‹ Cosmopolis (volume 3)Chapitre 4 sur 9 · ALBA LUCIDE · texte numérisé non relu

ALBA LUCIDE

Le coup d'œil du chirurgien avait diagnostiqué juste. La balle de Dorsenne avait frappé Gorka au-dessous du poignet. Deux centimètres de plus à droite ou à gauche, et sans doute Boleslas était tué du coup. Il en serait quitte pour une fracture de l'avant-bras qui allait le tenir quelques jours dans la chambre, puis le condamner quelques semaines à l'ennui d'un appareil. Cette bénigne solution était celle que cet homme, passionné jusqu'à la fureur, devait le plus abhorrer. Aussi, lorsqu'on l'eut ramené chez lui et que son médecin personnel, appelé en toute hâte, lui eut fait un pansement définitif, en lui prescrivant pour ces premières heures de fièvre le lit et le repos, il éprouva une nouvelle crise de rage impuissante qui dépassa encore celles de la veille et du matin. Toutes les portions vives de son âme, les plus hautes et les plus mesquines, saignaient à la fois et le faisaient souffrir d'une pire souffrance que son bras blessé. Était-il assez atteint d'abord dans

son amour-propre, dans ce besoin presque maladif, et d'ailleurs justifié, de figurer au regard de ceux qui le connaissaient un personnage extraordinaire? Il avait fondu de Varsovie à travers l'Europe comme un vengeur de son amour trahi, et il avait commencé par manquer son rival. Au lieu de le provoquer sur-le-champ dans le salon de la villa Sténo, il avait attendu, et un autre avait eu le temps de se substituer à celui qu'il voulait châtier. Cet autre, dont la mort eût du moins donné une tragique issue à cette absurde aventure, à peine Boleslas l' avait-il touché. Il avait voulu, en frappant Dorsenne, exécuter du moins un félon, qu'il considérait comme s'étant joué de la plus sacrée des confiances. Il n'avait abouti qu'à fournir à ce faux ami une occasion de l'humilier atrocement, sans compter qu'il s'était mis dans l'impossibilité de se battre à nouveau pour bien des jours. Aucune des personnes qui l'avaient outragé ne serait punie avant longtemps, ni son grossier et lâche rival, ni sa perfide maîtresse, ni ce monstre de Lydia Maitland dont il venait de découvrir l'infamie. Ils étaient tous heureux et triomphants, par ce beau jour radieux de mai, tandis qu'il gémissait, lui, sur cette couche de douleur. C'est ce que lui prouvèrent trop clairement cet après-midi même ses deux témoins, les seuls visiteurs pour lesquels il n'eût pas consigné sa porte, et qui vinrent le voir vers les cinq heures. Ils arrivaient des courses de Tor di Quinto qui avaient lieu ce jour-là.

— « Tout va bien, » commença Cibo, « je réponds T. u. 6

que personne n'a parlé... Je te l'ai déjà dit, je suis sûr de mon aubergiste, et nous avons payé les témoins et les cochers en conséquence... »

— « Mme Sténo et sa fille étaient là? » demanda soudain Boleslas.

— « Oui, » répondit le Romain que la brusquerie de cette question surprit trop vivement pour que sa diplomatie habituelle esquivât la réponse.

— « Et avec qui? » demanda de nouveau le blessé.

— « Mais toutes seules, » répliqua cette fois Cibo avec un empressement où Boleslas distingua une intention de le tromper,

— « Et Mme Maitland? »

— « Elle était là aussi avec son mari, » dit Pietrapertosa sans rien comprendre aux coups d'oeil de Cibo, « et tout Rome d'ailleurs. » Puis, préoccupé uniquement de la grande nouvelle : « Tu sais, le mariage entre Ardea et la petite Hafner est officiel? Ils étaient là aussi tous trois, les fiancés et le père, et si heureux ! Je te jure que c'était gentil. C'est le cardinal Guérillot qui baptise la belle Fanny... »

— « Et Dorsenne? » interrogea encore le malade.

— « Il se promenait, plus poseur que jamais, » reprit Cibo. « Je vais t'amuser en te racontant l'étonnante réponse qu'il a osé nous servir. Nous lui avons demandé comment il avait fait, lui si nerveux, — tu l'as vu jouer, — pour te viser comme il t'a visé, sans trembler. Car il n'y a pas à dire, il ne tremblait pas... Et devine ce qu'il m'a répondu...

Qu'il s'était rappelé une recette de son maître Stendhal : réciter de mémoire quatre vers latins avant de lâcher son coup. — « Et peut-on savoir « lesquels vous avez choisis? » lui ai- je demandé. — « Comment donc ! » a-t-il dit, et il m'a déclamé : Tityre, tu palulx recubans... »

— « C'est le cas ou jamais. » interrompit Pietrapertosa, « de rappeler le mot de Casai, quand ce snob de Figon nous vantait au petit club son vernis fabriqué d'après une recette du valet de chambre du prince de Galles... Si ce jeune homme ne se fiche pas de nous, je le plains beaucoup... »

Quoique les deux confrères en manie parisienne se fussent cité l'un à l'autre une centaine de fois cette médiocre plaisanterie, fort gratuitement attribuée au plus spirituel des viveurs d'aujourd'hui, ils en rirent de leur haut rire sonore qui acheva d'énerver le blessé. Il prétexta son besoin de repos pour renvoyer ces braves garçons, de la sympathie desquels il était sûr, qu'il venait d'éprouver loyaux et dévoués, mais ils lui faisaient trop mal en lui évoquant, sur ses questions d'ailleurs, les silhouettes ironiquement rayonnantes de ses ennemis. Quand on souffre d'une certaine sorte de souffrance, des propos comme ceux qu'échangeaient naïvement les deux imitateurs romains de Casai sont, à la lettre, intolérables. On veut être seul pour se repaître du moins en paix de cette amère nourriture, de cette rancune, exaspérée et inefficace, contre les gens et contre le sort, dont Gorka se sentait en ce moment le cœur rempli. La présence de son an-

cienne maîtresse aux courses, et par cet aprèsmidi, l'ulcérait plus cruellement que le reste. Il ne doutait pas qu'elle ne sût par Maitland, luimême renseigné certainement par Chapron, et le double duel et sa blessure. Ainsi c'était à cause d'elle qu'il s'était battu, et, le jour même, elle allait se montrer, sourire, coqueter, comme si deux ans de passion n'avaient pas mêlé leurs existences, comme s'il n'était pour elle qu'une connaissance du monde, un invité quelconque de ses dîners et de ses soirées ! Il savait si bien ses habitudes, et comme elle savourait avidement, quand elle aimait, la présence de celui qu'elle aimait. Sans doute elle avait donné rendez-vous sur ce champ de courses à Maitland, comme elle lui donnait rendez-vous autrefois à lui-même, et le peintre y était allé, lui aussi, quand il avait un blessé sur qui veiller, ce courageux, ce noble beau-frère qu'il avait laissé se battre pour lui. Que cet Américain égoïste et brutal était bien le digne amant de cette vile créature 1 L'image de ce couple heureux torturait le blessé de la plus acre jalousie, celle où se mélange le dégoût, et, par contraste, il pensait à sa piopre femme, à cette fière et tendre Maud qu'il avait perdue comme il avait perdu Catherine Sténo. Il se revoyait dans d'autres indispositions, avec cette douce, cette sainte garde-malade au pied de son lit. Il revoyait les yeux sincères avec lesquels cette épouse si abominablement trahie le regardait, les gestes de ses mains loyales qui ne cédaient à personne le soin de le servir. Aujourd'hui elle l'avait

laissé partir pour un combat peut-être mortel, sans le revoir. Il était rentré. Elle ne s'était même pas informée de sa blessure. Le médecin l'avait pansé sans qu'elle fût là, et il ne savait rien d'elle, sinon ce que lui avait rapporté leur fils. Car il demanda l'enfant à un moment donné. Il lui expliqua son bras cassé, comme il avait été convenu avec ses amis, par une chute dans l'escalier, et le petit Luc répondit :

— « Mais quand pourras-tu nous rejoindre, alors? Maman a dit que nous partions pour l'Angleterre ce soir ou demain. Toutes les malles sont déjà presque finies... »

Ce soir ou demain? Ainsi, Maud exécutait sa menace. Elle s'en allait pour toujours et sans une explication. Il ne pourrait même pas plaider sa cause une fois encore auprès de cette femme qui ne répondrait certes pas à un appel nouveau, puisqu'elle avait trouvé dans son orgueil outragé la force de lui tenir rigueur même quand il courait un danger de mort. Devant cette évidence d'un pareil écroulement de toutes choses autour de lui, Boleslas subit un de ces accès de découragement profonds, absolus, irrémédiables, dans lesquels on n'espère, on ne désire plus rien que de s'endormir à jamais. Il en était là, à se demander indéfiniment : « Si j'essayais pourtant une démarche encore?... » et à se répondre : « Elle ne voudra pas... », lorsque son valet de chambre vint lui dire que la comtesse demandait à lui parler. La démence de ses idées était si complète qu'il s'imagina

une seconde qu'il s'agissait de la comtesse Sténo, et il demeura presque épouvanté de voir entrer sa femme. Certes les émotions traversées, durant ces quelques jours et parmi ce tumulte d'événements, avaient été bien extrêmes. Il n'en avait pas éprouvé de plus violente, même sous le pistolet levé de Dorsenne, qu'à voir s'approcher de son lit cette figure de son vivant remords. Le visage de Maud, ce jeune et frais visage où rayonnait d'ordinaire la beauté d'un sang renouvelé sans cesse par l'habitude anglaise du grand air et de l'exercice quotidien, montrait les traces indéniables des larmes, de la douleur et de l'insomnie. La pâleur des joues, le bistre des paupières, la sécheresse des lèvres et leur pli amer, la fièvre surtout des prunelles racontaient, plus éloquemment que des paroles, la terrible secousse dont cet être si équilibré était la victime. Ces vingt-quatre heures avaient agi sur elle comnae certaines longues maladies où il semble que l'essence même de l'organisme soit altérée. Elle était une autre personne. Cette rapidité de métamorphose, si tragique et si saisissante, fit oublier à Boleslas ses propres angoisses. Il ne ressentit plus qu'un immense regret, qui redevint de l'épouvante lorsque cette femme visiblement rongée de chagrin se fut assise et qu'il eut retrouvé dans ses yeux ce regard d'une implacabilité froide à travers la fièvre, devant lequel il avait déjà reculé la veille. Cependant elle était là, et cette présence inespérée fut pour le jeune homme, même dans ces conditions sinistres, une infinie dou-

ceur, et il le dit avec la grâce souple et à demi enfantine qu'il savait avoir quand il voulait plaire :

— « Vous avez compris que ce serait trop cruel de vous en aller sans m'avoir revu. Je n'aurais pas osé vous le demander, et pourtant c'était la seule joie que je pusse recevoir... Je vous remercie de me l'avoir donnée... »

— « Ne me remerciez pas, » répondit Maud en secouant la tête, « ce n'est pas à cause de vous que je suis ici. C'est par devoir... Laissez-moi parler, » insista-t-elle en arrêtant d'un geste une réplique du blessé, « vous me répondrez ensuite... S'il ne s'agissait que de vous et de moi, je voui le répète, je ne vous aurais pas revu... Mais, comme je vous l'ai dit hier, nous avons un fils... »

— « Ah ! » s'écria douloureusement Boleslas. « C'est pour me faire plus mal encore que vous êtes venue.... Vous auriez dû penser cependant que je n'étais pas en état de discuter avec vous cette question si cruelle... Je croyais vous avoir dit, moi aussi, que je ne méconnaîtrais pas vos droits, à condition que vous ne méconnaissiez pas les miens. »

— « Ce n'est pas de mes droits que je veux vous parler, ni des vôtres, » interrompit Maud ; « c'est des siens, les seuls qui comptent. Quand je vous ai quitté hier, je souffrais trop pour rien sentir que ma peine. C'est alors que, dans cette agonie morale, je me suis rappelé un mot que répétait mon père : — Quand on souffre, il faut regarder sa douleur en face ; elle vous apprend toujours quelque chose. — J'ai eu honte de ma faiblesse,

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et je l'ai regardée en face, cette douleur. Elle m'a appris d'abord à l'accepter, comme un juste châtiment d'avoir voulu me marier contre les conseils et les idées de ce pauvre père... »

— « Ne reniez pas notre passé, » s'écria le jeune homme, « ce passé qui m'est resté si cher à -moi, à travers tout... »

— « Non, je ne le renie pas, » reprit Maud, « car c'est en y revenant, c'est en me reportant à mes impressions d'alors que j'ai pu trouver non pas une excuse, mais une explication à votre conduite... Je me suis rappelé ce que vous me racontiez, les malheurs de votre enfance et de votre jeunesse, et comment vous aviez grandi entre votre père et votre mère, passant six mois auprès de l'un, six mois auprès de l'autre, ne voulant, ne pouvant juger ni l'un ni l'autre, obligé de cacher à l'un vos sentiments pour l'autre. J'ai compris pour la première fois que cette séparation de vos parents n'a pas fait que vous endolorir le cœur à cette époque. C'est elle qui vous a faussé le caractère... Et j'ai lu d'avance l'histoire de Luc dans la vôtre. Écoutez, Boleslas, je vous parle comme je parlerais devant Dieu. Mon premier sentiment quand cette idée s'est présentée à mon esprit n'a pas été de reprendre la vie avec vous. Cette vie me sera trop cruelle désormais. Non, c'a été de me dire : « J'aurai mon fils à moi seule. Il ne sen- « tira que mon influence... » J'en étais là ce matin quand je vous ai vu partir, — partir, me faire cela encore, me sacrifier une fois de plus ! Si vous vous

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étiez vraimenl repenti, est-ce que vous m'auriez infligé ce dernier alïront? Et puis, quand vous êtes rentré, quand on est venu me dire que vous aviez le bras cassé, j'ai voulu moi-même annoncer au petit que vous étiez malade... J'ai vu combien il vous aimait, j'ai mesuré quelle place vous occupiez déjà dans son cœur, et j'ai compris que même si la loi me le donnait, comme je sais qu'elle me le donnerait, son enfance serait encore pareille à votre enfance, sa jeunesse pareille à votre jeunesse... Et alors, » continua-t-elle avec un accent où l'émotion palpitait à travers l'orgueil, « puisque vous parlez de droit, je ne me suis pas reconnu celui de toucher à cela, à ce respect si tendre, à ce culte qu'il a pour vous, et je suis venue vous dire : — Vous m'avez fait bien du mal. Vous avez tué en moi quelque chose qui ne renaîtra jamais. Je sens que je porterai pendant des années un poids sur l'esprit et sur le cœur à la pensée que vous avez pu me trahir comme vous m'avez trahie. Mais je sens aussi que pour notre fils cette séparation à laquelle je m'étais résolue est trop périlleuse. Je sens que je trouverai, dans cette certitude d'un danger moral à lui éviter, la force de continuer l'existence commune, et je la continuerai... Mais la nature humaine est la nature humaine, et cette force, je ne puis l'avoir qu'à une condition... »

— « Laquelle? » dit Boleslas. Le discours de Maud — car c'était bien un discours réfléchi et dont chaque phrase avait été pesée par cette scrupuleuse conscience — contrastait trop par sa luci-

dite raisonneuse avec l'état d'exaltation nerveuse où il vivait depuis ces quelques journées. Il en avait été plus vivement peiné qu'il ne l'eût été de reproches passionnés. Certaines de ces phrases, celle par exemple où elle avait parlé de son caractère faussé, l'avaient touché comme nous touchent des vérités que nous ne nous avouons pas, quoique nous les sachions trop vraies, à la place la plus sensible de son amour-propre. En même temps il avait été remué par le souvenir évoqué de la tendresse de son fils, et il avait senti que, s'il ne se réconciliait pas avec Maud à ce moment-ci, c'en était fait pour toujours de son avenir de famille. Il y avait un peu de tout cela dans les quelques mots qu'il ajouta à son interrogation : « Oui. Laquelle?... Quoique vous m'ayez parlé bien durement et que vous eussiez pu me dire les mêmes choses avec d'autres termes, quoique surtout il me soit très amer que vous condamniez tout mon caractère sur un seul égarement, je vous aime, j'aime mon fils, et je souscris d'avance à vos conditions. J'estime trop votre caractère, moi, pour douter qu'elles ne soient conciliables avec ma dignité. Quant au duel de ce matin, » ajouta-t-il, « vous savez bien qu'il était trop tard pour reculer sans déshonneur... »

— « Je voudrais avoir votre promesse d'abord, » répondit Mme Gorka qui ne releva point ces derniers mots, « que durant tout le temps où vous garderez la chambre, votre porte sera condamnée, comme la mienne... Je ne supporterais ni cette

créature chez moi, ni personne qui m'en parle ou qui vous en parle... »

— « Je vous le promets, » dit le jeune homme, qui eut un flot de chaleur dans l'âme à cette première preuve que la jalousie de l'amante était si vivante encore sous la rancune de l'épouse, et il eut un sourire pour ajouter : « Ce ne sera pas un grand sacrifice... Ensuite?... »

— « Ensuite?... Aussitôt que le médecin le permettra, nous partirons pour mon pays. Nous laisserons des ordres afin qu'on déménage pendant notre absence. Nous nous établirons l'hiver prochain où vous voudrez, mais jamais plus dans cette maison, jamais plus dans cette ville... »

■ — « C'est promis encore, » dit Boleslas, « et ce ne sera pas non plus un sacrifice. Et ensuite?... »

— « Ensuite? » dit-elle à voix basse comme si elle avait honte d'elle-même. « Jamais vous ne lui écrirez, jamais vous ne chercherez à savoir ce qu'elle devient... »

— « Je vous en donne ma parole, » répondit Boleslas qui lui prit la main en insistant : « Et ensuite? »

— « Il n'y a pas d'ensuite, » fit-elle en retirant sa main, mais doucement. Et elle commença de réaliser elle-même sa promesse de pardon, car elle disposa sous la tête du blessé un oreiller qui s'était dérangé tandis qu'il reprenait :

— « Si, ma noble Maud, il y a un ensuite. H y a que je vous prouverai combien je vous disais vrai hier, en vous assurant que je vous aime malgré mes

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fautes. C'est la mère qui me revient aujourd'hui. Mais je veux ma femme, ma chère femme, et je la reconquerrai... »

Elle ne répondit plus. Elle avait éprouvé, en le regardant prononcer ces derniers mots avec une physionomie transfigurée, une émotion qui ne devait plus la quitter. Elle avait acquis, sous le coup de sa grande douleur, une intuition trop profonde de la nature de son mari, et cette souplesse slave qui la charmait autrefois en l'inquiétant allait désormais lui faire horreur. Cet homme à la conscience mobile et complaisante s'était déjà pardonné. Il lui avait suffi de concevoir ce projet d'une réparation de longues années, pour revêtir en pensée le personnage de ce grand devoir et pour s'en estimer comme s'il eût réellement suffi à cette tâche difficile. Du moins pendant les huit jours qui séparèrent cette conversation de leur départ, observa-t-il strictement la parole qu'il avait donnée à sa femme. En vain Cibo, tour à tour, Pietrapertosa, Hafner, Ardea tentèrent-ils de pénétrer jusqu'à lui, et quand le train qui les emportait du côté de Florence et du Nord s'ébranla, il put demander à sa femme avec un orgueil cette fois justifié par les faits :

— « Êtes-vous contente de moi?... »

— « Je suis contente que nous ayons quitté Rome, » dit-elle évasivement, et c'était vrai deux fois. D'abord elle ne se faisait pas d'illusion sur cette reprise d'énergie morale dont Boleslas était si fier. Elle savait que cette volonté instable était

à la merci de la première sensation. Puis, elle ne l'avoua pas à son mari, mais la douleur d'une amitié brisée s'ajoutait en elle à la douleur de l'épouse trahie. La subite découverte des infamies de la mère d'Alba n'avait pas tué en elle son afTection si forte pour la jeune fille, et durant toute cette semaine, occupée à ces préparatifs d'un départ définitif, elle n'avait cessé d'avoir dans le cœur la pointe de cette inquiétude : « Que pense-t-elle de mon silence?... Que lui a dit sa mère?... Qu'a-t-elle compris?... » — Elle n'était pas sortie une fois de chez elle sans se demander : « Si je la rencontrais? » Elle n'avait pas reçu un courrier sans trembler de voir sur une enveloppe l'écriture d'Alba, cette irrégulière et nerveuse écriture où se devinait le déséquilibre caché de cette étrange enfant. Elle avait tant chéri la « pauvre petite âme, » comme elle appelait la contessina, avec un joli terme anglais. Elle lui avait voué cette amitié particulière aux jeunes femmes pour les jeunes filles, — sentiment très fort et très délicat, qui ressemble, par sa nuance de tendresse, au dévouement d'une sœur aînée pour une sœur plus jeune. Il y entre un peu de naïve protection et un peu aussi de romanesque et gracieuse mélancolie. L'amie plus âgée est sévère et grondeuse. Elle essaye d'assagir, en les enviant, les excessifs enthousiasmes de l'amie plus jeune. Elle reçoit, elle provoque ses confidences avec la touchante gravité d'une conseillère dont l'expérience aurait elle-même tant besoin d'être conseillée. L'amie plus jeune est curieuse et admira-

tive. Elle se montre dans toute la vérité de ce gracieux éveil d'idées et d'émotions dont s'accompagnent les dernières années avant le mariage. Et quand il y a, comme c'était le cas pour Alba Sténo, un certain désaccord d'âme entre cette amie plus jeune et sa mère, cette tendresse pour la sœur d'élection devient si profonde qu'elle ne saurait être rompue sans un déchirement de l'une et de l'autre part. C'est pour cela qu'en s'éloignant de Rome, la fidèle et noble Maud éprouvait tout à la fois une délivrance et une peine : — une délivrance, parce qu'elle n'était plus exposée à s'expliquer avec Alba ; — une peine, parce qu'il lui était si amer de penser que jamais elle ne pourrait justifier son cœur vis-à-vis de son amie, jamais non plus l'aider à sortir des difficultés de sa vie, jamais enfin l'aimer ouvertement comme elle l'aimait secrètement. Et elle se disait, en regardant la ville disparaître au loin dans la nuit avec les cordons de ses lumières :

— « Qu'elle me juge mal, mais qu'elle ne devine rien !... Qui l'empêchera maintenant de se livrer à son sentiment pour ce dangereux et perfide Dorsenne? Qui la consolera quand elle sera triste? Qui la défendra contre sa mère?... J'ai peut-être eu tort d'écrire à cette femme, comme j'ai fait, cette lettre qu'on lui a remise devant sa fille... Pauvre chère petite âme !... Que Dieu te garde !... »

Elle se retourna alors vers son fils, dont elle caressa les cheveux, comme pour chasser par l'évidence du devoir présent cette nostalgie qui venait

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de l'étreindre à l'idée d'une affection pour toujours sacrifiée. C'était une nature trop active, trop habituée à cette vertu britannique du self-command pour se complaire dans la langueur des émotions vaines. Et pourtant, encore aujourd'hui, et après que des mois et des mois ont passé sur le sinistre événement que suivit de si près ce départ, elle ne peut se défendre d'un frisson quand elle se rappelle ce coin silencieux d'un wagon rapide, et l'intuition qu'elle eut là, d'une catastrophe suspendue sur cette innocente Alba. Les deux personnes auxquelles avait pensé son amitié, maintenant impuissante, étaient bien, pour des raisons diverses, les deux fatals instruments du sort de la « pauvre petite âme, « de l'obscur remords que Maud éprouvait elle-même du terrible billet remis à Mme Sténo devant la jeune fille était trop juste aussi. Quand le domestique avait donné cette lettre à la comtesse en disant que Mme Gorka s'excusait de ne pas recevoir à cause de son état de souffrance, le premier geste d'Alba Sténo avait été de passer dans la chambre de son amie :

— « Je vais l'embrasser et voir si elle n'a besoin de rien, » avait-elle dit.

— « C'est que Mme la comtesse a tout à fait condamné sa porte, » avait répondu le valet de pied avec embarras, et, au même moment, Mme Sténo qui venait d'ouvrir le billet, disait, d'une voix qui saisit la jeune fille par son altération :

— « Allons-nous-en. Moi non plus, je ne me sens pas bien... »

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Cette femme si orgueilleuse, si habituée à tout ployer devant sa volonté, venait en effet de frémir d'une manière trop douloureuse, sous l'atroce injure de ces phrases qui la chassaient, elle, la Caterina Sténo, avec cette ignominie ! Elle en avait pâli jusque dans la racine de ses beaux cheveux blonds, son visage s'était décomposé, et pour la première et la dernière fois Alba put la voir trembler de tout son corps. Ce ne fut qu'un passage de quelques minutes. Dès le bas de l'escalier, l'énergie avait repris le dessus dans ce caractère courageux, si fait pour les secousses des émotions fortes et pour les volte-face instantanées de l'action. Mais si rapide qu'eût été ce passage, il avait suffi pour que la jeune fille en demeurât elle-même bouleversée. Pas un instant elle ne douta que le billet ne fût la cause de cette métamorphose dans l'aspect et dans l'attitude de la comtesse. Le fait que Maud ne voulût pas la recevoir, elle, son amie, dans sa chambre, n'était pas moins extraordinaire. Que se passait-il? Que contenait cette lettre? Que lui cachait-on? Si elle avait eu, la veille, la sensation de l'aiguille au cœur rien qu'à deviner une scène de violente explication entre sa mère et Boleslas Gorka, comment n'eût-elle pas été inquiète jusqu'à l'angoisse de constater l'état où quelques lignes de la femme de Boleslas avaient jeté cette mère? La dénonciation anonyme lui revint, et avec elle tous les soupçons qu'elle refoulait en vain depuis des mois. Certaines hypothèses s'adaptent quelquefois si exactement à certains

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faits, que les concevoir, c'est les admettre. Celle qui traversa aussitôt l'esprit d'Alba était, hélas ! de cette sorte. Elle pensa qu'un hasard quelconque, peut-être l'infamie d'une dénonciation pareille, avait éclairé Maud sur les rapports de Mme Sténo et de Boleslas, et que c'était le secret de la terreur où ce billet jetait la comtesse. Quoique cette dernière ignorât qu'il se jouait depuis des mois dans sa fille un drame moral dont cette scène formait un épisode décisif, elle était trop fine pour ne pas comprendre que son émotion avait été très imprudente et qu'elle devait l'expliquer. D'ailleurs la rupture avec Maud était irréparable, et il fallait y associer Alba. Cette mère à la fois si coupable et si dévouée, si aveugle et si avisée, n'eut pas plus tôt entrevu cette nécessité que sa décision fut prise et la fausse explication inventée :

— « Devine ce que Maud vient de m'écrire,... » dit-elle brusquement à sa fille quand elles furent assises l'une à côté de l'autre dans leur voiture. Dieu ! quel baume cette simple phrase insinua dans le cœur d'Alba : sa mère allait lui montrer le billet ! Cette joie ne fut pas longue. Le billet demeura où la comtesse l'avait glissé, après l'avoir plié nerveusement, dans l'échancrure de son gant. Et elle continuait : « Elle m'accuse d'être la cause d'un duel entre son mari et Florent Chapron, et elle se brouille avec moi par lettre, sans m'avoir revue, sans m'avoir parlé !... »

— « Boleslas Gorka se bat en duel avec Florent Chapron?... » répéta la jeune fille.

— « Oui, » répondit la mère, « je le savais par Hafner. Je ne t'en ai pas parlé pour que tu ne te tourmentes pas au sujet de Maud, et je ne l'ai attendue, elle, si longtemps que pour la remonter au cas où je l'eusse trouvée trop inquiète. Et voilà comme elle me récompense de mon amitié !... Il paraît que Gorka s'est froissé d'un mot de Chapron sur les Polonais, un de ces mots innocents et stupides comme on en fait tous les.jours sur un peuple quelconque, sur nous autres Italiens, sur les Français, sur les Anglais, sur les Allemands, sur les Juifs, et qui ne prouvent rien... Je répète ce mot à Gorka en plaisantant... Je t'en fais juge. Est-ce ma faute, si, au lieu d'en rire, ce garçon est allé insulter ce pauvre Florent et s'il en résulte cette absurde rencontre? Et Maud qui m'écrit qu'elle ne me pardonnera jamais, que je suis une mauvaise amie, que je l'ai fait exprès pour exaspérer son mari !... Hé ! qu'elle le surveille, son mari, qu'elle l'enferme, s'il est fou ! Et moi qui les ai reçus comme je les ai reçus, moi qui leur ai fait leur situation à Rome, moi qui n'avais encore de pensée que pour elle tout à l'heure !... Tu entends, » ajoutât-elle en serrant la main de sa fille avec une fureur qui était du moins sincère, si les paroles étaient menteuses : « Je te défends de la revoir et de lui écrire. Si elle ne m'envoie pas des excuses de son inqualifiable billet, je ne veux plus la connaître. On est trop dupe d'être si bonne !... »

Pour la première fois, en écoutant ce récit, Alba eut la certitude que sa mère lui mentait.

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Depuis que le soupçon était entré dans son cœur à l'égard de cet être, l'objet jusque-là d'une admiration et d'une tendresse uniques, elle avait traversé bien des crises de défiance. De causer avec la comtesse les avait toujours dissipées. Cela tenait à ce que Mme Sténo, en dehors de son immoralité amoureuse, était une nature de franchise et de vérité. On ne pouvait vivre dans son atmosphère sans subir cette impression qu'elle était la moins comédienne des femmes. Son habituelle audace et l'espèce de sérénité qu'elle déployait en marchant vers ses passions lui donnaient cette grande allure, même dans les fourberies nécessaires, qui impose la foi comme un magnétisme. D'ailleurs, elle ne mentait qu'à la dernière extrémité. Sa répugnance aux petitesses lui faisait préférer le silence, qui reste en effet le procédé le plus sûr pour tromper. Quand il lui fallait absolument se tirer d'une difficulté par un mensonge positif, elle avait soin d'en inventer un qui fût très simple et très proche de la vérité, comme celui qu'elle venait de formuler. C'était en effet une manie du brave Florent de citer sans cesse de ces bons mots tout faits, qui abondent en épigrammes nationales, aussi médiocres qu'iniques. Alba pouvait se rappeler non pas une, mais vingt circonstances où cet excellent homme avait ainsi débité des plaisanteries faciles dont, à la rigueur, un caractère susceptible pouvait s'offenser. Elle n'aurait donc trouvé rien d'absolument impossible à ce qu'une rencontre entre Gorka et Chapron fût provoquée par un incident de cet ordre,

Mais précisément ce Chapron était le beau-frère de Maitland, de l'ami nouveau dont s'était engouée Mme Sténo pendant l'absence du comte polonais, — et quel beau-frère? celui dont Dorsenne disait : <f II brûlerait Rome pour faire cuire un œuf au mari de sa sœur... » Quand Mme Sténo avait annoncé ce duel à sa fille, une invincible et immédiate déduction s'était donc imposée à la pauvre enfant : « Florent se bat pour son beau-frère!... » Et à cause de qui, sinon de Mme Sténo? Cette idée n'eût pourtant pas tenu une seconde devant la très plausible explication de la comtesse si Alba n'avait eu dans son cœur une preuve trop certaine que sa mère ne lui disait pas la vérité. La jeune fille aimait Maud Gorka autant qu'elle en était aimée. Elle connaissait la sensibilité de cette fidèle et délicate amie, comme cette amie connaissait la sienne. Pour que Maud lui eût fait cela, d'écrire à sa mère une lettre qui produisît cette nécessité d'une brouille immédiate, il fallait qu'elle eût eu une raison grave jusqu'à en être terrible. Une autre preuve toute matérielle se joignit aussitôt à cette preuve morale. Étant donné le caractère de la comtesse et ses habitudes, si elle n'avait pas montré cette lettre à Maud à sa fille, là, sur-le-champ, c'est que cette lettre n'était pas montrable... Vainement Alba se reprocha-t-elle ce nouvel accès de doute. Vainement s' efforça -t-elle de se persuader que le soir, le lendemain, le surlendemain, elle aurait de son amie, elle aussi, un billet, qui vînt à l'appui de l'explication donnée par sa mère. Ce fut la scène

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du duel, racontée par Maitland à Mme Sténo, la sauvage agression de Gorka contre Dorsenne, le sang-froid de ce dernier et l'issue relativement inofTensive de la double rencontre.

— « Tu vois bien, » lui dit sa mère, « que j'avais raison de prétendre que Gorka est fou... Il paraît qu'il a eu une crise de fureur après ce duel, tout blessé qu'il fût, et qu'on le garde à vue sans le laisser voir à personne... Comprends-tu maintenant comment Maud a pu me tenir responsable de cet accès de démence qui est, paraît-il, héréditaire dans la famille des Gorka?... »

Telle était en effet la fable que la Vénitienne et ses amis Hafner, Ardea, d'autres encore, répandaient partout dans Rome pour diminuer le scandale. Cette accusation de folie est un procédé assez commun aux femmes qui ont exaspéré la passion d'un homme jusqu'au paroxysme, lorsqu'elles veulent enlever toute portée aux actes ou aux discours de cet homme. Dans le cas actuel, la frénésie de Boleslas et ses deux duels à un quart d'heure de distance, sans que l'on pût discerner le vrai motif de sa colère contre Florent Chapron d'abord, puis contre Dorsenne, justifiaient cette calomnie. Quand on sut dans la ville que le palazzetto Doria était strictement fermé, que Maud Gorka ne recevait plus personne, enfin qu'elle emmenait son mari de cette manière qui ressemblait à une fuite, il n'y eut aucun doute sur le naufrage de la raison du jeune homme. De Mme Sténo et de ses amours avec ce malheureux, il ne fut plus question, que pour la plaindre du

danger qu'elle eût évidemment couru si cette folie avait éclaté chez elle. En revanche, l'opinion devint très sévère pour les témoins qui s'étaient prêtés, malgré cette folie déclarée, à l'irrégularité de la double rencontre. Ce fut un tumulte de discussions si violent que l'autorité faillit s'en émouvoir, et sans la haute influence d'un parent de Pietrapertosa, qui occupait une place prépondérante dans le cabinet d'alors, les héros de cette aventure eussent bel et bien passé devant les tribunaux. En attendant, ils remplissaient les moindres causeries, au point que les étonnantes fiançailles d' Ardea, le baptême de Fanny Hafner, le rachat du palais Castagna, tous événements par eux-mêmes bien plus importants pour la société romaine, passaient en seconde ligne. Deux personnes gagnèrent à ces commérages, dont la première origine resta mystérieuse, vu les précautions prises par le prudent Cibo. L'une fut l'aubergiste du Tempo perso, dont la simple bettola devint pendant ces quelques jours un véritable lieu de pèlerinage et qui vendit un nombre inouï jusque-là de carafons de vin d'Albano et de paniers d'œufs frais pondus. L'autre fut l'éditeur de Dorsenne à qui les libraires de Rome commandèrent plusieurs centaines de volumes.

— « Si j'avais eu cette affaire à Paris, » disait l'écrivain à Mlle Sténo en lui racontant ce résultat imprévu, « peut-être aurais-je connu enfin les enivrements du trentième mille... »

C'était quelques jours après le départ des Gorka qu'il plaisantait ainsi, au sortir d'un grand dîner

COSMOPOMS

de vingt-quatre couverts donné à la villa Sténo en l'honneur de Peppino Ardea et de Fanny Hafner. Rentré tout à fait en grâce auprès de la comtesse depuis son duel, il était redevenu un familier de la maison, et d'autant plus assidu que la mélancolie grandissante d'Alba l'intéressait tous les jours un peu davantage. L'énigme de ce caractère de jeune fdle redoublait cet intérêt à chaque visite, tellement que malgré les chaleurs déjà commençantes du dangereux été romain, il remettait sans cesse au lendemain son retour à Paris, sans cesse annoncé. Qu'avait-elle deviné à la suite de cette rencontre dont elle lui avait demandé le récit avec une émotion à peine cachée dans ses yeux d'un bleu si clair, si transparent, si impénétrable à la fois, comme l'eau de certains lacs des Alpes au pied des glaciers? Il avait cru bien faire en corroborant de toute sa force cette légende de la folie de Boleslas Gorka, qu'il ' savait mieux que personne être si fausse. Mais n'était-ce pas le plus sûr moyen de mettre Mme Sténo entièrement hors de cause? Pourquoi avait-il vu, au cours de ce récit, ces beaux yeux pâles d'Alba se voiler d'une tristesse plus inexplicable, comme s'il venait de lui porter un nouveau coup? Il ne se rendait pas compte que depuis le jour où ce mot de folie avait été prononcé devant elle à propos du mari de Maud, la contessina était la victime d'un raisonnement aussi simple qu'irréfutable : « Si Boleslas est fou, comme tous s'accordent à le dire, pourquoi Maud, que je sais si juste et qui m'aime tant, attribue-t-elle

à ma mère la responsabilité de ce duel, au point de se brouiller avec moi ainsi, et de s'en aller sans une ligne d'explication?... Non. C'est qu'il y a autre chose... » Cet « autre chose, » la jeune fille n'avait qu'à se rappeler le visage de sa mère lisant la lettre de Maud, pour en comprendre la nature. Depuis dix jours que cette scène avait eu lieu, toujours elle le revoyait, ce visage, et l'épouvante empreinte sur ces traits d'ordinaire si fermes, si hautains. Ah ! pauvre petite âme, en effet, et qui n'arrivait plus à secouer cette idée fixe : « Ma mère n'est pas une honnête femme... » Idée d'autant plus affreuse qu'Alba n'avait plus l'ignorance d'une jeune fille, si elle en avait l'innocence. Habituée aux conversations quelquefois trop hardies du salon de la comtesse, éclairée par des lectures de romans poussées au hasard, les mots d'amant et de maîtresse avaient pour elle une signification d'intimité physique assez précise pour que ce lui fût un supplice presque intolérable de les associer aux rapports de sa mère avec Gorka d'abord, puis avec Maitland. Ce supplice, elle venait de le subir pendant tout ce dîner, au sortir duquel Dorsenne essayait de bavarder un peu gaiement avec elle. Elle s'était trouvée à table à côté du peintre, et la seule respiration de cet homme, ses gestes, le son de sa voix, sa manière de boire et de manger, la réalité enfin de son corps, toute voisine, lui avaient causé une souffrance si aiguë qu'il lui avait été impossible de prendre autre chose que des grands verres d'eau glacée pour ne pas se trouver mal. A plusieurs reprises, pendant ce

COSMOPOLIS lOf)

cruel dîner prolongé parmi les étincellements mêlés de la somptueuse argenterie et des magnifiques cristaux de Venise, parmi la délicatesse des fleurs et les feux des pierrerries, elle avait saisi le regard de Maitland fixé sur la comtesse, avec une expression dont elle eût crié, tant son instinct y devinait de sensualité passionnée, et à un moment elle avait cru voir sa mère y répondre. Elle avait alors senti, avec une horrible netteté, ce qu'elle sentait d'habitude d'une manière confuse, l'impudique caractère de la beauté de cette mère. Des perles dans ses cheveux blonds, la gorge et les bras nus dans un corsage dont la nuance vert pâle faisait ressortir l'incomparable splendeur de sa peau, la bouche un peu mouillée, les yeux voluptueux entre leurs longues paupières, la Dogaresse apparaissait au centre de cette table comme une impératrice tout ensemble et comme une courtisane. Elle était pareille à cette Caterina Cornaro, à cette reine galante de l'île de Chypre, peinte d'un pinceau brûlant par Titien, et dont elle portait dignement le nom. Pendant des années, Alba avait été si fière de ce rayonnement de séduction projeté par la comtesse, si fière de ces bras de statue, si fière de la superbe de ce port, de ce visage qui défiait le temps, de cette fleur de vie opulente qu'était cette glorieuse créature. Pendant ce dîner elle en avait été presque honteuse. Elle avait souffert aussi de voir Mme Maitland assise à quelques places plus loin, avec un front et des yeux, une bouche et des joues comme serrés, comme noués par une

pensée de douleur. Elle avait pensé : « Lydia les soupçonne donc aussi? » Était-il possible cependant que sa mère, qu'elle connaissait si généreuse, si magnanime, si bonne, eût ce sourire d'une tranquillité souveraine avec de pareils secrets dans le cœur? Était-il possible qu'elle eût trahi Maud pendant des mois et des mois avec la même lumière de joie dans ses prunelles? Et quand, afin de chasser un soupçon si monstrueux qu'il l'opprimait comme un remords, Alba avait fait du regard le tour de la longue table, c'avait été pour voir Peppino et la charmante Fanny l'un à côté de l'autre, et le baron, un peu plus loin, qui se carrait sous la brochette de ses décorations. Autres visages, autres mensonges 1 Le prince souriait à sa fiancée comme s'il l'aimait, et il l'épousait, après s'être débattu ignoblement pendant des mois contre cette mésalliance, afin de payer, avec un argent qu'il savait volé, des dettes contractées pour soutenir une existence de viveur imbécile ! Le père, lui aussi, souriait tendrement à sa fille, et il la vendait par vanité ! Telles étaient les douloureuses pensées dont Dorsenne avait pu suivre l'ombre autour des lèvres et dans les yeux de sa petite amie, sans en. rien savoir que cette ombre, et il essayait de la distraire après ce dîner, tandis que, le café une fois servi, le brouhaha des conversations leur donnait un peu de solitude à deux dans un coin du hall déjà rempli de monde.

— « Allons, » s'interrompit-il tout d'un coup au milieu d'un discours où il avait, à propos d'édi-

tiens et de réclames, raconté deux ou trois anecdotes de la boutique littéraire, « voilà qu'au lieu d'écouter votre ami Dorsenne, petite comtesse, vous êtes en train de suivre quelques blue devils qui volent à travers la chambre... »

— « Ils voleraient à moins, » répondit Alba, qui, montrant Fanny Hafner et le prince d'Ardea assis sur un canapé, continua : « Ce que je vous avais dit l'autre semaine s'est-il assez réalisé? Et vous n'en connaissez pas toute l'ironie. Vous n'avez pas assisté commie moi, avant-hier, au baptême de la pauvre fille. »

— « C'est vrai, » fit Julien, «vous étiez marraine... J'avais rêvé Léon XIII comme parrain, avec une princesse de la maison de Bourbon pour commère... Le triomphe de Hafner eût été plus somptueux... »

— « Il a dû se contenter de son ambassadeur et de votre servante, » répondit Alba avec un rire énervé qui se changea tout d'un coup en un pli amer. « Êtes-vous content de votre élève? » ajouta-t-elle. «Je fais des progrès. Je commence à rire quand j'ai envie de pleurer... Mais vous-même, vous n'auriez pas ri si vous aviez vu la ferveur de cette charmante Fanny... C'était l'image de la foi heureuse... Ne vous moquez pas. »

— « Et où la cérémonie se passait-elle? » demanda Dorsenne en obéissant à cette presque suppliante injonction.

— « Dans la chapelle des Dames du Cénacle. »

— « Je connais l'endroit, » interrompit l'écrivain, « un des plus jolis coins de Rome ! C'est

dans l'ancien jaalais Pianciani, cette grande maison presque en face de la chalcographie royale où l'on vend les fantastiques eaux-fortes du grand Piranese, des cachots et des ruines d'une si intense poésie... C'est le Goya de la pierre... Il y a un jardin sur la terrasse du haut, qui fait comme une bordure de fleurs et de feuillages au toit... Et puis, pour monter à la chapelle, on suit un escalier tournant, une pente sans marches, et l'on rencontre des religieuses en robe noire, en camail violet, avec des visages si fins dans un blanc encadrement de bonnets tuyautés et de guimpes brodées. Enfin une vraie retraite pour une de mes héroïnes... C'est mon vieil ami Montfanon qui m'y a mené. Comme nous montions dans cette tour, il y a six semaines, voilà que nous entendîmes une dizaine de voix de petites filles, des voix toutes minces, toutes frêles, toutes grêles, qui chantaient : Questo Cuor, tu lo vedrai... (1). C'était une procession de petites catéchistes qui venaient en sens inverse avec des cierges dont les sveltes flammes pâles tremblaient dans un reste de jour clair... C'était exquis... C'est égal, permettez-moi de rire maintenant à l'idée de la colère de Montfanon quand je lui raconterai ce baptême. Si je savais où le prendre, le vieux ligueur? Mais il se cache depuis notre duel. Il est dans quelque retraite à faire pénitence. Je vous ai dit que le monde pour lui n'a pas bougé depuis François de Guise. Il n'admet, pour les protestants et pour les juifs,

(1) Ce cœur de Jésus, tu le verras.

COSMOPOLIS lO'J

que le droit au bûcher... Aussi, quand Mgr Guérillot lui parle des aspirations relitrieuses de Fanny, c'est des coups de boutoir à droite et à gauche... Elle se ferait jeter aux lions comme sainte Blandine, qu'il crierait encore au sacrilège et au cabotinage... »

— « Il ne l'a pas vue avant-hier, » dit Alba, « ni l'expression de son visage quand elle a récité le Credo... Je ne suis pas suspecte de mysticisme, vous le savez, et j'ai bien des moments de doute. Il y a des heures où je ne peux plus croire à rien, tant la vie me paraît une chose vilaine et triste... Mais je n'oublierai jamais cette expression-là. Elle voyait Dieu !... Quelques-unes de ces dames étaient là avec de bien touchantes figures et de bien pieuses. Le vieux cardinal est très vénérable... Tous étaient, à côté de Fanny, comme les saintes et les saints autour de la Madone dans les tableaux des primitifs que vous m'avez appris à aimer, et quand le baptême a été fait, devinez ce qu'elle m'a dit : « Allons « prier pour mon bon père, et pour sa conversion... » Est-ce assez mélancolique d'aveuglement?... »

— « Le fait est, » dit Dorsenne en boufîonnant de nouveau, « que, dans le dictionnaire du père, ce mot a un autre sens : Conversion, substantif féminin, ne se dit que de la rente... Mais raisonnons un peu, petite comtesse ; pourquoi trouvezvous cela vilain et triste que cette fille voie son père d'après son caractère à elle? Vous devriez vous en réjouir, au contraire... Et pourquoi trouvez-vous mélancolique que cette adorable sainte

soit la fille d'un affreux voleur?... Que je voudrais que vous fussiez vraiment mon élève, et qu'il ne fût pas trop ridicule de vous donner ici, dans cet angle de hall, une leçon d'intellectualité !... Je vous dirais : Quand vous voyez une de ces anomalies qui vous indignent, pensez aux causes. C'est si facile. Quoique protestante, Fanny est d'origine juive, c'est-à-dire la descendante d'une race persécutée, et où, par conséquent, il a dû se développer, à côté des défauts inhérents aux peuples proscrits, les vertus correspondantes : c'est l'esprit de famille, c'est le dévouement, c'est l'abnégation émue de la femme qui sent qu'elle est la grâce d'un foyer menacé, la douce fleur qui parfume la sombre prison. Voilà pour l'amour à l'égard de son père. Et pour sa piété, c'est bien simple aussi. Laissezmoi être pédant, ma profession me le permet, et employer le gros vilain mot d'atavisme. C'est la réapparition, comme vous savez ou ne savez pas, d'un ancêtre en nous après cent ans, cinq cents ans, deux mille ans. Rappelez-vous la Bible maintenant et cette suite de figures de femmes si pieuses, Rébecca, Ruth, Esther, Marianne, Elisabeth, les deux Maries et cette Véronique qui essuya la face de Jésus... C'est une d'elles qui revit dans la fille de Hafner, comme le poète du Cantique des cantiques revivait dans Henri Heine, comme un des prophètes revivait dans Spinoza, comme un Iscariote quelconque revit dans ce brigand de Hafner lui-même... Quand vous regardez la vie sous cet angle-là, tous les personnages qui vous entourent

VOUS apparaissent comme ceux-ci... » et il montrait une tapisserie qui drapait le mur au-dessus de leurs têtes : « Ce n'est que cela, le monde, une occasion de suspendre, dans notre pensée, des tapisseries bariolées, avec une admiration toujours renouvelée pour ce vaste métier de la nature qui ne finit jamais d'en tisser de plus curieuses les unes que les autres... Et voilà mon cours fini, que vous êtes trop gentille d'avoir écouté sans me bâiller au nez... »

— « Tout cela est; bel et bon, » répondit Alba très sérieusement. Elle s'était comme suspendue aux lèvres de Dorsenne, pendant qu'il parlait, avec ce goût instinctif pour les idées de cet ordre qui prouvait, mieux que les racontars du monde, sa véritable origine et son sang russe. « Mais vous ne tenez pas compte de la douleur. Voilà ce que l'on ne peut pas regarder comme une tapisserie cependant, comme un tableau, comme une chose, c'est la créature qui n'a pas demandé à vivre et qui souffre. Vous qui avez du cœur, que devient votre théorie, quand vous voyez pleurer?.., »

— « Mais qui donc a envie de pleurer ici? » reprit l'écrivain. « Ce n'est pas Hafner, puisqu'un prince va être son gendre. Ce n'est pas ce prince, puisqu'un baron dix fois millionnaire va devenir son beau-père. Ce n'est pas Fanny, puisqu'elle croit comme on ne croit plus et qu'elle vient d'être baptisée... » Et d'une voix caressante : « Il n'y 'a que vous, petite comtesse, » ajouta-t-il, « qui

jouez à ce jeu dangereux de verser pour les autres

les larmes qu'ils verseraient, s'ils sentaient des malheurs qu'ils ne sentent pas. »

— « C'est que je prévois le jour où Fanny le sentira, son malheur, » répondit la jeune fille. « Je ne sais pas quend elle jugera son père, mais qu'elle commence déjà à juger Ardea, hélas ! j'en suis trop sûre... Observez-la en ce moment, je vous prie. »

Dorsenne regarda en effet du côté des deux fiancés. Fanny écoutait parler le prince, mais avec un passage de souffrance sur son beau visage, d'une ligne si pure que la noblesse en était idéale. Lui riait du rire d'un causeur en train de raconter une anecdote qu'il juge très spirituelle et qui froisse une corde de délicatesse chez la personne à laquelle il s'adresse, sans s'en douter ou s'en soucier. Ce n'était déjà plus le couple qui dans les premiers jours des fiançailles avait donné à Julien le sentiment d'une illusion complète chez la jeune fille sur son futur mari :

— « Vous avez raison, contessina, » dit-il, « la décristallîsation a commencé. C'est un peu tôt. »

— « Oui, c'est un peu tôt, » répondit Alba, « et pourtant c'est trop tard. Croiriez-vous qu'il y a des moments où je me demande s'il ne serait pas de mon devoir de lui dire la vérité sur son mariage, telle que je la sais, avec l'histoire de l'homme de paille, de la vente forcée et du marchandage d' Ardea? »

— « Vous ne le ferez pas, » dit vivement Dorsenne. « Et d'ailleurs, pourquoi? Celui-ci ou un

autre, l'homme qui l'épousera n'en voudra qu'à son argent, soyez tranquille. Il faut bien que les millions se payent ici-bas, et c'est une de leurs rançons... Mais je vais vous faire gronder par votre mère, car je vous accapare, et j'ai encore moi-même la corvée de deux visites ce soir... »

— « Eh bien ! remettez-les, » dit Alba, chez qui le sérieux presque tragique de tout à l'heure céda soudain la place à la mutinerie ; « je vous le demande, ne partez pas !... »

— « Il le faut, » reprit Julien, « c'est le dernier mercredi de la vieille duchesse Pietrapertosa d'abord, et après les récentes gentillesses de son petit- fils... »

— « Elle est si laide, » dit Alba, « vous n'allez pas me sacrifier à elle?... »

— « Et puis j'ai ma compatriote qui s'en va demain, et dont je dois prendre congé ce soir, Mme de Sauve, avec qui vous m'avez rencontré au musée du Capitole... Vous ne direz pas qu'elle est trop laide, celle-là?... »

— « Oui, » dit Alba qui déjà était redevenue rêveuse, « elle est bien jolie... » Elle eut une nouvelle prière sur les lèvres, qu'elle ne formula pas. Puis, avec un regard suppliant : « Revenez du moins. Promettez-moi que vous reviendrez après vos deux courses. Vous aurez bien fini en une heure et demie. Il ne sera pas minuit... Vous savez que l'on ne s'en va jamais avant une heure et quelquefois deux... Vous reviendrez?... »

— « Si c'est possible, oui. Mais en tout cas à demain, à l'atelier, pour voir le portrait. »

— « Alors, adieu, » fit la jeune fille d'une voix étouffée.

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