‹ Costal l'IndienChapitre 4 sur 42 · Que Dieu me protège · texte numérisé non relu

Que Dieu me protège

vibrants comme une flèche' qui frémit encore après avoir frappé le but , tandis que ses deux petits venaient se grouper à ses côtés.

Cependant le canot , privé de ses avirons , dérivait tout doucement et commençait à tournoyer, gardant toujours ainsi là même distance avec le tigre accroupi sur le cadavre du buffle à moitié enfoncé dans l'eau.

« De par tous les diables ! s'écria l'Indien impatienté, maintenez donc la pirogue *au fil de la rivière ; autrement il n'y a pas de raison pour que nous nous joignions jamais, ce jaguar et moi. Là.... c'est bien, à la bonne heure; la main ferme, il ne faut pas déranger la mienne. Il est important que je tue l'animal du premier coup , sans quoi l'un de nous est perdu ; car nous aurions à lutter contre le mâle blessé et la femelle pleine de vie. »

Le jaguar descendait tranquillement le cours de l'eau sur son piédestal flottant , et la distance se comblait petit à petit entre la pirogue et lui. Déjà on pouvait distinguer nettement ses yeux de feu roulant dans leurs orbites, et les ondulations de sa queue qui s'agitait en serpentant. L'Indien le visait au mufle et allait lâcher la détente de sa carabine , lorsque la pirogue commença de remuer si étrangement, qu'elle semblait soulevée par la houle de la mer.

« Que diantre faites-vous donc, Clara? s'écria l'Indien avec colère ; il me serait impossible ainsi d'attraper tout un troupeau de tigres. %

Mais, soit que Clara le fît à dessein, soit que la terreur troublât ses sens , les oscillations devenaient de plus en plus violentes sous son aviron convulsif.

« Le diable vous emporte ! s'écria de nouveau l'Indien avec rage ; je le tenais là, entre les deux yeux. »

Et, déposant sa carabine, il arracha les rames des mains de Clara.

Ce ne fut pas, toutefois, sans qu'une longue minute s'écou-

làt qu'il put réparer la maladresse de son compagnon, et il allait reprendre son arme , quand le jaguar poussa un rugissement formidable, puis, enfonçant ses crocs aigus dans le cadavre du buffle , il en arracha un lambeau sanglant, prit un élan terrible, et, tandis que le corps flottant, repoussé par ses jarrets nerveux, s'enfonçait en tournoyant dans l'eau pour reparaître à dix pas plus loin , le tigre avait pris pied , d'un bond , sur la rive occupée par sa femelle.

L'Indien lâcha vainement un juron de païen; il n'était plus temps : quelques autres bonds avaient jeté le tigre près de sa compagne, hors de portée de sa carabine.

Le couple féroce sembla hésiter un instant, et, poussant un double rugissement de menace, auquel se joignirent ceux des deux cachorros, tous tes quatre s'élancèrent en bondissant vers les limites de l'horizon.

« Allez! allez, coquins! je vous retrouverai, s'écria Costal, sans pouvoir s'empêcher, malgré son désappointement, de suivre des yeux ces habitants du désert, qui, dans leur course rapide, semblaient à peine effleurer l'herbe de la savane.

— C'est égal ! reprit. l'Indien en s'adressant à Clara dont les yeux brillaient de plaisir, vous pouvez vous flatter de m'avoir fait manquer un beau couple de jaguars. y>

Et Costal fit force de rames pour regagner l'endroit de la rive où il s'était embarqué.

La rivière charriait encore le cadavre du buffle dans ses eaux plus assombries , et déjà depuis longtemps les deux jaguars avaient disparu au milieu de la brume rouge.

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