolation de sa détresse. Il y avait très peu de monde en ce moment dans le salon, et les deux jeunes gens avaient baissé la voix d'abord pour n'être pas entendus. Puis, comme il arrive, ils étaient revenus, sans même s'en apercevoir, à leur ton naturel. Peu à peu, préoccupés uniquement de ce qu'ils se disaient, ils n'avaient pas pris garde que Lydia se rapprochait d'eux par un simple changement de fauteuil qui lui permît, en causant elle-même avec un visiteur quelconque, de tendre l'oreille aux phrases prononcées par la contessina. Elle n'aurait pas tourné autour de cette dernière, comme elle faisait depuis des semaines, qu'elle eût encore guetté cet aparté, d'après le même instinct qui la poussait à lire les moindres lettres tombées entre ses mains, à interroger les domestiques, à espionner enfin sous toutes les formes et

as

dans toutes les circonstances. Et voici les mots qu'elle surprit à une minute. En les prononçant, la pauvre Alba outrait de beaucoup sa pensée, elle toute générosité et toute justice. Mais elle soufFrait, et elle soulageait sa souffrance en parlant avec amertume de quelqu'un dont l'image s'associait trop étroitement au souvenir de son pire bourreau. C'était du brave Florent Chapron qu'il s'agissait et elle répondait à Dorsenne qui lui en taisait l'éloge :

— « Que voulez-vous? C'est vrai que j'ai presque une répulsion pour lui... C'est pour moi comme un être d'une autre espèce... Son amitié pour son beaufrère?... Oui. Elle est très belle, très touchante... Hé bien! Elle ne me touche pas. C'est un dévouement qui n'est pas humain. C'est trop instinctif et trop aveugle... Enfin, je sais que j'ai tort... Il y a ce préjugé de race que je ne vaincrai jamais tout à fait... »

Dorsenne lui avait touché les doigts en ce moment-là, sous le prétexte de lui prendre son éven tail,en réalité pour l'avertir, et il lui avait dit, à voix très basse cette fois ;

— (c Allons un peu plus loin, Lydia Maitland est trop près... »

Il avait cru surprendre un tressaillement dans la sœur de Florent, sur laquelle il avait jeté les yeux par hasard, tandis que sa trop sensible interlocutrice ne se surveillait plus. Mais comme le joli rire clair de Lydia s'était élevé à la même seconde, l'imprudente Alba avait pu lui répondre :

— « Heureusement elle n'a rien entendu. Et voyez comme on peut causer du chagrin sans s'en douter!... Je viens d'être inique, » continua-t-elle, « car ce n'est pas leur faute, ni à Florent, ni à elle;, s'il y a un peu de sang noir dans leurs veines, d'autant plus qu'il est corrigé par du sang de héros, et qu'ils sont tous les deux parfaitement élevés, et, ce qui est mieux, parfaitement bons, et puis je sais bien que s'il y a une grande idée dans ce siècle-ci, c'est d'avoir proclamé que vraiment tous les hommes sont frères... Mais je me sens si nerveuse ce soir... La peine de Fanny m'a trop impressionnée, et quand on est blessée, on devient vite mauvaise... Causons d'autre chose, voulez-vous? De votre ami Montfanon, par exemple, que je voudrais tant connaître. S'est-il enfin pardonné d'avoir assisté à votre duel? Maintenant que le mariage est rompu, va-t-il pardonner aussi à la pauvre Fanny?... »

Elle avait parlé d'un accent plus assourdi que celui de Dorsenne cette fois, mais trop tard. D'ailleurs, même si la sœur de Florent eût entendu ces nouvelles paroles, elles n'eussent pas suffi à guérir la blessure que les premières lui avaient faite à la place la plus ulcérée de son amour-propre intime.

— « Et moi qui hésitais, » se dit-elle, ce moi qui pensais à la ménager!... »

Cet adieu au remords devait marquer et marqua le moment d'en finir pour cette âme vigoureuse et qui possédait, en les appliquant à de scélérates satisfactions de rancune, quelques-unes des qualités

propres aux grandes intrigantes de la politique et du monde. Elle n'attendit pas vingt-quatre heures pour exécuter le funeste projet qui devait consommer le malheur d'une pauvre enfant sans défense. Le lendemain matin vers les midi, elle se trouvait à l'atelier, assise à côté de M™^ Sténo, tandis que Lincoln donnait au portrait, enfin presque achevé, les derniers coups d'un pinceau trop chercheur, et qu'Alba posait sur le grand fauteuil, absorbée et pâle à son habitude. Florent Chapron, après avoir, lui aussi, assisté à une partie de cette séance, venait de se retirer, appuyé sur la béquille dont il se servait encore par précaution. Cette absence parut si propice à Lydia, qu'elle résolut aussitôt de ne pas laisser échapper une pareille occasion, et comme si une fatalité s'était mêlée de lui rendre son œuvre d'infamie plus aisée, M""^ Sténo l'y aida en interrompant tout d'un coup le labeur du peintre qui, après avoir travaillé sans parler pendant une demiheure, s'arrêtait pour essuyer son front sur lequel perlaient des gouttes de sueur, tant l'effort de tout son organisme tendu à sa besogne venait d'être violent :

— « Voyons, mon petit Linco, » dit-elle avec sa sollicitude affectueuse de maîtresse plus âgée, « il faut vous reposer. Voilà deux heures que vous n'avez pas cessé de peindre et des choses si minutieuses... Je me fatiguais rien qu'à vous regarder, comme le Sybarite... »

— « Et moi, je ne suis pas fatigué, » répondit

Maitland qui posa pourtant sa palette et son pinceau, et, roulant une cigarette, il l'allumait; et il continua avec un sourire de fierté : « Nous n'avons que cela de bon, nous autres Américains, mais nous l'avons, une puissance de nous appliquer que le Vieux Monde ne connaît plus... C'est pour cela qu'il y a des métiers où nous n'avons plus de rivaux... Voulez-vous que pour vous fatiguer davantage et vous divertir en même temps, je vous raconte la vie du docteur Peyton, le dentiste de la rue Condotti?... Imaginez-vous qu'il a un autre cabinet à Londres qui s'ouvre le i^"" juin à dix heures exactement, et qui se ferme le 31 octobre à quatre heures, non moins exactement... Et vous savez ou ne savez pas, que son cabinet de Rome ferme toujours aussi exactement le 28 mai à quatre heures, pour rouvrir le 4 novembre à dix. Et depuis vingt-deux ans, il n'a pas manqué une seule de ces dates. Le voyage lui représente ses vacances!... Ce n'est rien... Il se fait payer cinq dollars le quart d'heure, et il lui arrive couramment de gagner cent cinquante dollars à sa journée. Calculez ce que cela fait d'heures et de quelle besogne, — celle d'un horloger qui réparerait des montres sensibles!... Et maintenant devinez ce qu'il m'a répondu comme je le plaignais de passer sa vie à paver d'or toutes les molaires malades de la Grande-Bretagne et de l'Italie : Ilike my work. J'aime mon ouvrage!... Trouvez-moi un Européen qui ait conservé cette puissance nerveuse... »

— c Et en attendant, » répondit Lydia, a vous

avez pris Alba pour une Bostonienne ou une Ncw- Yorkaise, et vous l'avez fait poser si longtemps qu'elle en est toute pâle... Il faut la distraire et la détendre... Venez avec moi, chérie. Je vais vous montrer le costume que l'on m'a envoyé de Paris et que je mettrai cette après-midi à la gardenparty de l'ambassadrice d'Angleterre. Il faut que je vous consulte sur un dernier petit arrangement... »

Elle avait forcé Alba Sténo à se lever du fauteuil de pose en disant ces mots, puis elle lui avait enlacé la taille pour l'entraîner et elle l'avait embrassée Ah! Si jamais une caresse mérita d'être comparée à la hideuse flatterie de l'Iscariote, ce fut celle-là, et la jeune fille aurait pu répondre, elle aussi, le mot sublime : « Ami, pourquoi m'as-tu trahi dans un baiser?... » Hélas ! Elle y crut, à la sincérité de cette preuve d'affection, et elle rendit son baiser à sa fausse amie avec une reconnaissance qui n'attendrit pas cette âme saturée de haine, car cinq minutes ne s'étaient pas écoulées que Lydia avait mis à exécution son monstrueux projet. Sous le prétexte d'arriver plus vite à la lingerie, elle avait pris un escalier de service qui aboutissait à ce couloir vitré, le long duquel était ménagée l'ouverture destinée à regarder dans l'atelier.

— « Voilà qui est bien étrange, » dit-elle en s'arrêtant tout d'un coup. Et, montrant à son innocente compagne le petit jour rond qui rompait de son vide la teneur unie du panneau : « Ce sera quelque domestique qui aura voulu espionner... Mais quoi?...

Vous qui êtes grande, examinez donc de près comment a pu être fait ce travail et où donne ce jour?... Si c'est un trou découpé exprès, je saurai bien qui est le coupable, et il partira, dussé-je renvoyer toute la maison... »

Alba obéit à cette perfide demande, distraitement, et elle appliqua son œil à la portion trouée de la vitre. L'envoyeuse de lettres anonymes avait trop bien choisi son moment. Aussitôt la porte de l'atelier refermée, la comtesse s'était levée pour se rapprocher de Lincoln. Elle avait mis au cou du jeune homme ses bras nus sous la batiste transparente des manches de sa robe d'été, et elle avait commencé de lui dévorer, de ses lèvres gourmandes, les yeux et la bouche. Lydia, qui avait gardé une des mains de la jeune fille dans la sienne, sentit cette main s'agiter d'un tremblement convulsif. Un chasseur à l'affût qui entend frémir les feuillages du hallicr où doit passer la proie qu'il guette, n'éprouve pas une joie plus intense. Son piège avait réussi. Elle dit à sa malheureuse victime :

— « Mais qu'avez-vous ? Comme vous tremblez!... »

Et elle essaya de la repousser pour se mettre à sa place. Alba, que la vue de sa mère embrassant Lincoln de ce baiser passionné bouleversait en ce moment-là d'une horreur inexprimable, eut cependant assez de lucidité à travers sa souffrance pour comprendre le danger que courait cette mère qu'elle venait de surprendre ainsi, serrant entre ses bras de

coupable amoureuse, — qui?... le mari même de la femme qui lui parlait, qui lui demandait pourquoi elle tressaillait d'épouvante, qui allait regarder par ce même judas, voir ce même tableau!... Afin d'empêclier ce qu'elle croyait devoir être pour Lydia une révélation terrible, la courageuse enfant eut alors une de ces idées désespérées comme un péril immédiat en inspire. Elle donna de sa main libre un coup si violent dans le panneau de verre qu'il se brisa avec fracas en lui déchirant les doigts et le poignet. Puis elle se rejeta à son tour sur sa compagne avec un cri de douleur. Était-ce la blessure de sa main ensanglantée, était-ce celle de son cœur percé par l'horrible vision, qui se soulageait dans ce gémissement? L'autre y répondit par une parole de colère :

— « Vous l'avez fait exprès, malheureuse!... » La féroce créature s'était précipitée, en disant ces

mots, vers la large baie maintenant ouverte dans le carreau, — trop tard! Elle avait vu seulement Lincoln debout au milieu de l'atelier, qui regardait du côté où le vitrage avait été cassé, tandis que la comtesse, debout elle aussi à quelques pas de lui, s'écriait :

— « Ma fille! Qu'est-il arrivé à ma fille? J'ai reconnu sa voix!... »

— « Ne vous inquiétez pas, » répondit Lydia avec une ironie atroce. « C'est Alba qui a frappé sur le carreau pour vous faire un signe... »

— c( Mais elle s'est blessée?... » interrogea la mère.

— ce C'est peu de chose, » répondit avec le même accent d'ironie l'implacable femme, et elle se retourna vers la contessina pour la regarder avec tant de rancune que, même dans l'état de bouleversement oii cette dernière se trouvait plongée par ce qu'elle avait surpris, ce regard la glaça d'épouvante. Elle éprouva la sorte de frisson qui avait saisi sa chère amie Maud dans ce même atelier, devant les sinistres abîmes de cette âme ténébreuse soudain découverts. Elle n'eut d'ailleurs pas le temps de préciser cette impression ni d'en prendre une pleine conscience. Car déjà sa mère était auprès d'elle, la serrant dans ses bras, — dans ces mêmes bras qu'Alba venait de voir noués au cou d'un amant, — lui donnant des baisers, avec cette même bouche... La secousse morale fut si forte que la jeune fille s'évanouit. Que ne lui fut-il donné de passer ainsi, dans ce spasme d'une douleur suprême, avant d'être entraînée par cette douleur aux tragiques folies qu'elle expie peut-être aujourd'hui, — quoiqu'il doive y avoir, dans le monde de l'éternelle et impeccable justice, un lieu de repos et de pardon pour des créatures comme elle, victimes des fautes que d'autres ont commises et qui n'ont pas eu les épaules à porter leur croix!... Mais non. Elle revint à elle et presque tout de suite. Elle vit sa mère aussi affolée d'inquiétude qu'elle l'avait vue tout à l'heure frémissante de joie et d'amour. Elle vit de nouveau les yeux de Lydia Maitland fixés sur elles deux avec une expression trop significative main-

as-

tenant. Et, comme elle avait eu la présence d'esprit de sauver cette coupable mère, elle trouva dans sa tendresse la force de lui sourire, de lui mentir, de l'aveugler à jamais sur la vérité de la hideuse scène qui venait de se jouer dans ce tournant de couloir et devant ce vitrage brisé :

— « J'ai eu peur de la vue de mon propre sang, » dit-elle avec sa grâce frémissante, « et cependant je crois que ce n'est que de toutes petites coupures. Regarde. Je remue ma main sans qu'elle me fasse mal... »

Elle avait raison, et quand le docteur, appelé en toute hâte, eut constaté qu'il n'était resté dans les déchirures aucun éclat de verre, la comtesse se trouva si rassurée qu'elle reprit toute sa gaieté. Jamais elle n'avait été d'humeur plus charmante que dans la voiture qui les ramenait à la villa Sténo, puis durant le déjeuner que la mère et la fille prirent en tête-à-tête. Et saisissant le bras d'Alba pour sortir de la salle à manger, elle lui dit,' avec une gaminerie de grande sœur :

— « Tu vas être tout à fait intéressante à la garden-party de l'ambassade... »

— « Je n'irai pas, » répondit vivement la contessina, qui ajouta : « Tu sais, ce saisissement m'a rendue un peu nerveuse... Il me serait pénible de voir du monde... »

— « Comme tu voudras, » répondit M'"^ Sténo, qui secoua dans un rire sonore sa belle tête blonde.

« Et l'on parle d'hérédité!... Moi, quand il m'est arrivé de courir un petit danger, cela me monte !... Je n'ai jamais dansé avec autant de plaisir que le jour où j'ai failli être tuée dans un déraillement... Je te l'ai raconté, tu te rappelles? Entre Padoue et Mestre.. Et pourtant, c'est vrai que j'avais vu la mort de bien près... Mais je n'insiste pas. Chacun a son caractère. Tu sais ma devise : Vivre, et laisser vivre ! » Pour une âme obligée par l'évidence d'en condamner une autre sans cesser de l'aimer, il n'y a pas de pire douleur que de constater l'inconscience absolue de cette autre âme et sa sérénité dans la faute. Mais lorsqu'il s'agit d'une mère, c'est-à-dire d'un être que nous ne pouvons pas juger, même criminel, sans commettre un véritable parricide moral, cette douleur s'exalte jusqu'au supplice. Obsédée par la vision ineffaçable de la matinée qui lui navrait la pensée de nouveau à toutes les secondes, Alba n'eût été préservée du désespoir que par l'évidence parallèle d'un trouble chez la coupable, d'une lutte, d'un remords, d'un regret. De la retrouver si paisible, si gaiement occupée à l'espérance d'une partie de plaisir, contrastait d'une manière trop forte avec le tragique de l'épreuve que subissait la jeune fille. Elle se sentit accablée par une tristesse plus lourde, plus déprimante encore, et qui devint matériellement insupportable quand, vers les deux heures et demie, sa mère lui dit adieu, quoique la fête de l'ambassade Anglaise ne commençât qu'à cinq heures.

— « J'ai promis au pauvre Hafner d'aller le voir aujourd'hui... Tu sais qu'il est malade de chagrin... Je voudrais encore essayer de tout arranger... Je te renverrai la voiture si tu veux sortir un peu. J'ai téléphoné à Lydia de m'attendre chez elle à quatre heures. Elle me mènera... »

Elle avait, pour détailler cet emploi si naturel de son après-midi, des yeux trop brillants, un sourire trop heureux. Elle était trop jeune dans sa toilette claire. Ses pieds frémissaient d'une impatience trop nerveuse dans le vernis souple de ses petits souliers. Comment Alba n'eût-elle pas senti qu'elle lui mentait? L'enfant désabusée eut l'intuition que cette visite au père de Fanny n'était qu'un prétexte. Ce n'était pas la première fois que la comtesse employait, pour s'affranchir d'une surveillance incommode, ce procédé du renvoi de la voiture officielle qui, à Rome comme à Paris, est toujours le signe probable d'aventures clandestines chez les femmes de son rang. Ce n'était pas la première fois non plus qu'Alba se sentait envahie par le soupçon devant certaines disparitions mystérieuses de sa mère. Mais d'ordinaire elle opposait à ce soupçon une force de confiance volontaire qu'elle ne trouva plus en elle après la révélation indiscutable de la matinée. Elle se mit à la fenêtre pour voir partir la victoria. Les deux chevaux piaffèrent, et la Vénitienne, relevant sa gracieuse tête, envoyait de dessous son ombrelle rose un sourire à la jeune fille qui la regardait partir. Ah ! Comme elle aurait été surprise si elle avait pu

deviner ce que disait ce regard, cette supplication éperdue de rester, d'être là pour calmer par sa présence un tel délire de douleur, de ne pas aller oii elle allait! Car c'était vrai qu'elle avait avec Lincoln un rendez-vous à leur appartement. Elle en savourait d'avance les fiévreuses délices tandis que ses chevaux descendaient du côté du palais Savorelli, où elle ne perdrait que cinq minutes, — juste le temps de justifier son alibi. — Là elle renverrait sa voiture. Elle monterait dans un fiacre quelconque, puis elle irait dans une église, où elle ferait malgré tout une prière pour demander pardon du doux péché qu'elle courrait commettre ensuite! Elle s'abandonnait en pensée à cette attente du plaisir certain, qui, dans certaines natures puissantes comme était la sienne, confine déjà à la volupté. Elle ne se doutait pas que la pauvre Alba, son Alba, cette enfant tendrement aimée malgré tout, subissait, à cette même seconde et à cause d'elle, la plus terrible des tentations... Quand la voiture avait disparu, les yeux fixes de la jeune fille s'étaient reportés sur le pavé clair, et voici qu'elle avait senti naître en elle une envie subite, instinctive, presque irrésistible, d'en finir avec la souffrance morale dont elle était dévorée. C'était si simple, il suffisait d'en finir avec lavie!...Un geste, qu'elle lit un geste seulement, un petit geste, qu'elle se penchât par-dessus la balustrade contre laquelle son bras s'appuyait, d'une certaine manière, comme cela, un peu plus en avant, un peu plus encore, et cette souffrance était terminée. Et elle ne reverrait

plus jamais le visage détesté de Lincoln à côté du visage de sa mère. Elle ne rencontrerait plus jamais les yeux de Lydia Maitland, ces yeux qui savaient la honte de cette mère. Elle ne partirait pas pour Piove. Elle n'aurait pas à y passer des semaines et des semaines dans cette société dont la simple idée lui faisait mal, physiquement, jusqu'à l'extrémité de ses mains et de ses pieds. Souvent déjà elle avait éprouvé ce désir de la mort qui, chez les enfants des suicidés, s'élève des profondeurs les plus mystérieuses de l'être. Ils sont, comme l'a dit avec énergie un médecin philosophe, des prédisposés en quête d'occasion, et l'hérédité se reconnaît en eux à ce trait singulier : cette pensée de la mort volontaire n'est pas pour eux un aboutissement, le produit d'un lent travail de leur faculté raisonneuse. La plus légère épreuve découvre cette pensée dans ces âmes, qui sont, pour ainsi dire, nées avec une plaie toujours prête à saigner. Mais entre ce désir instinctif de la mort et la mise à exécution, il y a, pour continuer d'employer les termes de la science, une largeur psychologique, une distance plus ou moins grande que beaucoup de ces héréditaires ne franchissent jamais, et qui permet de considérer la disposition impulsive au suicide comme une maladie guérissable. En revanche, lorsque cette largeur est épuisée, et cette distance franchie, l'impulsion devient si puissante qu'elle revêt un caractère de i fatalité inéluctable et rapide comme un foudroiement. C'était le cas pour Alba qui, à' la minute du

départ de sa mère, souffrait autant qu'il est possible de souffrir, mais elle ne songeait pas à la mort. Maintenant, penchée sur l'appui de la fenêtre ouverte, or mesurant des yeux la distance des deux étages, elle se sentait attirée vers cet espace vide d'un attrait à la fois fiévreux, épouvanté et presque doux. Oui. C'était si simple... Elle se vit couchée sur ce pavé clair, les membres brisés, la tête brisée, morte... morte, — délivrée! A cette seconde, elle fut saisie par l'espèce de joie délirante dont l'exécution de ces sortes de suicides s'accompagne. Elle éclata d'un rire nerveux. Elle se pencha davantage, et elle allait se précipiter, lorsque la rencontre que fit son regard d'une personne qui marchait sur le trc^ttoir, la réveilla soudain de ce vertige dont le charme étrange venait de l'enlacer si puissamment. Elle se rejeta en arrière. Elle frotta ses yeux avec ses mains, et elle qui n'était guère habituée à ces exaltations mystiques, elle dit tout haut :

— « Mon Dieu! C'est vous qui me l'envoyez!... Je suis sauvée... » Et elle sonna le valet de pied pour lui ordonner que si M. Dorsenne venait la demander, on l'introduisît dans le petit salon de M""^ Sténo. « Je n'y suis pour aucune autre personne... » ajouta-t-elle.

C'était en effet Julien qu'elle avait vu s'approcher de la maison, à cet instant même où elle n'était plus séparée de l'abîme que par ce dernier tressaillement de répugnance animale, qui se retrouve

jusque dans les suicides les plus mêlés de manie. Les fous eux-mêmes ne choisissent-ils pas de périr d'une manière plutôt que d'une autre? Elle demeura quelques minutes à finir de reprendre ses esprits, immobile. Les forces les plus profondes de son être se concentraient sur une résolution qui rendit à son charmant visage, contracté tout à l'heure d'un pli presque sinistre, sinon une sérénité, du moins l'expression d'une espérance. Elle ne s'était pas trompée en pensant que le jeune homme se dirigeait vers la porte de la maison. Il lui était arrivé plusieurs fois, — étant donné les étranges principes de sa mère en matière d'éducation, — de recevoir la visite de Julien en tête-à-tête, mais pour qu'elle fût allée jusqu'à interdire sa porte à tout autre, il fallait qu'elle se proposât d'avoir avec lui un entretien d'une importance singulière. Quand on fut venu lui annoncer qu'il l'attendait dans le petit salon, suivant ses ordres, elle parut encore hésiter.

— (( Non, » se dit-elle enfin. « C'est le salut, le seul salut. Je vais savoir s'il m'aime vraiment... Et, s'il ne m'aime pas?... »

Elle regarda de nouveau vers la fenêtre, afin de s'assurer à elle-même qu'au cas où cette conversation ne se terminerait pas comme elle le désirait, le tragique et simple moyen de tout à l'heure demeurait à sa disposition pour l'affranchir de cotte vie infâme qu'elle ne pouvait décidément plus accepter. Dans cette heure unique où son être intime vibrait du frémissement d'une crise suprême, les deux in-

dividualités fondues dans la sienne se débattaient en elle. C'était l'âme de son vrai père, de ce tragique et malheureux Wérékiew, qui l'avait inclinée sur l'appui de la croisée ouverte et invitée à mourir. C'était l'âme énergique de sa mère qui, maintenant, la précipitait à l'audacieuse démarche qu'elle méditait pour sortir de son angoisse par une autre porte que celle de la mort, et cette influence de l'hérédité maternelle était si dominante en ce moment que, pour la première fois peut-être depuis qu'il la connaissait, Dorsenne trouva, lorsqu'elle entra dans le petit salon, qu'elle ressemblait à M"^^ Sténo. Qui sait, — car dans ces instants où nous nous trouvons à l'un des carrefours de notre destinée, les moindres impressions déterminent nos volontés hésitantes, — qui sait si cette ressemblance, soudainement évoquée, ne fut pas la cause de la réponse qu'il fît à la jeune fille quand elle lui parla enfin avec la solennité passionnée de son âme en détresse? Qui sait si l'inconscient ressouvenir des déportements de la maîtresse de Lincoln ne souilla pas à ses yeux l'innocente et subhme confiance de cette adorable créature, — fantôme torturant de son inconsolable regret d'aujourd'hui, quand elle aurait pu être l'enchantement de toute sa seconde jeunesse, l'exquise et tendre fleur greffée à l'arbre si tristement nu de la quarantième année? Ah! Que Julien voudrait être encore au début de cette causerie commencée sur son ton habituel de sentimentalisme railleur, et si vite transformée en

un dialogue de drame! Il pensait bien, en arrivant à la villa Sténo, qu'il marchait vers son dernier têteà-tête avec sa jolie et intéressante petite amie. Car il s'était enfin décidé à partir, et pour être plus sûr de ne pas défaillir, il avait passé au bureau des wagons-lits et il avait retenu sa place pour le soir même. Oui, il était venu pour un adieu, mais pas pour cet adieu-là, pas pour cette séparation dont il se souviendra tant qu'il sera lui-même de ce monde où l'on peut faire tant de mal, en riant, et sans presque s'en douter. Il avait tant badiné avec l'amour que le célèbre proverbe lui semblait ne devoir jamais s'appliquer à lui, et ce fut par un badinage encore qu'il entra en matière, lorsque ayant voulu prendre la main d'Alba pour y mettre un baiser, il vit qu'elle était bandée de linge :

— « Que vous est-il donc arrivé, petite comtesse?... Est-ce que mes lauriers ou ceux de Florent Chapron vous ont empêchée de dormir, que vous voici avec le poignet classique du duelliste?... Sérieusement, où vous êtes-vous blessée?... »

— « Je me suis appuyée à un châssis vitré qui a cédé, et les éclats m'ont un peu déchiré les doigts... » répondit la jeune fille, qui ajouta avec un demi-sourire : « Ce n'est rien. »

— (.(. Qiielle imprudente enfant vous faites!... » dit Dorsenne sur un ton d'amicale gronderie. « Savezvous que vous risquiez de vous couper une artère, tout simplement, et de provoquer une hémorragie très grave, peut-être mortelle?... »

— « Il n'y auraitpas grand mal à cela, » répondit Alba en hochant sa jolie tête, avec un pli si amer cette fois dans sa bouche que le jeune homme cessa, lui aussi, de sourire :

— « Ne me parlez pas sur ce ton, » fit-il, « ou bien je croirai que vous l'avez fait exprès... »

— « Fait exprès? » répéta la jeune fille. « Fait exprès? Pourquoi l'aurais-je fait exprès?... »

Et elle rougit, et elle se prit à rire du même rire énervé qu'elle avait eu toute seule un quart d'heure plus tôt, lorsqu'elle se penchait sur la rue. Dorsenne la sentit trop souffrir et son cœur se serra. Le trouble contre lequel il luttait depuis ces derniers jours avec toute l'énergie d'un artiste indépendant et qui a depuis longtemps systématisé son célibat l'envahit de nouveau. Il pensa qu'il fallait vraiment mettre entre la a Sottise » et lui l'irréparable de sa résolution catégorique. Aussi répondit-il à sa petite amie avec sa douceur habituelle, mais sur un ton de fermeté qui annonçait déjà son parti-pris :

— « Je vous ai encore froissée, contessina, et vous venez de me regarder avec vos yeux de nos heures de dispute... Il ne faut pas les avoir pour moi, mais les autres, ceux de notre amitié... Vous regretteriez plus tard d'avoir été méchante aujourd'hui... »

Comme il prononçait ces mots énigmatiques, elle vit qu'il avait dans ses yeux lui-même et dans son sourire quelque chose d'un peu dilférentet de très indéfinissable. Il fallait qu'elle Taimât plus encore

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qu'elle ne le croyait elle-même, car elle en oublia pour une seconde et sa propre peine et sa propre résolution, et elle lui demanda vivement :

— « Vous avez un chagrin?... Vous souffrez?... Que se passe-t-il?... »

— « Non, » répondit Dorsenne, ce il ne se passe rien. Mais c'est l'heure qui passe, ce sont les minutes qui s'en vont, et pas seulement les minutes. Il y a une vieille et charmante odelette française que vous ne connaissez pas et qui commence :

Le temps s'en va, le temps s'en va, Madame. Las, le temps? Non. Mais nous nous en allons...

Ce qui signifie, petite comtesse, en simple prose, que c'est sans doute la dernière causerie que nous aurons ensemble cette saison, et que ce serait vilain de trop me la gâter, cette dernière visite... »

— « Est-ce que je vous comprends bien? » dit Alba. Elle aussi connaissait trop les habitudes de conversation de Julien pour ne pas savoir que ce marivaudage, à demi moqueur, à demi sentimental, lui servait toujours à préparer des phrases plus graves et contre l'émotion desquelles sa peur de paraître dupe se garait à l'avance. Elle croisa ses bras sur sa poitrine, et après un silence elle continua, d'une voix grave : « Vous partez?... »

— « Oui, » répondit-il, et de la poche de sa jaquette il tira à moitié son coupon de route : « Et vous voyez que j'ai fait comme les poltrons qui se

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jettent à l'eau. Mon billet est pris, et je ne me tiendrai plus à moi-même le petit discours que je me tiens depuis des mois, ce : — Monsieur le bourreau, encore un moment, — de la Du Barry... Je vous ai conté ce mot. Dans toute cette ineptie sanglante de notre Grande Révolution c'est le seul qui me touche un peu... Il est si sincère! »

— « Vous partez?... » répéta la jeune fille, qui ne parut pas avoir fait attention à la plaisanterie par laquelle Julien avait déguisé son propre trouble devant l'effet de ce départ si brusquement annoncé. « Je ne vous verrai plus !... Et si je vous demandais pourtant de ne pas vous en aller encore?... » continua-t-elle. « Vous m'avez parlé de notre amitié. Si je vous priais, si je vous suppliais, au nom de cette amitié, de ne pas m'en priver à cet instant où je n'ai plus personne, où je suis si seule, si horriblement seule, est-ce que vous me répondriez non?... Vous me l'avez dit souvent, que vous étiez mon ami, mon véritable ami?... Si c'est vrai, ne vous en allez pas. Je vous le répète, je suis trop seule, et j'en ai peur... »

— « Voyons, petite comtesse, » répondit Dorsenne, que l'exaltation si subite de la jeune fille commençait d'effrayer, « ce n'est pourtant pas raisonnable de vous mettre dans de pareils états, parce que vous avez eu hier à soutenir un entretien très triste avec cette pauvre Fanny ! D'abord il m'est tout à fait impossible de remettre encore mon départ. Vous me forcez à vous donner des raisons bien

grossières, presque commerciales... Mais mon livre va paraître, et il faut que je sois là pour cette mise en train de la vente dont je vous ai trop parlé... Et puis vous allez vous-même vous en aller. Vous aurez toutes les distractions de la campagne, vos amis de Venise, quelque pariro que vous devez me cacher, et en tout cas cette charmante Lydia Maitland... » — « Ne prononcez pas ce nom, » interrompit Alba dont les traits s'étaient décomposés devant cette allusion au séjour de Piove. « Vous ne savez pas le mal que vous me faites, ni ce que c'est que cette femme, quel monstre de cruauté et de perfidie!... Ne m'interrogez pas non plus. Je ne vous dirais rien... Mais, » reprit-elle enjoignant ses mains cette fois, ses pauvres mains amaigries qui tremblaient de l'angoisse des phrases qu'elle osait formuler, « est-ce que vous ne comprenez pas que si je vous parle comme je vous parle, c'est que j'ai besoin de vous pour vivre. .. » puis d'une voix presque basse, tant elle était étouffée d'émotion : « c'est que je vous aime!...» Toutes les pudeurs naturelles à une enfant de vingt ans montèrent à son pâle visage en un flot de pourpre quand elle eut jeté cet aveu. « Oui, je vous aime! » répéta-t-elle d'un accent aussi profond, mais plus ferme, ce Ce n'est pourtant pas une chose si commune dans cet affreux mond c qu'un vrai dévouement, qu'un être qui ne demand ( qu'à vous servir, qu'à vous être utile, qu'à vivri dans votre ombre... Vous le voyez, je n'ai pas de coquetterie avec vous, je n'ai pas de fierté... Si vous

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ne m'aimez pas, rout esc fini pour moi, et alors que m'importe cette fierté?... Si vous m'aimez, ah! Si vous m'aimez !... » Et elle ferma les yeux, comme si cette idée lui eût fait mal encore à force de douceur, (( alors vous comprendrez que pour avoir le droit de vous donner ma vie, de porter votre nom, d'être votre femme, de vous suivre, j'ai senti tout haut devant vous au moment où j'allais vous perdre. Vous me pardonnerez si j'ai manqué à ma modestie pour la première, pour la dernière fois... Mais j'ai trop souffert... »

Elle se tut. Jamais la pureté absolue de cette charmante créature, née et grandie dans une atmosphère de corruption en y demeurant si intacte, si noble, si franche, n'avait éclaté comme dans cette minute. Toute son âme virginale et malheureuse était dans ses yeux qui imploraient Julien, sur ses lèvres qui tremblaient d'avoir ainsi parlé, sur son front autour duquel flottait comme une auréole de petits cheveux blonds soulevés par la brise qui soufflait de la croisée ouverte. Elle avait trouvé le moyen d'oser cette prodigieuse démarche, la plus téméraire que puisse se permettre une femme, à plus forte raison une jeune fille, avec une si chaste simplicité, qu'à cette minute Dorsenne n'eût pas osé toucher seulement la main de cette enfant qui se confiait à lui si follement, si loyalement aussi. Elle-même, malgré la rougeur dont ses joues un peu creusées continuaient d'être empourprées, elle n'éprouvait à aucun degré le sentiment de la honte. Il y avait dans son aveu trop

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de droiture, elle avait été conduite à cette extrémité, comme elle le disait, par trop de douleur. Et surtout, elle espérait. Elle avait foi dans la sympathie de Julien, mieux que cela, dans son amour. Elle avait, à maintes reprises, cet hiver et ce printemps, pensé que le jeune homme ne la demandait pas en mariage parce qu'elle était trop riche. Hélas! C'était bien vrai qu'il subissait auprès d'elle les émotions les plus vives dont il fût capable. Mais c'était plus vrai encore que cette sympathie émue n'avait jamais envahi, n'envahirait jamais les portions lucides et froides de son être si rebelle à l'abandon. C'était vrai qu'elle lui plaisait avec sa beauté particulière de Slave Italianisée, à un tel point que, s'il n'eût pas été un très honnête homme par certains côtés, il fût devenu son amant avec délices. Mais c'était plus vrai encore qu'il s'intéressait surtout à elle par une curiosité sans entraînement et contre laquelle il était déjà en réaction, par peur de renoncer à cette indépendance de passant intellectuel, volupté souveraine de cette nature aussi volontaire que mobile! Aussi ce touchant discours, où frémissait une détresse si tendre et dont chaque mot devait plus tard le faire pleurer de regrets, lui produisit-il sur le moment une impression de peur plus encore que de pitié. Oui, il eut peur de la flamme qui brûlait dans les yeux de la jeune fille, il eut peur de l'émotion qui le gagnait lui-même, il eut peur de cette force étrange que déployait soudain cette enfant, peur de se sentir entraîné, mal-

gré lui, dans l'atmosphère des passions complètes, exclusives et violentes, lui qui ne se complaisait qu'au monde indécis des nuances, des demi-bonheurs et des demi-malheurs, des émotions atténuées et artificielles. Elle s'était tue, et il ne répondait pas. Quand enfin il rompit ce silence cruel, rien que le son de sa voix révéla du coup à la malheureuse l'inutilité de cet appel suprême adressé par elle à la vie. Elle n'avait gardé, pour exorciser le démon du suicide, que son espoir dans le cœur de cet homme, et ce cœur vers qui elle s'était précipitée avec un élan si effréné se retirait au lieu de se donner.

— « Apaisez-vous, je vous en supplie, » lui disait-il. (c Vous devez comprendre que je suis tout ému, tout étonné de ce que j'entends... J'étais si loin d'y penser!... Mon Dieu! Comme je vous vois troublée!... Et cependant, » continua-t-il avec plus de fermeté, « je me mépriserais profondément de vous mentir... Vous venez d'être si loyale avec moi. Je ne peux reconnaître cette confiance qu'en pensant, moi aussi, tout haut... Vous épouser? Ah! Ce serait le plus charmant rêve de bonheur si ce rêve ne m'était pas interdit par l'honnêteté. Pour accepter la vie d'une jeune fille telle que vous, il faut pouvoir, sincèrement, honnêtement, lui promettre sa vie à soi, tout entière. Et cette promesse, elle m'est interdite, parce que je ne la tiendrais point. Pauvre enfant!... » et sa voix, à lui, se fit presque amère pour prononcer ces mots : ce Vous ne me con-

naissez pas. Vous ne savez pas ce que c'est qu'un écrivain de ma race, et comme d'unir votre destinée à la mienne serait pour vous un martyre plus dur que votre solitude morale d'aujourd'hui? Voyez, je venais chez vous avec tant de joie, parce que j'étais libre, parce qu'à chaque fois je pouvais me dire que je n'y reviendrais plus. Ce n'est pas romanesque, cet aveu. Mais c'est ainsi... Que cela devienne un lien, une obligation, un cadre fixe où me mouvoir, un cercle d'habitudes où m'emprisonner, et je n'aurai qu'une idée, celle de m'enfuir... Un engagement de toute ma vie?... Non. Non. Je ne le supporterais pas... Il y a des âmes de passage comme il y a des oiseaux voyageurs, et j'en suis une. Et vous-même, vous le comprendrez demain, tout à l'heure, et vous vous rappellerez que je vous ai parlé comme un homme d'honneur qui serait désespéré s'il devait croire que vraiment il a augmenté, sans le vouloir, les tristesses de votre destinée, quand il n'aurait souhaité que de les adoucir... Mon Dieu! Que faire?» s'écria-t-il en voyant, tandis qu'il parlait, jaillir des yeux de la jeune fille deux larmes qu'elle n'essuya pas. Ce n'étaient plus les longs et tendres sanglots de la veille quand elle tombait dans les bras de Fanny Hafner, de sa compagne de misère, avec la douceur dans sa peine d'une compassion reçue et accordée. Non. Ces grosses et lourdes larmes qui roulaient sur ses joues brûlantes sans un cri, sans un soupir, c'étaient les gouttes d'une sueur d'agonie arrachées par le désespoir absolu, total, irrémé-

diable. C'était l'adieu à la vie d'une âme encore jeune et qui, n'ayant pas trouvé d'écho pour son cri d'agonie, pleure une dernière fois, pleure cette jeunesse condamnée, se pleure. Et comme Julien épouvanté répétait: « Que faire?... »

— « Vous en aller, » lui répondit-elle, « me laisser... Je ne vous en veux pas. Je vous suis reconnaissante plutôt de ne pas m' avoir menti... Mais votre présence m'est trop cruelle... J'ai honte de vous avoir parlé, maintenant que je sais que vous ne m'aimez pas... Vous avez raison de quitter Rome... Vous auriez dû partir plus tôt... Ne vous défendez point... » continua-t-elle en l'empêchant d'interrompre, « je ne vous accuse de rien... Vous ne m'avez jamais menti, jamais donné le droit de croire que vous aviez pour moi autre chose que cette amitié légère... J'ai été folle... Ne m'en punissez pas en restant davantage... Après la conversation que nous venons d'avoir, mon honneur, à moi, veut que nous ne nous parlions plus jamais... »

— « Vous avez raison, » dit Julien, après un nouveau silence. Il prit son chapeau qu'il avait posé sur une table au commencement de cette visite, si rapide et terminée soudain par une explosion de sentiments si étranges. Les deux jeunes gens se regardèrent encore une fois. Ah ! Qu'il devait souvent la revoir ainsi, blanche maintenant comme une morte, la bouche si douloureuse, le visage encore humide de ses larmes qui ne coulaient plus, rigide et tragique dans sa toilette claire de printemps, ses bras croisés

comme tout à l'heure sur sa mince poitrine, afin de ne pas lui donner la main. Il ne lui tendit pas la sienne. Il comprit que la misérable enfant lui avait dit vrai. Si elle avait avoué sans honte ses émotions quand elle les croyait partagées, de les savoir connues l'accablait maintenant de confusion. Il lui dit: « Allons, adieu... » Elle inclina sa blonde tête sans répondre. Pauvre fantôme de la plus douce des victimes et de la plus innocente, celui que tu regardais s'en aller de ce regard, l'oubliera-t-il jamais?...

La porte s'était refermée. Alba Sténo était de nouveau seule. Une demi-heure après, quand le valet de pied vint lui demander les ordres au sujet de la voiture que la comtesse avait renvoyée, suivant sa promesse, il la trouva immobile, debout à la fenêtre, où elle s'était accoudée pour voir partir Dorsenne. Là elle avait été reprise par la tentation du suicide. Elle avait de nouveau senti avec une force irrésistible la magnétique attirance de la mort. I La vie lui était apparue, une fois de plus, comme quelque chose de trop vil, de trop inutile, de trop insupportable pour l'accepter davantage. Elle ne pourrait plus désormais embrasser sa mère sans un frisson d'horreur. De ses deux amies, l'une était pour toujours séparée d'elle, l'autre aussi misérable qu'elle. Elle venait d'éprouver cette impression si dure que l'homme sur lequel elle avait reposé sa dernière et folle espérance n'avait pas de cœur, du moins qu'il n'en avait pas pour elle. Ce qu'elle avait lu dans le diabolique esprit de Lydia achevait de

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lui rendre laperspective du séjour à Piove si odieux, que d'y penser seulement la paralysait d'horreur. La tendance héréditaire, manifestée par l'impulsion de tout à l'heure, s'était déjà installée dans cette âme, saignante d'une blessure inguérissable, sous la forme d'une volonté raisonnée. C'est le second moment et le plus dangereux dans la marche de cette maladie morale que représente le suicide. Elle procède par accès si aigus quand les circonstances s'accordent avec la prédisposition native. Alba s'était dit, non plus comme tout à l'heure : « Qu'il serait doux de mourir! » mais : ce Je veux mourir!... » Puis, penchée sur la fenêtre, deux souvenirs s'étaient offerts à sa pensée : — celui d'une jeune fille de Naples, une de ses compagnes de tennis que Dorsenne appelait la petite Hérodiade, à cause de sa ressemblance avec les figures de Luini, et qui, dans un accès de fièvre chaude, s'était précipitée ainsi d'une fenêtre, ce même hiver. C'était à cinq heures du matin. Le pauvre corps avait été reconnu par des maraîchers. On avait sonné, afin de le couvrir tout de suite, à la porte d'un hôtel du voisinage, si bien que cette créature d'une beauté délicieuse et d'une adorable finesse d'élégance avait eu pour premier linceul une des nappes tachées de la table d'hôte. Alba, qui avait aimé cette enfant de dixhuit ans, se rappela quelles larmes la mère de cette infortunée, — une noble et samte femme, celle-là, — avait versées, et comme le détail de cette agonie dans la rue avait ajouté un caractère brutal à cet

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épisode déjà si horrible. En regard, l'image s'évoqua pour Alba d'une autre amie, une baronne allemande établie en Italie et qui s'était, elle aussi, tuée deux ans auparavant... en s'élançant d'une barque dans l'eau d'un petit lac de la campagne Romaine, — le lac de Porto. Elle avait été retrouvée flottante comme une Ophélie, n'ayant subi aucune déformation, endormie sur le lit mouvant de la vague, et des mains pieuses l'avaient emportée sans qu'aucune profanation se fût mêlée pour cette désespérée au charme consolateur de la mort. De semblables images suffisent quand la folie du suicide envahit tout un être pour déterminer la nature du moyen qu'il emploiera, surtout lorsque la forme même de ce suicide est comme dessinée à l'avance dans le mystère de son hérédité. Ainsi s'expliquent ces étranges imitations contagieuses qui ont rendu célèbres d'une funèbre célébrité certains endroits, notamment cette guérite du camp de Boulogne que l'empereur dut faire brûler. Plusieurs soldats s'y étaient tués l'un après l'autre. Un ensorcellement pareil s'empara de la jeune fille. La voiture était à sa disposition. Par la porte Portese et le long du Tibre, il fallait, avec les fringants chevaux de la comtesse, une heure et demie pour gagner le petit lac. Elle avait en outre ce prétexte, pour éviter la curiosité des domestiques, qu'une des grandes dames Romaines de sa connaissance, la princesse Torlonia, possède une villa isolée sur le bord de cet étang. — Elle monta en hârc mettre un chapeau sur

SCS cheveux. Ec sans écrire un mot d'adieu pour personne, sans même jeter un regard aux objets parmi lesquels elle avait grandi et souffert, — tant elle était déjà la proie du vertige de la tombe, — elle descendit l'escalier en courant, et jetant au cocher le nom de cette villa :

— « Fais vite, » insista-t-elle, « je suis déjà en retard... »

Le lac de Porto n'est, comme l'indique son nom^ que le port de l'ancien Tibre, — celui par lequel l'empereur Trajan avait voulu remplacer Ostie déjà presque comblée au temps d'Auguste par les alluvions. La route qui sort du Transtevere longe le fleuve qui roule, à travers une plaine semée de ruines et bossuée de collines nues, son eau saumâtre, jaune des sables et des boues de l'Apennin. Une fois l'église de Saint-Paul disparue, le désert commence, plus désolé encore que le paysage dans lequel avait eu lieu le double duel de Gorka avec Florent Chapron et Dorsenne, car ici la ligne bleuâtre des monts Albains ne se dresse plus pour enclore de grâce l'immense campagne solitaire. A ce moment de l'année, les troupeaux sont déjà remontés sur les hauteurs à cause de la lièvre qui va régner en maîtresse sur ce sol tout mélangé d'infiltrations marines et comme pourri d'eaux stagnantes, que le plus énergique travail n'a pu encore assainir qu'à moitié. Des bouquets d'eucalyptus de-ci, de-là des groupes de pins parasols au-dessus de quelques murs écrou-

lés, voilà toute la végétation que rencontrait le regard d' Alba Sténo. Mais cet horizon s'accordait trop à la dévastation morale qu'elle portait en elle pour que ce navrement des choses autour de sa dernière promenade ne lui fût pas un bienfait. D'ailleurs elle éprouvait, depuis la minute où la voiture avait commencé de rouler, cette sorte de calme étrange, presque de sérénité, dont s'accompagne si souvent le suicide, surtout lorsqu'il est le terme d'une longue .maladie d'esprit, d'une de ces mélancolies anxieuses qui, pendant des mois et des mois, nous ont entouré d'un cercle torturant d'idées fixes. Il semble que l'âme n'ait, comme le corps, qu'une certaine force de souffrir, et que, cette limite une fois dépassée, elle arrive à une anesthésie momentanée oii elle ne peut même plus sentir la vérité des chagrins qui pourtant la décident à mourir. Les divers personnages qui avaient traversé le drame de sa vie pour l'acculer de scène en scène à la résolution tragique vers laquelle l'emportait le trot des deux chevaux apparaissaient à la mourante comme reculés à une distance singulière. Que le brutal Lincoln et la perfide Lydia Maitland étaient loin, et loin la loyale Maud Gorka et la pieuse Fanny Hafner! Jusqu'à sa mère et jusqu'à Dorsenne ne lui étaient plus réels, quoique si peu d'heures, presque si peu de minutes, la séparassent de l'instant où elle avait été frappée par eux du coup qui avait consommé son malheur. Ce n'était pas le somnambulisme lucide dont ont parlé quelques criminels, non, mais une détente

intime qui allait jusqu'à la douceur, et qui lui mettait à de certaines secondes, sur ses lèvres enfin moins frémissantes, un sourire d'apaisement! Cette sensation qu'elle approchait de l'irrévocable paix, du sommeil définitif et où elle ne souffrirait plus, augmenta quand elle fut descendue de voiture et qu'ayant contourné le jardin de la villa Torlonia, elle se trouva devant le petit lac, si grandiose dans sa petitesse par la sauvagerie de son paysage, et, immobile, étonnée même à ce suprême instant par la magie de cette vision subite, elle s'arrêta parmi les roseaux tout fleuris de leurs aigrettes roses, entre les lames tordues de deux aloès, pour regarder cet étang qui allait devenir sa tombe, et elle murmura :

— « Comme c'est beau!... »

La surface du lac se développait, en effet, si parfaitement paisible qu'à peine, par intervalles, une ride lente et silencieuse plissait l'eau noire, comme épaisse, comme lourde, que des joncs envahissaient et sur laquelle de longues feuilles de plantes aquatiques étalaient leur verdure sombre. Et c'était partout autour de la jeune fille une floraison énorme, comme une forêt de ces gigantesques roseaux roses, tandis que de l'autre côté les pins d'Italie se profilaient, étageant, aplatissant leurs bouquets noirs sur le ciel d'un bleu d'outremer où le soleil commençait de s'abaisser, car il était déjà plus de cinq heures, et une brume vague floconnait sur le lac, — une brume, non, — une buée, une vapeur de vapeur, de quoi fondre et comme ouater ce que l'eau

morte aurait eu de trop métallique. Pas un souffle de vent ne faisait trembler les minces roseaux à travers les tiges desquels montaient les innombrables coassements des rainettes cachées dans les herbes. Quelquefois une de ces bêtes plongeait dans le lac. Le bruit d'une pierre qui tombe à l'eau, un clapotement, le frisson d'une ride plus profonde, — et le miroir du vaste étang reprenait son aspect d'un charme à la fois délicieux et sinistre. A d'autres moments, des corbeaux s'envolaient dans le ciel avec de grands cris. Ils allaient se poser sur une prairie à gauche, vers laquelle se dirigeait une allée bordée de roses, par laquelle Alba était arrivée, et elle avait cueilli machinalement quelques-unes de ces fleurs dont elle avait paré son corsage, par un dernier instinct de jeunesse et de coquetterie même dans la mort!... Cette fin d'après-midi si pure, ce lac presque fantastiquement immobile, cet horizon tragique avec un je ne sais quel caractère irrémédiable répandu sur toutes choses, — tout dans le mélancolique décor de cette minute suprême s'harmonisait avec les pensées de la jeune fille et d'une façon si complète, qu'elle en demeura comme ravie. Il y avait dans l'atmosphère humide qui peu à peu la pénétrait un charme de mortel endormement auquel elle s'abandonna toute songeuse, presque avec une volupté physique, la volonté abolie, buvant par tout son être les effluves fiévreux de cet endroit, un des plus funestes à cette époque et à cette heure de toute, cette dangereuse côte, jusqu'à

ce qu'un frisson de froid la secoua tout d'un coup sous la mince étoffe de son corsage d'été. Ses épaule? se ramassèrent, ses dents se serrèrent, et cette impression de malaise subit lui fut comme un signal d'agir. Elle reprit une autre allée de rosiers en fleurs pour gagner un point de la berge, nettoyé de végétation, où se dessinait la forme d'une barque. Elle eut tôt fait de la détacher, et, manœuvrant les lourds avirons de ses mains délicates, elle s'avança jusqu'au milieu du lac.

Quand elle fut dans l'endroit qu'elle croyait le plus profond et le plus apte à son dessein, elle cessa de ramer. Là, par un soin enfantin qui la fit sourire elle-même, tant il trahissait d'ordre instinctif et puéril à un si solennel instant, elle rangea son chapeau, son ombrelle et ses gants sur une des planches transversales du bateau. Elle avait, pour remuer les lourds avirons, fait un grand effort", en sorte qu'elle se trouvait tout en nage. Un second frisson la saisit, comme elle disposait ces menus objets, si aigu, si glacé, si profond cette fois, qu'elle s'arrêta de son geste. Elle demeura immobile à rêver indéfiniment, les yeux fixés sur l'eau dont les ondulations frémissaient, de plus en plus amorties et lentes, autour de la barque. Au dernier moment elle se sentait revenir au cœur, non pas l'amour de la vie, mais la tendresse pour sa mère. Tout le détail des menus événements qui allaient suivre son suicide se peignait maintenant devant sa pensée. Elle se voyait s'élançant dans

cette eau profonde qui se refermerait sur sa tête. Tout serait fini pour sa souffrance à elle, mais pour M""*^ Sténo?... Elle voyait le cocher s'inquiétant de son absence, sonnant à la porte de la villa Torlonia, , les domestiques en quête. Le bateau détaché racon- " ferait assez où il fallait la chercher et son action. La comtesse saurait qu'elle s'était tuée? Elle voudrait savoir aussi la cause de cette fin désespérée. La terrible physionomie de Lydia Maitland apparut à la jeune fille. Elle comprit que cette femme haïssait trop son ennemie pour ne pas l'éclairer sur les affreuses circonstances qui avaient précédé ce suicide. Le cri si simple et d'une signification si effrayante, tant il avait été glapi d'un accent féroce : « Vous l'avez fait exprès!... » revint à la mémoire d'Alba. Elle vit sa mère apprenant que sa fille avait tout deviné, tout vu. Elle l'avait tant admirée, cette mère, elle en avait été si gâtée, si caressée ! Elle la chérissait tant encore! De même qu'elle n'avait pu supporter l'idée de continuer à vivre dans l'intimité des Maitland, après ce qu'elle avait regardé de ses yeux à travers le judas du panneau vitré, elle ne put supporter non plus de seulement penser au poids de remords que son suicide ainsi commenté mettrait sur la conscience de cette mère adorée... Le souvenir de Dorsenne lui revint au même instant, et l'idée de ce que le jeune homme sentirait lui aussi à la nouvelle de ce suicide, qui avait succédé si vite à leur entretien. Il s'en croirait seul responsable et ce ne serait pas j uste ! , . . — Alors, comme un troisième frisson de froid

l'avait parcourue des pieds à la tête, Alba se prit à penser qu'elle avait là une autre chance, et aussi certaine, de mourir sans que personne au monde pût soupçonner que sa mort fût volontaire. Elle se rappela qu'elle se trouvait dans un des coins le plus redoutés de la campagne Romaine. Qii'elle avait déjà connu de personnes enlevées en quelques jours par la fièvre pernicieuse contractée ainsi à des endroits semblables, à cette heure et dans cette saison, notamment un de ses amis préférés, un des Bonaparte établis à Rome, emporté si vite pour être venu chasser ici tout en sueur! Si elle essayait, elle, de prendre exprès ce même mal?... Et voici qu'elle rama de nouveau pour s'échauffer davantage. Puis, quand elle sentit son front moite de ce second etfort, elle défit sa jaquette et sa chemisette, elle mit à nu son cou, sa jeune poitrine, sa gorge virginale, et elle s'étendit sur le bateau, laissant l'air humide l'envelopper, la baigner, la glacer, implorant l'entrée dans son sang du germe funeste et libérateur, possédée d'un enivrement à la fois et d'un alanguissement. Combien de temps demeura-t-elle ainsi, à demi évanouie, comme pâmée dans cette atmosphère de plus en plus chargée de miasmes à mesure que le soleil tombait? La fuite des minutes n'était marquée pour elle que par la sensation de plus en plus répétée du frisson qui se changeait en un froid intense, et elle sentait avec un obscur et douloureux délire que son vœu était exaucé et que la terrible fièvre s'insinuait en elle. Un cri qu'elle entendit la

4JO COSMOPOI.IS

fit se relever toute glacée et reprendre les rames. C'était le cocher qui, ne la voyant pas revenir, était descendu de la voiture, et il hélait la barque à tout hasard. Lorsqu'elle descendit sur la berge et qu'il la vit si pâle, cet homme, qui était au service de la comtesse depuis des années, ne put s'empêcher de lui dire avec la familiarité d'un serviteur Italien :

— « Vous avez pris froid, mademoiselle, et cet endroit-ci est tellement malsain... »

— « En effet, » répondit-elle, « j'ai eu un petit Irisson... Ce ne sera rien. Rentrons vite. Surtout ne raconte pas que je suis montée en barque. Tu me ferais trop gronder... »

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