LE TÉMOIGNAGE D'CXE JUMENT
Que vois-je devant moi ? Un homme de police ! C'est un heureux hasard. Qu'on ose me frapper, Et je vais, a l'instant, me mettre à galoper. Mon conducteur est loin de s'attendre à la chose : Pourtant, je le ferai. Qu'il me touche, s'il l'ose. Il ne me voit jamais aller qu'au petit pas, Mais je pourrais courir. Il ne s'en doute pas : Il va le voir bientôt ; ma paresse est un leurre, Je fais, quand je le veux, mes six milles à l'heure. Si je ne les fais pas, on croit que je les fais :
Les hommes jugent mal ma course et ses effets
Je n'ai pas si longtemps habité cette ville,
Sans étudier la loi criminelle et civile.
J'observe les mortels dans leurs égarements
Et, de nos échevins, je sais les règlements.
On veut hâter mon pas ; ma suprême ressource
Est de faire semblant de passer à la course,
D'aller à fond de train. Ce brave policier
Va me prendre à l'instant pour un fameux coursier.
Ça flatte mon orgueil de jument respectable,
De songer que bientôt ce vertueux constable
Va mettre le grappin sur mon automédon.
Si je dormais un peu ! "
— Allons, toi, marche donc!
Lui dit le charretier d'un petit air affable : Et, d'un grand coup de fouet, il lui cingle le râble. Or, l'animal rusé n'attendait que cela : De cahots en cahots, le cabrouet vola.
Il tressauta d'abord avec intermittence.
A le voir, on eût cru qu'il brûlait la distance ; Mais, tout en simulant un infernal galop, La rosse pataugeait et n'avançait pas trop. Si bien que l'alguazil rejoignit la charrette En criant au cocher : Arrête, lâche, arrête ! En vain tu voudrais fuir un juste châtiment, Je t'ai vu de mes yeux violer le règlement : Du haut de mon faux-col, le Conseil te regarde Et tu vas, subito, me suivre au corps de garde.
Le pauvre automédon ne se rit pas prier . Devant un dur bâton le mieux est de plier. Quand le corrégidor à son tour l'interroge : — Je ne demande pas, répond-il qu'on abioge, Pour me faire plaisir, le fameux règlement, Mais je dois, devant vous, défendre ma jument. Veuillez lui pardonner. Elle n'est pas coupable ; Je l'ai depuis longtemps ; je la sais incapable D'aller vite. Jamais elle n'a parcouru ."mx milles dans une heure, et lorsqu'elle a couru C'est toujours au galop. Son allure ordinaire Est de marcher au pas. O juge débonnaire ! Les chevaux de travail, perclus des quatre pieds, Se sentent tout confus lorsqu'ils sont épiés ; Quand ma bête se vit sous les regards d'un homme Armé d'un assommoir, elle avait fait un somme. Jamais cheval fringant, par un coup réveillé, Ne fit plus d'embarras ; j'en fus émerveillé