‹ Coups d'aile et coups de bec (volume 2)Chapitre 1 sur 92 · IMPROMPTU · texte numérisé non relu

IMPROMPTU

A P. A. J. Voyer, alors rédacteur de la Concorde.

Souvent j'ai cherché clans ma tête Des rimes pour le jour de l'an ; Quand revient cette belle fête, Pour la chanter je vais rêvant.

Ma lyre est toujours impuissante A rendre ce que je ressens.

Une chronique intéressante, Un écrit plein de gros bon sens Sont mieux goûtés qu'un long poème, Ramassis de vers trop pompeux ; Mais le grand malheur est que j'aime

A parler la langue des dieux.

Je la bégaie à ma manière,

Et ne puis jamais m'empêcher

De m'accrocher à la crinière

Du cheval enclin à broncher,

Que l'on a surnommé Pégase.

Quand sur lui je puis me jucher,

Au lieu de planer, moi je jase,

Quitte à le faire trébucher.

Ce préambule est pour te dire,

Mon ami P. A. J. Voyer,

Que lorsqu'en vers je veux écrire

Je m'expose à me dévoyer.

Je ne sais plus écrire en prose,

Je te le dis en vers boiteux ;

Que tu comprennes bien la chose,

Je crois que ce n'est pas douteux.

— Mais il est bien temps que j'aborde

Le sujet que j'ai médité :

Au rédacteur de la Concorde

Je souhaite prospérité.

Trois-Kivières, 29 décembre 1883.

FANTAISIE

" Eli ! bien, en vérité, les sots auront beau dire, " Quaad on n'a pas d'argent, c'est amusant d'écrire.'' Alfred de Musset.

Lorsque, du haut du ciel, ta demeure dernière,

Illustre de Musset, tu tournes vers la terre

Un regard curieux, profond, compatissant,

Tu dois prendre en pitié plus d'un scribe impuissant

Qui veut intéresser et qui n'a rien à dire,

Ce qui fait que sa prose est ennuyeuse à lire.

Pour le rimeur tu dois te montrer indulgent ;

C'est surtout celui-là qui n'a jamais d'argent.

Or, je puis en juger : je n'ai ni sou, ni maille,

J'écris souvent en prose et souvent je rimaille.

C'est pourquoi j'ose ici protester en disant :

Eh, bien ! non ; griffonner ce n'est pas amusant.

Je dis que, lorsqu'on a le diable dans sa bourse,

Une plume n'est pas la meilleure ressource

Pour l'en faire sortir. Et puis, s'il faut payer

Un compte, on aurait tort de vouloir s'égayer

En écrivant. De fait, pour solder des mémoires,

C'est de l'argent qu'il faut et non pas des grimoires,

Que le public ne peut tenir à déchiffrer,

Et qu'on n'a jamais vu les banquiers encoffrer.

J'écris parcequ'il faut donner de la copie,

Mais j'aimerais autant jouer à la toupie,

Ou gouverner un peuple, ou brasser des millions,

Ou tenir la charrue et tracer des sillons ;

Car c'est, à mon avis, un travail plus utile

De cultiver du blé que d'écrire sans style.

Et je pourrais citer nombre d'illustres gueux

Qui trouvaient le métier aussi plat qu'ennuyeux.

Malgré tout, bien ou mal, il faudra que j'écrive.

Quel remède aujourd'hui faut-il que je prescrive ?

Quelles sont les erreurs que je dois signaler ?

Les travers, les abus dont je dois vous parler ?

11 n'en existe pas : tout s'arrange à merveille.

La sainte charité règne ici ; chacun veille

A l'intérêt public ; l'égoïsme n'est plus ;

Le riche à l'indigent veut donner son surplus ;

Le pauvre a du travail, il ne veut pas d'aumône ;

Son unique désir est de voir sur le trône

De France un nouveau roi descendant des Bourbons !

Du moins c'est ce qu'on dit. Les nôtres sont si bons

Qu'il faut les accuser de franc-maçonnerie

Et les calomnier ; la grande loterie

Qu'on a voulu lancer pour nos bons défricheurs,

A fort scandalisé certains vieux rabâcheurs,

Et nos hommes d'Etat, à leurs devoirs fidèles,

N'ont jamais négligé de poser en modèles

FANTAISIE

Pour les peintres ; si bien que la postérité Dira qu'ils ont toujours cherché la vérité.

S'ils ne la trouvent pas, c'est que cette inconnue Se cache dans un puits en petite tenue. On dit qu'en la voyant dans ce déshabillé Plus d'un législateur se détourne effrayé. Comme il porte toujours sa robe d'innocence, Ce costume léger lui semble une indécence. Cet habit primitif est trop décolleté ; Le tailleur qui l'a fait l'a bien trop écourté Cela n'a rien de faux, mais c'est un peu trop leste Pour ne pas offusquer son regard trop modeste. S'il pouvait la couvrir de quelques oripeaux, Eestes de la toison de quelques vils troupeaux ! Mais, il a beau blâmer ce peu de retenue, La vérité persiste à rester toute nue.

Et, blottie en un coin de son puits ténébreux, Ne se montre au mortel qu'en costume scabreux, Effarouchant ainsi nos mœurs trop pudibondes. o

Donc, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes

Partout, sous le soleil, règne la probité :

Le vice triomphant D'est jamais respecté ;

La vertu n'est jamais victime de l'intrigue ;

Jamais le courtisan ne se montre prodigue

De compliments flatteurs envers l'homme taré !

J'avais écrit " coquin," mais je l'ai raturé : Chez un peuple parfait, il ne faut, je suppose, Que des écrits bénins, confits à l'eau de rose. Si l'on veut éviter mille désagréments,

11 faut faire à chacun sa part de compliments ; Dire à chaque lecteur ce qu'il faut qu'on lui dise ; Et ce qui plaît à l'un est une balourdise

Aux yeux de son voisin qui dira : " L'insensé 11 Ignore que c'est moi qui dois être encensé. u Puisque cet insolent complimente les autres, " De quel droit serait-il admiré chez les nôtres ? " Puisqu'il ose parler en termes obligeants u De mes rivaux à moi, de ces vilaines gens " Qui n'ont jamais voulu jjartager mes idées, " Moi, je ne lirai plus ses strophes mal scandées."

Ainsi, pour plaire à tous, il faut n'écrire rien ;

Il faut cacher le mal, il faut taire le bien.

Chacun voudrait vous voir blâmer tout ce qu'il blâme ;

Si vous écoutez Jean, Gros-Pierre vous diffame ;

Si vous vous abstenez, vous les froissez tous deux,

Et pourtant, je l'ai dit, tout marche pour le mieux.

Ici rien à blâmer, ici rien à reprendre.

Haro sur l'écrivain qui voudrait entreprendre

De prouver qu'il existe encore des abus,

Et que de préjugés les nôtres sont imbus !

Celui-là passerait pour une tête folle.

FANTAISIE 11

L'individu pétri d'une cire bien molle, Qui permet aux puissants de le refaçonner Pour le montrer aux gens que l'on veut rançonner, Trouve parfois moyen de plaire à tout le monde ; Pas à tous à la fois ; mais sa verve féconde Pourra leur plaire à tous à tour de rôle ; enfin C'est toujours celui-là qui paraît le plus fin. Comme il a de l'argent, il se tire d'affaire.

De ce rusé matois, ici je n'ai que faire.

Dans ces conditions, écrire est amusant !

Peut-être, mais enfin, c'est peu moralisant.

Je n'en démoidrai pas : Musset aura beau dire,

Quand on n'a pas d'argent, c'est ennuyeux d'écrire.

Montréal, 31 mai 1884.

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