‹ Coups d'aile et coups de bec (volume 2)Chapitre 31 sur 92 · A MADAME L. D., OTTAWA · texte numérisé non relu

A MADAME L. D., OTTAWA

Quand la création, sublime symphonie, Dans l'espace étendit ses flots mystérieux ; Lorsque le mouvement des sphères d'Uranie, En cadence, roula sous le regard des cieux ;

Quand l'orgue universel, répandant l'harmonie, Fit monter dans les airs ses sons mélodieux ; De cet hymne sacré la douceur infinie, Sur son trône, charma l'Eternel, radieux.

Il dit que c'était bien : aussi votre voix pure Prenait part au concert sous la blonde figure D'un choriste céleste au front noble, à l'œil doux.

Vous l'avez oublié, car votre sexe oublie ;

Mais votre aspect proclame et votre chant publie

Qu'il manque au ciel un ange et des ailes à vous.

Otti.wa, 6 juin 1887.

LA BATILLE DE SADsTE-FOY

Québec était aux mains des troupes d'Angleterre. Depuis que les frimas avaient durci la terre, Nos canadiens, couverts de sordides haillons, Exténués, formaient de nouveaux bataillons. Cinq ans de durs combats, de luttes incessantes Avaient désagrégé leuis cohortes, puissantes Par la valeur surtout. Un était à la fin De l'hiver. Epuisés de fatigue et de faim, Ces preux avaient encor la menace à la bouche. Chacun voulait brûler sa dernière cartouche Et disputer, quand même, aux nouveaux arrivés Sa demeure et ses champs à moitié cultivés.

Tandis que nos colons défendaient la frontière

0 honte ! on avait vu l'engeance tripotière '

Qui composait la cour de l'infâme Bigot,

Pressurer le pays, s'arrondir un magot,

Thésauriser au prix de la longue souffrance

D'un peuple,et s'acheter de beaux châteaux en France.

* Dernier combat livré aux Anglais par les troupes françaises et les milices canadiennes. Les descendants des hommes qui ont remporté cette brillante victoire ne sauraient être considérés comme un peuple compris.

Le brave paysan, victime de ce vol,

N'en persistait pas moins à défendre le sol

Qu'il avait défriché, qu'il laissait sans culture

Ignorant où les siens prendraient leur nourriture,

Il se précipitait à l'appel du devoir,

Sourd aux pressentiments qui lui faisaient prévoir

La misère au logis.

Si la ferme en ruine Rapportait quelques grains, la vaillante héroine, Qui la cultivait seule et piochait sans repos, Se voyait rançonner par les leveurs d'impôts.

On savait tout cela dans le pays mais, comme L'Anglais nous attaquait, on ne vit pas un homme, Parmi tous ces soldats obscurs déguenillés, Préférer au bivouac ses champs ensoleillés.

Tout homme était soldat pendant ces jours d'alarmes ; Des gamins de douze ans portaient déjà les armes ; L'aieul, le petit-fils, marchaient au même rang. On avait rationné tout ce peuple mourant ; Le pain manquait partout excepté chez les traîtres Qui faisaient bonne chère et gouvernaient en maîtres. Au sommet l'infamie et la cupidité, Ailleurs le dévoûment et l'intrépidité.

Quand du fameux Bigot l'immonde satrapie Se gavait, l'hôpital n'avait pas de charpie.

Pour donner aux blessés les premiers pansements,

On déchirait le linge et les sous-vêtements

Que l'épouse ou la sœur d'un soldat de milice.

Ou la religieuse apportaient à l'hospice.

Des artilleurs prenaient leur chemise en haillons

Et leur vieux drap de lit pour bourrer leurs canons.

Lorsque le vieux Québec avait ouvert ses portes, La foule agonisait. Les âmes les plus fortes Eedoutaient un hiver sans pain et sans abri ; Les enfants grelottaient sous le ciel assombri Et cherchaient à travers les débris- de murailles Un remède à la faim qui rongeaient leurs entrailles : Le général anglais eut la compassion D'ordonner que l'on fit la distribution Des vivres aux vaincus. C'était agir en homme, Et Murray valait bien maître Bigot en somme. Comme on approuvait fort ce trait d'humanité, Chacun lui promettait qu'il serait bien traité Lorsqu'on aurait vengé la sanglante défaite Des Plaines d'Abraham. Or, sans être prophète, On pouvait pressentir que le drapeau français Ne serait plus ici témoin de nos succès.

Les cœurs endoloris étaient remplis de rage. Puisant dans les revers un regain de courage, On voulait triompher par un sublime effort, Ecraser les Anglais sous les murs du vieux îort,

Humilier encor l'Angleterre orgueilleuse Et venger l'étendard de la France oublieuse.

Dès le vingt-huit avril, sept mille vétérans, Epaves des grands jours, avaient repris leurs rangs. C'était à peu près tout l'effectif disponible. Par trois jours et trois nuits d'une marche pénible, Dans la neige et la boue à travers les forêts, Sur des chemins affreux, à travers les marais, Ils avaient pu franchir, torrents, mornes, coulées. Bravant froid, givre, faim, averses, giboulées, L'œil en feu, le cœur ferme, ils venaient d'arriver En face des hauteurs qu'il fallait enlever.

Les plaines d'Abraham qui s'offraient à leur vue, Rappelaient aux anciens la défaite imprévue Qui naguère avait mis leurs rangs en désarroi ; Ils gravissaient les bords du plateau Sainte Foy. Ils voulaient traverser l'ancien champ de bataille, (Jù leurs vieux compagnons fauchés par la mitraille, Avaient laissé leurs os; ils veuaient les venger, Attaquer le vieux fort et chasser l'étranger.

Mais le bouillant Murray, qu'on n'avait pu surprendre. Etait sorti des murs pour venir les attendre. Adossant ses soldats aux Buttes de Neveu, Aux nombreux artilleurs il commanda le feu. Les nôtres arrivaient sans leur artillerie.

Des grenadiers français la phalange aguerrie Soutint le premier choc de nombreux bataillons. Traînés par nos soldats, seuls, trois petits canons Avaient pu traverser les marais de la Suède. L'avant-garde grimpant la jjente abrupte et raide, Débouchait sur le bord du plateau, quand Lé vis De se rompre en deux corps lui fit porter l'avis.

L'un des détachements se porte vers la route ; L'autre, allant vers la droite occupe la redoute, Ouvrage des Anglais couvrant l'Anse au Foulon. S'adossant au moulin de la ferme Dumont, La moitié d'avant garde, appui de l'aile gauche, Résiste bravement sous le feu qui la faucha. La redoute attaquée, à droite, en fait autant.

Puis, sur l'ordre du chef, toujours en combattant, En bon ordre on rejoint les vaillants camarades, Calmes sous les obus comme aux jours de parades. Qui débouchaient alors sur le terrain boueux.

I évis, pour ménager ces soldats généreux, Leur avait commandé d'abandonner leur prise. Bientôt, l«s assaillants, qu'un premier succès grise, Les serrant de trop près, vont tomber sous le feu Des renforts accourus. Aux Buttes de Neveu, Comptant plus que jamais sur son artillerie, Murray donne pour ordre à chaque batterie

D'accélérer le tir et de bien mitrailler Certain bout de chemin qu'il voudrait balayer.

"C'est par là que nous vient, dit-il, la caravane Des Français. Poussez-moi cela dans la savane Ces paysans venus à travers les marais, Il faut les refouler dans leurs sombres forêts. Ces aSamés chez nous voudraient faire ripaille, Nous allons leur servir un repas de mitraille, Et le tailleur qu'il faut à ces déguenillés C'est un bon fossoyeur ; ils seront habillés. "

Il dit et vingt éclairs aux flammes meurtrières Jaillirent à la fois. Nos cohortes guerrières Se voyaient décimer et resserraient leurs rangs. Dominant le tumulte et les cris des mourant?, Le bronze mugissait à de courts intervalles. En face du moulin, ceux qu'épargnaient les balles S'abattaient écra-és par la trombe de fer Que les canons crachaient avec un bruit d'enfer.

Les cadavres français jonchent déjà la plaine Le chef de l'avant garde est tombé dans l'arène, Mais ceux qu'il commandait n'en sont pas alarmés ; Chez ces vieux vétérans, à vaincre accoutumés, Chacun peut au besoin commander une escouade. Attaquant à leur tour malgré la canonnade,

Ils acculent l'Anglais au pied d'un mamelon Et chassent l'ennemi de la ferme Dumont. On les déloge encor, mais la charge brillante Recommence, et voici la cohorte vaillante Bel et bien installée à l'abri du moulin !

Grâce à ce beau succès, Lévis sur le terrain Avait pu déployer le reste de l'armée ; La ligne de bataille avait été formée.

Alors, de Canadiens un double bataillon Dût reprendre d'assaut la redoute au Foulon. Sortant d'un bois touffu, la phalange intrépide, Après quelques instants d'une course rapide, Franchit l'épaulement, saute dans les, fossés : Par les coups de mousquets, les crânes fracassés, Eépandent sur le sol des débris de cervelle. Piétinant dans la boue et le sang qui ruisselle, On se bat corps à corps ; le poste est emporté Et l'ennemi battu s'enfuit épouvanté.

A droite, nos soldats occupaient la redoute, A gauche, le moulin qui commandait la route. Les canons foudroyaient ces deux points opposés ; Mais, voyant ses efforts partout neutralisés, Murray veut enfoncer le centre de l'armée. Une masse compacte, à travers la fumée. Accourt, et des Français les feux de pelotons

N'ont pu rompre l'élan des rouges bataillons,

Lorsqu'un détachement choisi dans la milice,

Pour ralentir le choc, s'avance dans la lice.

Ils sont de Montréal ces solides gaillards

Et le désir de vaincre allume leurs regards.

Ils restent de pied ferme au milieu du carnage ;

Quand les rangs sont broyés, redoublant de courage,

On referme la brèche et bientôt les Français

Se sont fait un rempart de cadavres anglais.

Des braves Canadiens le commandant succombe ;

Il est enseveli sous l'humaine hécatombe.

Ainsi de Montréal, le brave régiment

Au colonel Réaume érige un monument.

Le sang coule à grands flots ; il détrempe la fange.

Rien ne fait reculer l'héroïque phalange

Qui, derrière un rempart de cadavres fumants,

Fusille les Anglais de colère écumants.

Pendant qu'on repoussait l'impuissante furie Des rouges fantassins, contre l'artillerie Nos braves miliciens se dépkryaient ailleurs ; Près des bouches à feu, chacun des tirailleurs S'abat, le canon gronde ; alors il se redresse, Fusille, à bout portant, l'artilleur sur sa pièce.

Grâce à ce mouvement subit, inopiné,

Pour la dernière fois le bronza avait tonné

Sur le chemin Saint-Jean. Les pièces enclouées

Ne pouvaient plus servir. En s'ouvrant des trouées A travers les Anglais qui barraient leur chemin, Nos tirailleurs allaient délivrer le moulin Des engins meurtriers qui le battaient en brèche.

Ils prennent les canons ! Maintenant rien n'empêche D'envelopper Murray comme dans un filet C'était précisément ce que Lévis voulait. Le Royal-Roussillon pousse à la baïonnette, Enfonce l'aile gauche anglaise et ne s'arrête Qu'aux Buttes de Neveu.

Les Anglais repoussés.

Voyant qu'on harcelait leurs groupes dispersés, Abandonnent leurs morts. Leur déroute est complète. Le régiment chargé de couper leur retraite Dirige ses efforts vers un autre côté Un ordre mal compris ou mal exécuté Donne à Murray le ternps de rentrer dans la ville.

Hélas ! ce bel exploit devait être inutile

Et ces héros, pour prix de leurs mâles vertus

Furent livrés à ceux qu'ils avaient combattus.

Montiéal. août, 1888.

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