Côte occidentale d'Afrique
De toutes les parties du monde susceptibles d'offrir un vaste champ à l'activité des explorateurs, l'Afrique est, sans contredit, celle qui, de nos jours, est plus particulièrement l'objet des tentatives de pénétration des explorateurs des diverses nations européennes.
A l'heure même où nous écrivons, le continent noir est sillonné dans tous les sens par une foule de hardis pionniers. Français, Anglais, Allemands, Portugais, Belges, etc.; les uns déjà illustres par de retentissants voyages, les autres sans passé, mais avides d'attacher leur nom à l'une de ces odyssées géographiques de notre époque. C'est avec un palpitant intérêt, mêlé de vives inquié-
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tudes, que l'on suit leur marche audacieuse, semée de luttes et de périls sans nombre, enveloppée le plus souvent d'un voile mystérieux que déchire brusquement, de temps à autre, la vague nouvelle de leur passage sur un point à peine connu de Timmense continent, celle de quelque importante découverte, ou le bruit de quelque événement tragique dont ils ont été les victimes. Les uns et les autres rivalisent d'ardeur pour ouvrir à l'influence de leur pays quelque contrée inexplorée, quelque voie nouvelle par laquelle puissent s'écouler ses produits; pour découvi'ir quelque source de richesse inexploitée, dont ils puissent faire profiter son commerce et son industrie.
Ce sont là, certes, entreprises nationales, pour la plupart fécondes en résultats commerciaux, scientifiques, etc. ; œuvres de civilisation et de progrès qui font honneur à ceux qui les accomplissent comme aux peuples qui les secondent de leurs eff'orls.
Ce grand mouvement d'expansion coloniale est né, on ne peut le mettre en doute, de besoins réels, de graves préoccupations de la part de ces nations : la recherche de larges débouchés pour permettre l'écoulement des produits que leur industrie et leur commerce ont accumulés, en quantités considérables, dans leurs centres manufacturiers, pendant cette longue période de paix que nous traversons.
Cette constatation faite, et ce juste hommage rendu à la vaillance des explorateurs africains, il serait intéressant, en ce qui concerne notre pays, d'examiner, et de tenter de déterminer, pour chacune des parties du continent africain sur lesquelles nous sommes établis, dans (pielle mesure l'État y doit soutenir de son influence ou de son action politique les efforts des particuliers ; dans quelles
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conditions et sous quelles réserves, d'autres obligations, qui sont aussi les siennes, lui permettent de s'y associer.
Il nous paraîtrait utile, dans une semblable étude, d'écarter, de prime abord, les considérations d'ordre élevé, sans doute, mais trop sentimentales, que quelques ardents partisans de l'expansion coloniale font encore valoir pour légitimer notre intervention dans certaines de ces contrées, dont ils nous sollicitent vivement de prendre possession. Si pendant longtemps la France s'est assignée la généreuse mission de porter les bienfaits de la civilisation partout où existait la barbarie, c'est, dans l'état présent de nos finances, un rôle philanthropique auquel il nous faut renoncer, car la gloire que nous en retirerions ne saurait suffire à compenser les sacrifices d'hommes et d'argent qu'il entraînerait pour le pays. Notre action pourrait utilement se borner, à cet égard, à chercher à développer les qualités intellectuelles et morales et les conditions matérielles des races avec lesquelles nous sommes en contact; et, pour atteindre ce résultat, le point essentiel sur lequel devraient porter nos efforts, serait avant tout l'abolition de l'esclavage, — cette plaie de l'Afrique.
La solution du grave problème posé plus haut est donc plutôt du ressort de l'économie politique. Il faut la demander aux leçons du passé et de l'expérience ; à une étude consciencieuse des ressources de tout genre que présentent les contrées dont on parle ; à l'examen de la possibilité d'y fonder des établissements en rapport avec l'importance des sacrifices qu'ils exigent, ou avec l'intérêt supérieur que nous pourrions avoir d'y devancer d'autres puissances rivales, en vue d'y réserver notre action pour l'avenir. Mais une pareille étude, qui comporterait l'élaboration d'une sorte
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de prooramnie de ijolitique coloniale pour chacune de nos possessions africaines, excéderait notre compétence et sortirait du cadre de cet ouvrage.
A un autre point de vue, plus général, celui de l'intérêt qu'ont les puissances européennes à pénétrer dans le continent africain, nous pouvons du moins constater qu'en ce qui concerne l'Afrique, les immenses contrées de l'intérieur qui sont l'objet de ces assauts répétés, de ces tentatives de pénétration dont nous parlions tout à l'heure, ne semblent pas jusqu'ici présenter les conditions favorables requises pour la fondation de semblables établissements.
Ou bien ce ne sont que de vastes territoires incultes, dépourvus de voies de communication, habités par des populations rares, sans besoins, sans commerce ; ou bien, elles comprennent des populations relativement denses, mais animées de cet esprit d'hostilité de religion ou de race qui caractérise toujours les premiers rapports de l'Africain avec l'Européen.
Grâce à la supériorité de leur organisation, de leur armement et de leurs moyens d'action, les puissances européennes pourraient sans doute, principalement au début d'une occupation, maintenir sous leur joug ces tribus turbulentes; mais celles-ci ne négligeraient aucune occasion de leur créer des embarras, de leur susciter des difficultés, pour les jeter hors d'un territoire dont elles ne tarderaient pas à revendiquer la libre possession.
Il ne suffirait donc pas d'aller en avant, de pénétrer de plus en plus dans les contrées de l'intérieur, soit à main armée, soit par des moyens dits pacifiques : il faudrait y rester. Et, pour cela, il faudrait y établir des points fortifiés : postes ou stations. Ces forts
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seraient disséminés d'abord sur de longs espaces ; mais l'on serait dans l'obligation de les rapprocher de plus en plus, au fur et à mesure que l'hostilité des indigènes s'accentuerait davantage.
Il faudrait des troupes pour garder ces forts. Les dépenses qui, au début, se soldent par des crédits de quelques centaines de mille francs, atteindraient bientôt des millions et, par la force même des choses, iraient en proportion toujours croissante... Telle est l'histoire de toutes les entreprises européennes qui se sont effectuées, et de celles qui sont encore à cette heure en cours d'exécution sur les différentes parties du continent africain.
Si l'on ajoute à ces obstacles ou à ces conditions défavorables d'établissement, l'inclémence du climat, partout fatal à l'Européen; le peu de valeur qu'offrent en vue de l'exportation la plupart des produits de l'intérieur, mil, arachide, riz, etc. ; si l'on considère qu'à l'exception de l'ivoire, les seuls produits rémunérateurs que l'on y trouve peuvent être fournis par les contrées du littoral, et à bien moins de frais ; on est amené par la logique à déclarer que tant que ces conditions aussi désavantageuses subsisteront, ce sera se payer de mots que de compter sur le succès de semblables entreprises.
La conclusion naturelle de ce qui précède est que, sur le continent africain, le programme politique qui nous paraît devoir être adopté est celui d'une nation voisine :
1° Prendre pied sur le plus grand nombre possible de points de la cote, non pas tant pour assurer des lieux de relâche à la marine que pour ouvrir des débouchés aux produits nationaux et y drainer les i)roduits indigènes ;
2° Favoriser, dans la môme intention, l'établissement de comp-
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toirs sur le cours des fleuves et des rivières jusqu'à Textrème limite de la navigation de ces fleuves à l'époque des hautes eaux ; ce qui permet , au moyen de postes faciles à ravitailler et d'avisos , d'assurer au commerce une protection efficace, sans avoir à recourir pour cet objet à de dispendieuses expéditions;
3" Encourager les explorations et, sous les réserves qui précèdent, toutes les entreprises individuelles ou collectives qui ne peuvent que contribuer à étendre l'influence de la nation, sa sphère d'autorité sur les grands territoires indigènes, voisins de ses possessions, et en profiter pour établir le protectorat sur ces derniers.
Ces considérations générales indiquées, venons à Tobjet de ce livre.
Nous n'avons eu nullement la prétention de faire œuvre littéraire, encore moins scientifique, et de rivaliser avec ces grands ouvrages où, comme dans V Afrique occidentale^ de M. Elisée Reclus, tout ce que l'on sait actuellement du continent africain se trouve à la fois résumé, discuté, et coordonné de telle sorte qu'il ne reste plus au temps qu'à en remplir les lacunes ou les « blancs ».
Notre but est plus modeste : nous avons voulu simplement faire faire avec nous aux lecteurs l'un de ces voyages si intéressants à la côte occidentale d'Afrique, accomplis chaque année en partie par nos vaisseaux des stations de « l'Atlantique sud, » et par nos navires-écoles Vlphigénie et la Résolue : voyages autrefois si pénibles, si périlleux, et rendus aujourd'hui si faciles, grâce à la connaissance complète que l'on possède de ces cotes et aux progrès de la navigation.
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N'avant parcouru nous-même qu'une partie des escales de ce voyao-e, nous avons puisé largement, pour décrire celles que nous connaissions moins, dans les livres des écrivains qui les ont le plus souvent visitées.
Ainsi, les descriptions proprement scientifiques ont été, pour la plupart, empruntées aux ouvrages que nous ont légués les intrépides et savants marins qui ont passé une partie de leur existence à exécuter l'hydrographie détaillée de cette côte. On sait que, dans les loisirs que leur laissaient ces travaux, ils effectuaient de nombreuses opérations de débarquement pour la destruction des foyers de traite des esclaves, ou des croisières pour atteindre les navires négriers.
La liste en est longue; ils se nomment : Bouët-Willaumez, Fleuriot de Langle, Baudin, Duburquois, Roussin, Leps, de Kerhallet, Vallon, etc.
Pour dépeindre les races qui fourmillent sur cette côte, leur mode d'existence, leurs mœurs si curieuses, nous avons fait de nombreux extraits des livres des voyageurs ou des missionnaires qui ont visité ou habité cette partie de l'Afrique. Plusieurs d'entre eux ont écrit d'ailleurs, on le verra, avec un esprit d'observation^ une précision de style, ou une couleur enfin qui donnent à leurs ouvrages un attrait tout particulier.
Pour compléter ces descriptions et mieux rendre les aspects variés d(^ cette côte, ses paysages, ses sites pittoresques, la physionomie des choses et des hommes, nous avons eu recours d'abord aux nombreux documents : aquarelles, photographies, croquis, etc., (|ue nous avons pu nous-meme recueillir au cours de nos cam[>au:nos.
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Nous avons encore largement mis à contribution les collections que possèdent les archives des ports, celles du ministère de la marine et des colonies, et qui sont très obligeamment et libéralement ouvertes à tous ceux qu'intéresse Tétude de ces questions maritimes et coloniales.
Plusieurs artistes de grand talent, dont les noms seuls sont un attrait puissant pour notre ouvrage, MM. Jeanniot, Bretegnier..., nous ont offert un concours d'autant plus précieux qu'il est amical et désintéressé, et pour lequel nous leur exprimons ici notre vive gratitude.
Enfin nous avons eu le rare bonheur d'avoir été mis en possession, par des mains amies, de peintures d'une réelle valeur artistique, représentant des vues, des scènes, des groupes se rapportant à cette partie de la côte d'Afrique « véritables petits chefsd'œuvre » suivant l'expression d'un amiral illustre « qui ont coûté « la vie à leurs auteurs et qu'il serait regrettable de voir ensevelis « dans la poussière et l'oubli. »
Deux de ces vaillants aquarellistes, Darondeau et Nousveaux, séduits par la variété et l'étrangeté des spectacles que présente cette côte, véritables natures d'élite, sont allés affronter les rudes épreuves de ce climat, ont pris part à plusieurs opérations de guerre et, victimes de leur amour pour leur art, ont eux aussi grossi le nombre de ceux qui sont morts pour avoir voulu surprendre le secret du noir continent.
Mais leurs œuvres ontmarfjué la trace de leur passage ; fpu)i(pie datant d'une quarantaine d'années, celles-ci oui, conservé, outre le piquant des peintures inédites,. toute leur valeur d'actualité. Les conditions de l'existence, l'aspect des lieux, les usages et les
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mœurs changent peu d'un siècle à l'autre sur cette terre d'Afrique, et, à plus forte raison, après un aussi petit nombre d'années.
Enfin, pour servir à l'explication de ces vues et de ces scènes que nous avons reproduites, nous n'avons pas négligé d'y joindre les anecdotes et les légendes qui les complètent. Autant qu'une longue description, les croyances d'une race et les légendes qu'elle se transmet de génération en génération la font connaître; et, pour les anecdotes, comme elles éclairent d'un mot tout un caractère, elles peuvent parfois peindre en dix lignes toute une situation.
Grâce à ces moyens, nous espérons avoir présenté, sous une forme nouvelle et intéressante, la géographie de cette partie de la côte occidentale d'Afrique qui va de la pointe septentrionale du Maroc jusqu'au Congo. Le lecteur en sera juge. Et nous, nous nous croirons assez récompensé de notre peine, si nous pouvons réussir à propager, à encourager pour notre part, ce goût des voyages et des explorations, qui a le privilège d'ouvrir à l'esprit des horizons successifs aussi variés que vastes, qui trempe les caractères, développe les qualités d'initiative, de promptitude et d'énergie, qui étend au loin enfin l'influence et le nom de la France, et qui pour toutes ces raisons, nous le répétons, doit être encouragé, — à la seule condition qu'on ne se méprenne pas sur la nature de ces encouragements eux-mêmes.
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