‹ Cosmos (volume 3)Chapitre 6 sur 11 · ET L^ÉTUDE DE SES LOIS · texte numérisé non relu

ET L^ÉTUDE DE SES LOIS

En essayant, après une assez longue absence de ma patrie , de développer F ensemble des phénomènes physiques du globe et l'action simultanée des forces qui animent les espaces célestes, j'éprouve deux appréhensions dijGTérentes. D'un côté, la matière que je traite est si vaste et si variée, que je crains d'aborder le sujet d'une manière encyclopédique et superficielle; de l'autre, je dois éviter de fatiguer l'esprit par des aphorismes qui n'offriraient que des généralités sous des formes arides et dogmatiques. L'aridité naît souvent de la concision, tandis qu'une trop grande multiplicité d'objets qu'on veut embrasser à la fois, conduit à un manque de clarté et de précision dans l'enchaînement des idées. La nature est le règne de la liberté , et pour peindre vivement les conceptions et les jouissances que fait naître un sentiment profond de la nature, il faudrait aussi donner à la pensée une expression libre et noble, en harmonie avec la grandeur et la majesté de la création.

Si l'on ne considère pas l'étude des phénomènes physiques dan^ ses rapports avec Ie$ besoins matériels de la vie, mais dans son influence générale sur les progrès intellectuels de l'humanité, on trouve, comme résultat le plus élevé et le plus important de cette investigation, la connaissance de la connexité des forces de la nature , le sentiment intime de leur dépendance mutuelle. C'est Tintùition de ces rapports qui agrandit les vues et ennoblit nos jouissances. Cet agrandissement des vues est l'œuvre de l'observation, de la méditation et de l'esprit du temps dans lequel se con-

centrent toutes le^ directions de la pensée. L'histoire révèle à quiconque sait remopiter, à travers les couches des siècles antérieurs, jusqu'aux racines profondes de nos connaissances, comment depuis des milliers d'années, le genre humain a travaillé à saisir, dans des mutations sans cesse renaissantes, l'invariabilité de^ lois de la nature, et à conquérir progressivement une grande partie du monde physique par la force de l'intelligence. Interroger les annales de l'histoire, c'est poursuivre cette trace mystérieuse sur laquelle l'image du Cosmos^ qui s'était révélée primitivement au sens intérieur, comme un vague pressentiment de l'harmonie et de l'ordre dans l'univers, s'offre aujourr d'hui à l'esprit comme le fruit de longues et sérieuses observations.

Aux deux époques de la contemplation du monde extérieur, au premier réveil de la réflexion et h Vépoque d'une civilisation avancée, correspondent deux genres de jouissances. L'une, propre à la naïveté prir

mitive des yieux âges, nati de la divi nation de TcM^re qu'annoncent la succegfiioti paisible des corps célestes et le déyeloppement progressif de l'organisation. Une autre jouissance résulte de la connaissance précise des phénomènes. Dès que l'homme, en interrogeant la nature, ne se contente pas d'observer, mais qu'il fait naître des phénomènes sous des conditions déterminées ; dès qu'il receuille et enregistre les faits pour étendre l'investigation au delà de la courte durée de son existence, la philosophie de la nature se dépouille des fœrmes vagues et poétiques qui lui ont appartenu à son origine; elle adopte un caractère plus sévère, elle pèse la valeur des observations, elle ne devine plus, elle combine et raisonne. Alors les aperçus dogmatiques des siècles antérieurs ne se conservent que dans les préjugés du peuple et des classes qui s'en rapprochent par leur manque de lumières ; ils se perpétuent surtout dans quelques doctrines qui , pour cacher leur faiblesse, aiment à se couvrir d'un voile mystique. Les langues surchargées d'expressions figurées portent longtemps les traces de ces premières intuitions. Un petit nombre de symboles, produits d'une heureuse inspiration des temps primitifti, prennent peu h peu des formes moins vagues , et mieux interprétés , se conservent même dans le langage scientifique.

La nature considérée rationnellement , c'est-à-dire soumise dans son ensemble au travail de la pensée, est l'unité dans la diversité des phénomènes, Tharmonie entre les choses créées, qui diffèrent par leur

sensatious qu'eKcHe le caractère du pay^ge, et aujiquelles ce caractère domie du charme et de la durée. S'il m'était permis de m' abandonner aux souvenira de courses lointaines, je signalerais, parmi les jouis* sauces que présentent les grandes scènes de la nature, le calme et la majesté de ces nuits tropicales, lorsque les étoiles, dépourvues de scintillation, vei^ sent une douce lumière planétaire sur la surface mollement agitée de Tocéan ; je rappellerais ces yal-» lées profondes des Cordillères, où les troncs élancés des palmiers, agitant leurs tètes empennées, percent les voûtes végétales, et forment, en longues co« lonnades, « une forêt sur la forêt » (1 ); j® décrirais le sommet du pic de Téuériffe, lorsqu'une couche horizontale de nuages, éblouissante de blancheur, sépare le cône de cendres de la plaine inférieure, et que subitement, par-reifet d'un courant ascendant, du bord même du crat^e , l'œil peut plonger sur les vignes de rOrotava , les jardins d'orangers et les groupes touffus des bananiers du littoral. Dans ces scènes, je le répète, ce n'est plus le charme paisible uniformément répandu dans la nature qui nous émeut, c'est la physionomie du sol , sa configuration propre , le mélange des nuages, des tles voisines et de l'horizon de la mer, qui confondent leurs formes indécises dans les vapeurs du matin. Tout ce que les sens ne saisissent qu'à peine , ce que les sites romantiques présentent de plus effrayant, peut devenir une source de jouissance pour l'homme ; son imagination y trouve de quoi exercer librement un pouvoir Créa-

t€iir« Dans le vague dee sensations, les impressions changent avec ies mourements de l'Ame, et, par une douce et facile déception ^ nous croyons reee*- ▼oir du monde extérieur ce que nous-mêmes y aYons déposé à nota*e insu.

Lorsque, après une longue navigation, éloignés de la patrie, nous débarquons pour la première fois sur une terre des tropiques, nous sommes agréablement surpris de reconnaître dans les rochers qui nous environnent ces mêmes schistes inclinés, ces mêmes basaltes en colonnes, recouverts d'amygdaloïdes cellulaires que nous venons de quitter sur le sol euro^ péen, et dont l'identité, dans des zones si diverses, nous rappelle que la croûte de la terre, en se solidifiant, est restée indépendante de T influence des climats. Mais ces masses rocheuses de schiste et de basalte se trouvent couvertes de végétaux d'un port qui nous surprend, d'une physionomie inconnue. C'est là qu'entourés de formes colossales et de la majesté d'une flore exotique, nous éprouvons comment, par la merveilleuse flexibilité de notre nature, l'âme s'ouvre facilement aux impressions qui offrent entre elles \m lien et une analogie secrète. Nous nous représentons si étroitement uni tout ce qui tient à la vie organique, (jue, s'il paraît d'abord qu'une végétation semblable à celle du pays tialal devrait charmer nos yeux de préférence, comme le fait poui» notre oreille, dails sa douce familiarité, l'idiome de la patrie, nous notis sentons néanmoins naturalisés peu à peu dans ees elimats nouveaux. Citoyen du itiônde, Thomme,

en tout lieu^ Qnit par se familiariser avec ce qui l'environne. Seulement à quelques plantes de ces régions nouvelles le colon applique des noms qu'il importe de la mère-patrie comme un souvenir dont il redouterait la perte. Par les mystérieux rapports qui existent entre les différents types de F organisation, les formes végétales exotiques se présentent à sa pensée embellies par rimage de celles qui ont entouré son berceau. C'est ainsi que T affinité des sensations conduit au même but qu'atteint plus tard la comparaison laborieuse des faits, à la persuasion intime qu'un seul et indestructible nœud enchaîne la nature entière.

La tentative de décomposer en ses éléments divers la magie du monde physique est pleine de témérité ; car le grand caractère d'un paysage et de toute scène imposante de la nature dépend de la simultanéité des idées et des sentiments qui se trouvent excités dans l'observateur. La puissance de la nature se révèle, pour ainsi dire, dans la connexité des impressions, dans cette unité d'émotions et d'effets qui se produisent en quelque sorte d'un seul coup. Si Ton en veut indiquer les sources partielles , il faut descendre par l'analyse à l'individualité des formes et à la diversité des forces. Les éléments les plus variés et les plus riches de ce gem'e d'analyse s'offrent aux yeux des voyageurs dans le paysage de l'Asie australe, dans le grand archipel de l'Inde, et sm*tout dans le Nouveau Continent, là où les sommets des hautes Cordillères forment les bas-fonds de l'océan aérien, et où ces mêmes forces souterraines qui jadis ont soulevé des chaînes

de mont^^nes, les ébranlest encore de nos jours et menacent de les engloutir.

Des tableaux de la nature , tracés avec une pensée réfléchie , ne sont pas uniquement faits pour plaire à r imagination ; ils peuvent aussi, lorsqu'on les rap« proche les uns des autres, reproduire les impres-* sions par lesquelles on passe graduellement , depuis le littoral uniforme ou les steppes nus de la Sibérie jusqu'à rinépuisable fécondité de la zone torride. Si dans notre imagination nous plaçons le Mont-Pilate sur le Schreckhom (2), ou la Schneekoppe sur le Mont-Blanc, nous n'aurons pas encore atteint un des grands colosses des Andes, le Chimborazo, qui a deux fois la hauteur de l'Etna ; et ce n'est qu'en superposant le Righi ou le mont Atbos au Chimborazo, que l'on se forme l'image du plus haut sommet de l'Himalaya, du Dhawalagiri. Quoique les montagnes de l'Inde, par leur étonnante élévation, surpassent de beaucoup (un grand nombre de mesiu*es précises ont enfin constaté ce résultat) les Cordillères de l'Amérique méridionale, elles ne peuvent pas, à cause de leur position géographique, offrir la même variété de phénomènes. L'impression des grands aspects de la nature ne dépend pas de la seule hauteur. La chaîne de l'Himalaya est placée bien en deçà de la zone torride. A peine un palmier s'égare-t-il dans les belles vallées du Kumaoun et du Garhwal (3). Par les" 28* et 34* de latitude, sur la pente méridionale de l'ancien Paropanisus, la nature ne déploie plus cette abondance de fougères et de graminées

ârbohesceûtês , d'hélîconia et d'orchidées, qui, dans la région tropicale, montent jusque sur les plateaux lés plus élevés. Sur le dos de rHimalaya, à Tômbre du pin deodvara et des chèntôs à larges feuilles qui caractérisent ces alpes de l*Indé, la roche granitique el le micaschiste se couvrent de formes presque semblables à celles qui végètent en Europe el dans l'Asie boréale. Les espèces ne sont pas identiques , mais analogues de port et de physionomie : ce sont des genévriers, des bouleaujt alpestres, des gentianes, le parnassia des marais et le ribes éptneux [A). II faiânque aussi à la chaîne de THimalaya le phénotnèue itaposant des volcans, qui, souvent dans leè Andes et dans l'archipel Indien, révèlent d*Uné manière formidable aux indigènes l'existence des forces qui résident dans l'intérieur de notre planète. Aussi la région des neiges perpétuelles, à la pente méridionale de ^Himalaya, là où montent les courants d'air humide, et avec ces courants la vigoureuse végétation de rindoustan, commence déjà par 3600 et 3900 mètres de hauteur au-dessus du niveau de l'océan : elle fixe par conséquent au développement de l'organisation une limité qui , dans la région équinoxiale des Cordillères, se trouve à 850 mètres plus haut (5).

Les pays qui avoisinent TéquateUr ont un autre avantage sur lequel on tt*a pas jusquUci suffisamment appelé 1* attention. C*est là partie de là surface de notre planète où , dans la moindre étendue , la nature fait naître la plus grande variété d'impressions. Dans les montagnes colossales de Cundina-

iharca, de Quito et du Pérou, sillonnées pat de profondes vallées, il est donné à l'homme de contempler à la fois toutes les familles des plantes et tous les astres du firmament. C'est là qu*un même coup d'œil embrasse de majestueux palmiers, des forêts humides de bambusa, la famille des musacées, et audessus de ces formes du monde tropical, des chênes, des néfliers, des églantiers et des ombellifères, comme dans nôtre patrie européeimô. D'un seul regard on y embrasse la constellation de la Croix du Sud, les Nuées de Magellan et les étoiles conductrices de POurse qui circulent autour du pôle arctique. C^est là que le sein de la terre et les deux hémisphères du ciel étalent toute la richesse de leurs formes et la variété de leurs phénomènes j c'est là que les climats, comme les zones végétales dont ils déterminent \k succession, se trouvent superposés par étages, que les lois du décroissement de la chaleur, faciles à saisîf' pour l'observateur intelligent, sont inscrites en caractères indélébiles sur les murs des rochers, à la pente rapide des Cordillères.

Pour ne pas fatiguer te lecteur par le détail de phéttomènéts <ïue j'ai essayé^ il y a longtemps, de représenter graphiquement (6), je ne reproduirai ici que quelques-uns de ces résultats généraux doiil ^ ensemble tompose le tabhau physique de la tant torride. Ce qui, dans le vague des sensations, se confond, faute de contours assez arrêtés, ce qui reste enveloppé de celle vapeur brumeuse qui, dans le paysage, dérobe à la vue les hautes cimes, la pensée, en scrutant les causes

des phénomènes, le dévoile et le résout dans ses él^ ments divers ; elle assigne à chacun des éléments qui concourent à former l'impression totale un caractère individuel. Il en résulte que^ dans la ephère de la science, comme dans celle de la poésie et de la peinture de paysage, la description des sites et les tableaux qui parlent à T imagination ont d'autant plus de vérité et de vie que les traits y sont plus arrêtés.

Si les régions de la zone torride, par leur richesse organique et leur abondante fécondité, font naître les émotions les plus profondes, elles offrent aussi l'avantage inappréciable de montrer à Thomme, dans l'uniformité des variations de l'atmosphère et du développement des forces vitales, dans les contrastes de climats et de végétation qui naissent de la différence des hauteurs, l'invariabilité des lois qui gouvernent les mouvements célestes réfléchie poxu* ainsi dire dans les phénomènes terrestres. Qu'il me soit permis de m'arrèter quelques instants aux preuves de cette régularité, qu'on peut même assujettir à des échelles et à des évaluations numériques.

Dans les plaines ardentes qui s'élèvent peu au-dessus du niveau des mers, règne la famille des bananiers, des cycas et des palmiers, dont les espèces inscrites dans les flores des régions tropicales se sont merveilleusement multipliées de nos jours, par le zèle des botanistes voyageurs. A ces groupes succèdent, sur la pente des Cordillères, dans de hautes vallées ou dans des crevasses humides et ombragées, les fougères en arbre et le cinchona qui produit l'é-

corce fébrifuge. Les gros troncs cylindriques des fougères projettent sur l'azur foncé du ciel la jeune verdure d'un feuillage délicatement dentelé. Dans le cinchona^ l'écorce est d'autant plus salutaire que la cime de l'arbre est plus souvent baignée et rafraîchie par les légers brouillards qui forment la couche supérieure des nuages reposant sur les plaines. Â la limite où finit la région des forêts^ fleurissent sur de larges bandes, des plantes qui vivent par groupes , de petits aralia , les tfaibaudes et les andromèdes à feuilles de myrte. La rose alpine des Andes, le magnifique befaria, forme une ceinture pourpre autour des pics élancés. Peu à peu, dans la région froide des Paramos, exposée à ta perpétuelle tourmente des orages et des vents, disparaissent les arbustes rameux et les herbes velues con* stamment chargées de grandes corolles à couleurs variées. Les plantes monocotylédones à maigres épis couvrent uniformément le sol : c'est la zone des graminées. La savane qui s'étend sur d'immenses plateaux reflète à la pente des Cordillères une lumière jaunâtre, presque dorée dans le lointain, et sert de pâturage aux lamas et au bétail introduit par les colons européens. Là où le rocher nu de trachyte perce le gazon et s'élève dans des couches d'air qu'on croit moins chargées d'acide carbonique, les plantes seules d'une organisation inférieure, des lichens, des lécidées et la poussière colorée du lepraria se développent par taches orbiculaires. Des Ilots de neige sporadique fraîchement tombée, variables de forme et d'étendue, arrêtent les derniers et faibles dévelop-

pemeuts de la vie végétale. A ces tlots epoi^dique& succèdent les neiges étemelles. Elles ont uae hauteur constante et facile à déterminep, à c«uso 4^ Ifi Uè^ petite oscillation qu'éprouve leur limite inférieur^, tes forces élastiques qui résident dans F intérieur de uotre glohe travaillent ^ le plus souvent en vain , à briser ces cloches ou dômes arrpndis qui , resplen* dissanta de la biwobeur des. neiges éternelles, suis inontent le dosi des Cordillères. Là où les forces SQU^ terraiaes ont réussi > soit par des cratères circulaires, spit par d^ lougues crevasses, à ouvrir des commuais oatiQW pprwuentes avec l'atmosphère, elles pro» duiseut le plus souvent des scories enflammées, des vfipeurs d'e^u et de soufre hydraté, des moffèt«ts d'acide oarbo^iique, raremeut des courants de l^vas# Un spectacle si grandiose et si imposant n'a pu faire naître chez les habitauts des tropiques, daps la premier état d'une civilisatiou naissante, qu'un sen* timeut vague d'étonnement et de frayeur. Ou aurait dû supposer peut-être , et nous l'ayons déjà rappelé plus haut , que le retour périodique des mêmes phéhr nomènes et le mode uniforme d'après lequel ils se groupent par zones superposées, auraient facilité à l'homme la connaissance des lois de la nature ; mais aussi loin que remontent la tradition et rhistoire^ nous ne trouvons pas que ces avantages étaient été mis à profit dans ces heureux climats, Des recherches ré* centes font douter que le siège primitif de la civilisa* tion des Hindous , l'une des phases les plus meryeil-> leuses des progrès de l'huipanité, ait été placé eutre

les tropiqpies mêmes. Ayriana Yaedjo, Tantique her« ceau du Zeud, était ^itué au nord-ouest du Haut* I^duâ^ et après le grand schisme religieux, c'est-à-dire après la séparation des Iraniens d'avec l'institut brah-* n^aqique , la langue jadis commune aux Iraniens et am\ Hii^dous, a pris, cliez ces derniers y dans le Ma-* gadha ou Madhya Deçà (7), contrée limitée par la grande Cordillère de l'Himalaya et la petite chatne Yindhya, un^ forme individuelle , en même temps que la littérature , les mœurs et l'état de la société. Fort longtemps après, la langue et la civilisation sanscrites se sont même avancées vers le sud-est et ont péaétré beaucoup plus avant dans la zone torride, ainsi que mon frère Guillaume de Humboldt (8) l'a exposé dans son grand ouvrage sur la langue kawi et les langues qui ont avec elle quelques rapports de structure.

Malgré toutes Içs entraves que, sous des latitudes boréales, l'excessive complication des phénomènes et les perpétuelles variations locales dans les mouvements de l'atmosphère et dans la distribution des forn^es organique^ opposaient à la découverte de» lois de la nature, c'est précisément à un petit nom-^ bre de peuples habitant la zone tempérée que s^est révélée d'abord une connaissance intime et rationnelle des forces qui agissent dans le monde physique. C'est de cette zone boréale, plus favorable apparem-^ ment au progrès de la raison, à l'adoucissement des mœurs et aux libertés publiques, que les germes de la civilisation ont été importés dans la zone tropicale,

tant par ces grands mouvements des races qu'on appelle migrations des peuples, que par l'établissement de colonies également salutaires pour les pays qu'elles vont peupler, et pour ceux d'où elles partent, quelques différences que présentent d'ailleurs leurs institutions dans les temps phéniciens ou helléniques et dans nos temps modernes.

En rappelant la facilité plus ou moins grande que la succession des phénomènes a pu donner pour reconnaître la cause qui les produit, j'ai touché à ce point important où, dans le contact avec le monde extérieur, à côté du charme que répand la simple contemplation de la nature, se place la jouissance qui naît de la connaissance des lois et de T enchaînement mutuel de ces phénomènes. Ce qui longtemps n'a été que l'objet d'une vague inspiration est parvenu peu à peu à Tévidence d'une vérité positive. L'homme s'est efforcé de trouver, comme l'a dit dans notre langue un poëte immortel, «le pôle immuable dans l'étemelle fluctuation des choses créées (9). »

Pour remonter à la source de cette jouissance qui naît du travail de la pensée, il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur les premiers aperçus de la philosophie de la nature ou de l'antique doctrine du Cosmos. Nous trouvons chez les peuples les plus sauvages (et mes propres courses ont confirmé cette assertion) un sentiment confus et craintif de la puissante unité des forces de la nature, d'une essence invisible, spirituelle, qui se manifeste dans ces forces, soit qu'elles développent la fleur et le fruit sur l'arbre

noiiiTÎ(^îer, soit qu^elles ébranlent le sol de la forêt ou qu'elles tonnent dans les nuages. Il se révèle ainsi im lien . entre le monde visible et un monde supérieur qui échappe aux sens. L'un et l'autre se confondent involontairement, et, même sans le secours de l'observation, le germe d'une philosophie de la nature ne s'en développe pas moins dans le sein de l'homme comme le simple produit d'une conception idéale.

Chez les peuples les plus arriérés dans la civilisation, l'imagination se platt au jeu de créations bizarres et fantastiques. La prédilection pour le symbole influe simultanément sur les idées et sur les langues. Au lieu d'examiner, on devine, on dogmatise, on interprète ce qui n'a jamais été observé. Le monde des idées et des sentiments ne reflète pas dans sa pureté primitive le monde extérieur. Ce qui, dans quelques régions de la terre, ne s'est manifesté, comme rudiment de la philosophie natiu'elle, que chez un petit nombre d'individus doués d'ime haute intelligence, se présente en d'autres régions, chez des familles entières de peuples, comme le résultat de tendances mystiques et d'intuitions instinctives. C'est dans le commerce intime avec la native, c'est dans la vivacité et la profondeur des émotions qu'elle fait naître, qu'on rencontre aussi les premières impulsions vers le culte, vers une sanctification des forces destructives ou conservatrices de l'univers. Mais à mesure que l'homme, en parcourant les différents degrés de son développement intellectuel, parvient à jouir librement du pouvoir régulateur de la réflexion, à séparer, par

un acte d'affranchissement progressif, le monde des idées de celui des sensations, il ne peut plus se coa« tenter de pressentir vaguement T unité des forces de la nature. L'exercice de la pensée commence à accomplir sa haute mission ; l'observation, fécondéf^ par le raisonnement, remonte avçc ardeur aux caqses dw phénomènes.

L'histoire des sciapces nous apprend qu'il n'a pas été facile de satisfaire aux besoins d'une si active curiosité. Des observations peu exactes et incomplètes ont conduit, par de fausses inductions, è ce grand nombre d'aperçus pbjr&iqnes qui se sont perpétués parmi les pi^jugés populaires, dans toutes les classes de la société. C'est ainsi qu'à côté d'une connaissanee solide et scientifique des phénomènes , il s'est conservé un système de phénomènes mal observés, système d'autant plus difficile à ébranler qu'il ne tient compte d'aucun des faits qui le renversent. Cet empirisme, triste héritage des siècles antérieurs, main^ tient invariablement ses axiomes* Il est arrogant comme tout ce qui est borné, tandis que la physique^ fondée sur la science, doute parce qu'elle cherche à approfondir, sépare ce qui est certain de ce qui est si^iplement probable, et perfectionne sans casse les théories, eu étendant le cercle des observations.

Cet assemblage de dogmes incomplets qu'un sièoie lègue à l'autre, cette physique qui se compose de pré* jugés populaires, n'est pas seulement nuisible paroe qu'elle perpétue l'erreur, avec l'obstination qu'en^ traîne toujours le témoignage de faits observés inexac<*

tement; e)|e empêche aussi F esprit de s'élever aux grandes vues de la nature. An lieu de chercher l'état moyw autour duquel oscilleAt, daus l'appareiite iudé^ peudance des forces, tous les phéAomèaes du moud^ extérieur, elle cherche Toccasioa de multiplier les exception^ à la loi ; ce qui la frappe daQS les phéiuH mènes et daqs les formes organiques ce sont d9i merveilles autres que celles d'une succession régu«» lière, d'un développement interne et progres^f . SaU9 oesse elle incline à croire interrompu Tordre de la nature, à méconnaître daps le présent Tanalogie aveo le passé , à poursuivre , au hasard de ses rêveries^ la cause da prétendues perturbations, tantût dan» Tintée rieur de notre globe, tantôt dans les espaces oél^stesi

C'est le but particulier de cet ouvrage, de combat* tre des erreurs qui prennent leur source dans un em-< pirisme vicieux et dans des inductions imparfaites* Les plus nobles jquissances que peut procurer l'étude de la nature dépei^dent de la justesse et de la profon? deur des aperçus, de l'étendue de l'horizon que l'o^ embrasse à la fois. Avec la culture de Y intelligence s' est accru, dans toutes les classes de la société, le besoin d'embellir la vie en augmentant la masse des idées et les moyens de les généraliser. Ce sentipient est la réfutation des reproches que Ton a adressés au siècle où nous vivons, et prouve que les esprits ne sont pas occupés des seuls intérêts matériels de T existence,

Jfe touche UQU sans regret à upe crainte qui semble naître d'une vue bornée ou d'une certaine septimentalité molle et faible de l'âme, je veux dire la craiuta

que la nature ne perde de son charme et du prestige de son pouvoir magique, à mesure que nous commençons à pénétrer ses secrets , à comprendre le mécanisme des mouvements célestes, à évaluer numériquement r intensité des forces. II est vrai que les forces n'exercent, à proprement parler, un pouvoir magique sur nous qu'autant que leur action , enveloppée de mystères et de ténèbres , se trouve placée hors de toutes les conditions que l'expérience a pu atteindre. L'effet d'un tel pouvoir est par conséquent d'émouvoir l'imagination ; mais certes ce n'est pas cette faculté de l' âme que nous évoquerions de préférence , pour présider aux laborieuses et minutieuses observations, dont le but est la connaissance des plus grandes et des plus admirables lois de l'univers. L'astronome qui, au moyen d'un héliomètre ou d'im prisme à double réfraction (10), détermine le diamètre des corps planétaires , qui mesure patiemment , pendant des années entières , la hauteur méridienne ou les rapports de distance des étoiles , qui cherche ime comète télescopique au milieu d'un groupe de petites nébuleuses, ne se sent pas (et c'est la garantie même de la précision de son travail ) l'imagination plus émue que le botaniste qui compte les divisions du calice, le nombre des étamines, les dents tantôt libres, tantôt soudées de l'anneau qui entoure la capsule d'une mousse. Cependant, d'une part les mesures multipliées des angles, de l'autre les rapports du détail de l'organisation , préparent la voie à d'impor^ tants aperçus sur la physique générale.

Il faut distinguer entre les dispositions de Tàme chez r observateur, pendant qu'il observe, et T agrandissement ultérieur des vues qui est le fruit de Tinves^ tigation et du travail de la pensée. Lorsque les physiciens mesurent avec une admirable sagacité les ondes lumineuses inégalement longues, qui se renforcent ou se détruisent par interférence^ même dans leurs actions chimiques; lorsque T astronome, armé de puissants télescopes, pénètre dans les espaces célestes, contemple, aux dernières limites de notre système solaire, les lunes d'Uranus, et décompose de faibles points étincelants en étoiles doubles inégalement co* lorées; lorsque les botanistes retrouvent la constance du mouvement giratoire du chara dans la plupart des cellules végétales, et reconnaissent Tenchatuement intime des formes organiques par genres et par familles naturelles, la voûte céleste parsemée de nébuleuses et d'étoiles, et le riche tapis de végétaux qui couvre le sol dans le climat des palmiers, ne peuvent manquer dé laisser à ces observateurs laborieux une impression plus imposante et plus digne de la majesté de la création qu'à ceux dont Tâme n'est point habi* tuée à saisir les grands rapports qui lient les phénomènes. Je ne puis par conséquent tomber d'accord avec Burke, lorscpie dans un de ses spirituels ouvrages, il prétend « que notre ignorance des choses de la nature est la cause principale de l'admiration qu'elles nous inspirent, que c'est elle qui produit le sentiment du sublime. »

Tandis que T illusion des sens fixe les astres à la

voûté des cieux, rastronomie, par ses ti*avaux hardis, agrandit indéfiniment l'espace. Si elle circonscrit la grande nébuleuse à laquelle appartient le système solaire, ce n* est que pour nous montrer au delà, vers des régions qui faient à mesure que les pouvoirs optiques augmentent, d'autres îlots de nébuleuses spotadîques. Le sentiment du sublime, en tant qu'il natt de la contemplation de la dislance qui nous sépare des astres, de leur grandeur et en général de l'étendue physique, se réfléchit dans le sentiment de l'infini qui appartient à une autre sphère d'idées, au monde intellectuel. Ce que le premier oflfre de solennel et d'îm^ posant, il le doit à la liaison que nous vêtions de signaler, à cette analogie de jouissances et d'émotions qui sont excitées en nous, soit au milieu des mers, soit dans l'océan aérien, lorsque des couches vapo^ reuses et à demi diaphanes nous enveloppent sur le sommet d*un pic isolé, soit enfin devant un de ces puissants instruments qui dissolvent en étoiles de lointaines nébuleuses.

Le travail qui consiste à accumuler des observations de détail sans rapport entre elles, a pu conduire, il est vrai, à ce préjugé profondément invétéré, que l'étude des sciences exactes doit nécessairement refroidir le sentiment et diminuer les nobles plaisirs de la contem* platlon de la nature. Ceux qui, dans le temps où nous vivons, au milieu des progrès de toutes les branches de nos connaissances et de la raison publique ellemême, nourrissent encore une telle erreur, n'apprécient pas assez chaque progrès de l'intelligence, ni ce

que peut Tart de voiler le détail des faits isolés, pout* s'élevef à des résultats généraux. Souvent, au regret dé sacrifier, soùs Tlnfluence du raisonnement scientifique, la libre jouissance de la nature, s'ajoute la fcrainte quMl ne soit pas donné à toutes les intelligences de saisir l'ensemble de la physique du monde. Il est vrai qu'au milieu de celte fluctuation universelle de ïbrces et de vie, dans ce réseau inextricable d^ organismes qui se développent et se détruisent toin* & teui*, rfîaque pas que Ton fait vers la coniiaissancé plus Intime de la nature conduit à feutrée de nouveaux labyrinthes; mais cette intuition vague de tant de mystères à dévoiler, en stimulant en nous l'exer^ dce de la pensée nous cause, à tous les degrés du savoir, tin étonnement mêlé de jouissance. La découverte de chaque loi de la nature conduit à une autre loi plus générale, ou en fait pressentir au moins l'existence à 1* observateur intelligent. La nature comme Padéfinie un célèbre physiologiste (1 1), et comme le mot même T indique chez les Grecs et chez les Roinains, est « ce qui croît et se développe perpétuellement, ce qui n'a de vie que par un changement con- Ihitt de forme et de mouvement intérieur. »

La série des types organiques s'étend ou se com* plète pour nottô, à mesure que, par des voyages dé ^ terre ou de mei", on pénètre dans des régions in connues, que l'on compare les organismes vivants avec ceux qui otit disparu dans les grandes révolutions dé

notre planète, à mesure que les miscroscopeg se perfectionnent, et que l'on apprend à s'en servir avec plujâ

de discernement. Au sein de cette immense variété de productions animales et végétales, dans le jeu de leurs périodiques transformations, se renouvelle sans cesse le mystère primordial de tout développement organique, ce problème de la métamorphose que Gœthe a traité avec une sagacité supérieure , et qui naît du besoin que nous éprouvons de réduire les formes vitales à un petit nombre de types fondamentaux. Au milieu des richesses de la nature et de cette accumulation croissante des observations^ l'homme se pénètre de la conviction intime qu'à la surface et dans les entrailles de la terre, dans les profondeurs de la mer et dans celles des cieux, même après des milliers d'années, « l'espace ne manquera pas aux conquérants scientifiques. » Le regret d'Alexandre (12) ne saurait s'adresser aux progrès de l'observation et de l'intelligence.

Des considérations générales, qu'elles aient rapport à la matière agglomérée en corps célestes ou à la distribution géographique des organismes terrestres, ne sont pas seulement plus attrayantes par ellesmêmes que les études spéciales ; elles offrent aussi de grands avantages à ceux qui ne peuvent donner que peu de temps à ce genre d'occupations. Les différentes branches de l'histoire naturelle ne sont accessibles que dans certaines positions de la vie sociale; elles ne présentent pas le même charme dans chaque saison, sous chaque climat. Dans les zones inhospitalières du nord, nous sommes privés pendant longtemps du spectacle qu oftent à nos regards les forces productives de la

nature organique; et si notre intérêt est fixé sur une seule classe d'objets, les récits les plus animés des voyageurs qui ont parcouru les pays lointains, n'auront aucun attrait pour nous, à moins de toucher aux objets même de notre prédilection.

De même que l'histoire des peuples, si elle pouvait toujours remonter avec succès aux véritables causes des événements, parviendrait à résoudre Féternelle énigme des oscillations qu'éprouve le mouvement tour à tour progressif ou rétrograde de la société humaine ; de même aussi, la description physique du monde, la science du Cosmos, si elle était conçue par une forte intelligence et fondée sur la connaissauce de tout ce que Ton a découvert jusqu'à une époque donnée^ ferait disparaître une partie des contradictions que semble offrir au premier abord la complication des phénomènes , et qui tiennent à une multitude de per^ turbations simultanées. La connaissance des lois, qu'elles se révèlent dans les mouvements de l'océan, dans la marche calculée des comètes, ou dans les attractions mutuelles des étoiles multiples, augmente le sentiment du calme de la nature. On dirait que « la discorde des éléments, » ce long épouvantai! de l'esprit humain dans ses premières intuitions, s'apaise à mesure que les sciences étendent leur empire. Les vues générales nous habituent à considérer chaque organisme comme une partie de la création entière, à recomialtre dans la plante et dans l'animal^ non l'espèce isolée , mais une forme liée, dans la chaîne des êtres, à d'autres formes vivantes ou éteintes. Ellos

nous aident à saisir les rapports qui existent entre les découvertes les plus récentes et celles qui les ont préparées. Relégués sur un point de Tespace, nous n en recueillons qu'avec plus d'avidité ce qui a été observé sous diiTérents climats. Nous aimons à suivre d'audacieux navigateurs au milieu des glaces polaires 9 jusqu'au pic de ce volcan du pôle antarctique, dont les feux sont visibles pendant le jour à de grandes distances. Nous parvenons même à comprendre quelques-unes des merveilles du magné-* tisme terrestre, et les résultats que Fon peut attendre des nombreuses stations disséminées aujom'd'hui dans les deux hémisphères, pour épier la simultanéité des perturbatio][iB, la fréquence et la durée des orageM magnétiques.

Qu'il me soit permis de faire quelques pas de plus dans le champ des découvertes dont les conséquences ne peuvent être appréciées que par ceux qui se sont livrés à des études de physique générale. Des exemples choisis parmi les phénomènes qui ont surtout fixé l'atrtention dans ces derniers temps répandront un jour nouveau sur les considérations précédentes. Sans une connaissance préliminaire de l'orbite des comètes, on ne comprendrait pas de quelle importance est la dé-i couverte de la comète d'Encke, dont l'orbite elliptique est incluse dans les étroites limites de notre sys* tème planétaire, et qui a révélé l'existence d'un fluide éthéré, tendant à diminuer la force centrifuge et la durée des révolutions. A une époque où tant de gens, curieux d'un demi-savoir, se plaisent à mêler

anx ccntersations du jour de vagues aperous scientifiques, les craintes que Ton se créait jadis au sujet du choc des corps célestes, ou d'un prétendu déran* gement des climats, se renouvellent sous d'autres formes; et ces rêves de l'imagination sont d'autant plus trompeurs qu'ils ont leur source dans des prétentions dogmatiques. L'histoire de l'atmosphère et des variations annuelles qu^éprouve sa température remonte déjà assez haut pour manifester le retour de petites oscillations autour de la chaleur moyenne d'un lieu, pour nous prémunir par conséquent contre la crainte exagérée de la détérioration générale et progressive des climats de l'Europe. La comète d'Encke, une des trois eomktes intérieures^ achève sa course en douze cents jours, et , par la forme et la position de son orhite, n'est pas plus dangereuse pour la terre que la grande comète de Halley, de soixantensieize ans, moins belle en 1886 qu'en 4759, que la comète intérieure de Biela, qui coupe, il est vrai, l'orbite de la terre, mais ne peut se rapprocher beaucoup de nous que lorsque sa proximité du soleil coïncide avec le solstice d'hiver.

La quantité de chaleur que reçoit une planète, et dont la distribution inégale détermine les variations météorologiques de l'atmosphère, dépend à la fois de la force photogénique du soleil, c*est-à-dire de Tétat de ses enveloppes gazeuses, et de la position relative de la planète et du corps central. D'après les lois de la gravitation universelle, la forme de l'orbite terrestre ou r inclinaison de l'écliptique, c'egt*4*-dire

Taugle que fait Taxe de la terre avec le plan de son orbite, éprouve des variations périodiques , mais si lentes et enfermées dans des limites si étroites, que les effets thermiques ne sauraient devenir appréciables pour nos instruments actuels qu'après des milliers d'années. Les causes astronomiques auxquelles peuvent tenir le refroidissement de notre globe, la diminution de Thumidité à sa surface, la nature et la fréquence de certaines épidémies (phénomènes souvent discutés de nos jours suivant les aperçus du moyen âge), doivent être considérées comme placées hors de la portée des procédés actuels de la physique et de la chimie.

L'astronomie physique nous offre d'autres phénomènes qu'on ne saurait saisir dans toute leur grandeur, sans y être préparé par des vues générales sur les forces qui animent l'univers. Tels sont le nombre immense d'étoiles ou plutôt de soleils doubles, tour^ nant autour d'un centre de gravité commun, et révélant l'existence de l'attraction newtonienne dans les mondes les plus éloignés ; l'abondance ou la rareté des taches du soleil, c'est-à-dire de ces ouvertures qui se forment dans les atmosphères lumineuse et opaque dont le noyau solide est enveloppé ; les chutes régulières des étoiles filantes du 1 3 novembre et de la fête de saint Laurent, anneau d'astéroïdes qui coupent probablement l'orbite de la terre, et se meuvent avec une vitesse planétaire.

Si des régions célestes nous descendons vers la terre, nous désirons concevoir les rapports qui existent

entre les oscillations du pendule dans un espace réni'pli d'air, oscillations dont la théorie a été perfectionnée par Bessel, et la densité de notre planète; nous demandons comment le pendule, faisant les fonctions d'une sonde, nous éclaire jusqu'à un certain point sur la constitution géologique des couches à de grandes profondeurs. On aperçoit une analogie frappante entre la formation des roches grenues qui composent des courants de layes à la pente desTolcans actifs, et ces masses endogènes de granité, de porphyre et de ser-» pentine , qui , sorties du sein de la terre , brisent ^ comme roches d'éruption, les bancs secondaires, et les modifient par contact , soit en les rendant plus durs au moyen de la silice qui s'y introduit, soit en les réduisant à l'état de dolomie, soit enfin en y faisant naître des cristaux de composition très-variée. Le soulèvement d'Ilots sporadiques, de dômes de trachyte et de cônes de basalte par les forces élastiques qui émanent de l'intérieur fluide du globe, ont conduit le premier géologue de notre siècle, M. Léopold de Buch, à la théorie du soulèvement des continents et des chaînes de montagnes. Une telle action des forces souterraines, la rupture et l'exhaussement des bancs de roches de sédiment, dont le littoral du Chili a offert un exemple récent , à la suite d'un grand tremblement de terre, font entrevoir la possibilité que des coquilles pélagiques trouvées par M. Bonpland et par moi, sur le dos des Andes, à plus de 4600 mètres d'élévation, aient pu être portées à cette hauteur, non par l'intumescence de Tocéan, mais par des agents

volcaniques ca{ud>les de rider la croûte lamoUte de la terre*

J'appelle mlcaniêmé^ dans le sens le plus général du mot, toute action qUe Tintérieur d'une planète exercé sur sa croûte extérieure. La surface de notre globe et celle de la lune manifestant les traces de cette action qui f dans notre plabète du moins , a varié durant la suite des siècles. Ceux qui ignorent que la chaleur inté^ rieure de la terre augmente rapidement avec la pro-* fondeur, et qu'à huit ou neuf lieues de distance (1 3) le granité est en fusion, ne peuvent se former une idée précise des caiMes et de la simultanéité d'éruption, volcaniques très^oignées les unes des autres, de rétendue et dû croisement des cercles de commotions qu'offirent les tremblements de terre, de la constance de température et de Tégalité de composition chimique observées dans les eaux thermales pendant une longue suite d'années. Telle est cependant T importance de la quantité de chaleur propre à une planète, et résultant de sa condensation primitive, que Fétude dont cette quantité de chaleur est T objet jette à la fois quelque lueur sur Thistoire de l'atmosphère et sur la distribu** tion des corps organisés enfouis dans la croûte solide de la terre. Nous sommes amenés ainsi à concevoir comment a pu régner jadis sur toute la terre une température tropicale , indépendante de la latitude et produite par les profondes crevasses restées longtemps ouvertes lors du ridement et du fendillement de la croûte à peine consolidée, d'où s'exhalait la chaleur intérieure. Cette étude nous retrace un ancien état de

choses, dans lequel la température de Tatmcnsphère et les cliinats en général étaient dus bien plutôt au dégagement du calorique et de différentes émanations gazeuses, c'est-à^ire à Ténergique traction de f iniArieur sur Textérieur, qu'au rapport de la positic» de la terre tis^à«vis du corps central, le soleil.

Les régions fïroides recèlent ^ déposés dans des coU" dies sédiiuentaires, les produits des ti'opiques i dans le terrain houiller, sont renfermés des troncs de palmiers, restés sur pied et mêlés à des conifères , des fougères arborescentes, des goniatites et des poissons à écailles rhomboYdales osseuses (1 4) ; dans le calcaire du Jurà^ d'énormes squelettes de crocodiles et de plésiosaures, des planulites et des troncs de cycadées ; dans la craies de petites polythalames et des bryozoaires dont les mêmes espèces vivent encore au sein des mers actuelles ; ÛMB le tripoH cm schiste à polir, la demi^pale et l'opale farineuse, de ptiissantes agglomérations d'inftisotres siliceux qu'Ehrenberg nous a révélées sous son microscope vivifiant ; enfin , dans les ter^ faim de transport et certaines cavernes , des ossements d'éléphants , de hyènes ^ de lions. Famrlia^ rtsés comme nous le sommes aUjoUrdIroi avec les grandes vues de la physique du globe , ces produo^ tions des climats chauds , se trouvant à l'état fossile dans les régions septentrionales, n'excitent plus parmi nous une stérile curiosité *, elles deviennent les pli» dignes objets de méditations et de combinaisons nouvelles.

La multitude et la variété des problèmes que je viens

d'dborder fout naître la question desavoir si des considérations générales peuvent avoir un degré suffisant de clarté, là où manque Tétude détaillée et spéciale de l'histoire naturelle descriptive^de la géologie ou de Tastronomie mathématique. Je pense qu'il faut distinguer d'abord entre celui qui doit recueillir les observations éparses et les approfondir pour en exposer T enchaînement, et celui à qui cet enchaînement doit être transmis sous la forme de résultats généraux. Le premier s'impose l'obligation de connaître la spécialité des phénomènes ; il faut qu'avant d'atteindre à la généralisation des idées , il ait parcouru , du moins en partie, le domaine des sciences, qu'il ait observé, expérimenté, mesuré lui-même. Je ne saurais nier que là où manquent les connaissances positives, les résultats généraux qui , dans leurs rapports suivis, donnent tant de charme à la contemplation de la nature , ne peuvent pas tous être développés avec le même degré de lumière ; mais j'aime à croire cependant que , dans l'ouvrage que je prépare sur la physique du monde, la partie la plus consid^able des vérités sera mise en évidence , sans qu'il soit nécessaire de remonter toujours aux principes et aux notions fondamentales* Ce tableau de la nature, dût-il même présenter, dans plusieurs de ses parties, des contours peu arrêtés , n'en sera pas moins propre à féconder l'intelligence, à agrandir la sphère des idées, à nourrir et à vivifier l'imagination.

Ce n'est peut^tre pas à tort que l'on a reproché à plusieurs ouvrages scientifiques de l'Allemagne d'à-

— savoir tlimiuué, par raccumulation dés détails , rim>pression et la valeur des aperçus généraux ; de ne pas séparer suffisamment les grands résultats qui forment, pour ainsi dire, les sommités des sciences, de la longue énumération des moyens qui ont servi à les obtenir. Ce reproche a fait dire avec humeur au plus illustre de nos poëtes (1 5) : « Les Allemands ont le don de rendre les sciences inaccessibles. » L'édifice terminé ne peut produire Tefiet qu'on en attend , tant qu'il est obstrué par l'échafaudage qu'il a fallu élever pour le construire. Ainsi , l'uniformité de figure que Ton observe dans la distribution des masses continentales, qui toutes se terminent vers le sud en forme de pyramide, et s'élargissent vers le nord (loi qui détermine la nature des climats, la direction des courants dans l'Océan et dans l'atmosphère, le passage de certains types de végétation tropicale à la zone tempérée australe }, peut être saisie avec clarté , sans que Ton connaisse les opérations géodésiques et astronomiques par lesquelles ces formes pyramidales des continents ont été déterminées. De même, la géographie physique nous apprend de combien de lieues Taxe équatorial du globe est plus grand que l'axe polaire ; elle nous apprend Tégalité moy^uie de l'aplatissement des deux hémisphères, sans qu'il soit nécessaire d'exposer comment , par la mesure des degrés du méridien ou par des observations du pendule, on est parvenu à reconnaître que ta véritable figure de la terre n'est pas exactement celle d'un ellipsoïde de révolution régulier, et que cette figure se reflète dans les inégalités

des mouvements lunaires. Les grandes vues de la géographie comparée n ont commencé à prendre de la solidité et de F éclat tout ensemble, qu'à l'apparition de l'admirable ouvrage intitulé Études de là terre dans ses rapports avec la nature et avec l'histoire de l'homne^ où Charles Ritter a si fortement caractérisé la physionomie de notre globe ^ et montré l'influence de sa configuration extérieure f tant sur les phénomènes physiques qui s'opèrent à sa surface, que sur les migrations des peuples ^ leurs lois , leurs mœurs et tous les principaux phénomènes historiques dont elle est le théâtre.

La France possède un ouvrage immortel , VEœpo-' position du système du monde ^ dans lequel l'auteur a réuni les résultats des travaux mathématiques et astro^ nomiques les plus sublimes^ en les dégageant de Vappareil des démonstrations'!. La structure des cieux est réduite, dans ce livre, à la simple solution d'un grand problème de mécanique. Cependant, VEœpasi*tion du système du monde de Lapiace n'a jamais été taxée jusqu'ici d'être incomplète et de manquer d« profondeur. Distinguer les matériaux dissemblables^ les travaux qui ne tendent pas au même but, sépara les aperçus généraux des observations isolées, c'est le seul moyen de donner de l'unité à la physique du monde, d'éclairer les objets, d'imprimer un caractère de grandeur à l'étude de la nature. En supprimant les détails qui distraient l'attention, on n'envisage que les grandes masses, et l'on saisit par la pensée ce qui reste insaisissable à la faiblesse de nos sens.

— SS- II faut ajouter à ces considérations que T exposition des résultats est singulièrement favorisée de nos jours par rheureuse révolution qu'ont subie , depuis la fin du dernier siècle, les études spéciales^ surtout celles de te géologie ^ de la chimie ^ et de l'histoire naturelle descriptive 4 A medure que les lois se généra-lisent f que les sciences se fécondent mutuellement ^ qu'en s' étendant elles s'imissent entre elles par dea liens plud nombreux et plus intimes^ le développement des vérités générales peut être concis sans devenir silperficielé Au début de la civilisation humaine, tous les phénomènes paraissent isolés ; la nmltiplicité des observations et la réflexion les rapprochent et font connaître leur dépendance mutuelle. S'il arrive pour^ tant que, dans un siècle caractérisé , comme le nôtre, par les progrès les plus éclatants, un manque de liaison des phénomènes entre eux se fasse sentir pour certaines sciences ^ on doit s'attendre à des décou^ vertes d'autant plus importantes que ces mêmes sciences ont été cultivées avec une sagacité d'observations et une prédilection toutes particulières. C'est ce genre d'attente qu'excitent la météorologie, plusieurs parties de l'optique , et , depuis les beaux travaux de Melloni et de Faraday, l'étude du calorique rayonnant et de Tôlectro-magnétisme. Il reste là à recueillir une riche moisson, bien que la pile de Yolta nous liiontre déjà une liaison intime entre les phénomènes élec^ triques, magnétiques et chimiques. Qui oserait affirifter aujourd'hui que nous connaissons avec précision Id partie de l'atmosphère qui n'est pas de l'oxygène,

que des millièmes de substances gazeuses agissant sur nos organes ne sont pas mêlées à l'azote , qu'on ait même découvert le nombre entier des forces qui existent dans Tunivers ?

Il n'est point question , dans cet essai sur la physique du monde, de réduire l'ensemble des phénomènes sensibles à un petit nombre de principes abstraits, ayant leur base dans la seule raison. La physique du monde, telle que j'entreprends de Texposer, n*a pas la prétention de s'élever aux périlleuses abstractions d'une science purement rationnelle de la nature ; c'est une géographie physique réunie à la des^ criplion des espaces célestes et des corps qui remplissent ces espaces. Etranger aux profondeurs de la philosophie purement spéculative , mon essai sur le Cosmos est la contemplation de l'univers , fondée sur un empirisme raisonné, c'est-à-dire sur l'ensemble des faits enregistrés par la science , et soumis aux opérations de l'entendement qui compare et combine. C'est dans ces limites seules que l'ouvrage que j'ai osé entreprendre, rentre dans la sphère des travaux auxquels a été vouée la longue carrière de ma vie scientifique. Je ne me hasarde pas dans une sphère où je ne saurais me mouvoir avec liberté, quoique d'autres puissent à leur tour s'y essayer avec succès. L'unité que je tâche d'atteindre dans le développement des grands phénomènes de l'univers est celle qu'ofirent les compositions historiques. Tout ce qui tient à des individualités accidentelles, à l'essence variable de la réalité, qu'il s'agisse de la forme

d6S êtres et du groupement des corps , ou de la lutte de rhomme contre les éléments et des peuples contre les peuples y ne peut être déduit des idées seules, c'est-à-dire rationnelleinent construit.

Je crois que la description de l'univers et l'histoire civile se trouvent placées au même degré d'empirisme ; mais en soumettant les phénomènes physiques et les événements au travail de la pensée, et en remontant par le raisonnement aux causes, on se pénètre de plus -en plus de cette antique croyance , que les forces inhérentes à la matière et celles qui régissent le monde moral exercent leur action sous l'empire d'une nécessité primordiale, et selon des mouvements qui se renouvellent périodiquement, bien qu'à des intervalles inégaux. C'est cette nécessité des choses, cet enchaînement occulte, mais permanent, ce retour périodique dans le développement progressif des formes , des phénomènes et des événements , qui constituent la nature obéissant à une première impulsion donnée. La physique, comme l'indique son nom même, se borne à expliquer les phénomènes du monde matériel par les propriétés de la matière. Le dernier but des sciences expérimentales est donc de remonter à l'existence des lois, et de les généraliser progressivement. Tout ce qui va au delà n'est pas du domaine de la physique du monde, et appartient à un genre de spéculations plus élevées. Emmanuel Kant, du très-petit nombre des philosophes qu'on n a pas accusés d'impiété jusqu'ici , a marqué les limites des explications

physiques avec une rare sagacité , danç son célèbre Essai sur la ihéoriù et la construction des Cieuœ, publié à Kœnigsberg en 1755*

L'étude d'une science qui promet de nous conduire à travers les vastes espaces de la création, ressemble à un voyage dans un pays lointain. Avant de T entreprendre , on mesure souvent avec méfiance ses promptes forces et celles du guide qu'on a choisi. La crainte qui a pour cause T abondance et la difficulté des matières diminue, si l'on se rappelle, comme jaous l'avons énoncé plus haut, qu'avec la richesse des observations a augmenté aussi, de nos jours, la connaissance de plus en plus intime de la connexité des phénomènes. Ce qui , dans le cercle plus étroit de notre horizon , a paru longtemps inexplicable, a souvent été éclairci d'une manière inopinée par des recherches faites sous des zones lointaines. Dans le règne animal, comme dans le règne végétal , des formes organiques restées isolées ont été liées par des chaînons intermédiaires, par des formes ou types de traasition. Des espèces , des genres , des familles entières, propres à un continent, se montrent comme reflétés dans des formes analogues d'animaux et de plantes du continent opposé, et ainsi se complète la géographie des êtres. Ce sont, pour ainsi dire, des équivalents qui se suppléent et se remplacent dans la grande série des organismes. La transition et Tenchatnement se fondent tour à tour sur un amoindris* sèment ou un développement excessif de certaines parties, sur des soudures d'organes distincts , sur la

prépondérance qui résulte d'un manque d'équilibre dans le balancement des forces , sur des rapports avec des formes intermédiaires, qui , loin d'être permanentes , caractérisent seulement certaines phases d'un développement normal. Si , des corps doués de la vie , nous passons au monde inorganique , nous y trouverons des exemples qui caractérisent à un haut degré les progrès de la géologie moderne. Nous reconnaîtrons comment, d'après les grandes vues d'Elie de Beaumont, les chaînes de montagnes qui divisent les climats, les zones végétales et tes races des peuples, nous révèlent leur âge relatif, et par la nature des bancs sédimentaires qu'elles ont soulevés, et par les directions qu'elles suivent au-dessus des longues crevasses, sur lesquelles s'est fait le ridement de la surface du globe. Des rapports de gisement dans des formations de trachyte et de porphyre syénitique^ de diorite et de serpentine, qui sont restés douteux dans les terrains aurifères de la Hongrie, dans l'Oural , riche en platine, et à la pente sud-ouest de l'Altaï sibérien, se trouvent éclaircis par des observations recueillies sur les plateaux de Mexico et d'Antioquia, dans les ravins insalubres du Choco. Les matériaux que la physique générale a mis en œuvre dans les temps modernes, n'ont pas été accumulés au hasard. On a reconnu enfin, et cette conviction donne un caractère particulier aux investigations de notre époque, que les courses lointaines, qui longtemps n'ont servi qu'à fournir la matière de récits aventureux, ne peuvent être instructives qu autant que

le Toyageur coûuatt l'état de la scieDce dout il doit éteudre le domaiue, qu' autant que ses idées guident ses recherches et l'initient à Tétude de la nature.

C'est par cette tendance vers les conceptions générales, périlleuse seulement dans ses abus, qu'une partie considéral)le des connaissances physiques déjà acquises peut devenir la propriété commune de toutes les classes de la société; mais cette propriété n'a de la valeur qu'autant que Tinstruction répandue contraste, par l'importance des objets qu'elle traite et par la dignité de ses formes , avec ces compilations peu substantielles que, jusqu'à la Bn du dix-huitième siècle, on a signalé par le nom impropre de savoir popu-laire. J'aime à me persuader que les sciences exposées dans un langage qui s'élève à leur hauteur, grave et animé à la fois, doivent offrir à ceux qui, renfermés dans le cercle étroit des devoirs de la vie, rougissent d'être restés longtemps étrangers au commeTCe intime de la nature et d'avoir passé indifférent devant elle, une des plus vives jouissances que l'on puisse éprouver, celle d'enrichir l'esprit de conceptions nouvelles. Ce commerce, par les émotions qu'il fait naître, réveille, pour ainsi dire, en nous des organes qui longtemps avaient sommeillé. Nous parvenons à saisir d'un coup d'œil étendu ce qui, dans les découvertes physiques, agrandit la sphère de l'intelligence, et contribue, par d'heureuses applications aux arts mécaniques et chimiques , à développer la richesse nationale.

Une connaissance plus exacte de la liaison des phénomènes nous délivre aussi d'une erreur, trop répandue encore, c'est que, sous le rapport du progrès des sociétés humaines et de leur prospérité industrielle, tout^s les branches de la connaissance de la nature n'ont pas la même valeur intrinsèque. On établit trèsarbitrairement des degrés d'importance entre les sciences mathématiques, Tétude des corps organisés, la connaissance de l'électro-magnétisme et l'investigation des propriétés générales de la matière, dans ses divers états d'agrégation moléculaire. On déprécie étourdiment ce que l'on désigne sous le nom de recherches purementthéoriques. On oublie, et cette remarque est pourtant bien ancienne , que l'observation d'un phénomène entièrement isolé en apparence, renferme souvent le germe d'une grande découverte. Lorsque Aloysio Galvani excita pour la première fois la fibre nerveuse , par le contact accidentel de deux métaux hétérogènes, ses contemporains étaient loin d'espérer que l'action de la pile de Yolta nous ferait voir dans les alcalis des métaux à lustre d'argent, nageant sur l'eau et éminemment inflammables ; que la pile elle-même deviendrait un instrument puissant d'analyse chimique, un thermoscope et un aimant. Lorsque Huygens observa le premier, en 1678, un phénomène de polarisation, la différence qui existe entre les deux rayons dans lesquels un faisceau de lumière se partage, en traversant un cristal à double réfraction, on ne prévoyait pas que, près d'im siècle et demi plus tard , la grande découverte de la polari-

^ Ai —

^ûHon ûhrmaliqU€j pai* M. Arago , conduirait cet astronome-physicien à résoudre , au moyen d'un petit fragment de spath d'Islande, tes importantes queS^ tions de l^avoir si la lumière émane d'un corps solide ou d'une enveloppe gazeuse, si les comètes nous en* TOient de la lumière propre ou réfléchie (16).

Une estime égale pour toutes les branches des sciences mathématiques^ physiques et naturelles, est le besoin d'une époque où la richesse matérielle des nations et leur prospérité croissante sont principale^ ment fondées sur un emploi plus ingénieux et plus rationnel des productions et des forces de la nature. Il suffit de jeter un rapide coup d'œil sur l'état actuel de l'Europe pour reconnaître que, au milieu de cette lutte inégale des peuples qui rivalisent dans la car^ rière des arts industriels, l'isolement et une lenteur indolente ont indubitablement pour effet la diminu* tion ou l'anéantissement total de la richesse nationale. Il en est de la vie des peuples comme de là nature ) dont 5 selon une heureuse expression de Goethe (17)^ < le développement et le mouvement ne connaissent pas de point d'arrôt, qui a attaché sa malédiction à tout ce qui suspend la vie. » C'est la propagation des fortes études scientifiques qui con* tribuera à éloigner les dangers que je signale ici» L'homme n'a de Taction sur la nature, il ne peut s'approprier aucune de ses forces, qu'autant qu'il apprend à les mesurer avec précision, à connaître les lois du monde physique. Le pouvoir des sociétés humaines, Bacon l'a dit , c'est l'intelligence ; ce poU*.

voir s'élève et s'abaisse avec elle. Mais le savoir qui résulte du libre travail de la pensée n est pas seule* lueut une des jouissances de rhomme) il est aussi Fantique et indestructible droit de rhumanité. Il fait partie de ses richesses^ et souvent il est la compensa^ tion des biens que la nature a répartis avec parcimonie sur la terre. Les peuples qui ne prennent pas une part assez active au mouvement industriel , au choix et à la préparation des matières premières, aux applications heureuses de la mécanique et de la chimie ^ chez lesquels cette activité ne pénètre pas toutes les classes de la société, doivent infailliblement déchoir de la prospérité qu'ils avaient acquise* L'appauvrissement est d'autant plus rapide, que des états limitrophes rajeunissent davantage leurs forces par l'heureuse influence des sciences sur les arts.

De même que , dans les sphères élevées de la peii'^ sée et du sentiment, dans la philosophie, la poésie et les beaux-arts, le premier but de toute étude est un but intérieur, celui d'agrandir et de féconder l'intelligence, de même aussi le terme vers lequel les sciences doivent tendre directement, c'est lel découverte des lois , du principe d'unité qui se ré^ vêle dans la vie universelle de la nature. En pour^ suivant la route que nous venons de tracer, les études physiques n'en seront pas moins utiles aux progrès de l'industrie, qui est aussi Une noble (Conquête de l'intelligence de l'homme sur la matière. Par une heureuse connexité de causes et d' effets ^ souvent même sans que l'homme ea ait la prévision, le Vrai^

le beau, le bon se trouvent liés à Futile. L^ améliora* tion des cultures livrées à des mains libres et dans des propriétés d^une moindre étendue ; Tétat florissant des artâ mécaniques , délivrés des eâtraves que leur opposait T esprit de corporation; le commerce agrandi et vivifié par la multiplicité des moyens de contact entre les peuples, tels sont les résultats glorieux des progrès intellectuels et du perfectionnement des institutions politiques dans lesquelles ces progrès se reflètent. Le tableau de l'histoire moderne est j sous ce rapport , de nature à convaincre les plus opiniâtres.

Ne craignons pas non plus que la direction qui caractérise notre siècle, que la prédilection si marquée pour l'étude de la nature et pour les progrès de l'industrie, aient pour effet nécessaire de ralentir les nobles efforts qui se produisent dans le domaine de la philosophie, de l'histoire et de la connaissance de l'antiquité ; qu'elles tendent à priver les productions des arts, charme de notre existence , du souffle vivifiant de l'imagination. Partout où, sous l'égide d'institutions libres et d'une sage législation, tous les germes de la civilisation peuvent se développer pleinement, il n'est pas à craindre qu'une rivalité pacifique nuise à aucune des créations de l'esprit. Chacun de ces développements offre des fruits précieux à l'état, ceux qui donnent la nourriture à l'homme et fondent sa richesse physique, aussi bien que ceux qui, plus durables, transmettent la gloire des peuples à la postérité la plus reculée» Les Spartiates, malgré leur au^

térité dorieime, priaient les dieux « de leur accorder les belles choses avec les bonnes (18). »

Je ne développerai pas davantage ces ccmsidérations si souvent exposées sur F influence qu'exercent les sciences mathématiques et physiques, en tout ce qui tient aux besoins matériels de la société. La carrière que je dois parcourir est trop vaste pour me permettre d'insister ici sur l'utilité des applications. Accoutumé à des courses lointaines , peut-être ai-je le tort de dépeindre la route comme plus frayée et plus agréable qu'elle ne l'est réellement : c'est, on le sait, l'habitude de ceux qui aiment à guider les autres jusqu'aux sommets de hautes montagnes. Ils vantent la vue dont on jouit , lors même qu'une grande étendue de plaines reste cachée dans les nuages; ils savent qu'un voile vaporeux et à demi -diaphane a un charme secret, que l'image de l'infini lie le monde des sens au monde des idées et des émotions. Pareillement aussi , de la hauteur à laquelle s'élève la physique du monde, T horizon ne se montre pas également éclairé et bien arrêté dans toutes ses pac^ ties. Mais ce qui pourra rester vague et voilé ne le sera pas seulement par suite de l'état d'imperfection de quelques sciences ; ce sera plus encore la faute du guide qui a imprudemment entrepris de s'élever jusqu'à ces sommités.

L'introduction au Cosmos n'avait pas du reste pour but de faire valoir l'importance et la grandeur de la physique du monde, lesquelles ne sont pas contestées de nos jours. J'ai voulu seulement prouver

que, sans nuire à la solidité des études spéciales, ort peut généraliser les idées , les concentrer dans un foyer commun, montrer les forces et les organismes de la nature comme mus et animés par une même impulsion. « La nature, dit Schelling dans son poétique discours sur les arts, n'est pas une masse inerte ; elle est, pour celui qui sait se pénétrer de sa sublime grandeur, la force créatrice de l'univers, force sans cesse agissante , primitive , étemelle , qui fait naître dans son propre sein tout ce qui existe, périt et renaît tour à tour. »

En reculant les limites de la physique du globe, en réimîssant sous un même point de vue les phénomènes que présente la terre avec ceux qu'embrassent les espaces célestes, on s'élève à la science du Cosmos, c'est-à-dire que Ton convertit la physique du globe en une physicjue du monde. L'une de ces dénominations est formée à l'imitation de l'autre j mais la science du Cosmos n'est point l'agrégation encyclopédique des résultats les plus généraux et les plus Importants que fournissent les études spéciales. Ces résultats ne donnent que les matériaux d'un vaste édifice ; leur ensemble ne saurait constituer la physique du monde, cette science qui aspire à faire connaître faction simultanée et le vaste enchaînement des forces qui animent l'univers. La distribution des types organiques selon les rapports de latitude, de hauteur et de climats, en d'autres termes , la géographie des plantes et des animaux , est tout aussi différente de la botanique et de la zoologie descrip-

tiyeg y que Test la géologie de la mméralogie propre* meut. dite. La physique du monde up doit pas par conséquent être confondue avec ces Encyclapédie$ des Sciences naturelles publiées jusqu'ici y et dont 1^ titre est aussi vague que les limites en sont mai tracées. Dans T ouvrage qui nous occupe, les faits partiels ne seront considérés que dans leurs rapports avec le tout. Plus ce point de vue est élevé, et plus l'exposition de notre science réclame une méthode qui lui soit propre, un langage animé et pittoresque.

En effet, la pensée et le langage sont entre eux dans une intime et antique alliance. Lorsque, par l'originalité de sa structure et sa richesse native, la langue parvient à donner du charme et de la clarté aux tableaux de la nature ; lorsque , par l'heureuse flexibilité de son organisation, elle se prête à peindre les objets du monde extérieur, elle répand en même temps comme un souffle de vie sur la pensée. C'est par ce reflet mutuel que la parole est plus qu^un signe ou la forme de la pensée. Son influence bienfaisante se manifeste surtout en présence du sol natal, par l'action spontanée du peuple, dont elle est la vivante expression. Fier d'une patrie qui cherche à concentrer sa force dans l'unité intellectuelle, j'aime à rappeler, par un retour sur moi-même, les avantages qu'offre à l'écrivain l'emploi de l'idiome qui lui est propre, le seul qu'il puisse manier avec quelque souplesse. Heureux s'il lui est donné, en exposant les grands phénomènes de l'univers, de puiser dans les

profondeurs d'une langue qui, depuis des siècles, par le libre essor de la pensée comme par les œuvres de r imagination créatrice, a si puissamment influé sur les destinées humaines.

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