CHAPITRE V
Le colonel des colonels.
La journée n'avait pas été heureuse pour Arroyo. Il semblait que le retour subit de son plus implacable ennemi , le 'colonel Très Villas, eût été le signal de la série de désappointements successifs qu'il avait éprouvés ce jour-là.
Dix hommes de sa bande avaient péri, par suite de la sortie les assiégés del Valle; don Rafaël en avait tué deux autres, it il avait échappé à toutes les poursuites. Gaspar et le Za- )Ote n'avaient pu être repris, malgré ses ordres.
L'humeur sanguinaire du guérillero s'accrut de ces conre-temps, et, pour donner quelque soulagement à sa ceère, il avait résolu de s'emparer, sans plus tarder , de l'ha- ; ienda de San-Carlos. Outre que les conseils de Bocardo j'.vaient germé dans son esprit et y avaient fait naître des ésirs qu'il était pressé de satisfaire, l'hacienda pouvait evenir pour lui , en la fortifiant quelque peu , un repaire im- >renable Arroyo ignorait la résistance qu'il pourrait y trouver, et ien résolu , quand il s'en serait emparé , à livrer avec toutes- 3s forces réunies un assaut furieux à l'hacienda del Valle. en avait rappelé le détachement qui la bloquait, et, à. la
tête de toute sa guérilla , forte d'environ cent trente hommes , il avait marché contre San Carlos.
Ceci explique comment le capitaine Lantejas avait pu , sans tomber entre les mains des bandits d'Arroyo , s'approcher del Valle et gagner le gué abandonné momentanémen par leur chef.
Quelque nombreux que fussent les domestiques de doi Fernando Lacarra, il n'avait pas songé à opposer lamoindr* résistance à la sommation qui lui fut faite d'ouvrir les porte; de son domaine.
Ayant vécu jusqu'alors dans une neutralité parfaite, étan connu dans le pays pour ses sentiments sympathiques à Fin surrection, le jeune Espagnol espérait en être quitte pou une forte rançon en vivres et en argent. Cependant, quoiqu'i ignorât les dispositions d'Arroyo envers doîia Marianita, pou la soustraire à la vue des bandits, il avait jugé prudent de 1 cacher dans une des pièces les plus reculées de l'hacienda où personne n'aurait pu la trouver, à moins que toute la mai son ne fût mise au pillage.
A cette précaution , il ajouta celle de dire au capitain qu'elle était absente.
Malheureusement pour lui , les choses avaient tourné au trement, et il se trouva pris entre les exigences des deux associés : l'un qui voulait sa femme, l'autre, non pas un rançon, mais sa maison et tout ce qu'elle contenait de ri chesses , que la renommée avait grossies comme cela arriv d'habitude.
C'était à ce même moment, où le jeune Espagnol essaya en vain de soustraire sa femme et son argent à la doub! convoitise des deux bandits , que l'aspect de ces flamme étranges, dont s'illuminaient les vitres de l'hacienda, ren plissait l'âme de don Cornelio d'une terreur superstitieuse.
Comme il se demandait encore ce que pouvaient être ce lueurs sinistres et ce blanc fantôme qui venait de se montre
un instant à ses yeux, les torches disparaissaient de la terrasse de l'hacienda
En même temps, quatre ou cinq cavaliers sortaient au galop par la porte qui s'ouvrait. Ces cavaliers poussaient des cris sauvages , et l'un d'eux aperçut sans doute le capitaine , car un éclair brilla dans ses mains, une détonation suivit l'éclair, et don Cornelio entendit une balle siffler près de sa tête.
Incertain jusqu'alors s'il devait fuir ou attendre , à tous risques, le retour de ses compagnons, le capitaine , dès ce J moment , n'hésita plus.
p Depuis ses mésaventures par suite des économies pater-
f nellss , don Cornelio avait pris en horreur les montures
même médiocres; il s'était donc pourvu, en partant, d'un
excellent cheval, et, sachant qu'il était bon coureur, il pi—
1 qua des deux , à peu près dans la direction qu'il plut à l'ani-
f mal de choisir, mais toutefois en sens inverse des cavaliers,
qui, de leur côté, se mirent à sa poursuite avec de grands
cris.
Oubliant Costal et Clara, le capitaine fuyait comme le
vent, et, monté comme il l'était, il eût sans doute déjoué
'fila poursuite des cavaliers, si son cheval ne se fût abattu
ji en heurtant dans l'obscurité les racines saillantes d'un gros
)i arbre.
i La chute fut si brusque et si violente , que don Cornelio rimit lancé par-dessus la tête de l'animal , et que la mollesse du terrain sur lequel il tomba l'empêcha seule de se briser H les os. Malheureusement il ne put se relever assez promptei (ment pour qu'un des cavaliers qui le suivaient n'eût le temps èfde lui jeter son lazo autour du corps.
i De qui le capitaine était-il prisonnier? Voilà ce qu'il ignorait, dans l'incertitude où il se trouvait relativement aux «possesseurs de l'hacienda de San Carlos. Quand il put se «remettre sur ses jambes , il entendit une voix lui adres-
ser cette embarrassante question : « Espagne ou indépendance? »
Pendant le moment de silence que don Cornelio gardait avant de répondre catégoriquement , l'homme qui lui avait lié les bras et le corps fut rejoint par trois autres bandits , tandis que le cinquième s'occupait à rattraper le cheval fugitif du capitaine.
Un cercle menaçant se forma autour de don Cornelio. Quant à la mine de ceux qui le formaient , elle était des moins douteuses et paraissait des plus sinistres.
<t Espagne ou indépendance? » répéta l'un d'eux.
Si brusquement sommé de montrer son drapeau , le capitaine , ignorant quel parti suivaient ces inconnus , ne répondit rien encore à cette nouvelle question.
« Bon! dit l'un des agresseurs, celui-ci est sans doute le camarade des deux autres ; emmenons-le à l'hacienda comme eux. »
A ces mots , don Cornelio fut poussé sans cérémonie dans les bras d'un autre , car ses liens l'empêchaient de marcher.
« Tiens 1 s'écria celui-ci en reconnaissant la couleur de sa peau, celui-ci est blanc!
— Blanc , noir et rouge ; il ne manque plus qu'un métis à la collection , » ajouta un troisième.
Ce fut ainsi que le capitaine apprit que ses deux compagnons étaient tombés dans quelque embuscade et prisonniers comme lui.
Il ignorait encore cependant s'il avait affaire à des royalistes ou à des insurgés , et il résolut de s'en assurer.
« Que veut-on de moi? demanda-t-il d'une voix pleine d'émotion.
— Peu de chose , répondit un cavalier : clouer ta tête à la place de celle de Lantejas.
— Caramba! s'écria don Cornelio, c'est moi qui suis l'insurgé Lantejas. envoyé par Morelos à Oajaca. »
Des éclats de rire sauvage accueillirent cette déclaration.
« Demonio! dit le cinquième cavalier en rejoignant ses camarades à son tour, ce n'est pas sans difficulté que j'ai rattrapé ce maudit cheval; heureusement qu'il en vaut la peine. »
Le son de cette voix n'était pas inconnu au capitaine , et il espéra un instant une chance favorable; mais il dut presque aussitôt renoncer à cet espoir.
« Alabado sea Dios%\ s'écria le cavalier, voici mon dolman. »
Don Cornelio ne put méconnaître le drôle qui , le matin , avait trouvé sa veste brodée si fort à son goût, le Gaspacho, en un mot.
« Quelle heureuse rencontre ! Ce dolman est trop grand pour vous , l'ami , » reprit le bandit.
En parlant ainsi , le Gaspacho ôtait sa veste usée , et ce geste était assez significatif pour que le capitaine ne s'y méprît point.
« Tel qu'il est , je m'en contente , se hâta de dire le capitaine.
— Ta! ta! » riposta le bandit.
Et , sans que don Cornelio osât trop s'y opposer , le Gaspacho lui enleva prestement son dolman de dessus les épaules.
« Au fait, quand on n'a plus de tête, un chapeau est fort inutile , » dit un autre.
Le chapeau du capitaine suivit son dolman , et , quand ces deux objets eurent passé sur la tête et les épaules des bandits , comme il n'avait plus rien qui put tenter leur cupidité, il fut débarrassé du lazo et reçut l'ordre de suivre ses spoliateurs; ce qu'il fit docilement en pensant que la présence du Gaspacho parmi eux annonçait qu'ils étaient de la bande d'Arroyo.