SUR LÀ
On admet généralement que la science médicale, ainsi que la plupart des aulres branches des connaissances humaines, telles que nous les possédons aujourd'hui, a pris naissance sur le sol privilégié de la Grèce ; et les documents historiques les plus concluants permettent en effet d'en suivre les évolutions successives depuis Hippocratejusqu'à nos jours. On admet en outre, avec toute raison, que c'est à ce grand homme que revient l'immortel et impérissable honneur d'avoir établi les lois générales et posé les vrais principes de la médecine; d'avoir, en un mot, constitué à l'état de science les notions transmises des temps anciens jusqu'à lui par une tradition confuse et mal définie, A Dieu ne plaise (jue je veuille chercher à diminuer cette gloire si justement établie! Mais l'intérêt de la vérité domine tous les autres, et nous fait un devoir de nous enquérir s'il n'existe aucun monument écrit plus ancien que la collection hippocralique, aucun livre contenant les éléments d'une science médicale déjà organisée
avec toutes les connaissances générales que comporte le nom de science. Examinons donc si d'autres peuples plus anciennement civilisés que les Grecs, mais beaucoup plus récemment connus et étudiés par nous, n'étaient pas dépositaires de traités médicaux antérieurs à ceux que nous connaissons, et en tous cas, indépendants de ces derniers.
En poursuivant mes recherches habituelles sur l'histoire de la médecine et sur les médecins de l'antiquité, je fus entraîné, il y a quelque temps, à faire des études sur la langue sanscrite et à prendre une connaissance générale de cette vaste littérature qui contient un des plus anciens livres connus, et qui ne comporte pas moins de vingt-cinq siècles dans les phases diverses de son développement. Pendant cette excursion en dehors du domaine médical, à laquelle la curiosité philologique avait la plus grande part, je ne pouvais cependant me dépouiller de mon caractère de médecin, et je me demandai bien vite si par hasard il n'existait rien d'intéressant pour notre science dans celte immense agglomération de productions religieuses, épiques , grammaticales, etc., etc.
Je me souvins alors que Rhazès, dans son grand ouvrage intitulé El Hawi^ c'est-à-dire, le continent^ rapporte assez souvent les opinions des médecins indiens; mais on n'avait pu tirer aucun parti de ces fragments épars pour se faire une idée juste du développement scientifique et de l'antiquité de la médecine dans les contrées qu'arrose le Gange. On pouvait seulement en inférer qu'il y avait eu autrefois dans ce pays une culture assez avancée delà médecine. En effet, si le peuple indien, essentiellement contemplatif et
peu soucieux des besoins matériels de la vie, a pu négliger beaucoup de sciences conduisant à des résultats pratiques, il lui était impossible de se passer de la médecine, qui est, avec la religion, la plus impérieuse nécessité des peuples, à ce point qu'aucun, même parmi les plus barbares, ne peut y échapper.
Ces considérations me firent rechercher avec soin les documents qui pouvaient avoir un rapport plus ou moins direct avec notre science, et j'appris ainsi que le texte sanscrit du plus ancien des ouvrages de médecine de l'Inde avait été imprimé à Calcutta en 18o5, et avait été traduit par un médecin allemand, M. Francis Hessler, dont le travail était en ce moment même en voie de publication. J'eus le bonheur de rencontrer un exemplaire de cet ouvrage à la Société asiatique, dont j'ai l'honneur d'être membre; et avec l'aide souvent invoquée de mon excellent ami, M. Foueaux, professeur de sanscrit au collège de France, j'ai pu prendre une connaissance assez exacte de la valeur scientifique de ce traité qui, comme je le dirai plus loin, remonte à une époque antérieure à l'ère chrétienne.
Ce livre est intitulé Susrutas^ Ayurvedas^ c'est-à-dire, Science de la médecine par Susruta. L'auteur déclare tout d'abord comment la doctrine lui a été révélée par le bienheureux D'hanvantari, espèce d'Esculape indien qui luimême avait recueilli la science de la bouche de Brahma, par l'intermédiaire des deux Asvin^ démiurges qui correspondent assez exactement aux personnages grecs de Castor et Pollux. Il y a ici, comme en beaucoup d'autres points, similitude presque complète entre la filiation des mythes indiens et des mythes grecs. 11 ne faut point
s'étonner de cette ressemblance et de ce parallélisme; on les retrouve dans la plupart des faits principaux de l'histoire primitive de ces peuples, dont la parenté originelle est d'ailleurs aujourd'hui très bien démontrée. Le sloka, ou distique qui termine le premier chapitre, rend ainsi compte de ces faits : « Celui qui étudie ce véda éternel révélé par vSvayambhu et commenté par Kastrarf/a, s'il est pur et >^ honoré par les rois, ira retrouver, après la mort des cinq w esprits vitaux, les habitants du monde d'Indra. « Or, Svayambhu signifie mot à mot «celui qui existe par lui-même» ; c'est une épithète de Brahma^ le dieu suprême. Kasiradja veut dire « seigneur ou roi de Bénarès » ; c'est une désignation de D' hanvantari ,
Comme il est facile de le prévoir, la médecine de Susruta est mêlée de légendes et de pratiques religieuses, ainsi que de principes théologiques. Aussi, pour l'exercer, fallait-il avoir obtenu la permission des brahmanes et leur être affilié, bien que d'ailleurs le médecin eût la liberté de choisir ses disciples indifféremment dans les quatre castes de l'Inde. Mais ces matières sont loin de former la partie principale de l'ouvrage; les préceptes vraiment scientifiques y sont en grande majorité. On y enseigne dès le commencement que le médecin doit se munir de toutes les connaissances qui ont quelque rapport avec la médecine, et l'on y trouve nettement formulée la règle suivante : « Celui qui « connaît complètement la doctrine, mais qui est inhabile » aux opérations, se trouble chaque fois qu'il aborde le ma- » lade, comme un soldat timide qui se présente au combat. » D'une autre part, celui qui, versé dans l'art chirurgical, met » cependant de côté la doctrine par présomption, ne mérite
» pas d'être honoré par les gens de bien. Ces deux hommes, » qui ne connaissent chacun que la moitié de l'art de guérir, » sont également incapables de bien s'acquitter de leurs » fonctions, et ressemblent à deux oiseaux qui n'auraient » qu'une aile chacun. » On voit par là que chez les Indiens la médecine n'était pas séparée de la chirurgie, et que l'art de guérir formait un tout complet sans aucun fractionnement. Susruta veut que celui qui se destine à la médecine soit noble, jeune, beau, vigoureux, pur, instruit dans les sciences sacrées, modeste, intelligent, discret et patient. Il doit se préparer par des sacrifices, des prières, des invocations, suivant les rites sacrés, et être choisi par un médecin d'une caste supérieure à la sienne. 11 ne pourra se livrer à la pratique qu'après avoir longtemps étudié et après s'être exercé un grand nombre de fois à toutes les opérations. En pubhc, il doit être digne et paraître supérieur aux autfes hommes par su tenue et sa décence ; il faut qu'il soit doux et bienveillant; il sera vêtu de blanc, aura une canne à la main, les cheveux courts et les ongles coupés; il doit éviter avec soin de babiller et de plaisanter avec les femmes. Chacun remarquera ici combien ces recommandations se rapprochent de celles qui sont contenues dans le traité hippocratique intitulé Du médecin , sauf quelques détails qui tiennent à la différence des lieux et des mœurs, Susruta prescrit, en outre, de ne jamais donner de soins médicaux aux scélérats et aux chasseurs. Ce précepte vient de ce que la religion brahmanique reconnaît le dogme de la métempsycose, et défend en conséquence de tuer les animaux. 11 enseigne qu'il y a trois moyens de reconnaître les maladies : 1* l'inspection des malades, 2' le toucher, 3° l'in-
terrogation. Il ajoute qu'on doit employer aussi le§ cinq sens pour bien diagnostiquer.
VAyurveda reconnaît cinq principes ou éléments dans la nature : ce sont Tair, le feu, la lerre, l'eau et Téther. C'est à l'aide de ces cinq éléments que Brahma crée et entretient toutes choses. Il n'échappera à personne que cette théorie de la philosophie indienne, à Taidc de laquelle elle explique tous les phénomènes naturels, diffère delà tliéorie grecque des quatre éléments par l'introduction d'un cinquième principe, l'éther, auquel on fait jouer un rôle important. Toutefois il est essentiel de remarquer qu'en médecine les Grecs admettaient le 7rveu(it.a (esprit), qui, selon eux, circulait dans les artères; et Susruta admet également que l'éther circule dans les vaisseaux rouges : caria science indienne distingue des vaisseaux noirs, qui sont les veines; des vaisseaux rouges, qui sont les artères; et enfin, chose surprenante! des vaisseaux cachés, que M. Hessler croît être les lymphatiques. Mais j'avoue qu'avant d'adopler l'opinion étrange que les Indiens ont pu connaître ces vaisseaux, j'ai besoin d'en rechercher et d'en trouver la preuve tout à fait évidente. Ainsi le cinquième élément, rejeté de la philosophie, se retrouvait dans la médecine grecque. Ces cinq principes répondent aux cinq sens, savoir : l'air au tact, le feu à la vue, la terre à l'odorat, l'eau au goût, et l'éther à l'ouïe. Ils sont, au reste, les causes éloignées des maladies, et agissent sur l'organisme humain par le moyen des saisons, des aliments, de l'atmosphère et des lieux.
Les causes prochaines des maladies sont la mauvaise répartition et le défaut d'équilibre des humeurs. 11 y a des maladies naturelles et des maladies surnaturelles ou démo-
niaques. Les maladies naturelles sont de quatre espèces : 1" les accidentelles, qui proviennent de lésions extérieures; 2" les corporelles, qui proviennent de lésions intérieures ; tV les morales , qui comprennent toutes les passions ; /r enfin, les naturelles, qui sont le propre de notre nature, comme la faim, la vieillesse, la mort, etc. Mais c'est là seulementle point de vue théorique, car, sous le rapport pratique, YAyurveda divise simplement les maladies en internes et externes. Les indications thérapeutiques pour les affections internes sonttiréesprincipalement des saisons, de râge,de la force et du caractère des sujets. La matière médicale est prise, presque entièrement, dans les règnes végétal et animal. A peine quelques substances métalliques sont-elles indiquées dans le livre de Susruta. La potasse caustique seule y est fréquemment conseillée. Du reste, les moxas, les cautères de toute espèce, les sangsues, les ventouses, les cataplasmes, les injections, les frictions, etc., etc., sont constamment recommandés. Une part très large est également faite aux moyens mystiques, aux enchantements et aux cérémonies religieuses. Il ne faut pas oublier, en effet, que notre ouvrage est un véda^ c'est-à-dire un livre sacré. Ce mot veda est pris de la racine vtrf, qui a fourni le mot latin videre, et qui exprime Tidée de voir m savoir; d'où veda signifie la science par excellence, la science sacrée.
La chirurgie de Susruta^ sans être aussi avancée ni aussi savante que celle des Grecs, est cependant dans un étal de développement dont on a droit d'être étonné ; et son exposition prouve que les médecins indiens étaient versés dans la pratique des plus grandes opérations. Ainsi on y trouve décrits la cystotomie périnéale, l'embryotomie , divers
genres d*auloplasties et de sutures, la dissection des fistules anales et des tumeurs hémorrhoïdaires. L'arsenal chirurgical est déjà considérable ; on y voit figurer différentes espèces de couteaux, de pinces, de scies, de spéculums, de sondes, d'aiguilles, de ventouses, de cautères actuels et potentiels, etc. Toutefois leurs connaissances anatomiques sont à peu près nulles, ou du moins dans une naïve enfance; car les Indiens avaient, plus qu'aucun autre peuple, le respect des morts, et leurs croyances religieuses s'opposaient aux recherches sur les animaux : d'ailleurs, ils ne sentaient probablement pas le besoin de ces études positives et précises, qui sont la gloire des écoles modernes et qui révèlent une culture intellectuelle avancée. Leur anatomie consiste donc seulement à dénommer les organes les plus apparents et à énumérer le nombre des os. Ai-je besoin d'ajouter que leur physiologie, n'ayant pas de base, ne consiste que dans des explications théoriques purement intuitives ? Mais un point sur lequel on revient avec insistance dans VAyurveda^ c'est la nécessité indispensable pour le médecin de s'exercer longtemps à la pratique des opérations. Cet exercice, sans cesse recommandé, peut avoir lieu sur toutes les productions végétales naturelles. H est même permis, pour cela, tant on y attachait d'importance! de se servir des cadavres d'animaux. Enfin, qui le croirait! il est dit dans un endroit qu'on peut apprendre à connaître les organes sur des cadavres humains, pourvu que ce soit après plusieurs jours de purifications et une multitude de préparations religieuses. Du reste, les qualités requises pour être bon opérateur sont d'être ferme , prompt, imperturbable, sans faiblesse ni crainte, et d'avoir
un instrument bien affile. 11 est impossible de ne pas rappeler ici que Celse exige du chirurgien, presque dans les mêmes termes, les mêmes qualités, auxquelles il ajoute celles d'être jeune et ambidextre.
Ces sortes de rapprochements pourraient être beaucoup plus multipliées ; mais mon intention étant de ne donner ici qu'un aperçu très général du plus célèbre et du plus ancien des livres de médecine de l'Inde, je m'abstiendrai de plus amples détails sur les doctrines qu'il contient, pour dire quelques mots de l'époque où il a été rédigé.
L'ouvrage commence par une invocation à Brahma^ à Indra et aux deux Àsvin; puis il raconte que plusieurs hommes, prenant en pitié les maux qui affligent l'humanité, vinrent trouver le bienheureux D'hanvantari et le supplièrent de leur enseigner les moyens d'y remédier. Celui-ci daigna se rendre à leurs prières, et en choisit un parmi eux pour lui dicter un abrégé de la science que Brahma lui-même avait révélée. Le disciple privilégié fut Susruta, qui rédigea VAyurveda sous la dictée de son maître. Ce livre, dont la majeure partie est en prose, contient cependant de nombreux préceptes en vers disséminés çà et là, et disposés par distiques, à la manière des Védas. Je suis très convaincu que cette partie rédigée sous la forme poétique est beaucoup plus ancienne que le reste de l'ouvrage. Ces préceptes, résultats de Texpérience et formulés en règles avant que l'écriture fût connue, durent être transmis par la voie orale de génération en génération, et pour cela il fallut se servir d'un procédé qui permît de les retenir facilement gravés dans la mémoire. Les médecins devaient les apprendre par cœur, de même que les prêtres étaient
tenus d'apprendre de la même manière, et mot à mot, les formules de prières et d'invocations. Leur rédaction sentencieuse, précise, laconique, et leur couleur religieuse donnent à ces règles canoniques quelque ressemblance avec les monuments de législation les plus primitifs, comme, par exemple, la loi romaine des Douze tables, et leur impriment un caractère d'archaïsme qu'il est impossible de méconnaître. Ces distiques ne sont donc qu'une collection d'aphorismes médicaux transmis par la tradition depuis les temps les plus anciens, et intercalés par SusriUa dans son œuvre propre. Quant au reste de l'ouvrage, il est probablement d'une date beaucoup plus récente.
Il serait sans doute très intéressant de connaître l'époque où vécut Susruta^ et où il rédigea son livre ; mais, dans l'état actuel delà science, il est absolument impossible de résoudre cette question. M. le docteur Hessler, dans le travail dont j*ai fait mention, ne craint pas d'affirmer que l'auteur de YAyurveda vivait au moins mille ans avant l'ère chrétienne. Mais il est plus facile d'affirmer que de prouver ; et la vérité m'oblige à dire qu'il ne justifie cette assertion par aucune raison bien solide. Toutefois il est peut-être possible d'établir certaines limites extrêmes, entre lesquelles on pourra placer avec vraisemblance la rédaction du livre de Susruta. Ainsi, d'abord on trouve dans le Mahabharata (1) un passage qui fait mention de VAtharvaoeda et de ses appendices, dont notre ouvrage de médecine fait partie, comme l'auteur le déclare dans son premier oîiapitre. On doit donc conclure de ce passage d'un des
(i) Mahabharata^ in nala^ lib. XH, slok. 17.
grands pôëmes épiques de Tlnde, que VAyurveda est antérieur à la rédaction du MahabharcUa. En outre, un des plus célèbres parmi les indianistes actuels, M. Wilson (1 ) , regarde comme probable qu'à une époque reculée il existait une école de médecine cilèbre à Bénarès, et déjà nous avons vu que D'hanvantari était appelé Kasiradja^ c'est-à-dire « roi ou seigneur de Bénarès », et que Susruta était son disciple. A la vérité, M. Wilson ne spécifie pas ce qu'il entend par une époque reculée ; mais il est facile de conjecturer qu'un directeur de celte école mis au rang des dieux ne peut être qu'un personnage fort ancien. Enfin Strabon (2), qui, comme on sait, vivait sous les règnes d'Auguste et de Tibère, dit, d'après Mégasthène, historien du temps d'Alexandre le Grand, que les anciens Indiens ne s'appliquaient à aucune autre science qu'à la médecine, et ajoute, ce qui est plus concluant, qu'outre les quatre éléments admis par la science grecque, ils en reconnaissaient un cinquième. Or, nous avons vu que celte théorie des cinq éléments se trouve précisément exposée tout au long dans VAyurveda,
De tous ces témoignages, dontje n'ai point épuisé la liste, il me semble résulter que la rédaction du livre de Susruta n'a pas pu avoir lieu plus tard que deux ou trois siècles avant l'ère chrétienne, et que les peuples indiens étaient en possession d'une science médicale dogmatisée longtemps avant cette époque, conune le prouve la partie du ll\Te
(1) Viuhnu purana, p. 407, n* 11 . Londres, 1840.
(2) Strabon, Géograph,, Ht. XV, cbap. i, {§ 59et 60. — Négasihéne, dans Pragm. hUl. grœe. (Éditions Firmin Didot,)
rédigée en distiques. J'ajouterai, pour faire voir en quel honneur était la médecine dans ces contrées, que dans les annales singhalaises, m\\iu\ées M ahavamsa et Soulouvamsa^ il est fait mention d'un roi deCeylan, nommé Bouddhadasa^ qui, vers le milieu du iv« siè(île de notre ère, fut un grand médecin, écrivit plusieurs livres de médecine, fonda de nombreux hôpitaux, et établit un médecin par section de dix villages.
Maintenant beaucoup se demanderont si les Grecs ont appris la médecine des Indiens, ou si ces derniers la leur ont empruntée, ou bien si la science s'est développée parallèlement et simultanément chez les deux peuples, dont pourtant l'origine était commune. Cette question est fort complexe, et ne peut être résolue d'une manière radicale et complète. D'une part, on peut remarquer que Hippocrate fmt entrer dans sa matière médicale un certain nombre de plantes indigènes de l'Inde, tandis qu'on ne trouve dans Susruia aucune indication de plantes originaires de Grèce. J'ai déjà fait voir, en outre, qu'une partie de VAyurveda présente un caractère religieux et archaïque qui la recule bien loin dans l'antiquité. Mais, d'un autre côté, il est difficile d'admettre que la science grecque n'ait point pénétré dans l'Inde à la suite des conquêtes d'Alexandre le Grand. En effet, les guerres, qui bouleversent les empires et mélangent les populations, ont cet avantage que les peuples les plus avancés en civilisation et en science, vainqueurs ou vaincus, imposent aux autres quelques-unes de leurs idées et de leurs tendances. Je n'ai rencontré jusqu'à présçnt, dans VAyurveda^ aucune trace d'emprunt fait aux Grecs ; mais si, postérieurement à l'invasion d'Alexandre, on avait
intercalé dans ce livre quelques parcelles des connaissances helléniques, ce que le caractère indien rend d'ailleurs très peu vraisemblable, il n'en faudrait rien conclure contre l'originalité de la doctrine de Susruta. Il est facile de se rendre compte que la médecine est la plus ancienne des sciences. Elle résulte de besoins tellement impérieux et inhérents à l'humanité, qu'elle a pu être dogmalisée chez plusieurs peuples à la fois sans que les uns aient eu connaissance des découvertes des autres.
Je reste donc persuadé qu'avant l'arrivée des Macédoniefis dans l'Inde, les peuples de ce pays étaient déjà^en possession d'une science médicale bien ordonnée et rédigée en corps de doctrine. Une étude plus approfondie des documenls que nous possédons sur la médecine de ces contrées si anciennement civilisées, et pourtant si nouvelles encore pour nous, permettra sans doute d'éclaircir plusieurs questions que je n'ai fait que poser ici, et de résoudre divers problèmes inséparables d'un sujet aussi complètement neuf. Pour mon compte, je tâcherai d'apporter mon tribut de travail à ce point intéressant d'histoire de la médecine.
Paris. — Imprimerie de L. Martinet, rue Mignon , 2.