ÉPILOGUE
— « Et c'est tout de suite après cette conversation que la pauvre enfant est partie pour sa promenade à Porto où elle a pris cette fièvre pernicieuse?... » demanda Montfanon.
— « Tout de suite, » répondit Dorsenne, « et ce qu'il y a d'horrible pour moi, c'est que je ne peux pas douter qu'elle ne soit allée là exprès... J'avais été si troublé de notre entretien que je ne me sentis pas la force de quitter Rome le soir même, comme je le lui avais annoncé... A.près beaucoup d'hésitations, — vous les comprendrez maintenant que je vous ai tout raconté, — je retournai à la villa Sténo vers les six heures. Pour lui parler, mais de quoi? Est-ce que je savais?... C'était bien fou. Car son innocent aveu ne comportait que deux réponses, ou celle qiie je lui avais faite, ou une demande en mariage... Ah ! je ne raisonnais pas tant. J'avais peur... De quoi encore? Je ne savais pas davantage... J'arrive donc à la villa, où je trouve la comtesse, gaie et rayonnante comme à son habitude, et en tête à tête avec son Américain. « Voilà bien ma fille, » me dit-elle à ma première question. « Elle a refusé de venir à l'am-
« bassade d'Angleterre où elle se serait amusée, « et elle est allée se promener toute seule et rêvas- « ser dans la campagne... Si vous voulez l'at- « tendre?... » Et j'ai attendu jusqu'à plus de sept heures et demie, occupé à causer comme un visiteur ordinaire, quand j'avais l'envie, presque le besoin, de crier à cette inconsciente qui ne s'apercevait même pas comme le temps passait : « Mais, « malheureuse, ton enfant souffre à cause de toi « et de ton amant... Elle fuit sa maison pour vous « fuir, et tu ne t'en doutes même pas !... » Enfin elle commença de s'inquiéter tout de même, et moi, ne voyant personne revenir, je pris congé, le cœur si serré que c'est à croire aux pressentiments... La voiture d'Alba s'arrêtait devant la poj te juste au moment où je sortais... Elle était pâle, d'une pâleur sinistre, presque verte, qui me fit lui dire en l'abordant : « D'où venez-vous? » comme si j'en avais le droit. Sa bouche, déjà décolorée, frémit pour me répondre. Quand je sus où elle avait passé cette heure du coucher du soleil, et près de quel lac, le plus malsain peut-être des environs : « Mais quelle « imprudence !... » lui dis-je... Je verrai toute ma vie le regard qu'elle eut à cette minute pour me répondre : « Dites quelle sagesse, et souhaitez-moi « d'avoir pris la fièvre et d'en mourir... » Vous savez le reste, et comment son vœu s'est trop exactement réalisé. Elle l'avait prise en effet, cette fièvre, et si aiguë qu'elle a été emportée en moins de six jours... Et je ne peux pas avoir de doute là-dessus, après ce dernier mot. C'est un suicide. Elle a poussé
vers moi, avant de mourir, un dernier appel... Je ne l'ai pas compris, et elle est allée chercher la seule forme de mort qui ne permît pas au monde et surtout à sa mère de deviner la vérité... Je pouvais l'empêcher, et je ne l'ai pas fait... »
— « Et cette mère, » demanda Montfanon, « a-t-elle enfin compris? »
— « Absolument rien, » répondit Dorsenne. « C'est inconcevable, mais c'est ainsi. Ah I elle est vraiment la digne amie de ce brigand de Hafner à qui la rupture du mariage de sa fille n'a pas fait perdre le nord, malgré sa déconvenue. Car j'oubliais de vous dire qu'il vient de vendre le palais Castagna à une société anonyme, pour en faire un hôtel meublé !... Je ris, » continua-t-il avec une âcreté singulière, « pour ne pas pleurer, car j'arrive au plus navrant... Savez-vous où j'aurai vu ce pauvre visage d'Alba Sténo pour la dernière fois? C'était il y a trois jours, le lendemain de sa mort, et à cette heure-ci. J'étais allé prendre des nouvelles de la comtesse. Elle recevait !... « Voulez- « vous lui dire adieu? » me demanda-t-elle. « Ce « bon Lincoln est en train de lui mouler la figure « pour me « la garder. » Et je suis entrée dans la chambre où la morte reposait. Elle avait les yeux fermés, les joues creusées et tirées, son joli nez un peu pincé, et autour de son front et dans le pli de sa bouche un mélange d'amertume et de repos que je ne peux pas vous décrire. Et je ne peux pas vous exprimer non plus ce que c'était pour moi que de penser : « Si tu l'avais voulu cependant, il y a seu-
« lement six fois vingt-quatre heures, elle vivrait, « clic sourirait, elle t'aimerait !... » L'Américain était auprès du lit qui gâchait son plâtre, tandis que Florent Chapron, toujours fidèle et inconscient, préparait de l'huile pour enduire le visage de la morte, et que celte sinistre Lydia Mailland regardait cette scène avec des yeux qui m'ont fait frissonner en me soutenant de ce que j'ai deviné lors de ma dernière conversation avec Alba... Si elle ne se charge pas de remplacer la Némésis antique et de tout apprendre à la comtesse, je ne m'y connais pas en physionomies. Pour le moment, elle se taisait encore, et devinez le seul mot que la mère ait trouvé quand son amant, celui à cause de qui sa fille avait tant souffert, s'est approché de leur commune victime : « Surtout ne lui cassez pas ses « beaux cils !... » C'est affreux d'ironie, n'est-ce pas?... Affreux !... »
Le jeune homme se laissa tomber sur un banc en jetant ce cri de détresse et de remords que Montfanon répéta machinalement, comme atterré de la tragique confidence qu'il venait de recevoir : « Oui, c'est affreux !... » Cette causerie, si différente de celle qu'ils tenaient quelques semaines auparavant par une claire matinée du début de mai, à l'angle de la rue Borgognona et de la place d'Espagne, avait lieu dans une allée écartée des jardins du Vatican. Montfanon, qui avait reçu le matin la visite de Dorsenne, de nouveau sur le point de retourner à Paris, et définitivement cette
fois, avait trouvé l'écrivain si triste qu'il l'avait retenu à déjeuner, puis il l'avait accompagné dans ses courses et conduit enfin dans cet endroit très particulier et très difficile d'accès, avec l'espérance de le relever d'une prostration vraiment effrayante en amusant sa curiosité. Vingt fois durant l'hiver, Julien lui avait demandé la faveur de cette visite, et vingt fois l'ancien zouave, à qui ses relations avec la cour pontificale permettaient pourtant d'entrer dans ces jardins à sa fantaisie, avait décliné la responsabilité d'y introduire un étranger. Il fallait qu'il aimât beaucoup Dorsenne d'une part, et que de l'autre il en fût bien inquiet, pour avoir dérogé à ce scrupule. Cette promenade-ci n'avait d'ailleurs eu d'autre résultat que de lui valoir le tragique récit de la mort d'Alba Sténo avec tous les détails que le romancier connaissait seul, et quoiqu'ils ne fussent qu'une portion de la réalité, ils suffisaient pour que le très brave et très tendre cœur du vieux gentilhomme fût remué jusqu'au fond. Il aurait voulu trouver des paroles capables de consoler son ami. Que lui dire, quand il le jugeait si criminel d'avoir imprudemment joué, par épicurisme sentimental, avec l'âme malade de la pauvre Alba? Puis sa conscience de fervent chrétien ne s'était pas consolée du rôle qu'il avait lui-même accepté dans le duel entre Gorka et Chapron. Il se rendait compte que cette rencontre, en déterminant le départ de Boleslas et de sa femme, avait contribué, par contrecoup, à éclairer la fille de Mme Sténo, en sorte que lui aussi, Montfanon.
pour une part infîniment petite, mais une part tout de même, était mêlé à ce suicide. Et il se taisait. Peut-être aussi l'un et l'autre, le croyant et le sceptique, étaient-ils gagnés par la mélancolique atmosphère de l'endroit où ils venaient d'évoquer en causant le cruel dénouement de la tragédie dont ils avaient été, à un degré divers, deux des acteurs. Les massifs de sombres chênes verts, cerclés d'énormes buis taillés uniformément en bordures, frémissaient autour d'eux. Aucune rumeur autre que celle de ces feuillages, mélangée à la plainte monotone d'une fontaine toute proche, ne remplissait cet enclos que cernent les anciens murs de Rome d'un côté, et que surplombe de l'autre l'immobile coupole de Saint-Pierre. Les seuls hôtes du jardin pontifical paraissaient être, avec les promeneurs, les Dieux de marbre épars dans ces bosquets, débris de l'art païen placés là comme sous l'ombre de la grande Basilique par la fantaisie des papes de la Renaissance, peut-être sur l'ordre de ce Léon X qui tint dans ces jardins sa cour de poètes délicats et de glorieux artistes. Sous l'implacable et déjà torride azur de l'après-midi de juin, ce peuple de blanches statues ajoutait à cette solitude la solennité qui se dégage d'un passé grandiose et ruiné. Ces images des Dieux n'avaientelles pas assisté autrefois à la chute de leur Olympe et de leur culte, pour assister aujourd'hui, muets témoins, à la dépossession du Vicaire de Celui qui les détrôna? Aux angles des allées, des urnes gigantesques, et de marbre aussi, dessinaient leur
sveltesse élégante. Des herbes en débordaient, échevelées aux souffles de l'air, verdure plus vivante sur le fond comme mort de la verdure impérissable des buis et des yeuses. Ces jeunes plantes semblaient palpiter et comme souffrir d'être emprisonnées dans cet enclos qui est une prison en effet, — volontaire, mais d'autant plus stricte et plus définitive, — le dernier morceau de sol et de nature laissé à l'auguste vaincu du Vatican. Jamais Montfanon n'avait senti plus qu'en cet instant la poésie de ces jardins, uniques au monde, mais aussi l'enveloppante tristesse qui s'exhale de leurs muets taillis, de leurs étroits parterres, de leurs fontaines mêmes et de leurs terrasses d'où l'on ne voit que la muraille de ronde et aussitôt d'innombrables cheminées d'usine, symbole brutal de la victorieuse activité moderne... L'homme d'énergie et ^e franchise qui était dans le « vieux ligueur » finit par ne plus pouvoir supporter cette opprimante sensation, et brusquement, après avoir secoué sa tête grise plusieurs fois comme s'il délibérait, il força Dorsenne à se lever en le gourmandant :
— « Voyons, Julien, nous n'allons pas rester ici tout l'après-midi à rêver et à soupirer comme des femmelettes?... Cette enfant est morte. Nous ne lui rendrons pas la \ie, vous en vous désespérant, et moi en compatissant à votre chagrin. Nous avons mieux à faire, c'est-à-dire à regarder tous deux bien en face notre responsabilité dans cette sinistre aventure, à nous en repentir et à l'expier... »
— « Notre responsabilité? » interrogea Julien.
a Je vois encore la mienne, à la grande rigueur, quoique je ne pusse vraiment pas deviner les conséquences de ma réponse ; mais la vôtre?... »
— « La vôtre et la mienne, » répondit Montfanon. « Je ne suis pas un sophiste, moi, et j'ai l'habitude de ne jamais biaiser avec ma conscience. Oui ou non, » insista-t-il, avec une reprise de son excitation habituelle, « étais-je parti des catacombes pour arranger ce duel? Oui ou non, ai-je cédé à cette vapeur de colère qui m'est montée à la tête lorsque j'ai su le mariage indigne d'Ardea et que je me suis trouvé en présence de cet équivoque Hafner? Oui ou non, ce duel a-t-il contribué à éclairer Mme Gorka sur son mari, et, par voie de conséquence, Mlle Sténo sur sa mère? Vous-même ne m'avez-vous pas raconté le progrès de son angoisse depuis ce scandale, là, tout à l'heure?... Et si j'ai été terrassé comme je l'ai été par la nouvelle de ce suicide, sachez-le, c'a été pour cela surtout, parce que la voix intérieure m'a dit : Il y a un peu des larmes de cette morte sur ta main 1... »
— « Mais, mon pauvre ami, » interrompit Dorsenne, « où allez-vous prendre de pareils raisonnements? A ce compte-là, on ne vivrait plus. Il entre de notre action, par voie de conséquence indirecte, dans une foule d'actions qui ne nous regardent en rien, et en admettant que nous ayons une dette de responsabilité à payer, cette dette commence et elle finit à ce que nous avons voulu directement, précisément, nettement... »
— « Ce serait très commode, » répliqua le mar-
quis avec plus de vivacité encore ; « mais la preuve que ce n'est pas vrai, c'est que vous-même vous vous sentez bourrelé de remords de n'avoir pas ménagé l'âme si faible de cette enfant sans défense... Je ne me suis pas mâché la vérité, et je ne vous la mâcherai pas non plus... Vous vous souvenez du matin où vous étiez si gai et où vous m'avez fait la théorie de votre cosmopohtisme? Cela vous amusait, en parfait dilettante, comme vous dites, d'assister à un de ces drames de race qui mettent en jeu des personnages venus de tous les points de la terre et de l'histoire, et vous m'avez tracé alors de celui-ci un programme fort juste, ma foi, et que l'événement s'est chargé de réaliser presque complètement. Mme Sténo s'est en effet conduite vis-à-vis de ses deux amants comme une Vénitienne du temps de l'Arétin, Chapron avec tout le dévouement aveugle du descendant d'une race opprimée, sa sœui' avec la férocité scélérate d'une révoltée qui secoue enfin le joug, puisque vous croyez qu'elle a écrit les lettres anonymes. Hafner et Ardea ont montré à nu deux âmes détestables, l'une d'infâme usurier à moitié allemand, à moitié hollandais, l'autre de gentilhomme dégradé, en qui revit quelque ancien condottiere. Gorka a été brave et insensé comme toute la Pologne, sa femme implacable et loyale comme toute l'Angleterre. Maitland continue d'être positif, brutal et volontaire au milieu de tout cela, comme toute l'Amérique. Et la pauvre Alba a fini comme son vrai père. Je ne vous parle pas de la fille du baron
Hafner. » Et il ôta son chapeau. Puis d'une voix altérée : « C'est une sainte sur laquelle je m'étais trompé. Mais elle a des gouttes du sang juif dans les veines, de ce sang qui a été celui du peuple de Dieu. J'aurais dû m'en souvenir, et de la légende si belle du moyen âge : « Les femmes juives seront « sauvées, parce qu'elles ont pleuré Notre-Seigneur « en secret... » Vous me le dessiniez à l'avance, le scénario du drame auquel nous avons été mêlés... Et moi, vous rappelez-vous ce que je vous disais : « N'y a-t-il pas là dedans une âme que vous puis- « siez aider à valoir mieux? » Vous m'avez ri au nez en ce moment-là. Vous m'auriez traité, si vous aviez été moins poli, de vieille bête, de philistin et de calotin. Cela rime... Vous vouliez n'être qu'un spectateur de la pièce, le monsieur du balcon qui essuie les verres de sa lorgnette pour ne rien perdre de la comédie. Eh bien ! vous n'avez pas pu. Ce n'est pas permis à l'homme, ce rôle-là. Il faut qu'il agisse, et il agit toujours, même quand il croit regarder seulement, même quand il se lave les mains comme Ponce-Pilate, ce dilettante aussi et qui disait le mot de vos maîtres et le vôtre : « Qu'est-ce « que la vérité?... » La vérité, c'est qu'il y a toujours et partout un devoir à remplir. Le mien était d'empêcher cette criminelle rencontre. Le vôtre était de ne pas vous occuper de cette jeune fille, — si vous ne l'aimiez pas, et, si vous l'aimiez, de l'épouser pour la tirer de son abominable milieu. Nous avons manqué à cette consigne l'un et l'autre, et à quel prix?... »
— « Vous êtes bien dur, » dit le jeune homme. « Mais quand vous auriez raison, Âlba en seraitelle moins morte? A quoi cela sert-il que je sache ce que j'aurais dû faire quand il est trop tard?... »
— « A ne jamais recommencer, d'abord, » fit le marquis, « et puis à vous juger et à juger votre vie... Je vous aime tendrement, Dorsenne, vous le savez, et c'est la dernière fois peut-être que je vous parle à fond, bien à fond, comme Sonis nous disait de charger à Patay. Mais oui, la dernière fois. Je ne durerai sans doute plus bien longtemps, et vous, reviendrez-vous jamais à Rome, maintenant, avec ce fantôme pour vous y attendre?... Quand je vous disais ma haine pour ces Cosmopolites qui vous ravissaient alors, je m'exprimais mal. Un vieux soldat n'est pas un philosophe. Ce que je haïssais, ce que je hais en eux, c'est que ces déracinés sont presque toujours des fins de races, les consommateurs d'une hérédité de forces acquises par d'autres, les dilapidateurs d'un bien dont ils abusent sans l'augmenter. Ceux dont ils descendent ont travaillé du vrai travail, celui qui additionne sur une même place l'effort des fils à l'effort des parents. C'est ce travail-là qui fait les familles, et les familles font les pays, puis les races... Vos Cosmopolites, eux, ne fondent rien, ne sèment rien, ne fécondent rien. Ils jouissent... Quand cette jouissance-là s'attaque à la sensation et au sentiment, ce n'est que moitié mal. Mais quand elle s'attaque à la pensée, comme chez vous, comme chez tous les dilettantes de votre école, c'est le grand péché
intellectuel, un de ceux dont il est écrit qu'ils ne seront pas pardonnes... Je vous ai bien étudié, allez, à travers mes boutades, et, je peux vous le dire, moi qui prie, j'ai prié pour vous souvent, depuis que je vous ai vraiment connu. Vous vous indigniez tout à l'heure, et vous n'aviez pas tort, contre le mot cynique de cette mère inconsciente sur sa fdle morte : « Ne lui cassez pas ses beaux cils... » Et vous, que faites-vous donc avec l'âme humaine sinon d'en lever continuellement des moulages à reproduire, un peu par vanité d'auteur, pas trop, car vous tenez beaucoup moins à vos succès, il faut vous rendre cette justice, qu'à votre volupté d'intelligence?... Mais cette volupté, c'est pour vous le seul motif, le but unique de votre existence et de toute existence, le terme et l'aboutissement de l'univers entier. Des milliers de générations ont souffert, ont pleuré, ont lutté, se sont exterminées pour la joie de ce petit frisson que vous donne votre pensée. A ce petit frisson, à ce spasme cérébral que vous procure la compréhension, vous avez sacrifié Alba comme vous sacrifieriez votre meilleur ami, votre mère, votre père, s'ils étaient de ce monde. Le bien et le mal, la douleur et la joie, tout est matière pour vous à ce jeu de votre esprit que je trouve aussi monstrueux que celui de Néron faisant brûler Rome ; à cet abus du don sacré, duquel il vous sera demandé un compte terrible, à vous, comme aux illustres corrupteurs, vos aînés. De tous les égoïsmes, celui-là est le pire qui dégrade la plus
haute des puissances de l'âme à n'être qu'un outil du plus stérile et du plus inhumain plaisir... »
— « Il y a du vrai dans ce que vous dites, » répondit Dorsenne, « mais vous vous trompez si vous croyez que les intellectuels les plus intransigeants de notre âge n'en ont pas souffert aussi, de cet abus de la pensée... Qu'y faire, hélas ! C'est la maladie d'un siècle trop cultivé, et elle n'a pas de guérison... »
— « Elle en a une, » interrompit Montfanon, « et que vous ne voulez pas voir... Vous ne nierez pas que Balzac fut le plus hardi de vos écrivains modernes, et faut-il que ce soit moi, un ignorant, qui vous cite, à vous, le mandarin du suprême bouton, la phrase qui domine son œuvre : — « La « pensée, principe des maux et des biens, ne peut « être préparée, domptée, dirigée que par la reliai gionP... » — « Tenez, » continua-t-il en prenant tout d'un coup le bras de son compagnon et le forçant de regarder dans une allée transversale à travers les taillis, « le voilà, le médecin qui tient en dépôt le remède à cette maladie de l'âme comme à toutes les autres... Ne vous montrez pas. On aura oubUé notre présence... Mais regardez, regardez... Dieu ! quelle rencontre I... »
Le personnage qui venait d'apparaître subitement dans le cadre de ce mélancolique jardin désert, et d'une manière comme surnaturelle, tant sa présence faisait un commentaire vivant au discours du passionné gentilhomme, n'était
autre que le Saint-Père lui-même, en train de gagner sa voiture pour sa promenade accoutumée... Dorscnne, qui ne connaissait Léon XIII que par ses portraits, aperçut un vieillard courbé, brisé, dont la soutane blanche brillait sous le manteau rouge, et qui s'appuyait d'un bras à un prélat de sa cour, de l'autre à un de ses officiers. Tout en s'effaçant, comme le lui avait recommandé Montfanon, afin de ne pas attirer une réprimande sur les gardiens, il put étudier à loisir le profil si fin du Souverain Pontife qui s'arrêta, devant un carré de roses, à causer familièrement avec un jardinier agenouillé. Il vit le sourire infiniment indulgent de cette bouche spirituelle. Il vit l'éclair de ces yeux qui semblent justifier par leur rayonnement le lumen in cœlo appliqué au successeur de Pie IX par une célèbre prophétie. Il vit la main vénérable, cette pâle main diaphane qui se lève pour donner la bénédiction solennelle avec tant de majesté, se dresser vers une splendide rose jaune, et les doigts dégagés de la blanche mitaine pencher la fleur sans la cueillir, comme pour ne pas meurtrir une frêle créature de Dieu. Le vieux pape respira une seconde la jeune rose, et il reprit sa marche vers la voiture dont la silhouette se distinguait vaguement entre les fûts des chênes verts. Les chevaux noirs partirent d'un trot que l'on devina tout de suite extrêmement rapide, et Dorsenne, en se retournant vers Montfanon, aperçut de grosses larmes au bord des paupières de l'ancien zouave qui, oubliant le
reste de leur conversation, dit avec un soupir :
— « Et voilà son unique plaisir, à celui qui est pourtant le successeur du premier apôtre, respirer ses fleurs et faire des lieues en voiture aussi vite que ses chevaux peuvent aller !... On a ménagé quatre malheureux kilomètres d'une route carrossable qui revient en lacet sur elle-même, au pied de la terrasse où nous étions il y a une demi-heure... Et il va, il va, se donnant ainsi un peu de l'illusion du vaste espace qui lui est interdit... J'ai vu bien des spectacles tragiques dans ma vie, allez. J'ai fait la guerre et j'ai passé une nuit entière blessé sur un champ de bataille couvert de neige, parmi les morts, frôlé par les roues de l'artillerie des vainqueurs qui défilaient en chantant... Rien ne m'a ému comme cette promenade de ce vieillard qui n'a jamais proféré une plainte et qui n'a plus à lui que cet arpent de terre où se mouvoir librement... Mais il y a un mot magnifique que le saint homme a écrit de sa main un jour au bas de son portrait pour un missionnaire. Il est de Tertullien. Ce mot explique seul sa vie : Debitricem martyrii fidem, la foi est obligée au martyre. »
— « Debitricem martyrii fidem, » répéta Dorsenne ; « que c'est beau, en effet ! » Et il ajouta d'une voix profonde : « Vous avez malmené bien rudement les dilettantes et les sceptiques tout à l'heure. Pensez-vous qu'il y en ait un seul qui refusât le martyre s'il devait en même temps avoir la foi?...»
.jamais Monlfanoii n'avait cnleudu le jeune homme prononcer une phrase pareille et d'un tel accent. L'image lui revint, par contraste, du Dorsenne fringant et petit-maître, du dandy de lettres si gaiement sophiste et rieur, pour qui l'antique et vénérable Rome n'était qu'une ville de plaisir, une Cosmopolis plus paradoxale que Florence, que Nice, que Biarritz, que Saint-Moritz, que telle et telle autre ville d'hiver ou d'été internationale. Il sentit que, pour la première fois, cette âme était touchée dans sa profondeur. La mort tragique de la pauvre Alba deviendrait dans la conscience de l'écrivain le point de remords autour duquel se referait la vie morale de cet être supérieur et incomplet, exilé jusqu'ici de l'humanité simple par le plus invincible orgueil de l'esprit. Comme Montfanon était, en même temps qu'un chrétien très fervent, un ami très tendre, il comprit que toute nouvelle parole ferait du mal à ce cœur si blessé. Il eut peur de l'avoir sermonné déjà trop durement. Sans rien répliquer, il prit donc sous son bras le bras du jeune homme, et il le serra d'une pression silencieuse, en mettant dans cette virile caresse toute la chaude et discrète pitié d'un frère aîné.
Sienne. — Paris, mai-octobre 1892.