PARIS GENÈVE
C d c 'Monsieur Anatole France ,
Mon cher Ami,
Avez-vous été éclairé par le Coup d’Œil sur la Magic au XIX e siècle ? Hum ! Je serais optimiste en répondant : Oui. Avec les lecteurs de l’Univers Illustré du 18 avril 1891, je suis au courant des doutes que vous a laissés ma relation des recherches du professeur Crookes. C’est comme ça! A quoi bon le dissimuler ? Vos doutes étaient de plus d’une sorte. L’un portait sur la manifestation de l’œuvre scientifique de Crookes aux curieux, qui, tout en sachant lire, ne savent s’intéresser qu’aux ouvrages écrits dans notre langue. Ce doute visait l’authenticité des documents produits dans le livre qui a fait connaître au public français les expériences de Crookes.
Suis-je d’accord avec vous en pensant que ce premier doute est levé ? Oui, n’est-ce pas ? A l’heure actuelle, vous avez la preuve que les docu ments produits dans Nouvelles expériences sur la force psychique ont été traduits sans tricherie, sans additions, sur l’ouvrage édité a Londres avec la signature originale de M. William Crookes.
LETTRE A
Par une belle soirée du mois de mai 1891, vous m’avez offert l’exemplaire de ce livre, qui avait levé votre doute. Eh! me dîtes-vous alors ,pourquoi ne jpas l'accepter? Je n’osai pas vous expliquer le pourquoi. C’eût été délicat et trop long ! Mais ce que je n’osai pas dire, je vais l’écrire. On est très hardi, la plume à la main. Je souhaitais que sur le premier folio du livre fût tracé, par votre plume, le curriculum vitœ de ce curieux exemplaire, venu tardivement entre vos mains, après s’étre tant fait tirer l’oreille, que vous n’y croyiez plus ! Vous êtes trop épris des livres, de leur histoire, de leur destinée, pour refuser satisfaction à ce souhait de bibliomane. Je ne saurais, de mqn côté, vous exprimer en termes trop vifs le plaisir que me procurera la possession de l’exemplaire de Researches IN THE PHENOMENA OF SPIRITUALISAI, OITlé de
cinq lignes de vous, racontant que vous fûtes le premier possesseur de ce précieux exemplaire.
Si experts qu’ils soient à lire les volumes ou à les écrire, les auteurs restent de grands enfants. J’écrirais volontiers qu’ils le deviennent, si ce n’était trébucher dans le paradoxe. Ce que votre main tracera sur le livre de Crookes a été prononcé par votre bouche : mes oreilles l’ont très bien entendu ! Le souvenir du risque couru par mon dire sur les expériences de Crookes, jusqu’à l’heure oû l’introuvable exemplaire vint entre vos mains, me fait convoiter la réfutation écrite de ce souvenir. Tel le tueur de fauves qui revoit dans une banale aquarelle le site où se sont déroulées les
M. ANATOLE FRANCE
péripéties de ses chasses ! Si vaine que semble l’image au prix de la réalité, la muette aquarelle sera dans le souvenir des hommes toute la scène héroïque ayant secoué les libres de son acteur, mortel et bien vite mort ! Science fragile qui s’appuie sur de légères esquisses, sur des lignes bâclées! C’est avec ces esquisses et ces lignes que se dresse l’histoire de l’homme, que se condensent en principes éternels les règles qui président aux devoirs de l’humanité et à ses fins.
Ces rapides esquisses, ces lignes brièvement tracées, que pèse leur autorité, quand la passion se met en travers ? Crookes a buriné cent pages précises*' où sont relatés au fur et a mesure de leur manifestation les phénomènes singuliers d^une jeune tille évoquée sous ses propres yeux, évoquée sous les yeux de savants amis réunis dans son laboratoire. Crookes a tracé ces pages en 1874. En 1891, Crookes est vivant, bien vivant ! Crookes jouit de la notoriété attachée au nom du plus puissant manipulateur d’idées de l’Angleterre actuelle. Crookes n’a pas publié une ligne infirmant les conclusions de ses procès-verbaux clos en même temps que les fameuses expériences de
Hélas ! depuis l’année de la clôture de ces procès-verbaux, Crookes a gardé le silence sur ces fameuses expériences ! Grave sujet de commentaires que ce silence ! Vous-méme, mon cher ami, avez métamorphosé ce silence en un argument. A moi, votre ami, de saper cette métamorphose, de
LETTRE A
la miner, de la rompre par les traits que met la balistique littéraire à la disposition de ses praticiens.
Je me suis adressé à M. William Crookes. Je l’ai invité respectueusement à résoudre cette question : Votre silence actuel sur vos recherches cle 1874 doit-il s'interpréter contre Vexactitude de ces recherches? Plus brièvement encore : Êtesvous du même avis qu'en 1874 ? Au fond, l’argumentation de l’Univers Illustré est un appel du Crookes de 1874 au Crookes de 1891 : c’est l’évocateur de Katie King désavoué par lui-même. Voilà, mon cher ami, la réponse que M. William Crookes m’a fait l’honneur de m’adresser : « From William , Crookes , 7, Kensinyton Park , Gardons. London , W. July, 17 th. 1891. Dear Sir . Sinck
rUBLISHING MY RESEARCHES ON THE PHEN0MENA
ascribed r ro Spiritualisai in 1874, i hâve seen no
IlEASON TO MODIFY ANY OF THE VIEWS THEREIN
expressed. I remain truly y ours. WILLIAM CROOKES. » Cette réponse est trop précise, mon cher ami, pour que je la commente en termes français moins expressifs. Mais il y a plus ! n’aurais-je reçu aucune réponse précise de mon illustre correspondant, je n’aurais trouvé dans le silence systématique de M. Crookes aucun argument pour ou contre les expériences de 1874.
Quant à la raison de ce point de vue, la. voici. Dans des recherches aussi sévères que lesexpé- RIENCES DE M. CROOKES EN 1874, IL Y A QUELQUE CHOSE D’INDÉPENDANT DES VARIATIONS DE L’OPINION
M. ANATOLE FRANCE
de leur auteur. Ce quelque chose, c’est l’apparition de Katie King, jeune fille nettement distincte de son médium, Miss Cook, aussi distincte que le sont deux personnes placées simultanément sous les yeux du spectateur, possédant chacune vêtements, silhouette, figure, ayant chacune ses mouvements, ta voix... Admettons, mon cher ami, que M. Crookes croie quelque jour avoir été dupe d’hallucinations quand il crut voir Katie King auprès de lui, en compagnie de Miss Cook. Cette hallucination, M. Crookes en a été dupe en compagnie de dupes de peu d’imagination, qui s’appellent les clichés photographiques. Que M.
Crookes convienne avoir été dupe, c’est bien ! mais, ses clichés conviennent-ils avoir été dupes ? Leur silence doit-il être considéré comme un désaveu ? Il le faut, pour que le désaveu du savant auteur des expériences ait un sens.
Comment se tirer de là ? Il n’y a pas moyen, à moins d’admettre que les clichés aient été influencés par un procédé blâmable, du genre de celui qui lut reproché amèrement à certain photographe parisien par le sceptique tribunal de la Seine.
MM. Crookes et Russel Wallace, escrocs ou mystificateurs ! Les vilains mots et le fâcheux dilemme ! Je n’insiste pas. Les extrêmes ne sont pas mon fait. Je tiens à m’excuser auprès de deux sivants, gloire de l’Angleterre et honneur de l’humanité, si j’ai rapproché leurs noms de qualificatifs aussi décriés. Mon excuse est dans l’hon-n nêteté de mon intention.
LETTRE A
Pour expliquer le silence de M. Crookes pendant les dix-sept années écoulées de T874 à 1891, voici, mon cher ami, l’explication que je vous propose. J’ai retracé à la page 227 de cet ouvrage, les contrariétés d’un docteur ayant eu des familiarités avec un revenant. La double aventure que j’y conte est un souvenir personnel rapporté par le docteur Gibier dans son livre sur le Spiritisme. Je ne cite ni la page ni le titre : je ne les ai pas sous la main. Je pourrais conter une aventure semblable : le professeur Crookes en serait le héros. La principale différence consiste en ce que le professeur Crookes était membre de la Société Royale, arrivé (selon l’expression familière à l’épicerie scientifique), quand il écrivit ses relations avec Katie. Au contraire, le docteur Gibier n’était pas de l’Institut, il n’était même pas de l’Académie de Médecine, quand lui échut sa bastonnade, quand il la rapporta à ses maîtres ! Autre disparate : le professeur Crookes ne fut pas bâtonné : au contraire... Sauf ces deux différences, le cas du professeur Crookes rappelle celui du docteur Gibier.
Académicien, de ceux qui honorent leurs collègues et qui étendent l’ombre de leur génie sur l’institution elle-même, Crookes ne pouvait* être exclu de l’Académie par une majorité de pygmées. Les pygmées surent produire le silence et l’isole ment autour des motions du savant qui libellait communications sur communications touchant, les singuliers phénomènes d’apparition de Katie King. La presse fut fière d’enregistrer les malices des
M. ANATOLE FRANCE
XT
pygmées, elle décocha des quolibets homériques aux communications de Crookes et à la personne même du patient chercheur.
Pourquoi ressasser les cent calomnies dont le professeur Crookes fut victime à cette occasion ? Crookes devint une nullité introduite à la Société Royale à coups d'intrigue et de corruption ! Les calomnies retentirent chaque matin dans les vingt trompettes qui sonnent d’un bout à l’autre du Royaume-Uni : elles affectèrent désagréablement l’amour-propre du professeur. La sensibilité à ces attaques serait-elle un aveu de l’impuissance scientifique du professeur Crookes ? Oh que nenni ! Le grand physicien n’a trouvé dans son berceau ni titre de duc, ni brevet de comte, ni lourdes liasses de bank-notes, auxquels s’ouvrent toutes grandes les portes de la Société Royale. Aux pages 247 et suivantes du Coup d’Œil sur la Magie au XIX e siècle sont énumérés les titres scientifiques du professeur Crookes : ils sont bien à lui ! Confessons simplement l’irritabilité de l’illustre savant. Il n’avait pas assez médité la maxime : Ama pro nihilo reputari ! On ne songe pas à tout. L’excuse du physicien est d’avoir fouillé plus avant que fauteur de Imitation divers secrets de la matière radiante et la raison de quelques inconséquences de l’éther. Concluons ! mon cher ami. A quoi bon justifier davantage le silence de Crookes, après des communications qui lui rapportaient une ample moisson d’injures. Quand la parole procure pareil bénéfice, c’est le cas ou
LETTRE A
jamais de trouver que le silence est d’or. Crookes se tut et fit bien, à l’instar du meunier devenu proverbe. Ouf! Voilà mon thème achevé!
Dans ce nouvel ouvrage, mon cher ami, j’invoque le témoignage de deux modestes hommes de science. Leur notoriété est menue ; elle ne dépasse pas leur clocher: c’est une faible lueur au prix du rayonnement éclatant des noms de Crookes et de Russel Wallace, inscrits au frontispice d’ouvrages traduits dans toutes les langues. Le docteur Jmbert-Gourbeyre et le docteur Dei-Cloclie sont de simples pionniers ; ils ont déblayé un coin de la voie : à d’autres, ingénieurs éminents, aux Crookes, aux Wallace, l’intuition des lignes où roulera la pensée humaine avec autant d’aisance que nos corps sur les rails d’acier.
Tout modeste que soit leur renom, les docteurs Dei-Clocne et Imbert-Gourbeyre sont gejss de science. Ce qu’ils ont vu, ils l’ont bien vu. Ce qu’ils ont écrit, ils l’ont sagement écrit. Savants de bonne foi, les docteurs Imbert-Gourbeyre et Dei-Cloche ont marqué la part des sens et la part de la déduction dans les précieuses relations qui leur survivront.
Le docteur Imbert-Gourbeyre jouit d’une verte vieillesse dans une grande ville du centre de la France, à Clermont-Ferrand. J’ai critiqué ses dires à mainte page de cet ouvrage. J’invoque, pour mon excuse, la même bonne foi que je lui reconnais. Je prie le docteur de m’en accorder généreusement le bénéfice.
M. ANATOLE FRANGE
Si je forme un souhait pour ce livre, c’est qu’il soit contredit avec la même justice quand les critiques feront son procès ; qu’il soit traité avec autant de bonne foi par ses adversaires.
Quant aux témoins passifs interrogés par les docteurs Dei-Cloche et Imbert-Gourbeyre, personnages singuliers que les uns qualifient thaumaturges, les autres médiums, selon qu’ils attribuent à une cause ou à une autre les bizarres manifestations dont ces personnes sout le théâtre ; je dirai d’un mot, mon cher ami, comment je les ai choisis. Je les ai triés parmi cent autres, d’après un signe particulier : la bonne foi. Si je me suis trompé sur ce signe, c’est en compagnie d’observateurs consciencieux et éclairés, avec le docteur lmbert-Gourbeyre et avec le docteur Dei-Cloche. J’ai placé l’un auprès de l’autre les deux épithètes médiums et thaumaturges au frontispice de ce livre, pour bien marquer mon impuissance à préjuger la question. Palma Matarrelli, Domenica Lazzari ont pu être des médiums, tout en ayant présenté les apparences de moralité les plus sûres et les plus pures aux mille témoins de leur vie ; tout en ayant procuré aux personnes qui les ont entourées, qui les ont vu naître et qui les ont vu mourir, l’impression de thaumaturges. Au reste, le vocable médium et le mot thaumaturge ne sont pris en mauvaise part ou en bonne part que par un usage restreint et détourné de ces deux termes. Le mot médium correspond surtout a l’idée de passivité de l’individu ainsi qualifié, tandis que le
LETTRE A
terme thaumaturge correspond à l'idée d’activité de la personne à laquelle on accole cet épithète. En soi, la passivité du sujet n’implique pas que les agents qui le mènent soient certainement bons ou soient certainement mauvais, pas plus que l’activité du sujet n’implique que ses œuvres soient certainement bonnes ou soient certainement mauvaises. A ces deux épithè-tes, mon cher ami, je n’attribue pas d’autre idée d’opposition que celle qu’y attache le langage vulgaire.
Quant à la cause des manifestations des stigmatisées, elle échappe à l’analyse. Cette cause se révèle par des lésions, bizarres dans leurs rapports avec les plaies vulgaires, régulières à divers autres égards. La seule chose qui puisse être atlirmée sans témérité, c’est la réalité de ces stigmates. Quant à leur cause : tôt capita ! tôt sensus ! Selon la science d’aujourd’hui, l’épithète de médium ne convient pas mieux aux stigmatisées que l’épithète de thaumaturge. Selon nos académiciens, le qualificatif névrosé ou son quasi-synonyme hystérique doit remplacer les deux épithètes précédentes, en ce sens que la cause des stigmates est interne, réside exclusivement dans le cerveau de la stigmatisée, dans les idées sécrétées par le cerveau. Je ne conteste pas la justesse de cette explication, sinon en ce qu’elle a d’exclusif. La névrose ne saurait fournir la clef de diverses particularités précises ; il faut ajouter la supercherie a la névrose pour justifier ces particularités avec les doctrines médicales
M. ANATOLE FRANCE
actuelles. Alors, plus de bonne loi chez la stigmatisée ! C’est la raison pour laquelle j’ai choisi trois sujets ayant présenté les caractères de la bonne foi aux gens de leur entourage pendant de très longues années. La bonne foi du patient restreint nettement le champ scientiiique où évolue la critique des phénomènes.
Je ne cherche pas, mon cher ami, à dissimuler les imperfections de ce travail. Elles sont de bien des sortes ; les plus graves tiennent à la difficulté du sujet. Avant tout, j’ai voulu être clair. Rarement ai-je épuisé le thème en poussant la critique jusqu’à ses dernières limites. J’ai tenu éveillée l’attention du lecteur. J’ai évité de l’endormir par des passes savantes. A quoi bon fasciner le lecteur ? A quoi bon le traiter en esclave ? Je ne suis pas plus partisan des pratiques hypnotiques dans le livre qu’à la clinique.
Bref, mon cher ami, une fois de plus, j’ai cherché à ne pas être trompé et je me suis efforcé de ne pas induire en erreur. D’un bout à l’autre du livre, sur la corde glissante où j’ai mené le lecteur au-dessus des anfractuosités de la Thaumaturgie et de la Magie, j’ai gardé le balancier lourd et pesant qui préserve des chutes. Peut-être, mon cher ami, jugerez-vous que j’ai marché trop lentement. Je tenais à vous dire pourquoi.
Plainpalais, 27 juillet 1891.