ÉPILOGUE
procure la compréhension, vous avez sacrifié Alba comme vous sacrifieriez votre meilleur ami, votre mère, votre père, s'ils étaient de ce monde. Le bien et le mal, la douleur et la joie, tout est matière pour vous à ce jeu de votre esprit que je trouve aussi monstrueux que celui de Néron faisant brûler Rome; à cet abus du don sacré, duquel il vous sera demandé un compte terrible, à vous, comme aux illustres corrupteurs, vos aînés. Car de tous les égoïsmes, celui-là est le pire qui dégrade la plus haute des puissances de l'âme à n'être qu'un outil du plus stérile et du plus inhumain plaisir... »
— « Il y a du vrai dans ce que vous dites, » répondit Dorsenne, « mais vous vous trompez si vous croyez que les intellectuels les plus intransigeants de notre âge n'en ont pas soufFert aussi de cet abus de la pensée... Qu'y faire, hélas! C'est la maladie d'un siècle trop cultivé et elle n'a pas deguérison... »
— « Elle en a une, » interrompit Montfanon, ce et que vous ne voulez pas voir... Vous ne nierez pas que Balzac fiit le plus hardi de vos écrivains modernes, et faut-il que ce soit moi, un ignorant, qui vous cite, à vous, le mandarin du suprême bouton, la phrase qui domine son œuvre : — a La a pensée, principe des maux et des biens, ne peut être a préparée, domptée, dirigée que par la religion?.., » — Tenez, » continua-t-il en prenant tout d'un coup le bras de son compagnon et le forçant de regarder dans une allée transversale à travers les taillis, a le voilà, le médecin qui tient en dépôt le remède à
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cette maladie de l'âmè comme à toutes les autres... Ne vous montrez pas. On aura oublié notre présence... Mais regardez, regardez... Ah! Quelle rencontre!... »
Le personnage qui venait d'apparaître subitement dans le cadre de ce mélancolique jardin désert, et d'une manière comme surnaturelle, tant sa présence faisait un commentaire vivant au discours du passionné gentilhomme, n'était autre que le Saint-Père lui-même, en train de gagner sa voiture pour sa promenade accoutumée... Dorsenne, qui ne connaissait Léon XIII que par ses portraits, aperçut un vieillard courbé, brisé, dont la soutane blanche brillait sous le manteau rouge, et qui s'appuyait d'un bras à un prélat de sa cour, de l'autre à un de ses officiers. Tout en s'effaçant, comme le lui avait recommandé Montfanon, afin de ne pas attirer de réprimande sur les gardiens, il put étudier à loisir le profil si fin du Souverain-Pontife qui s'arrêta, devant un carré de roses, à causer familièrement avec un jardinier agenouillé. Il vit le sourire infiniment indulgent de cette bouche spirituelle. Il vit l'éclair de ces yeux qui semblent justifier par leur rayonnement le lumen in cœlo appliqué au successeur de Pie IX par une célèbre prophétie. Il vit la main vénérable, cette pâle main diaphane qui se lève pour donner la bénédiction solennelle avec tant de majesté, se dresser vers une splendide rose jaune, et les doigts dégagés de la blanche mitaine pencher