‹ Cosmopolis (volume 3)Chapitre 2 sur 9 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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8, RDK GABAMCIÈRE 6*

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UNE PETITE COUSINE D lAGO

Le remords que Montfanon exprimait si naïvement, une fois rendu à lui-même, devait s'accroître bien vite dans ce cœur d'honnête homme. Il avait eu raison de dire, dès le début, que l'affaire s'annonçait mal. Une querelle compliquée de voie de fait ou d'une tentative de voie de fait, comme il l'avait remarqué lui-même dès les premiers mots de Chapron, ne se règle à l'amiable que malaisément. Il y faut des prodiges de diplomatie. La moindre perte de sang-froid de la part des témoins équivaut alors à une catastrophe. Comme il arrive dans de pareilles circonstances, les événements se précipitèrent, et les prévisions pessimistes de l'irritable marquis se trouvèrent vérifiées presque en même teirips qu'ii les énonçait. Dorsenne et lui avaient à peine quitté le palais Savorelli, que Gorka, convoqué par le baron pour dix heures, y arrivait de son côté. L'énergie avec laquelle il repoussa la proposition d'un arrangement qui comportât des excuses de sa part, servit pour le pru-

dent Hafner et le non moins prudent Ardea de signal à une retraite définitive. Il fut trop évident pour ces deux hommes qu'aucune conciliation ne sortirait du choc d'un pareil forcené avec un personnage aussi difficultueux que s'était montré le plus autorisé des mandataires de Florent. Ils demandèrent donc à Gorka, d'un commun accord, qu'il les relevât de leur mission. Ils avaient un prétexte trop légitime dans les fiançailles de Fanny pour que Boleslas ne leur rendît point leur parole. Cette retraite fut une seconde catastrophe. Dans son impatience de trouver d'autres témoins et qui parlassent haut et ferme, Gorka courut au Cercle de la Chasse. Le hasard voulut qu'il tombât sur deux de ses camarades : un marquis Cibo, Romain, et un prince Pietrapertosa, Napolitain, qui étaient assurément les mieux choisis pour pousser l'affaire la plus simple à ses pires conséquences. Ces deux jeunes gens, de la meilleure noblesse d'Italie, tous deux très intelligents, très loyaux et très bons, appartenaient à cette classe particulière qui se rencontre à Vienne, à Madrid, à Pétersbourg comme à Milan et comme à Rome, de clubmen étrangers hypnotisés par Paris. Et quel Paris ! Celui de la fête élégante et retentissante, qui passe le matin à pratiquer le sport à la mode, l'après-midi à courir le turf, à hanter les salles d'armes et les petits hôtels interlopes, le soir au théâtre et la nuit au jeu ! Ce Paris qui émigré tour à tour, suivant la date, à Monte-Carlo pour le tir aux pigeons, à Deauville pour la semaine des courses, à Aix-les-

Bains pour la saison du baccara, possède ses mœurs à lui, son langage à lui, sa chronique à lui, et jusqu'à son cosmopolitisme à lui, car il exerce sur certaines imaginations, à travers l'Europe, un si despotique empire, que Cibo, par exemple, et son ami Pietrapertosa n'ouvraient jamais un journal français qui ne fût du boulevard. Ils y cherchaient d'abord les entrefilets où se trouvent racontés, par le menu, les pendaisons de crémaillères dans le demi-monde, le dernier souper donné par un viveur en renom,» le détail des grandes parties dans tel ou tel cercle à la mode, le résultat d'un match au pistolet chez Gastinne, et celui d'un assaut entre tireurs célèbres. C'était entre eux l'objet de conversations infinies de savoir si la spirituelle Gladys Harvey est plus élégante que Leona d'Asti, si Machault prend des « contres » plus vites que ceux du général Garnier, si le petit Lautrec tiendra ou ne tiendra pas au jeu qu'il joue. Emprisonnés à Rome par l'exiguïté de leurs ressources et aussi par la volonté, l'un de son oncle, l'autre de son grand-père dont ils doivent hériter, toute leur année est suspendue au mois qu'ils arrivent à passer en hiver à Nice et au voyage. qu'ils entreprennent à Paris vers l'époque du Grand Prix, pour six semaines. Jaloux l'un de l'autre à se disputer, avec la plus comique rivalité, le moindre échappé du Cercle des Champs-Elysées ou de la rue Royale qui passe dans la Ville Éternelle, ils affectent, vis-à-vis de leurs collègues de la Chasse, d'impayables attitudes d'augures, quand le télégraphe

leur apporte l'aubaine d'un grand procès d'adultère parisien à commenter. Cette inoffensive manie, qui avait fait du gros et rouge Cibo et du long et hâve Pietrapertosa deux fantoches délicieux à observer pour Dorsenne pendant son hiver^romain, devait faire et fit d'eux les plus terribles mandataires au service de la vengeance de Gorka. Avec quelle joie et quel sérieux ils acceptèrent cette mission, tous ceux qui ont de près ou de loin étudié des hommes d'épée le comprendront d'après ce simple crayonnage, et aussi avec quelie rigueur et quelle correction, dès les neuf heures du matin, ils se présentèrent pour conférer avec les témoins de l'adversaire de leur client. Bref, à midi et demi la rencontre était arrêtée en son moindre détail. L'énergie déployée par Montfanon, dans une discussion de trois mortelles heures, n'avait abouti qu'à adoucir un peu les conditions : quatre balles devaient être échangées à vingt-cinq pas, au commandement. Le duel était fixé pour le lendemain matin dans un enclos que Cibo possédait avec une auberge attenante, en pleine campagne romaine, pas très loin du classique tombeau de Caecilia Metella. Il avait fallu pour obtenir cette distance et l'emploi d'armes neuves le prestige dont le marquis s'était soudain revêtu aux yeux des témoins de Gorka en prononçant le nom, encore légendaire en province et à l'étranger, de Gramont- Caderousse. — Sic transit gloria mundi! — Au sortir de cette séance, l'excellent homme avait réellement des larmes au bord des paupières.

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— « Et c'est ma faute, » gémissait-il, « c'est ma faute. Avec cet Hafner nous aurions obtenu un si gentil procès-verbal en y mettant un peu du nôtre ! Il nous l'offrait de lui-même... Brave Chapron ! C'est moi qui l'ai mis dans l'embarras. Je lui devais de ne pas l'y abandonner et de le suivre jusqu'au bout. Et me revoici assistant à un duel, comme témoin, à mon âge !... Avez-vous vu comme ces jeunes snobs ont baissé le ton lorsque j'ai parlé de ma rencontre à moi avec ce pauvre Caderousse?.,. Cinquante-deux ans et un mois, et ne pas savoir encore se conduire !... Courons rue Leopardi. Je veux demander pardon à notre client, vous m'entendez, et lui donner quelques conseils. Nous l'emmènerons chez un de mes vieux amis qui a un jardin près de la villa Pamphili, tout à fait désert. Nous passerons la fin de l'après-midi à le faire tirer... Ah ! Maudite colère ! Oui, c'était si simple d'accepter le projet de l'autre, hier. Avec deux ou trois mots changés, je suis sûr que c'était décent... »

— « Consolez-vous, marquis, » répondit Florent, lorsque le désolé gentilhomme lui eut exposé le déplorable résultat des négociations. « J'aime mieux cela. M. Gorka avait besoin d'une correction. Je n'ai qu'un regret, celui de ne pas la lui avoir donnée plus complète... Puisque je me serais battu de même, j'en aurais eu du moins pour mon argent !... »

— « Et vous n*avez jamais travaillé le pistolet? » interrogea Montfanon.

— « Bah ! j'ai beaucoup chassé, et je me crcis un assez bon second fusil... »

— « C'est la nuit et le jour, » interrompit le marquis. « Tenez-vous prêt. A trois heures, venez me prendre, et j'irai vous donner une leçon... Et puis il y a un bon Dieu pour les braves I... »

Quoique Florent méritât cet éloge par la gaieté dont sa réponse avait fait preuve, les premiers moments qu'il passa seul après le départ de ses deux témoins furent très pénibles. Le maréchal Ney, qui s'y connaît, a jeté un mot d'une brutalité sublime dans la bouche d'un héros qui n'avait, lors de la fameuse marche sur Orcha, proféré que cette plainte : « Nous ne sommes pas bien... » Il faut toujours le citer parce qu'il est toujours vrai de la même vérité humaine : « Quel est donc le j... f... qui prétend n'avoir jamais eu peur?... » Ce que Chapron éprouva pendant ces quelques minutes n'était qu'une angoisse trop légitime, l'énervement de regarder la pendule et de se dire : « Dans vingt-quatre heures l'aiguille sera sur ce point du cadran. Et moi, vivrai-je encore?... » Mais c'était une nature virile et qui savait prendre son parti. Il essaya de lutter contre cette impression de faiblesse, et, en attendant d'aller rejoindre ses amis, il résolut d'écrire ses dernières volontés. Depuis des années son intention était ^e laisser à son beau-frère toute sa fortune. Il minuta donc son testament dans ce sens, d'une plume un peu tremblante d'abord, puis très ferme. Ce testament

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clos, il eut encore le courage d'écrire deux lettres adressées, l'une à ce beau-frère, l'autre à sa sœur. Quand il eut achevé ces préparatifs, la pendule marquait deux heures quarante.

— « Encore dix-sept heures et demie d'attente, » dit-il, « mais je crois que j'ai vaincu les nerfs. Un peu de marche finira de les briser... »

Il résolut donc de gagner à pied le rendez-vous fixé par Montfanon. Il avait soigneusement serré les trois enveloppes dans le tiroir de son bureau. Il constata en passant que Lincoln ne se trouvait pas à son atelier, puis il demanda au valet de pied si Mme Maitland était chez elle On lui répondit qu'elle finissait de s'habiller, et qu'elle avait comftiandé sa voiture pour trois heures.

— « Bon, » dit-il, « ni l'un ni l'autre n'a le moindre soupçon, je suis sauvé... » Comme il eût été étonné, s'il avait pu, tandis que sa démarche, toujours un peu indolente, l'emportait du côté du Capitole, revenir en pensée dans le fumoir qu'il venait de quitter 1 II aurait vu une femme se glisser, sans bruit, par la porte ouverte clandestinement, avec des précautions de malfaiteur. Il l'aurait vue qui remuait, sans les déranger, tous les papiers épars sur la table. Elle fronça le sourcil devant la carte de Dorsenne et celle du marquis. Elle secoua ensuite le buvard et elle en emporta les feuilles davant la glace pour y essayer d'y lire l'empreinte laissée à rebours par les adresses. Il l'aurait vue enfin, cette femme, qui tirait de sa poche un trousseau de clefs. Elle en essaya une au

tiroir que Florent venait de refermer si attentivement lui-même, et elle prit les trois enveloppes qu'il y avait déposées sans les crcheter... Et cette femme qui lisait ainsi, le visage contracté par l'angoisse, ces papiers découverts de la sorte, grâce à une ruse dont l'abominable indélicatesse attestait de honteuses habitudes d'espionnage, c'était sa propre sœur, cette Lydia qu'il croyait si douce et si simple, à laquelle il avait écrit un adieu si tendre pour le cas où il serait tué, cette Lydia qui l'eût épouvanté, s'il l'afvait ainsi aperçue, tant la passion défigurait cette physionomie, d'une joliesse qui passait pour insignifiante. Elle-même, l'audacieuse espionne, elle tremblait comme si elle allait tomber. Ses yeux se dilataient, son sein palpitait, ses dents se serraient, tant elle était bouleversée par la terreur de ce qu'elle apprenait et dont elle était la cause. N'était-ce pas elle qui avait écrit les lettres anonymes à Gorka pour lui dénoncer l'intrigue de Lincoln avec Mme Sténo? N'était-ce pas elle qui avait choisi, pour mieux empoisonner ces terribles lettres, les phrases les plus capables de frapper l'amant trahi à la place la plus malade de son amour-propre? Elle qui avait précipité ce retour du jaloux avec la certitude d'attirer ainsi une vengeance tragique sur les têtes abhorrées de son mari et de la Vénitienne? Elle éclatait, en effet, cette vengeance. Mais contre qui? contre la seule personne que Lydia aimât au monde, contre ce frère qu'elle voyait en danger par sa faute, et cette idée lui fut si douloureuse, qu'elle se laissa

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tomber sur le fauteuil où Florent était assis un quart d'heure plus tôt, en répétant avec l'accent de la folie :

— « Il va se battre. C'est lui qui va se battre, lui à la place de l'autre 1... »

Toute l'histoire morale de cette âme violente et ténébreuse se résumait dans ce cri où l'anxiété passionnée pour son frère se doublait d'une haine féroce à l'égard de son mari. Cette haine ellemême était l'aboutissement d'une adolescence et d'une enfance, sans le récit desquelles une si criminelle duplicité chez un être si jeune serait inintelligible. Elles eussent fait présager dès lors, cette adolescence et cette enfance, ce dont Lydia serait un jour capable. Mais qui se trouvait là pour redresser aussitôt cette nature dans laquelle l'hérédité d'une race opprimée se manifestait, comme on l'a marqué déjà, par ses deux dispositions les plus détestables : l'hypocrisie et la perfidie? Qui se souvient d'ailleurs, devant les enfants, de cette' vérité aussi négligée dans la pratique qu'elle est banale en théorie : à savoir que les défauts de la dixième année seront les vices de la trentième? Toute petite fille, Lydia inventait des mensonges aussi naturellement que son frère disait la vérité. Qui l'eût observée aurait constaté que ces mensonges étaient tous destinés à la peindre dans un beau rôle et sous un jour favorable à ses précoces prétentions. Le germe d'un autre défaut pointait chez elle en même temps : une jalousie

instinctive, irraisonnée, presque maladive. Elle ne pouvait voir entre les mains de Florent un jouet nouveau sans bouder immédiatement. Elle ne supportait pas que ce frère embrassât leur père sans se jeter entre leurs caresses et pas davantage qu'il s'amusât sans elle avec des camarades. Si Napoléon Chapron eût été préoccupé des problèmes de caractère comme il l'était de ses cotons, de ses cannes à sucre et de leur vente, il aurait démêlé, avec effroi, ces premiers linéaments d'une personnalité mauvaise. Mais semblable sur ce point à son fils, c'était un de ces hommes simples, qui ne jugent pas quand ils aiment. D'ailleurs Lydia et Florent représentaient, pour sa sensibilité blessée de demi-paria, le seul coin doux, la fraîche et jeune consolation de son veuvage et de sa misanthropie. Il les chérissait avec cette idolâtrie des grands travailleurs pour leurs enfants, qui est une des formes les plus dangereuses de la tendresse paternelle, quand la lucidité de la mère n'en corrige pas les faiblesses. Les vices naissants de Lydia furent, pour le planteur, de délicieuses fantaisies. Mentaitelle? L'excellent homme s'écriait : « Comme elle a de l'esprit !... » Était-elle jalouse? Il soupirait en serrant ce petit corps contre sa large poitrine : « Comme elle est sensible !... » Il résulta de cet égoïste aveuglement, — car aimer ainsi ses enfants, c'est les aimer pour soi et non pour eux, — que la petite fille était déjà, lors de son entrée à Roehampton, une créature profondément, intimement gâtée dans les portions les plus essen-

tielles de son cœur. Mais elle était si jolie, elle devait, au mélange singulier de trois sangs qui était en elle, une originalité de grâce si séduisante que le coup d'oeil d'une éducatrice de génie aurait seul discerné, sous cette apparence exquise, les lignes marquées déjà de son vrai caractère. De telles éducatrices sont rares, moins assurément dans les couvents qu'ailleurs. Il n'y en avait pas à Roehampton, lorsque Lydia entra dans cette pieuse maison qui devait lui être funeste, par une raison précisément contraire à celle qui transforma pour Florent les pelouses du paisible Beaumont en un radieux paradis d'amitié.

Parmi les pensionnaires au milieu desquelles Lydia devait finir de se développer, se trouvèrent en effet quatre jeunes filles de Philadelphie, plus âgées que la nouvelle venue de deux ans à peine et qui, elles aussi, quittaient l'Amérique pour la première fois. Elles en emportaient les invincibles préjugés contre le sang noir, et cette prodigieuse perspicacité à le découvrir même à des doses infinitésimales, qui distingue les véritables Yankees. La petite Chapron ayant été inscrite comme Française, elles hésitèrent d'abord devant un soupçon qui se changea très vite en une certitude, et cette certitude en une aversion qu'elles ne dissimulèrent point. Elles n'eussent pas été des enfanta si elles n'avaient pas été féroces. Elles commencèrent donc d'infliger à la pauvre Lydia mille avanies de détail, sans toutefois parvenir à propager le dédain qu'elles aliichaient pour elle. Les

couvents et les collèges ressemblent aux autres sociétés humaines. Là aussi, l'injuste mépris est pareil à ce « furet du bois joli » qui court de main en main et qui revient sans cesse à son point de départ. Tous les dédaigneux sont eux-mêmes les dédaignés de quelqu'un, — châtiment mérité qui ne corrige d'ailleurs pas plus notre orgueil que les autre punitions dont foisonne la vie ne guérissent nos autres défauts. Les persécutrices de Lydia étaient elles-mêmes l'objet des outrages de leurs camarades nées en Angleterre, à cause de certaines particularités de tours dans leurs phrases et pour le nasillement de leur prononciation. Leur animosité contre la jolie petite Française valut à cette dernière un véritable parti. Ce drame de couvent se borna, comme bien on pense, à une série de menus épisodes insignifiants et dont les surveillantes ne surprirent qu'un demi-écho. Les enfants nourrissent des passions aussi vives que les nôtres, mais toujours si coupées par le jeu et si rapides, qu'il est impossible d'en mesurer la force exactement, ni de les décrire, sinon par leurs effets, en général très lointains. L'amour-propre de Lydia fut blessé d'une manière inguérissable par cette révélation de la singularité originelle. Certains incidents de sa vie américaine lui revinrent, qu'elle comprit mieux. Elle se rappela le portrait de sa grand'mère, le teint, les mains, les cheveux de son père, et elle éprouva cette vilaine honte de sa naissance et de sa famille, beaucoup plus fréquente chez les enfants que ne l'imagine notre

optimisme, et, parmi les fermenta; de démoralisation intime, un des pires. Les parents d'humble origine qui font donner à leurs fils une éducation libérale les y exposent toujours, et que de haines sociales datent ainsi de l'heure où un garçon de douze ans a rougi devant lui-même de la condition des siens ! Chez Lydia, si instinctivement jalouse et menteuse, c'est encore en jalousies et en mensonges que se tournèrent aussitôt ces ulcérations premières. La supériorité même la plus légère, remarquée chez une de ses compagnes, lui devint un principe de souffrance, et elle entreprit de compenser par des triomphes personnels cette différence de sang qui, une fois constatée, fait aussitôt plaie dans une nature vaniteuse. Pour se les assurer, ces triomphes, elle voulut séduire toutes les personnes qui l'approchaient, maîtresses et camarades, et elle commença de pratiquer cette constante comédie d'attitudes et de sentiments où nous conduit vite le fatal désir de plaire, charmante, mais dangereuse disposition qui confine beaucoup moins à la bonté qu'à la fausseté. Mieux vaut encore infliger aux autres les duretés d'un égoïsme avoué que de se modeler sans cesse, pour leur agréer, une âme à la ressemblance de leurs exigences. A dix-huit ans, et soumise de la sorte à cette constante école de cabotinage, Lydia était, sous les dehors les plus gracieux, un être profondément, quoique inconsciemment pervers, très peu capable d'affection, — elle n'aimait d'une amitié vraie que son frère, — et toute prête h l'envahisse-

ment des passions de haine qui sont la naturelle moisson des âmes orgueilleuses, sèches et fausses. Or ce fut une de ces passions, la plus meurtrière de toutes, que le mariage acheva de développer en elle : — l'Envie.

Ce vice hideux, un de ceux qui mènent le monde, â été si mal étudié par les moralistes, comme trop déshonorant sans doute pour le cœur de l'homme, que ce fait paraîtra invraisemblable : Mme Maitland était, depuis des années, envieuse de son mari, mais envieuse comme un des rivaux de l'artiste pouvait l'être, envieuse comme une jolie femme l'est d'une autre femme, comme un banquier l'est d'un autre banquier, un politicien de son adversaire, de cette envie féroce, implacable, qui se tord d'une douleur physique devant le succès, qui se pâme d'une joie sensuelle devant les désastres. C'est à grand tort que l'on borne les ravages de cette coupable passion au domaine de l'émulation professionnelle. Quand elle est profonde, elle ne s'attaque pas seulement aux qualités de la personne, elle en veut à la personne même, et c'est ainsi que Lydia enviait Lincoln. Peut-être l'analyse de ce sentiment très subtil dans sa laideur expliqucra-t-elle tristement à ceux qui en suivront la genèse quelquesunes des antipathies auxquelles ils se sont heurtés eux-mêmes parmi leurs proches. Car ce n'est pas seulement entre époux que se rencontrent de ces envies inavouées, c'est d'amant à maîtresse, d'ami à ami, de frère à frère, quelquefois, hélas 1 dé père à fils, et de mère à fille. Lydia s'était laissé marier

à Lincoln Mailland un peu par obéissance aux désirs de son frère, beaucoup par vanité, parce que le jeune homme était un Américain des États-Unis. C'était là une espèce de victoire remportée sur ce préjugé de race auquel elle pensait toujours sans en parler jamais. Il ne lui fallut pas trois mois de vie commune pour s'apercevoir que Maitland ne se pardonnait pas à lui-même ce mariage. Quoiqu'il affectât de mépriser ses compatriotes et qu'au fond il ne partageât aucune des idées d'un pays où il n'avait plus remis les pieds depuis sa cinquième année, il ne supporta pas sans en souffrir quelques commentaires faits à New- York sur ce mariage, et dont l'écho lui arriva de plusieurs côtés. Il en voulut à Lydia de cette humiliation, et elle le sentit. La naissance d'un enfant eût sans doute modifié cette première impression, et, sinon transformé, au moins attendri le cœur si acre de la jeune femme. Ils n'en eurent point. Ils n'étaient pas revenus de leur voyage de noces, durant lequel Florent Jes avait accompagnés, que leur existence roulait déjà sur cette convention de silence qui fait la base des ménages posés à faux, de tous ceux où les époux, suivant une magnifique et simple expression du peuple, ne vivent pas cœur à cœur. Dès ce voyage à travers l'Espagne qui aurait dû être un enchantement continu, la jeune femme s'était prise à jalouser la préférence évidente que Florent donnait à Maitland sur elle. Pour la première fois, elle se rendit compte de la place que cette amitié passionnée occupait dans ,1e cœur de son frère. Il l'ai-

mait aussi, elle, mais en seconde ligne. Cette comparaison lui fut un picotement de tous les jours, de toutes les heures, qui ne tarda pas à s'envenimer en une véritable blessure. Revenus à Paris, où ils passèrent près de trois ans, cette blessure s'agrandit par le seul fait que la puissante individualité du peintre relégua aussitôt dans l'ombre l'individualité de sa femme, simplement, presque mécaniquement, comme un grand arbre qui pousse à côté d'un plus petit vole à ce dernier le soleil et l'air. La société composite d'amateurs, d'artistes et d'écrivains qui venait chez Lincoln n'y venait que pour lui. La maison qu'ils avaient louée n'était installée que pour lui. Les quelques déplacements qu'ils firent n'étaient organisés que pour lui. Bref, Lydia était emportée, comme Florent, dans l'orbite de la force la plus despotique qui soit au monde, celle d'un talent célèbre. Un livre entier serait nécessaire pour peindre dans leur vérité quotidienne les humiliations continues qui amenèrent la jeune femme à détester ce talent et cette célébrité avec autant d'ardeur que Florent en apportait à les adorer. Elle resta pourtant honnête au sens où ce terme est pris par le monde, qui fait consister tout le déshonneur de la femme dans les fautes de l'amour. Elle vivait sur un fonds d'hystérie, comme la plupart des comédiennes de naissance, et, par suite, d'inéveillable froideur. En revanche, elle laissa de plus en plus grandir en elle les instincts d'un très malhonnête homme. Elle finit par haïr Lincoln d'une aversion qui allait

de l'animalité physique aux choses de l'intelligence, en passant par les plus vulgaires détails de leur existence commune. Elle le détesta de ce pur sang blanc qui faisait de ce grand et robuste garçon blond un si admirable type de la beauté anglo-saxonne, à côté d'elle, maigriote et comme desséchée, malgré la grâce de son joli visage brouillé. Elle le détesta de son goût, de cette élégance originale dont il savait parer les endroits où il habitait, tandis qu'elle gardait en elle un instinct et une maladresse de barbare pour le moindre arrangement d'étoffes et de couleurs. Quand il lui fallait constater un progrès du peintre, une poche de fiel lui crevait sur le cœur. Lorsqu'il se plaignait de son travail et qu'elle le voyait en proie aux affres douloureuses de l'artiste qui doute de lui-même, elle en éprouvait une joie profonde, que gâtait seule l'évidence de la tristesse où ces luttes de Lincoln jetaient Florent. Jamais elle n'avait rencontré les yeux de Chapron fixés sur Maitland avec ce regard d'un bon chien qui jouit de la gaieté de son maître ou qui souffre de sa tristesse sans qu'elle subît, elle aussi, comme Alba Sténo, la sensation de « l'aiguille au cœur. » Ce culte idolâtre de son frère pour le peintre la faisait d'autant plus souffrir qu'elle en comprenait, avec la perspicacité infaillible de l'antipathie, l'immense duperie. Elle lisait jusqu'au fond de l'âme des deux anciens camarades de Beaumont. Elle savait que dans cette amitié, comme il arrive presque toujours, un seul donnait tout pour ne recevoir en échange que la plus brutale des re-

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connaissances, celle dont un chasseur ou un propriétaire gratifie en effet un chien fidèle. Quant à éclairer Florent sur le caractère de Lincoln, elle l'avait vainement essayé par ces fines et perfides insinuations où excellent les femmes. Elle n'avait fait que reconnaître son impuissance, et des milliers d'impressions haineuses s'étaient ainsi accumulées dans son cœur pour se résumer en une de ces frénésies de taciturne rancune qui éclatent à la première occasion avec une énergie effrayante au regard de quiconque n'en a pas suivi le lent et irrésistible progrès. Notre ignorance prononce alors les mots d'inconscience, d'aberration ou de monstruosité. Il n'y a pas plus de monstre absolu dans la nature morale que dans la nature physique. Le crime lui-même a ses lois de développement. Entre la jolie petite fille qui pleurait de voir un nouveau jouet aux mains de son frère et la Lydia Maitland forceuse de serrures, envoyeuse de lettres anonymes, affamée de vengeance jusqu'à la scélératesse, il ne s'était produit aucune dramatique révolution de caractère. La suite logique des jours avait suffi.

Cette occasion de satisfaire cette profonde et mortelle envie en atteignant Lincoln dans quelque place vraiment sensible, combien Lydia l'avait cherchée de fois sans la découvrir, avant que Mme Sténo s'éprît du peintre ! Elle en avait été réduite à ces mesquineries des animosités féminines : s'arranger comme maladroitement pour que son mari lût tous les articles un peu désa

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gréables écrits sur ses tableaux, louer comme ingénument devant lui les rivaux qui lui portaient ombrage, lui rapporter avec un air de gaucherie les moindres critiques énoncées sur une de ses expositions ; — toutes misères qui avaient surtout pour résultat d'irriter Florent. Car Maitland était un de ces ouvriers d'art trop réjouis par l'emploi de leur activité, pour que le jugement d'autrui les préoccupe, beaucoup. D'autre part, avant ce coup de foudre de passion dont il fut frappé par la Dogaresse, il n'avait jamais aimé. Beaucoup de peintres sont ainsi, satisfaisant avec de magnifiques modèles une fougue de tempérament qui ne leur monte pas des sens au cœur. Habitués à regarder le corps humain sous un angle particulier, ils trouvent dans une beauté qui nous paraîtrait simplement animale des principes d'émotion plastique qui suffisent parfois à toute leur exigence amoureuse. Ils n'en sont que plus profondément atteints lorsqu'à cette ivresse un peu grossière se joignent, chez la femime qui la leur inspire, les grâces raffinées de l'esprit, les jolies délicatesses de l'élégance et les subtilités du sentiment. C'était le cas pour Mme Sténo, qui inspira tout de suite au peintre une passion aussi complète qu'un premier amour. C'en était réellement un. La comtesse, qui avait le génie de la volupté, ne s'y trompa guère. Lydia, elle, qui avait le génie de la haine, ne s'y trompa point non plus. Elle sut à quoi s'en tenir dès le premier jour, d'abord parce qu'elle était aussi observatrice que dissimulée, puis grâce

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à l'emploi des moyens moins hypothétiques que la divination. Elle avait toujours eu l'habitude de ces procédés d'enquêtes abominables qui sont naturels, osons l'avouer, à neuf femmes sur dix. Et combien d'hommes sont femmes aussi sur ce point, comme disait le fabuliste ! A la pension, Lydia était de ces petites filles qui remontent au dortoir ou qui rentrent en étude pour fouiller les tiroirs ou les malles ouvertes de leurs compagnes. Devenue grande, jamais une lettre fermée ne lui avait passé par les mains sans qu'elle s'ingéniât à lire à travers l'enveloppe, ou tout au moins à deviner par le timbre, le cachet, l'écriture de l'adresse, quel en était l'auteur. Cet instinct de curiosité était si fort qu'elle ne pouvait se retenir, à un guichet de télégraphe, de regarder par-dessus l'épaule des personnes qui attendaient devant elle, pour savoir le contenu de leur dépêche. Elle ne se faisait ni coiffer ni habiller sans interroger minutieusement sa femme de chambre sur les propos de l'office et de l'antichambre. C'est par un racontar de cette sorte qu'elle avait connu l'altercation de Florent et Gorka dans le vestibule, — ce qui prouve, entre parenthèses, que ces espionnages par l'intermédiaire des domestiques sont souvent efficaces. Mais ils décèlent chez un caractère une bassesse native qui ne reculera, dans une crise, devant aucune vilenie. Quand Lydia Maitland soupçonna la liaison de Mme Sténo et de son mari, elle n'hésita pas plus à ouvrir le secrétaire de ce dernier qu'elle ne devait hésiter à ouvrir plus tard celui de son frère.

La correspondance qu'elle lut ainsi était de nature à exaspérer son désir de vengeance jusqu'à la fureur. Car non seulement elle y acquit l'évidence d'un bonheur partagé qui humiliait en elle la femme stérile de toutes manières, demeurée étrangère à la volupté comme à la maternité, mais elle y put recueillir des preuves multiples que la comtesse nourrissait à son égard des mépris de race aussi absolus que si Venise eût été une ville des États- Unis. Ce fond de l'Adriatique abonde en préjugés de sang, comme tous les pays limitrophes et qui ont servi de confluent à des mélanges de trop de peuples. Il suffit, pour s'en convaincre, d'avoir entendu un Vénitien traiter les Slaves de Cziavoni et les Levantins de Gregugni. Mme Sténo, dans ces lettres qu'elle écrivait, comme elle parlait, et sans là moindre surveillance de sa plume, avec tous les tutoiements et toutes les libertés de la passion, n'appelait jamais Lydia que la Morettina, et par un illogisme bien naturel jamais le nom du frère de cette Morettina n'était mentionné sans une formule d'amitié. Pour que la maîtresse traitât Florent de la sorte, il fallait qu'elle n'appréhendât aucune hostilité de sa part. Lydia le comprit trop, et quel signe nouveau des sentiments de Florent pour Lincoln ! Une fois de plus il donnait le pas à l'ami sur la sœur, et à quelle occasion ! Air si les plus secrètes blessures de son être intime saignèrent à la fois dans cette lecture. La réussite du portrait d'Alba, qui promettait d'être un chef-d'œuvre, finit de la précipiter à une action abominable et

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féroce. Elle résolut de dénoncer \ei nouvelles amours de Mme Sténo à l'amant trohi, et elle écrivit les douze lettres savamment calculées et graduées, qui avaient déterminé le retour de Gorka. Ce retour avait même trop tardé au gré de cette petite cousine d'Iago qui s'était décidée à viser Mme Sténo à travers Alba par une dénonciation plus criminelle. De quel nom en effet flétrir ce billet anonyme envoyé à une fille pour lui révéler la double intrigue de sa mère? Mais Lydia était dans une de ces périodes de malfaisance exaspérée où les armes les plus viles paraissent les meilleures, et elle enveloppait l'innocente Alba dans sa haine pour Maitland, à cause du portrait, — détour de sentiment qui montrera que c'était bien l'envie dont cette âme obscure était surtout empoisonnée... Ah ! quelles acres délices le succès simultané de cette double infamie lui avait procurées ! Quelle sauvage joie, mêlée d'amertume et d'extase, comme tous les assouvissements de nos mortelles rancunes, avait été la sienne l'avant-veille, à constater l'énervement de la pauvre Alba et la colère contenue de Boleslas ! Elle avait vu en pensée Maitland provoqué par ce rival qu'elle savait rompu à tous les exercices de sport et aussi adroit à l'épée qu'au pistolet. Elle n'eût pas été l'arrière-petite-fille d'une esclave de la Louisiane si elle n'avait pas joint à l'énergie naturelle de ses haines une dose considérable de superstition. Une diseuse de bonne aventure lui avait annoncé autrefois, d'après les lignes de sa main, qu'elle causerait la mort violente de quel-

qu*un. « Ce sera lui, » avait-elle pensé en regardant son mari avec un horrible frisson d'espérance... Et voici qu'elle tenait la preuve cette fois, l'indiscutable preuve, que cette machination de vengeance aboutissait au danger d'un autre, et de quel autre? Voici que ces lettres et ce testament de Florent lui montraient cette menace d'un duel fatal suspendue sur la tête qui lui était la plus chère. Voici qu'elle avait acculé à une rencontre tragique le seul être qu'elle aimât... La déception de ce cœur, où palpitaient les farouches énergies d'un atavisme bestial, fut si soudaine, si vive, si douloureuse, qu'elle poussait des cris inarticulés, accoudée à ce bureau de son frère, et, devant ces feuillets révélateurs, elle répétait :

— « Il va se battre ! Lui !... Et c'est moi qui en suis lu cause !... » Puis, remettant les lettres et le testament dans le tiroir, elle le referma, et elle se releva en disant tout haut : « Non. Cela ne sera pas. Je l'empêcherai, quand je devrais aller me jeter entre eux. Je ne le veux pas ! Je ne le veux pas !... »

Il était facile de prononcer de semblables paroles. L'exécution était moins aisée. Lydia le sentit, car elle n'eut pas plus tôt proféré ce serment qu'elle tordit ses mains de désespoir, — ces mains frêles que Mme Sténo comparait dans un de ses billets à des pattes de singe, tant les doigts en étaient souples, comme désarticulés, et un peu trop longs, — et elle jeta cet appel désespéré vers l'impossible, ce « Mais comment?... » que tant de criminels ont poussé devant l'issue, inattendue et funeste pour

eux-mêmes, de leurs plus raffinés calculs. Le poète l'a dit dans des vers qui racontent l'histoire de toutes nos fautes, légères ou graves :

The Gods are just, and of oûr pleasant vices Mdke instruments to plague us...

« Les Dieux sont justes, et des vices où nous nous plaisons, — ils font des outils à nous torturer... » Il faut que cette croyance à l'équité d'un incompréhensible juge soit bien ancrée en nous, car les âmes les plus fortes sont frappées d'une appréhension sinistre, lorsqu'elles ont à braver la chance d'un malheur absolument mérité. Le souvenir de la prédiction de la chiromancienne se présenta tout d'un coup à Lydia. Elle jeta un autre cri en se frottant les mains d'un geste de somnambule. Elle y voyait, cette fois, le sang de son frère... Non ! Ge duel n'aurait pas lieu I Mais comment l'empêcher? « Comment? Comment?... » répétait-elle. Florent n'était pas là. Elle ne pouvait donc pas le supplier. Quand il rentrerait, serait-il temps encore?... Lincoln n'était pas là. Où se trouvait-il? Peut-être à un rendez-vous avec la Sténo. L'image de cette admirable créature d'amour, pâmée entre les bras du peintre, noyée, abîmée dans cette ivresse que décrivaient si complaisamment ses ardentes lettres, s'oiïrit à l'esprit de la femme envieuse. Quelle ironie que d'apercevoir ainsi, dans un éclair, ces deux amants qu'elle avait voulu frapper, avec l'extase de la félicité dans leurs yeux ! Lydia aurait voulu les leur arra- '

cher, ces yeux, à lui comme à elle, et en écraser les globes sous ses talons. Un nouveau flot de haine s'extravasa dans son cœur. Dieu ! qu'elle les haïssait, et de quelle haine toujours impuissante ! Mais elle retrouverait son moment. Une autre besogne pressait. Empêcher cette rencontre du lendemain, sauver son frère. A qui s'adresser cependant? A Dorsenne? A Montfanon? Au baron Hafner? A Peppino Ardea? Elle songea tour à tour aux quatre personnages dont les visites presque simultanées lui faisaient deviner que c'étaient là les témoins probables des deux champions. Elle les rejeta l'un après l'autre, en comprenant qu'aucun ne possédait assez d'autorité pour arranger l'affaire. Sa pensée se fixa enfin sur l'adversaire même de Florent, sur ce Boleslas Gorka, dont la femme était son amie et qu'elle avait toujours trouvé si courtois. Si elle allait le supplier d'épargner son frère, cependant? Ce n'était pas à Florent que l'amant congédié en voulait. Ne se laisserait-il pas toucher par ses larmes? Ne lui dirait-il pas ce qui avait motivé la querelle, et quelle démarche elle devait demander à son frère pour que cette querelle fût apaisée? A la rigueur, n'obtiendrait-elle pas de lui la promesse de décharger son arme en l'air, si le duel était au pistolet, ou, si c'était à l'épée, de désarmer simplement son ennemi? Pareille en cela à tous les ignorants, elle croyait aux infaillibles escrimeurs, aux tireurs qui ne manquent jamais leur but, et elle avait aussi de son sexe les idées profondément, absolument inexactes sur les rap-

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ports d'un homme avec un homme en matière d'insulte. Mais comment les feinmes admettraientelles cette inflexible rigueur dans certains partis pris, qui fait le fond des relations viriles, lorsqu'ellesmêmes ne rencontrent une semblable rigueur ni dans leurs discussions avec les hommes, ni dans leurs discussions entre elles? Habituées à toujours en appeler de la convention à l'instinct, et de la raison au sentiment, elles sont, vis-à-vis des divers codes, que ce soit celui de la justice ou celui de l'honneur, dans un état d'incompréhension pire que l'ignorance. Un duel, par exemple, leur apparaît comme un drame arbitraire que la volonté d'un des combattants change à sa guise. Il n'y a probablement pas de mot plus exceptionnel, parmi les cris applaudis au théâtre, que le fameux : « A présent, va te battre », de l'héroïne d'Augier. Devant une telle perspective, une femme sur cent prononcerait peut-être cette phrase, encore avec l'espérance de n'être pas écoutée. Les quatre-vingt-dixneuf autres auraient la même idée que Lydia Maitland : courir chez l'adversaire de l'homme qui leur tient au cœur, et demander, implorer sa vie. Ajoutons vite que la plupart n'exécuteraient pas cette démarche. Elles se borneraient à coudre en pleurant quelque médaille bénite dans le gilet de leur protégé, en le recommandant à la Providence, qui, pour elles, est encore le favoritisme du ciel. Lydia eut bien le sentiment que si jamais Florent apprenait cette démarche auprès de Gorka, il en bondirait d'indignation. Qui la lui dirait?

Elle était remuée d'une fièvre d'épouvante et de remords trop ai<j;uë pour ne pas acrjr, coûte que coûte. On vint lui annoncer sa voiture, et elle y monta en donnant l'adresse du palazzetto Doria. Dans quels termes, aborderait-elle l'homme à qui elle allait faire cette audacieuse et folle visite? Que lui importait? La circonstance l'inspirerait. Sa volonté de couper court à ce duel était si forte qu'elle ne doutait pas du succès. Aussi lui fut-ce un coup terrible lorsque le portier galonné du palais lui répondit que le comte était sorti, tandis qu'au même moment une voix l'interpellait avec un rire gai. C'était la comtesse Maud Gorka qui, rentrant d'une promenade avec son petit garçon, reconnaissait le coupé de Lydia et qui lui disait :

— « Quelle bonne idée j'ai eue de revenir un peu plus tôt ! Je vois que vous avez eu peur de l'orage, comme nous, puisque vous êtes sortie en voiture fermée. Vous allez monter un moment?... » Et s'apercevant que la jeune femme, à qui elle avait pris la main, était toute tremblante : « Mais qu'avez-vous? on dirait que vous souffrez? vous ne vous sentez pas bien?... Mon Dieu! Qu'a-t-elle? Elle se trouve mal... Luc, » ajouta-t-elle en s'adressant à son fils, « cours à l'appartement et fais-moi descendre par Rose le gros flacon de sels anglais... Vite. Va vite... »

— « Ce n'est rien, » répondit Lydia, qui avait en efiet fermé les yeux comme si elle allait s'évanouir. « Voyez, je suis déjà mieux... Je crois que je vais rentrer, ce sera plus sage. »

— « Je ne vous quitte pas, » dit Maud, qui prit place effectivement dans la voiture : et comme on lui donnait le flacon de sels, elle le fit respirer à Mme Maitland, à qui elle parlait ainsi qu'à une enfant malade : « Pauvre petite ! Comme elle a les joues brûlantes !... Et vous allez faire des visites dans cet état-là !... Est-ce assez peu raisonnable !... Rue Leopardi, » cria-t-elle au cocher, « et rapidement... »

La voiture partit, et Mme Gorka continuait de serrer les petites mains de Lydia, à qui elle donnait ce tendre nom, bien ironique dans la circonstance, de : « Pauvre petite !... » Maud était une de ces femmes comme l'Angleterre en produit beaucoup, pour l'honneur de cette saine et forte civilisation britannique, qui sont à la fois tout énergie et toute bonté. Aussi grande et robuste que Lydia était mince et presque chétive, elle l'aurait plutôt portée jusqu'à son lit dans ses bras vigoureux de joueuse de golf que de l'abandonner dans l'état de trouble où elle l'avait surprise. Non moins pratique et, comme disent ses compatriotes, aussi matter of fact qu'elle était charitable, elle commençait de questionner sa malade sur les symptômes qui avaient précédé cette crise, lorsqu'elle vit tout d'un coup avec stupeur cette physionomie déjà altérée se contracter, les larmes jaillir de ses yeux tout à l'heure fermés, ce fragile corps se tordre dans un sanglot. Lydia avait une véritable attaque de nerfs causée par l'anxiété, la nouvelle déception

que lui causait l'absence de Boleslas, et sans doute aussi par la douceur avec laquelle lui parlait Maud, et, déchirant son mouchoir avec ses dents blanches, elle gémissait :

— « Non, je ne suis pas malade... Mais c'est cette idée que je ne peux pas supporter... Non, je ne le peux pas... Ah ! C'est à en devenir folle !... » Et se retournant vers sa compagne, elle lui serra les inains à son tour en lui disant : « Mais vous ne savez donc rien? Vous ne soupçonnez donc rien?... C'est cela qui finit de m'alToler, quand je vous vois là, tranquille, calme, heureuse, comme si les minutes ne comptaient pas triple et quadruple, aujourd'hui, pour vous comme pour moi... Car, enfin, si l'un est mon frère, l'autre est votre mari... Et vous l'aimez. Il faut bien que vous l'aimiez, pour lui avoir pardonné ce que vous lui avez pardonné... »

Elle avait parlé dans la sorte d'ivresse qui lui infligeait son extrême surexcitation nerveuse, et elle avait dit, elle si dissimulée d'habitude, le fond du fond de sa pensée. Elle n'avait cru rien apprendre à Mme Gorka par cette allusion si directe à la liaison de Boleslas avec Mme Sténo. Elle était persuadée, comme tout Rome d'ailleurs, que Maud savait à quoi s'en tenir sur les infidélités de son mari, et qu'elle les tolérait par un de ces héroïques sacrifices que la maternité justifie. Que de femmes ont immolé ainsi leur orgueil d'épouse au maintien d'un foyer que le père ne déserte pas du moins officiellement ! Tout Rome se trompait, et Lydia

Maitland allait en avoir une preuve bien inattendue. Jamais le soupçon qu'une pareille intrigue pût unir son mari à la mère de sa meilleure amie n'avait même effleuré la pensée de la femme de Boleslas. Mais pour s'en rendre compte il aurait fallu admettre aussi et comprendre la profondeur de naïveté que gardait, malgré ses vingt-six ans passés, cette belle et sainte Anglaise, avec ses yeux si clairs, si candides. Elle était de ces très honnêtes personnes qui imposent le respect aux plus hardis d'entre les hommes, et devant qui les femmes les plus dévergondées de propos s'observent soigneusement. Jamais elle n'avait reçu de ces confidences vraies qui, par analogie, éclairent les arrière-fonds malpropres de tant d'existences correctes. Elle avait pu traverser le milieu très libre de Mme Sténo sans y perdre cette fleur d'illusion, anomalie qui tenait beaucoup à la nature spéciale de son intelligence. Elle n'avait de goût que pour les connaissances et les conversations positives. Elle était très instruite, mais totalement dépourvue de la curiosité des caractères. Dorsenne disait d'elle, avec plus de justesse qu'il ne croyait : « Mme Gorka est mariée à un homme qui ne lui a jamais été présenté..., » signifiant par là, au rebours de l'opinion courante, qu'elle n'avait aucune idée du caractère de son époux d'abord, et ensuite des trahisons dont elle était la victime. Le romancier n'avait pas tout à fait raison. L'insincérité de Boleslas était trop constante pour que la créature passionnément, religieusement loyale qu'était sa femme n'en eût

pas souffert. Mais il y a un abîme entre de pareilles souffrances et l'intuition d'un fait déterminé comme celui que Lydia venait de dénoncer, et un semblable soupçon était si éloigné de l'esprit de Maud, que les phrases de sa compagne n'éveillèrent en elle que l'étonnement effrayé devant le mystérieux danger dont le trouble de Lydia était une preuve plus éloquente encore que ses paroles.

— « Votre frère? Mon mari? » dit-elle. « Je ne vous comprends pas... »

— « Naturellement, » répondit Lydia, « il vous a tout caché, comme Florent m'a tout caché, à moi... Eh bien ! ils se battent en duel l'un contre l'autre, et demain matin... Ne tremblez pas, à votre tour, » continua-t-elle, en enlaçant Maud Gorka dans ses bras. « Nous serons deux à empêcher cette horrible chose, et nous l'empêcherons. »

— « En duel? Demain matin?... » répéta Mand avec égarement. « Boleslas se bat demain avec votre frère?... Non, c'est impossible. Qui vous l'a dit? Comment le savez-vous?... »

— « J'en ai lu la preuve de mes yeux, » reprit Lydia. « J'ai lu le testament de Florent. J'ai lu les lettres qu'il a préparées pour Maitland et pour moi en cas de malheur... Mais est-ce que je serais dans l'état où vous me voyez, si ce n'était pas vrai?... »

— « Oh ! Je vous crois I » s'écria Maud en serrant ses mains contre ses paupières, comme pour comprimer, pour étouffer une vision sinistre. « Mais où se soiit-ils vus? Boleslas est ici depuis deux jours à peine. Qu'ont-ils eu entre eux? Que se sont*

ils dit? On ne risque cependant pas sa vie pour rien quand on a, comme Boleslas, une femme et un fils?... Répondez-moi. Je vous en conjure. Ditesmoi tout. Je veux tout savoir. Qu'y a-t-il au fond de ce duel?... »

— « Et que voulez-vous qu'il y ait, sinon cette femme? » interrompit Lydia, qui mit dans ces derniers mots plus de sauvage mépris que si elle eût craché publiquement au visage de Catcrina Sténo. Mais ce nouvel accès de sa colère tomba devart la surprise que lui causa la réplique de Mme Gorka :

— « Quelle femme? Je vous comprends encore moins que tout à l'heure... »

— « Quand nous serons chez moi, je vous parlerai..., » repartit Lydia après avoir regardé l'autre d'un regard de stupeur qui était à lui seul le plus terrible commentaire pour celle qui se sentait regardée ainsi. Le coupé tournait à cette seconde l'angle de la rue Leopardi. Les deux femmes se turent. C'était Maud qui maintenant aurait eu besoin qu'une charitable amitié s'inquiétât d'elle, tant les mots prononcés par Lydia la bouleversaient jusqu'à la racine de son être. Cette compagne, dont le bras frôlait le sien dans cette voiture rapide et qui lui avait fait une telle pitié un quart d'heure plus tôt, lui faisait peur à présent. Dans cette créature, dont les narines minces palpitaient de passion, dont la bouche se crispait en un pli amer, dont les yeux étincelaient de fureur, elle ne reconnaissait plus la petite Mme Maitland, si taciturne, si réservée qu'elle passait pour insi-

gni fiante. Qu'allait lui apprendre cette voix si musicale d'habitude, si âprement dure depuis quelques minutes et qui lui avait déjà révélé le grand danger suspendu sur Boleslas? A quelle femme avait fait allusion cette redoutable voix, et que signifiait cette réticence soudaine? Lydia, elle, se rendait trop compte du trouble extraordinaire où elle venait de jeter Maud sans la moindre préméditation, certes, et avec une absolue inconscience. Pendant une minute, elle eut l'idée que d'en dire plus long à une femme aussi évidemment abusée était un nouveau crime. Mais elle aperçut en même temps dans une révélation complète deux résultats certains : en désillusionnant Mme Gorka, elle donnait une mortelle ennemie à la Sténo, et, d'autre part, jamais cette femme, profondément amoureuse de son mari, ne le laisserait aller .se battre pour une ancienne maîtresse. Aussi, quand elles entrèrent toutes deux dans le petit salon de l'hôtel moresque, la résolution de Lydia était prise. Elle était décidée à ne rien cacher de ce qu'elle savait à la malheureuse Maud, qui lui demanda, le cœur battant et d'un accent étouffé d'émotion :

— a Et maintenant, m'expliquerez-vous ce que vous avez voulu me dire?... »

— « Interrogez-moi, » fit l'autre, « je vous répondrai. Je me suis trop avancée pour reculer... »

— tt Vous avez prétendu qu'une femme était la cause de ce duel entre votre frère et mon mari?... »

— « J'en suis sûre, » répondit Lydia.

— « Cette femme, quel est son nom?... »

— « Mme Sténo. »

— « Mme Sténo, » répéta Maud. « Catherine Sténo est la cause de ce duel? Et comment?... »

— « Parce qu'elle est la maîtresse de mon mari, » répliqua Lydia brutalement, « comme elle a été la maîtresse du vôtre ; parce que Gorka est venu ici, -affolé de jalousie, provoquer Lincoln, et qu'il s*est heurté à mon frère, qui l'a empêché d'entrer... Ils se sont querellés, je ne sais pas dans quels termes. Mais je sais que voilà le motif de ce duel... Avais-je le droit, oui ou non, de vous dire qu'ils se battaient pour cette femme?... »

— « La maîtresse de mon mari?... » s'écria Maud. « Vous dites que Mme Sténo a. été la maîtresse de mon mari?... Non, ce n'est pas vrai. Vous mentez ! Vous mentez ! Vous mentez ! Je ne vous crois pas !.,. »

— « Vous ne me croyez pas?... » dit Lydia en haussant ses minces épaules. « Comme si j'avais le moindre ixitérêt à vous tromper, comme si l'on mentait lorsqu'il s'agit de la vie du seul être q^ue l'on chérisse au monde ! Car je n'ai que mon frère moi, et demain peut-être je ne l'aurai plus... Mais vous me croirez. Je veux que nous soyons deux à haïr cette femme, deux à nous venger, comme nous sommes deux à ne pas vouloir ce duel, dont je vous répète qu'elle est la cause, l'unique cause... Vous ne me croyez pas? Et savez-vous qui l'a fait revenir, votre mari? Car vous ne l'attendiez pas, avouez-le... C'est moi, entendez-vous? c'est moi, en lui écrivaut des lettres anonymes où je lui disais

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ce que la Sténo et Lincoln faisaient, journée par journée, et leur amour, et leurs rendez-vous, et leur bonheur... Ah ! J'étais sûre de ne pas frapper à vide. Et il est revenu. Il a traversé toute l'Europe pour se venger... Est-ce une preuve?... »

— « Vous n'avez pas fait cela? » s'écria Mme Gorka en reculant d'horreur. « C'est une trop grande infamie. »

— « Oui, j'ai fait cela, » repartit Lydia avec un farouche orgueil, « et pourquoi non? C'était bien mon droit quand elle venait me prendre mon homme chez moi. Vous n'avez qu'à rentrer et à chercher dans l'endroit où Gorka enferme ses lettres. Vous y trouverez celle-là certainement, et d'autres encore, je vous l'affirme, de cette femme. Car la gueuse a la manie d'écrire. Me croirez-vous ensuite, ou répéterez-vous encore que j'ai menti?... »

— « Jamais, » reprit Maud avec une indigna-j tion douloureuse sur son beau visage loyal, « non^ jamais je ne descendrai à cette bassesse. » ,,.! 1^2

— « Eh bien! j'y descendrai pour vous, nioi,j(|^ dit Lydia. « Ce que vous n'osez pas, je l'oser ai* et c'est vous qui me demanderez de vous , ai4erT€< vous venger... Venez... » Et, prenant la; naainni^e» l'autre, stupéfaite, elle l'entraîna dans ; i'^telieri de Lincoln, vide en ce moment. ElijB. «kvièa Mft>'4^ ces meubles espagnols au coloris arabéi q«e l'p'Q) appelle des barge' os, et elle en rabattis jla^ablQtJei peinte de pourpre et d'or. EHe,4t(joiiçrodPW?^f^|it^ panneaux qui déectuivrireoit j^i»io^ç0irb[§e0i1^'daiîj^3 lequel se trouvait ;MitJp9^t()4fr.vl(Çtjliçt,Q7j^fPlk

saisit. Maud Gorka la regardait se livrer à cette besogne de Judas avec la même horreur épouvantée que si elle avait vu quelqu'un tuer et voler. Tout, dans cette âme de droiture, se révoltait contre cette hideuse scène dont sa seule présence la faisait la demi-complice. Mais en même temps elle était la proie, comme son mari quelques jours auparavant, de ce frénétique appétit de savoir la vérité, qui devient, dans certaines crises aiguës de doute, un besoin physique, comme un cri de notre nature sentimentale aussi impérieux que la faim ou que la soif, et elle écoutait la terrible sœur de Florent parler :

— « Et sera-ce une preuve, quand vous l'aurez vue, la chose, écrite de sa propre main, à elle?... Oui ! » continua-t-elle avec une cruelle ironie. « Elle aime la correspondance, notre heureuse rivale. Il faut lui rendre la justice qu'elle ne marchande pas les aveux dans ses lettres... Elle écrit comme elle sent... Il paraît que le successeur avait été jaloux du prédécesseur... Tenez, en est-ce une preuve, cette fois?... » Et, après avoir feuilleté les premières lettres comme une personne habituée à étudier cette liasse, elle tendit un de ces papiers à Maud, qui n'eut pas le courage de détourner les yeux. Ce qu'elle vit écrit sur èette feuille lui arracha un cri d'agonÏQ: Eli è^ n'avait lu pourtant que dix lignes, leéfjtàéllés' prouvaient, entre parenthèses, combien te psychologue Dôt^senne avait eu tort de croire que'Maitland ignorait les anciennes relations de sa maîtresse avec Gcrka. La grandeur de la com-

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lesse Sténo, ce qui en faisait une femme courageuse dans ses passions jusqu'à l'héroïsme, c'était une sincérité absolue et un profond dégoût pour les petitesses habituelles à la galanterie. Il lui eût répugné de disputer, pied à pied et mensonge à mensonge, à un nouvel amant la connaissance de son passé, et les demi-aveux, si habituels à la race féminine, lui eussent semblé une lâcheté pire encore. Elle n'avait pas essayé de cacher à Maitland quelle liaison elle rompait pour lui, et c'était sur une des phrases où elle en parlait ouvertement que tombait le regard de Mme Gorka : « Tu seras content de moi, » y était-il dit, « et je ne verrai plus dans tes chers yeux bleus que je baise, comme je les aime, à notre manière, cette lueur de défiance qui me fait mal. J'ai coupé même la correspondance avec G... Si tu l'exiges, jHrai jusquà me brouiller avec Maud, malgré la raison que tu sais et qui me le rend difficile. Mais comment serais-tu encore jaloux?... Ma franchise sur cette liaison n'est-elle pas la plus sûre garantie qu'elle est bien finie. "^ Va, ne sois pas jaloux. Sache un peu ce que je sais si bien, qu avant toi j'ai cru aimer, et que ma vie a commencé seulement le jour où tu m'as prise dans tes bras. La femme que tu as éveillée en moi, personne ne l'avait connue... »

— « Elle écrit bien, n'est-il pas vrai? » dit Lydia avec l'éclat d'un sauvage triomphe dans ses prunelles. « Vous me croyez, à présent?... Comprenezvous que nous n'avons plus qu'un même intérêt aujourd'hui, un commun afïront à venger? Et

nous le vengerons... Comprenez-vous aussi que vous ne pouvez pas laisser votre mari se battre avec mon frère? Vous me devez cela, à moi, qui vous ai donné cette arme avec laquelle vous le tenez... Menacez-le du divorce. La fortune est à vous. On vous laisserait l'enfant. Je vous répète que vous le tenez, et solidement. Mais vous empêcherez le duel, vous me le promettez?... »

— a Ah ! Qu'est-ce que vous voulez que cela me fasse à présent qu'il se batte ou non?... » dit Maud. « Du moment qu'il m'a trahie ainsi pendant tant de jours, est-ce que je ne suis pas veuve?... Ne m'approchez plus, » ajouta-t-elle en regardant Lydia avec des prunelles hagardes, et un frémissement de répulsion la remuait tout entière. « Ne me parlez plus. J'ai autant d'horreur pour vous que pour lui... Laissez-moi partir, m'en aller d'ici..* Rien que de me sentir dans la même pièce que vous me fait trop de mal... Ah ! quelle honte !... »

Elle avait reculé jusqu'à la porte en fixant sur la dénonciatrice des yeux que l'autre soutint, malgré le mépris qui en jaillissait, avec le sombre orgueil du défi. Elle sortit en répétant : « Quelle honte 1... » sans que Lydia lui parlât en effet, tant la surprise de ce résultat contraire à toute son attente l'avait comme paralysée. Mais la redoutable créature n'en était pas à se perdre dans les regrets ou dans les repentirs. Elle resta quelques minutes à songer. Puis, tordant de ses mains nerveuses la lettre qu'elle avait montrée à Maud, au risque d'être dénoncée elle-même plus tard à son

mari par ce papier froissé, elle dit tout haut :

— « Lâche ! Dieu ! comme elle est lâche !... Elle aime. Elle pardonneia... Il n'y aura donc personne pour m'aider? Personne pour les frapper dans leur insolent bonheur?... » Et après une nouvelle méditation, le visaf^e plus contracté encore, elle rejeta les lettres dans le tiroir, qu'elle referma, et, une demi-heure plus tari, elle demandait un commissionnaire à qui elle remettait une lettre avec ordre de la porter immédiatement, et cette lettre était adressée à l'inspecteur de police du quartier. Elle le prévenait du duel du lendemain en lui donnant le nom des deux adversaires et des quatre témoins. Si elle n'avait pas eu peur de son frère, elle eût signé cette fois sans hésiter.

— « J'aurais dû commencer par là, » se dit-elle quand la porte de son petit salon se fut refermée derrière son messager, à qui elle avait tenu à parler ellemême. « Les gendarmes sauront bien les empccTier de se battre, même si je n'arrive à rien en suppliant Florent... Quant à lui... » Et elle regardait un portrait de Maitland posé sur le bureau où elle venait d'écrire. « Si je lui racontais ce qui se passe, cependant... Non, je ne lui demanderai rien. Je le hais trop... » Et elle conclut avec un sourire féroce, qui découvrit ses dents aux coins de sa bouche mince : «C'est égal. Il faudra bien que Maud Gorka travaille avec moi, même malgré elle. Il y a toujours quelqu'un à qui elle ne pardonnera pas, c'est la Sténo... » Et, malgré son atroce inquiétude, cette âme cruelle se sentit frémir de joie à l'idée de son œuvre.

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